CHAPITRE III
Le ciel bleu ne peut suggérer à Victor Hugo que des métaphores assez peu variées. C'est presque toujours le bleu du saphir, parfois celui de la turquoise qui servent de points de comparaison. Dans certains cas, il y a une antithèse : le ciel de saphir répond à la mer d'émeraude, ou le ciel de turquoise à la mer de saphir. Ce n'est pas que Victor Hugo emploie mécaniquement une métaphore devenue banale chez lui : s'il compare le ciel au saphir, c'est qu'il y trouve réellement la couleur du saphir. La preuve qu'il observe ce qu'il décrit, c'est qu'il remarque d'autres nuances, qu'il constate dans le ciel toutes les nuances du bleu ; le mot qu'il emploie de préférence est donc seulement celui qui désigne la couleur la plus habituelle et la plus étendue :
O parmi les soleils, les sphères, les étoiles, Les portiques d azur, les palais de saphirs ...î
Odes et Ballades, 389 (Odes, V, xvi).
Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.
Les Voix intérieures y 251 (V, i).
I08 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRB
D'une seule vertu Dieu fait le cœur des justes, Comme d'un seul saphir, la coupole du ciel.
Les Rayons et les Ombres, 419 (IV, ix).
Devant moi, dans Tespace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant.
LeRhm.U, 134 (XXVIII).
Une fois qu'on est dans le flot bleu, le Rhône devient à son tour une ligne blonde qui s'enfonce et se perd derrière les vagues et l'on a sous les yeux un spectacle ravissant. La mer est un saphir... le ciel est une turquoise.
Alpes et Pyrénées, 76 (1839, '^O-
Le ciel a toutes les nuances du bleu depuis la turquoise
jusqu'au saphir^ et la baie toutes les nuances du vert depuis
l'émeraude jusqu'à la chrysoprase.
Ib., 101 (1843, v^^O-
Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de
l'océan. Ce saphir et cette émeraude pouvaient s'admirer
Tun Tautre.
Les Travailleurs de la mer, II, 140 (II, 11, 11).
Vers l'orient, à l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables.
Le Rhin, I, 69 (IV).
Même la nuit, dans le ciel étoile, Victor Hugo voit des nuances de lapis-lazuli et de saphir :
Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j*ai eu un mouvement de joie lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoile et splendide m*est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, dans un écartement de montagnes.
Le Rhin, II, 1)1 (XXVIII).
Pendant que l'astronome.. .
Pèse un globe à travers des millions de lieues, Moi je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur. Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur ! On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.
Les Contemplations, II, 39 (IV, x).
Le bleu du ciel rappelle le bleu des yeux. Le ciel est une prunelle ; puis, c'est la prunelle de Dieu ; c'est un œil sublime toujours ouvert sur Thomme :
Sa voix bénit le Dieu de l'âme, Qui, toujours visible au cœur pur.
Fait l'aube, paupière de flamme, Pour le ciel, prunelle d'azur.
Les Rayons et les Ombres, 459-460 (XVII).
Tu regardes nos cris, nos bruits, notre démence ; Le grand ciel est le bleu de ta prunelle immense.
Toute la lyre, I, 196 (III, xi).
Seul ; pour prunelle ayant l'immensité sereine. Regardant du même œil ce qu'un puceron traîne.
Ce que dévore un ver, ce qu'un ciron construit, Et le fourmillement des soleils dans la nuit.
Dernière gerbe j 175 (111, x).
Et, sous rimmensité qui n'est qu*un œil sublime...
Les Contemplations^ 11, 223 (VI, vi, 13).
Uaube tend le ciel d'une moire aux reflets changeants ; quand le ciel est pur, ce n'est pas un suaire qui s'étend sur nous à la tombée de la nuit, c'est un drap d'or ; puis vient la teinte sévère de l'airain. Victor Hugo oppose au ciel d'hiver, noir comme un linceul, le ciel d'été, brodé d'étoiles :
Est-ce que dans son armoire Tu Taurais vu de tes yeux Serrer les rouleaux de moire Que laube déploie aux cieux?
Les Chansons des rues et des bois^ 359~36o (II, m, 5).
L'eau moirée Reflétant le ciel d or d'une claire soirée.
La Légende des siècles^ III, 56 (XXVI).
Le vent, soufflant des empyrées.
