I. L'homme
ai6 LA COULEUR, LA LUMIERE ET L OMBRE
Les feux de bivouac brillent comme les yeux du tigre ; ils font penser en effet à Tennemi toujours en éveil et menaçant :
La vallée, encore plongée dans une obscurité profonde, n'était éclairée que par une multitude de feux allumés par les nègres; car c'était là leur point de ralliement. Les membres disloqués de leur armée s'y rassemblaient en désordre. Les noirs et les mulâtres arrivaient de moment en moment par troupes effarées, avec des cris de détresse ou des hurlements de rage. De nouveaux feux, brillants comme des yeux de tigre dans la sombre savane, marquaient à chaque instant que le cercle du camp s'agrandissait.
Bug-Jargal^ 105-106 (XXV).
La comparaison s'applique encore mieux aux mèches allumées qui vont s'approcher des canons :
Ils purent entendre dans Tombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs tètes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons.
Les Misérables^ II, 73 (II, i, 14).
Ailleurs, ce qui ressemble aux prunelles d'un tigre, c'est simplement la lueur des usines. Mais Victor Hugo décrit les aspects extraordinaires que prend, à la tombée de la nuit, le paysage des environs de Liège. Le poète voit des chandeliers géants jetant au loin une réverbération sinistre, une gueule de braise d'où sort par instants une langue de flamme, de noires silhouettes de villages qui se détachent lugubrement sur un fond rouge. C'est
LE FEU ET l'Éclair a 17
grâce à cette hallucination volontaire qu'il peut prendre pour des yeux de tigre la lumière des hauts fourneaux :
C'est dans ce moment-là que le paysage prend tout à
coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au
pied des collines brunes et velues de Toccident, deux rondes
prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des
yeux de tigre.
Z^/?Ai«, 1,99 (VII).
Des tours laissent apercevoir par leurs soupiraux une lueur féline ; c'est la lueur de l'œil du tigre, car ces tours sont les citadelles des «brigands potentats > :
Vois sur la colline, Sous les lourds barreaux, La lueur féline De leurs soupiraux.
Toute la lyre y III, 262 (LaCorde d*airain, xxvi, i).
On peut rapprocher de ces comparaisons celle qui se trouve dans V Homme qui rit, quoiqu'il ne s'agisse que d'une phosphorescence :
Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui est dans la
prunelle des chouettes.
L Homme qui rit y I, ia8 (I, u, 3).
Il est probable qu'ici Victor Hugo a voulu simplement décrire. Il ne faudrait pas chercher toujours chez lui des intentions et vouloir absolument reconnaître partout Tinfluence d'une idée domi-
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nante. Ainsi la comparaison est presque uniquement descriptive dans ce passage, où pourtant les rares lumières près de s'éteindre font penser aux yeux que le sommeil va fermer :
Quelques rares lumières, pareilles à des clignements d'yeux qui vont s'éteindre, rougissaient çà et là des lucarnes sur les toits, annonce du coucher des domestiques.
Les Travailleurs de la mer, II, 248 (III, i, i).
Mais le plus souvent, quand Victor Hugo compare à des yeux humains les fenêtres éclairées ou toute autre lumière, on peut trouver la raison de cette métaphore soit dans ses impressions, soit dans rétat d'esprit du personnage qu'il fait parler ou penser.^Gringoire vient d'arriver, sans s'en douter, au milieu de la Cour des Miracles. C'est « comme un nouveau monde, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique ^, Gens et maisons, tout semble extraordinaire :
Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à Tentour de Timmense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d'une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans Tombre d'énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.
Notre-Dame de PariSy I, 126 (II, vi).
Victor Hugo, à demi endormi en diligence, a, dans les relais ou dans la traversée des villes, des visions qui sont presque des cauchemars :
Une autre fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise.
Le Rhin, l,^6{lY).
Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle sur la voiture, et quelquesunes y regardent avec des yeux de braise. Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.