I. Dans la terre
aïO LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'OMBRE
Les pierres précieuses que Victor Hugo voit le plus souvent dans la flamme, c'est le rubis et l'escarboucle*, c'est-à-dire le rouge. Il les reconnaît dans Tincendie, dans le cordon des feux de bivouac, dans un flambeau d'illumination :
Le brasier, attaqué à Timproviste, hurle, se dresse, bondit eflfroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis.
Le Rhin, l,2^l (XIX).
Par moments la fumée se déchirait, les toits effondrés laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous ses rubis, des guenilles écarlates et de pauvres vieux meubles couleur de pourpre se dressaient dans des intérieurs vermeils, et Tellmarch avait le sinistre éblouisse-
ment du désastre.
Quatrevtngt'tretj^e, 131 (II, iv, 7).
Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant^ Tune à Touest, Tautre à Test, deux grosses flammes auxquelles venaient se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de Thorizon.
Les MisérableSy II, 97 (II, i, 19).
Le Val-de-Grâce, masse noire, dressait une flamme à son sommet et semblait une tiare qui s'achève en escarboucle.
Le Droit et la Loi^ dans Avant Vexil, 17 (IV).
Torquemada, dans sa glorification extatique du quemadero, voit dans la fournaise un prodigieux écrin : il pense moins au spectacle matériel qu'aux
I. Remarquons que Victor Hugo ne fait que rapprocher ce mot de son étymologie.
âmes qui vont s'envoler, aussi pures que le diamant, avec les étincelles du bûcher :
Rubis de la fournaise ! ô braises! pierreries I Flambez, tisons! brûlez, charbons ! feu souverain, Pétille ! luis, bûcher ! prodigieux écrin D'étincelles qui vont devenir des étoiles!
Les âmes, hors des corps comme hors de leurs voiles, S'en vont, et le bonheur sort du bain de tourments ! Splendeur! magnificence ardente! flamboiements!
Torquemada^ 134-135 (II, n, 5).
La réverbération d'un incendie, pénétrant dans une chambre à travers les vitres, change les fenêtres en tables d'opale rose :
J'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les yeux, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération étrange... C'était tout simplement... le gasthaus voisin du mien, qui
avait pris feu et qui brûlait.
Le Rhin, I, a68(XIX).
Même quand cette comparaison de la flamme avec l'or et les pierreries n'est pas nettement indiquée, elle peut exister dans Tesprit du poète. Certainement, c'est Tor avec les pierres précieuses qui brille dans le diadème de Rome incendiée par Néron, ou au front du Généralife illuminé, ou sur le cratère du Momotombo. Et toujours l'idée dominante justifie pleinement la comparaison : Rome est la reine
aia LA COULEUR, LA LUMIERE ET L OMBRE
du monde ; le Généralife symbolise Tancienne souveraineté des rois maures, et le vieux volcan est un pontife :
Néron le veut ; ces tours, ces dômes tomberont.
Bien ! sur Rome, à la fois, partout la flamme gronde !
— Rends-lui grâces, reine du monde ; Vois quel beau diadème il attache à ton front !
Odes et Ballades^ 325 (Odes^ IV, xv).
Soit que, se couronnant de feux comme un calife.
L'éblouissant Généralife Élève dans la nuit son faîte illuminé.
Les Orientales, i6a(XXXI).
O vieux Momotombo, colosse chauve et nu.
Qui songes près de nous, et fais de ton cratère Une tiare d'ombre et de flamme à la terre î
La Légende des siècles, III, 65 (XXVII).
La comparaison inverse existe dans la langue usuelle. On parle des feux d'un diamant sans avoir conscience de la métaphore. Chez Victor Hugo, la métaphore est sensible :
Le vieillard, la jeune fille et Pécopin étaient tous trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de palmier, dont l'intérieur, plein de pierres précieuses de toutes sortes, étincelait comme un brasier ardent.
Le Rhin, I, 366 (XXI, vn).
Et les vastes palais et les riches habits.
Et dans la pourpre en feu la braise des rubis... !
Les Quatre vents de l'esprit, II, 282 (Liv. ép,, II).
