I. Vie for Hugo ^ poète épique
soit splendide, rayonnante, et le mot phare revient assez souvent chez Victor Hugo, soit en prose, soit au milieu' d'un vers, pour qu'on puisse ne pas le considérer ici comme une cheville. D'ailleurs le poète nous montre un flot de feu, et le grand-prêtre arrivant « sur l'ardente rive >. Chaque détail peut contribuer à expliquer la comparaison :
Le grand-prétre arrive
Sur lardente rive
D'où le reste a fui.
Soudain sa tiare
Prend feu comme un phare,
Et pâle, ébloui,
Sa main qui Tarrache
A son front s'attache,
Et brûle avec lui.
Les Orientales j 29 (I, vni).
Pendant que le banquet, rayonnant comme un phare, Mêle le choc du verre au son de la fanfare.
La Légende des siècles^ III, 328 (XLIV, i).
On comprend plus facilement que le poète compare à des phares les tours de Final, dont chacune est surmontée d'un brasier :
Cloche ; acclamations ; gémissements ; fanfares ; Feux de joie ; et les tours semblent toutes des phares. Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais, De brasiers frissonnants encombré leurs sommets.
La Légende des siècles^ II, 242 (XVIII, ui, 10).
La torche de Canaris est un phare pour les capitaines qu'elle guide au combat :
Frères, Missolonghi fumante nous réclame, Les Turcs ont investi ses remparts généreux.
Renvoyons leurs vaisseaux à leurs villes lointaines,
Et que ma torche, ô capitaines !
Soit un phare pour vous, soit un foudre pour eux!
Les Orientales^ 42 (III, m).
Victor Hugo nous montre le poète d'autrefois, « submergé dans la grand'seigneurie ^ : les plus fiers courtisans attendent impatiemment le phare qui va dominer leurs flots et briller sur les fronts inclinés :
Les hommes d'autrefois ont été grands sans doute ; Nous ne nous tournons plus vers les mêmes clartés. Jadis...
Dans le salon de Mars ou dans la galerie D'Apollon, submergé dans la grand'seigneurie. Dans le flot des Rohan, des Sourdis, des Elbeuf, Et des fiers habits d'or roulant vers TCEil-de-bœuf, Le poète, fùt-il Corneille, ou toi, Molière, — Tandis qu'en la chapelle ou bien dans la volière Les chanteurs accordaient le téorbe et le luth, Et que Lulli tremblant s'écriait : gare à Tut ! — Attendait qu'au milieu de la claire fanfare Et des fronts inclinés apparût, comme un phare, Le page, aux tonnelets de brocart d'argent fin. Qui portait le bougeoir de Monsieur le Dauphin. Les Quatre vents de Vesprit^ I, 56-57 (Liv, sat.^ XIII).
Pelage prend une forêt dans sa main, et l'allume comme une torche ; c'est un de ces détails auxquels se plaît l'imagination gigantesque de Victor Hugo :
Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit. Où Pelage est si grand que le chevrier dit :
« Les arabes faisaient la nuit sur la patrie. Combien sont-ils? criaient les peuples d'Asturie. Pelage en sa main prit la forêt d'Ernula, Alluma cette torche, et, tant qu'elle brûla, Il put voir et compter, du haut de la montagne, Les maures ténébreux, jusqu'au fond de TEspagne.
La Légende des siècles^ II, 44 (XV, 11, i)
Les journalistes de robe courte n'ont qu'un flambeau : c'est le bûcher :
Vous seriez des bourreaux si vous n'étiez des cuistres. Pour vous le glaive est saint et le supplice est beau! O monstres ! vous chantez dans vos hymnes sinistres Le bûcher, votre seul flambeau I
Les Châtiments^ 203 (IV, iv).
La juive brûlée dans un autodafé est un cierge de noces offert au roi d'Espagne et à sa fiancée :
La juive de seize ans brûlée au mariage De Charles deux avec Louise d'Orléans Et dans Tautodafé plein de brasiers béants Offerte aux fiancés comme un cierge de noce.
Les Quatre vents deVesprit, I, 78 (Liv. sat., XVI).
Dans le lustre du bal, Victor Hugo aperçoit le cierge funéraire. Il parle de ces jeunes filles que la mort prend toutes parées pour les coucher dans le cercueil :
Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore? Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encore
Dans le bal enchanté ;
aoa LA COULEUR, LA LUMIERE ET L OMBRE
Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ; La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
Qu'on nomme éternité.
Les Contemplations^ II, 219 (VI, vi, 13).
La flamme fait penser à raurore. Un soir d'été, vers 1809, on voit, du jardin des Feuillantines, une aurore se lever sur Paris :
C'était un soir d'été ; la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice, lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'à notre solitude; la grande ville célébrait la grande armée et le grand chef ; la cité avait une auréole comme si les victoires étaient une aurore ; le ciel bleu devenait lentement rouge; la fête impériale se réverbérait jusqu'au zénith.
Le Droit et la Loi^ dans Avant l'exil, 16 (IV).