Fait frissonner dans Tonde où luit Le drap d'or des claires soirées, Les sombres moires de la nuit.
Tonte la lyre^ I, 143-144 (II, xxv).
L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair ; Le soir est d'or, la plaine est blonde; On entend des chansons dans lair.
Les Voix intérieures, 249 (V, 1).
Sostrate Gnidien regardait les étoiles.
De la tente des cieux dorant les larges toiles, Elles resplendissaient dans le nocturne azur ; Leur rayonnement calme emplissait Téther pur Où, le soir, le grand char du soleil roule et sombre ; Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de Tombre Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains, Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins. , La Légende des siècles^ I, 35a (XII, v).
Oh ! contemplez le ciel! et, dès qua fui le jour, En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,
Regardez à travers ses voiles ; Un mystère est au fond de leur grave beauté.
L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,
Quand la nuit les brode d'étoiles.
Les Feuilles d*auiomne, 389 (XXXV, i).
Quant au ciel brumeux ou nuageux, Victor Hugo cherche pour le décrire les objets où Ton trouve une teinte grise ; il va même jusqu'au noir : le brouillard est un manteau de deuil. Mais ici nous touchons aux métaphores qui désignent Tombre et la nuit, et nous les retrouverons ailleurs :
Quoiqu'il pleuve et vente sur ma tête, quoique la brume ait collé du papier gris sur le ciel et sur la mer.
Correspondance, II, 185 (28 mai 1854).
Par intervalles de grandes lames de brume, qu'on eût dit cardées, survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite il reparaissait plus pâle et comme malade. Le peu qu'on entrevoyait du ciel ressemblait aux bandes d'air sales et tachées d'huile d'un vieux décor de théâtre.
Les Travailleurs de la mer, I, 341 (I, vi, 4).
Le ciel, qui de bleu était devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande ardoise.
/*., II, 165 (II, m, 6).
Quand on veut parler métaphoriquement du soleil et de sa lumière, la comparaison la plus naturelle et la plus fréquente, c'est la comparaison avec Tor. Cest celle qu'emploie aussi le plus souvent Victor Hugo : le nom du métal le plus riche paraît convenir particulièrement à Tastre souverain :
Ma sphère est TOrient, région éclatante Où le soleil est beau comme un roi dans sa tente ! Son disque s'y promène en un ciel toujours pur. Ainsi, portant Témir d'une riche contrée,
Aux sons de la flûte sacrée, Vogue un navire d'or sur une mer d'azur.
Odes et Ballades, 527 (Ballade XV).
L'astre-roi se couchait. Calme, à l'abri du vent, La mer réfléchissait ce globe d*or vivant,
Ce monde, âme et flambeau du nôtre.
Les Orientales, ao (I, iv).
Quand le soleil, que cache à demi la forêt, Montrant sur Phorizon sa rondeur échancrée, Grandit comme ferait la coupole dorée D'un palais d'Orient dont on approcherait.
Les Feuilles d'automne, 423 (XXXVIIl).
Peu à peu le nuage s'est fendu, un rayon de soleil, plongeant par la crevasse comme un bras dor, a emporté les
brumes.
France et Belgique, 265-266 (1839, vi).
Le rayon, flèche d'or, perce l'âpre forêt.
Les Châtiments, aaa (IV, x).
Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible.
La Légende des siècles^ III, an (XXXVI).
Quand, plus chamarré d'or que le soleil le soir, Tu vas baiser Tautel, adorer l'ostensoir.
/*., II, 223 (XVIII, n).
Le soleil est aussi comparé à l'orange. Cest encore une teinte jaune, mais nous nous rapprochons de la couleur rouge, celle que prend le soleil quand sa lumière est ralentie par des brumes :
L'unité reste, l'aspect change ; Pour becqueter le fruit vermeil.
Les oiseaux volent à Torange Et les comètes au soleil.
Les Contemplations^ II, 315 (VI, xxm, 7).
Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.
Odes et Ballades, 467 (BalladeVII).
Soudain, réverbérée au vague front des cimes. Une lueur de sang glissa sur les abîmes ; On vit à l'horizon lugubrement vermeil Poindre une lune rouge ; et c'était le soleil 1.
La Fin de Satan, 28 (La première page, u).