LE FEU Et L ECLAIR M^
Le feu s'épanouit comme une fleur. Victor Hugo nous a montré dans les tulipes toutes les variétés de la flamme ; il a fait resplendir sous le soleil la braise des coquelicots et l'incendie des roses. Il reconnaît de même dans l'incendie une rose horrible et fauve, dans la bombe qui éclate, une fleur aux pétales de flamme, et dans le feu follet, une tulipe :
L'incendie au sommet des tours s'épanouit, Seule utile lueur qui sorte du despote ; Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte, Et, croissant à travers les toits, ouvre au mitteu Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu, Étant la rose horrible et fauve des décombres.
la Ugende des siècles, II, }iy}:i6 (XX, m).
Chute affreuse de fer, éclosion infâme,
Fleur de bronze éclatée en pétales de flamme... !
V Annie terrible, 145 (Janvier, vi).
Le lutin reluit dans le feu follet Comme un pistil d'or dans une tulipe.
L'Art d'être grand-père, ^o(Ill, 11).
La couleur du feu peut rappeler celle du sang. Ce rapprochement est assez fréquent chez Victor Hugo. L'incendie est une chose assez sinistre pour que son reflet donne à tout le Davsaire un asoect sanglant :
Le Rhin, les v spectre sanglant mêlaient à la fi tocsin, au fraca:
comme des pon
tumulte de lorage et à la rumeur de la ville. Vraiment c'était hideux, mais c'était beau.
Le Rhin, l,2^l-2^2 (XIX).
Un réchaud allumé dans le taudis Jondrette brille d'une clarté qui paraît sanglante. Ce qui rend la métaphore inévitable, c'est que les habitants de ce repaire font les préparatifs d'un guet-apens :
11 y avait de la lumière dans le taudis Jondrette. Marins
voyait le trou de la cloison briller d'une clarté rouge qui
lui paraissait sanglante.
Les Misérables, II, 363 (II, vm, 16).
Le phare des Casquets brille d'un éclat sanglant, sans doute parce que le navire qui l'aperçoit risque de périr sur l'écueil :
Ils entendaient le pétillement du haut bûcher dans sa
cage de fer, une pourpre hagarde illuminait la tempête...
Les brisants, estompés d'abord, se dessinaient maintenant
nettement, fouillis de roches, avec des pics, des crêtes et
des vertèbres. Les angles se modelaient par de vives lignes
vermeilles, et les plans inclinés par de sanglants glissements
de clarté.
VHommc qui rit, I, 173 (I, n, 12)
Dans un castillo des Pyrénées, le feu jette sur les murs d'une immense salle, où sont rassemblés les rois bandits, une lueur qui ressemble à du sang :
Dans la tour, une salle aux murailles très hautes. Avec ses grands arceaux qui sont comme des côtes. Cette salle, où pétille un brasier frémissant,
Ecarlate de flamme, a Tair rouge de sang.
Ouvrez Léviathan, ce sera là son ventre.
La Légende des siècles^ 11,362 (XXI, 11, 3).
Mais Timpression sinistre n'est pas la condition indispensable de la métaphore. On ne peut guère la trouver dans les vers où le colosse de Rhodes parle de la lueur de son phare :
La nuit je suis cyclope et le phare est mon œil; Rouge comme la peau d'un taureau qu'on écorche, La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche ; Pour les marins perdus c'est l'aurore qui point.
La Légende des siècles^ I, 339 (XII, vi).
L'éclat du feu rappelle souvent à Victor Hugo celui des yeux d'un homme ou d'un animal. Cette comparaison s'explique surtout par les habitudes de Timagination du poète, qui voit partout la vie et nous montre même sur le tronc des arbres et sur les rochers des yeux fixés sur nous. Si les charbons sont des yeux qui s'ouvrent dans la cendre, c'est que le foyer est un monstre aux mâchoires de feu :
Te voilà satisfait* dans ta chair Quand, devant un grand feu de fagots, vif et clair, Ta broche plie, offrant les lièvres et les cailles A la bûche qui rit, monstre aux rouges écailles. Et livrant Thumble essaim qui jouait, qui volait. Le hallier, et la sauge avec le serpolet.
L'alouette et les prés, Tétang et la macreuse, Aux mâchoires de feu de Tâtre qui se creuse ! Les charbonsdans la cendre ouvrent leurssombresyeux.
Dieu, 196 (II, vu).