L'incendie de Moscou est une sanglante aurore. C'est cette aurore qui réveille l'Europe et la met debout contre Napoléon :
Les aigles, qui volaient sous vingt cieux parsemées, Au nord, de ses longues armées Guidèrent l'immense appareil;
Mais là parut Técueil de sa course hardie.
Les peuples sommeillaient ; un sanglant incendie Fut l'aurore du grand réveil!
Odes et Ballades, 115 ^ Odes y I, xi, 4).
Torquemada allume le bûcher en Espagne ; cette autre aurore sanglante empourpre de plus en plus le ciel :
Roi, le bûcher luit, dévore. Monte, et, de plus en plus, de cette rouge aurore, Sire, au-dessus de vous le ciel va s'empourprant.
Torquemada, ii6 (II, ii, a).
Nous avons vu souvent les astres comparés à des flambeaux. De même, dans le camp où les feux s'allument, on croirait voir tomber une pluie d'étoiles :
Allah ! qui me rendra ma formidable armée, Émirs, cavalerie au carnage animée.
Et ma lente, et mon camp éblouissant à voir, Qui la nuit allumait tant de feux qu'à leur nombre On eût dit que le ciel sur la colline sombre Laissait ses étoiles pleuvoir?
Les Orientales^ 103 (XVI).
Ce fourmillement était un bivouac. Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel. Sombres étoiles que celles de
la guerre !
Quatrevingt'trei{e, 351 (III, 11, 10).
L'illumination d une fête entoure le Panthéon d'un cercle d'étoiles ; les cierges s allument dans Tombre des églises comme les étoiles dans un ciel obscur ; la gondole qui fuit sur Teau porte une étoile au front ; le fanal de la Matutina est une étoile dans la main d'un fantôme ; le colossal navire Léviathan passe dans la nuit comme un météore ; les flammèches qui s'envolent d'un incendie ont l'air de comètes se
204 ^^ COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
poursuivant ; le fer rouge sous le marteau semble une étoile qu'on écrase ; la bombe éclate comme un astre horrible, et la lueur des coups de fusils empourpre les murs comme un éclair ou une fournaise :
Le Panthéon, gigantesque et spectral, avait autour de sa rondeur un cercle d'étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se faisait une couronne des âmes de tous les grands hommes auxquels il est dédié.
Le Droit et la Loi, dans Avant l'exil^ 17 (IV).
Que les prêtres, par qui vos torts sont expiés. Aient une natte épaisse et tiède sous leurs pieds ; Que Tâme croie, en Tombre ou flottent les saints voiles. Entrevoir une obscure éclosion d'étoiles* Comme au fond des forêts dans la vapeur des soirs.
Le Pape^ 50 (X).
La nuit, voir sur Teau les gondoles Fuir avec une étoile au front.
Les Feuilles (Tantomne, 345 (XXV).
A un certain moment, elle (la Mattitina) alluma son
fanal de proue... Ce point lumineux, scintillation aperçue
de loin, adhérait lugubrement à sa haute et longue* forme
noire. On eût dit un linceul debout et en marche au milieu
de la mer, sous lequel rôderait quelqu'un qui aurait à la
main une étoile.
V Homme qui rit^ I, 79-80 (I, i, 3).
La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore.
La Légende des siècles, IV, 28») (LVIII, i).
I. Le mot étoiles pourrait aussi désigner Tor et les pierres précieuses qui doivent orner Tautel.
LE FEU ET L ECLAIR aOJ
De longues flammèches s*envolaient au loin et rayaient
Tombre, et Ton eût dit des comètes combattantes, courant
les unes après les autres.
Quatrevingt-trei^^e^ 487 (III, v, 3).
Une forge là>bas flamboie au pied des monts.
Vois ces deux forgerons que le feu montre et voile. Le fer rouge étincelle. On dirait deux démons A grands coups de marteaux écrasant une étoile.
Dernière gerbe y 17 (I, vi).
Comme un astre eff'rayant qui se disperse en foudres, La bombe éclatait dans la nuit.
Les Châtiments^ 4a (I, u, i).
— Feu ! dit la voix.
Un éclair empourpra toutes les façades de la rue comme si la porte d'une fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.
Les MisérableSy IV, 54a (IV, xiv, i).
Une lueur qui paraît par le trou d'une serrure est une étoile :
Comme il levait les yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir de la porte et du mur. II y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une chandelle à la main et qui écoutait.
Les Misérables^ II, a^i (II, iv, 5).
Une fenêtre éclairée ressemble de loin à une étoile dans le ciel noir. Victor Hugo oppose souvent aux astres «les pauvres étoiles de Thomme >. C'est une comparaison qu'il attribue même à Jehan Frollo, car elle peut naître dans les imaginations les moins poétiques :
ao6 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Il vit Jehan aller à une fenêtre qui était au fond de la salle, rouvrir, jeter un coup d'œil sur le quai où brillaient au loin mille croisées éclairées, et it Tentendit dire en refermant la fenêtre :
— Sur mon âme ! voilà qu'il se fait nuit. Les bourgeois allument leurs chandelles et le bon Dieu ses étoiles.
