Vénus, Hécate, Fatalité
désigne les ronds formés sur les plumes d'un oiseau par la diversité des couleurs. Les mots employés par Victor Hugo montrent que pour lui, comme dans la légende mythologique, les yeux du plumage du paon sont bien de vrais yeux :
Ces prodigalités de regards lumineux
Qui font du ciel lui-même une effrayante queue
De paon ouvrant ses yeux dans Ténormité bleue.
VAnCy 324 (I, vu).
Dans le second cas, c'est TEsprit humain qui parle, TEsprit humain qui dira un peu plus loin :
Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles. J'erre et je vois ; je suis le troupeau des prunelles.
Dieu, 8 (I, i).
Il est bien évident que Victor Hugo n'oublie pas Argus quand il fait dire à TEsprit humain :
Je suis une des plumes De la nuit, sombre oiseau d'ombres et de rayons. Noir paon épanoui des constellations.
Diverses métaphores servent à exprimer le nombre infini des astres : c'est un sable d'or, une poudre de diamants , une cendre ignée , une poignée de graines d'or jetée parle semeur éternel, c'est une écume d'étoiles; et dans cette métaphore même Tidée de clarté n'est pas tout à fait absente : la blancheur éclatante de l'écume peut rappeler la lumière des astres :
l66 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Ces astres, sable d'or, poudre de diamants, Qu'en leur gouffre sans fond roulent les firmaments !
Cromwell^ 353 (III, xvii).
Donc il ouvrit la main, le semeur éternel.
Et sema dans Tespace à tous les vents du ciel Les étoiles, poussière ardente, cendre ignée. Tout ce que vous voyez la nuit.
Cette poignée De graines d'or, jetée au sillon de clarté, Tombe dans Tinfini pendant Tétemité.
Dieu, 161 (II, v).
Le monde et ses clartés, le mystère et ses voiles. Et labîme jetant son écume d'étoiles.
La Légende des siècles^ III, 324 (XLIV, i).
Quoique les étoiles filantes ne soient pas des astres, il est tout naturel qu'elles donnent lieu aux mêmes comparaisons. Ce sont également des points lumineux, et cette pluie mystérieuse ne pouvait manquer de faire rêver un poète comme Victor Hugo, qui puise directement son inspiration dans la nature, et retrouve toutes les impressions de rame populaire, augmentées des créations de son imagination puissante. Nous voyons là, en raccourci, presque toutes les sortes de métaphores que lui suggère la contemplation des étoiles :
A qui donc le grand ciel sombre J«tte-t-il ses astres d or?
Pluie éclatante de Tombre, Ils tombent... — Encor I encor !
Encorî — lueurs éloignées, Feux purs, pâles orients, Ils scintillent... — ô poignées De diamants effrayants !
C'est de la splendeur qui rôde.
Ce sont des points univers.
La foudre dans Témeraude I Des bleuets dans des éclairs!
Réalités et chimères Traversant nos soirs d'été !
Escarboucles éphémères De Tobscure éternité !
De quelle main sortent-elles?
Cieux, à qui donc jette-t-on Ces tourbillons d'étincelles?
Est-ce à Tâme de Platon?...
Est-ce à la tiare énorme De quelque Moïse enfant Dont l'âme a déjà la forme Du firmament triomphant?...
Est-ce, dans Tazur superbe, Aux religions que Dieu, Pour accentuer son verbe. Jette ces langues de feu ?
Est-ce au-dessus de la Bible Que flamboie, éclate et luit L'éparpillement terrible Du sombre écrin de la nuit ?...
Les Chansons des rues et des bois, 121-123 (I, m, 7).
A la fin de la pièce viennent encore d'autres mé-
l68 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'OMBRE
taphores, et le poète termine en unissant dans une gracieuse antithèse les étoiles et les fleurs :
L'immensité continue Ses semailles de soleils.
A travers le ciel sonore, Tandis que^ du haut des nuits, Pleuvent, poussière d'aurore, Les astres épanouis,
Tas de feux tombants qui perce Le zénith vaste et bruni, Braise énorme que disperse L'encensoir de Tinfîni;
En bas, parmi la rosée, Étalant Tarum, Toeillet, La pervenche, la pensée, Le lys, lueur de juillet,
De brume à demi noyée Au centre de la forêt, La prairie est déployée, Et frissonne, et Ton dirait
Que la terre, sous les voiles
Des grands bois mouillés de pleurs.