I. Une idée lugubre peut contribuer à montrer cet éclat sanglant du soleil. Dans la Fin de Satan ^ ce soleil qui parait comme une lune rouge vient éclairer la terre après le déluge. Une planète à travers la brume prend le même aspect sinistre. C'est ainsi que le poète nous représente Jupiter, en racontant les terreurs d'une enfant seule dans la nuit :
€ Jupiter se couchait dans les profondeurs. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur
Tout s'en va I Le soleil, d'en haut précipité, Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées.
En tombant sur leurs flots que son choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées.
Les Feuilles d'automne, 389 (XXXV, i).
Le beau soleil couchant, dans la nue élargi.
Semble un grand bouclier dans la forge rougi.
Dernière gerbe y 199 (IV, Tas de pierres).
Le rayon du soleil transforme tout ce qu'il touche. Il allume dans le métal une étoile ; d'une barque, d'un oiseau, d'une abeille, il fait une étincelle, une
lumière :
Le matelot entrant dans le golfe de Drontheim voyait le casque du soldat de garde briller de loin comme une étoile mobile aux rayons du soleil levant.
H an d'Islande, 99 (IX).
Autour de sa tête, dans ses nattes noires, il y avait des plaques de métal qui pétillaient au soleil et faisaient à son front une couronne d'étoiles.
Notre-Dame de Paris, II, 145 (VIII, iv).
Le soleil, frappant les cuirasses des carabiniers, leur allume à tous sur la poitrine une étoile éblouissante.
Choses vues, 22 (1840).
La planète, en effet, était en ce moment très prés de Thorizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume, lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie lumineuse> Les Misérables, II, 135-156 (II, m, 5).
Adieu, la balancelle Qui sur Tonde chancelle, Et, comme uhe étincelle, Luit sur Tazur des mers I
Les Orientales^ 64 (V, vi).
Ni Tabeille, lumière ailée.
Ni la fleur, parfum rayonnant.
Les Contemplations, I, 33^2 (III, xxx, 3).
Tu nous dores aussi tous,
Feu si doux Qui du haut des cieux ruisselles ; Les aigles sont dans les airs
Des éclairs, Les moineaux des étincelles.
Nous rentrons dans les rayons ;
Nous fuyons Dans la clarté notre mère ; L'oiseau sort de la foret
Et paraît S'évanouir en lumière.
La Fin de Satan, 256 (Chanson des oiseaux).
Le soleil répand sur toute chose une teinte blonde ou dorée. Il fait resplendir le nuage, la fumée, la poussière :
Mille acclamations sur l'onde Suivront longtemps ta voile blonde Brillante en mer comme un fanal.
Les Feuilles d^ automne ^ 293 (IX).
La pluie pourrit la roche , le torrent la ronge , le vent la pétrit, la cascade y creuse des cannelures, la
Il6 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
racine de Tarbre y perce des soupiraux, le soleil dore
le tout.
Alpes et PyrénéeSy 84 (1839, ^*
Le soleil est de mauvais exemple.
11 ne réserve pas sa dorure au seul temple.
La Légende des siècles^ II, 309 (XX, i).
Le soleil, quand il vient dorer une chaumière. Fait que le toit de paille est un toit de lumière.
/*., III, 108 (XXXI, n).
Ami, cet entr'acte te fâche,
Qu'y faire ? Les bois sont dorés ;
Je mets sur Taffiche : Relâche ;
Je vais rire un peu dans les prés.
Les Chansons des rues et des bois, 51 (1, 11, i).
En juin les ondées ne comptent pas. C'est à peine si Ton
s'aperçoit, une heure après un orage, que cette belle
journée blonde a pleuré.
Les Misérables, V, 87 (V, i, 16).
Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux,
Si puissant à changer toute forme à nos yeux
Que parfois, transformant en métaux les bruines.
On ne voit plus dans Tair que splendides ruines.
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d'airains Tun sur l'autre croulants,
Cuirasses, boucliers, armures dénouées,
Et caparaçons d'or aux croupes des nuées.
Les Chants du crépuscule^ 138-139 (XXVIII)
Pendant que de grandes nues d'or se déchiraient aux
sombres ruines du Falkenburg.
Le Rhin, h 337 (XXI).
Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j'étais sur le Munster il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de Thorizon à travers une gaze
resplendissante.