Notre-Dame de Paris^ II, 199 (IX, i).
La comparaison est bien différente quand c'est le poète lui-même qui la fait :
Au-dessous de moi, un amas de maisons noires gisait comme un lac de ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la Grande-Ourse qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allumée à des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à mes pieds dans un miroir d'encre.
Le Rhin, I, 333 (XX).
Il y avait tant de lumières allumées dans ce chaos vivant
de maisons, tant de chandelles, tant de falots, tant de
lampes, tint d'étoiles à toutes les croisées ; une sorte de
grande rue blanchâtre traçait au milieu de ces constellations
développées sur le sol une voie lactée si étrange... que ce
n'était plus une ville que je voyais, c'était une ombre, le
fantôme d'une cité.
Alpes et Pyrénées, 27-28 (1839, n).
Il se laissait aller à cette tristesse profonde qui vient au cœur quand on se trouve, à la tombée du soir, placé sur quelque sommet désert, entre les étoiles de Dieu, qui s*allument splendidement au-dessus de notre tête, et les
pauvres étoiles de Thomme, qui s'allument aussi, elles, derrière la vitre misérable des cabanes, dans Tombre, sous nos pieds.
Les Burgraves^ Préface, 247.
Heure calme^ charmante, austère,
Où le soir naît.
Dans cet ineffable mystère
Tout rayonnait.
Tout ! Tamour dans tes yeux sans voile,
Fiers, ingénus ; Aux vitres mainte pauvre étoile,
Au ciel Vénus.
Dernière gerbe^ 57~58 (I, xxni).
Des candélabres forment autour d'un lustre des constellations :
Au-dessus de cette cohue parée, resplendissait un monstrueux lustre de cuivre, ou plutôt un immense arbre d*or et de flamme renversé, qui semblait avoir sa racine dans la voûte, et qui laissait pendre sur la foule son feuillage de clartés et d'étincelles. Un vaste cercle de candélabres, de lampadaires et de girandoles rayonnait de toutes parts autour de ce lustre comme les constellations autour du
soleil.
Choses vues. Nouvelle série, 350 {1849, i).
Nous avons vu déjà combien Victor Hugo aime à montrer la richesse et la prodigalité de Dieu ou de la nature. La flamme a des splendeurs que le poète étale sous nos yeux. Il trouve dans la flamme la pourpre, la couleur joyeuse et riche, qui jette un manteau royal même sur les ailes de Satan :
ao8 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Satan joyeux foule L'autel et la croix.
L'heure est solennelle.
La flamme éternelle Semble, sur son aile, La pourpre des rois.
Odes et Ballades, ^17 (Ballade XIV).
Et le feu, le beau feu folâtre, A la pourpre ardente pareil, Qui fait qu'amené devant Tâtre L'aveugle croit rire au soleil !
Les Voix intérieures, 257 (V, n).
Vois dans les forêts la broussaille, Culture abjecte du hasard ; Déguenillée, elle tressaille Au glissement froid du lézard ; Jette un charbon, ce houx sordide Va s'épanouir plus splendide Quela tunique d'or des rois ; L'éclair sort de la ronce infâme; Toutes les pourpres de la flamme Dorment dans ce haillon des bois.
LArt d'être grand-père, 296 (XVI 11, v, 3).
Je viens vous annoncer une nouvelle...
C'est que lesbeaux habits sont beaux; c'estquelesfemmes
Doivent être de pourpre et d'or, comme les flammes^
Car toutes ont pour loi de brûler à leur tour
Dans l'immense incendie universel, l'amour !
Les Quatre vents de fesprit, I, 231-232 (Margarita^ m),
La plus éclatante description que Victor Hugo ait faite de la richesse du feu se trouve dans le récit de l'incendie de la Tourgue :
Toutes les Splendeurs de Tincendie se déployaient... Le
feu est une prodigalité; les brasiers sont pleins d'écrins
qu'ils sèment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon
est identique au diamant. Il s était fait au mur du troisième
étage des crevasses par où la braise versait dans le ravin
des cascades de pierreries; les tas de paille et d'avoine qui
brûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler par les
fenêtres en avalanches de poudre d'or, et' les avoines
devenaient des améthystes, et les brins de paille devenaient
des escarboucles.
Quatrevingt'trei^e, 487-488 (III, v, 3).
La flamme jette un voile d'or sur le front d*une forêt, met une aigrette d'or au front de TEtna. Sa réverbération même est une dorure :
Un serpent de flamme bleuâtre court rapidement le long
des tiges, et en un clin d'œil le front de la forêt disparaît
sous un voile d'or mouvant.
Bug-Jargal, 94 (XXI).
Mainte flamme y ruisselle*, et tantôt lentement Imbibe le cristal qui devient diamant, Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre. Allume des monceaux d'escarboucles sans nombre. Ou, s'échappant au jour, plus magnifique encor. Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.
Les Feuilles d'automne^ 3^9-370 (XXX).
Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout entière^ donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas.
Quatrevingt'iret\e^ 476 (III, v, i).