Pour recevoir les étoiles
Tend son tablier de fleurs.
Les comètes qui, à toutes les époques, ont causé tant de terreurs, ont beaucoup occupé Tesprit de Victor Hugo. On formerait tout un chapitre en réunissant les métaphores de tout genre qu'elles lui ont suggérées. Mais la plupart de ces métaphores
ont trait à la chevelure des comètes, à leur course vagabonde, et nous en trouvons assez peu qui soient relatives à leur lumière.
Le Témoin de la vie de Victor Hugo nous apprend quelles étaient les impressions du poète enfant à la vue de la comète de 1811. Pour lui et pour ses frères, la comète est un immense oiseau ayant pour tête une pierre précieuse :
Les enfants, étrangers à ces querelles des hommes, aimaient la comète pour elle-même. Dès que le soir venait, ils étaient sur la terrasse, et c'était à qui l'apercevrait le premier. Elle était énorme et semblait occuper le tiers du ciel. L'atmosphère de TEspagne lui donnait un éclat extraordinaire. Elle leur paraissait vivante et elle leur faisait Tefîet d'un gigantesque oiseau de paradis qui avait pour tête une
escarboucle.
Victor Hugo raconté^ I» 140 (XIX).
Dans la Ballade IV, le poète ne donne à la comète qu'une lumière d'or, comme celle du soleil et des étoiles :
Le poète aime Tabîme
Où fuit l'aigle audacieux,
Le parfum des fleurs mourantes,
L'or des comètes errantes,
Et les cloches murmurantes
Qui se plaignent dans les cieux.
Odes et Ballades^ 452.
Mais plus tard il voit dans la comète une apparition terrible ; c'est l'incendiaire de Tinfini, la torche funéraire dont la vue seule est une épou-
vante ; cependant, au passage de Dieu, ce météore formidable frissonne comme une étoupe en feu :
Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon Passe, astre formidable, à travers les étoiles, N allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi Q.u'il a dans ce chaos d'où sort la vaste loi ; Laissez errer là-haut la torche funéraire ; Ne questionnez point sur son itinéraire Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu.
La Légende des siècles y IV, 10 (XLVI).
Et la torche de Tastre allant mettre le feu A des mondes perdus au fond de Téther bleu.
DieUy 45 (I, n).
Puisque son bras nous porte, et puisqu'à son passage La comète frissonne ainsi qu'en une cage Tremble une étoupe en feu.
Les Châtiments^ 441 (Zmjt, iv).
Dans V Homme qui rit, la duchesse Josiane paraît d'abord à Gwynplaine une étoile lointaine, inaccessible, puis s'approche de lui, comme une comète éblouissante et redoutable :
L'étoile redoutable est là Elle n'est plus étoile, elle est monde. Monde ignoré. Monde de lave et de braise. Dévorant prodige des profondeurs. Elle emplit le ciel. Il n'y a plus qu'elle. L'escarboucle du fond de Tinfini, diamant de loin, de près est fournaise.
L Homme qui rit^ II, 277 (II, vn, 3).
L'imagination populaire voit dans l'apparition d'une comète l'annonce d'une catastrophe. Il est
donc naturel que cette lueur soit celle d'un glaive prêt à frapper :
La comète est un monde incendié qui court, Furieux, au-delà du firmament trop court ; Elle a la ressemblance affreuse de Tépée.
La Légende des siècles^ IV, 12 (XLVI).
L'étoile flamboyante allongée en épée,
Cest moi*.
La Pitié suprême y 102 (I).
La comète, ange obscur dont vous voyez le glaive.
Dernière gerbe y 29 (I, xi),
La queue de la comète fait penser à un ruissellement de sang ; ou bien c'est un suaire que l'étoile morte traîne dans Timmensité :
Et vous, qu'étes-vous, comètes, Faces aux horribles pâleurs ?
Êtes-vous, dans Téther qui roule.
Des étoiles dont le sang coule Faisant des mares de clarté ?
Venez-vous des noirs ossuaires ?
Êtes-vous, traînant vos suaires.
Les mortes de l'immensité ?
Toute la lyre^ I, 240-241 (III, xxiv).
Toutes ces métaphores, si variées, relatives au ciel et aux choses célestes, ont certains caractères communs. D'abord, elles n'ont rien de conventionnel. Victor Hugo a toujours eu l'habitude de contempler le ciel, et sa vue puissante, dont il