‹ Les métaphores et les comparaisons dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 50 sur 112 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'aube et l'aurore, le coucher du soleil

Plusieurs témoignages nous ont appris que Victor Hugo, vers Tépoque des Orientales, prenait plaisir à voir le coucher du soleil. Cest ce que raconte le Témoin de sa vie :

Le mariage de M. Abel Hugo ayant désorganisé les

dîners de la mère Saguet, les plaisirs champêtres de Tété

de 1828 furent d'aller voir se coucher le soleil dans les

plaines de Vanvres et de Montrouge. On s'arrêtait souvent

à la Butte au moulin, M. Victor Hugo s'étendait sous

rénorme éventail et aspirait les bouflfées d'air en regardant

le crépuscule éteindre l'horizon et en se livrant à ses

rêveries qui devinrent les Soleils couchants des Feuilles

d'automne.

Victor Hugo raconté^ II, 237 (XLIX).

Sainte-Beuve aussi nous montre Victor Hugo et ses amis, parmi lesquels était Louis Boulanger, occupés à amasser les sensations de couleurs, dont les poètes n'étaient pas moins avide que le peintre : « Les soirées de cette belle saison des Orientales se passaient innocemment à aller voir se coucher le soleil dans la plaine, à contempler du haut des tours de Notre-Dame les reflets sanglants de l'astre

sur les eaux du fleuve ; puis, au retour, à se lire les vers qu'on avait composés. Ainsi les palettes se chargeaient à Tenvi, ainsi s'amassaient les souvenirs, a» (Portraits contemporains^ I, 413-414).

Ces promenades ont eu certainement une grande influence sur le développement du génie de Victor Hugo. Cest à elles que lui-même attribue l'inspiration des Orientales :

Si donc aujourd'hui quelqu'un lui demande à quoi bon

ces Orientales ? qui a pu lui inspirer de s aller promener

en Orient pendant tout un volume?... Il répondra qu'il

n'en sait rien, que c'est une idée qui lui a pris; et qui lui

a pris d'une façon assez ridicule, l'été passé, en allant voir

coucher le soleil.

Les Orientales, Préface de 1829, p. 5.

Il est évident que le poète, qui se levait de grand matin, avait souvent observé aussi le lever du jour. On ne peut en douter quand on voit comment il le décrit. Dans les Misérables^ il raconte les promenades matinales de Jean Valjean et de Cosette, et les détails ont une vérité, une précision que l'observation seule pouvait leur donner :

Ce n'était pas l'aurore, c'était l'aube ; minute ravissante et farouche. Quelques constellations çà et là dans lazur pâle et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson dans les brins d'herbe, partout le mystérieux saisissement du crépuscule. Une alouette, qui semblait mêlée aux étoiles, chantait à une hauteur prodigieuse, et l'on eût dit que cet hymne de la petitesse à l'infini calmait l'immensité. A Torient, le Val-de-Grâce découpait, sur l'horizon clair d'une clarté d'acier, sa masse obscure ; Vénus éblouis-

l'aubb et l'aurore, le coucher du soleil

santé montait derrière ce dôme et avait Tair d'une âme qui s'évade d'un édifice ténébreux.

Les MisérableSy IV, 146 (IV, ni, 8).

La distinction que Victor Hugo fait entre Taube et Taurore, nous ne la retrouverons pas toujours dans les mots. Souvent chez lui l'aube est éblouissante et dorée: c'est de Taurore quil s'agit; mais si, dans l'usage , les mots sont devenus à peu près synonymes, les différentes phases de la naissance du jour sont toujours exactement observées. Quand le poète, dans ses voyages, assiste au lever du soleil, ses yeux ne laissent rien perdre du spectacle ; il charge sa palette, comme dit Sainte-Beuve, et le ciel lui fournit une merveilleuse gamme de couleurs.

La blancheur par laquelle s'annonce le jour nous est indiquée dans beaucoup de métaphores. Nous venons de voir le ciel comparé à Tacier. Victor Hugo y voit aussi la blancheur de létain :

Enfin, comme les premières lueurs de l'aube paraissaient... la diligence s'était engagée au grand trot dans une espèce de long défilé formé à gauche par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas, interminable, étrange, en apparence inhabité, percé de part en part d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes ouvertes, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me laissant voir à travers cette sombre et fantastique maison le crépuscule qui étamait déjà le bord du

ciel de l'autre côté de la Meuse.

Le Rhin, I, 78 (IV).

Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule ; Taube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons

176 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE

blanches couvertes de tuiles noires se découpait au^ommet

d'une colline, le véritable azur du jour commençait à

déborder rhorizon... une lumière claire, froide et violette

luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations

pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois

chevaux du chariot descendaient rapidement vers leur

écurie aux portes bleues.

/A., II, i8a (XXIX).

L'aube, c'est une blanche apparition à la fenêtre céleste, une pâle nappe plissée d'ombre, une porte qui s'ouvre et blanchit Thorizon, la lueur d'une lampe entre les fentes de Tespace, un œil pâle qui s'éveille, un cheval blanc dont le hennissement annonce l'approche du soleil :

Sur Taube nue et blanche entr'ouvrant sa fenêtre Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre Une feuille de vigne à Tastre dans Tazur?

Les Contemplations, I, 105 (I, xxvi).

Le jour commença à poindre ; la pâle nappe du matin s'étala, vaguement plissée d'ombre, sur le bowling-green.

L'Homme qui rit y II, 241 (II, vi, 5).

Quand une lueur pâle à Torierit se lève, Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve, Commence à s'entr'ouvrir et blanchit Thorizon, Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison.

Les Contemplations^ I, 271 (III, xx).

Le point du jour blanchit les fentes de l'espace, Et semble la lueur d'une lampe qui passe Entre des ais mal joints.

La Légende des siècles, II, 31 (XIII).

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