Z^/?A/«,I, 59(IV
Au moment où le crépuscule ôtait leur forme aux collines et donnait au Rhin la blancheur sinistre de Tacier.
Les Burgraves, Préface, 246.
J'avais devant moi le ciel blanc du crépuscule et derrière moi le ciel gris du clair de lune. Le paysage, vu à ce double reflet, était ravissant. Par intervalles, j'apercevais, à ma gauche, TAar faisant des coudes d'argent au fond
d'un ravin noir.
Alpes et Pyrénées^ 26 (1839, 11).
Les montagnes de l'horizon estompées par le crépuscule avaient pris des formes magnifiques ; la plaine était sombre ; l'Arga, ridée de mille reflets lumineux, se glissait dans les arbres comme une couleuvre d'argent.
ii., 291 (1845, ^0-
L'occident amincit sa frange de carmin ;
La nuit de l'eau dans l'ombre argenté la surface.
Les Feuilles d'automne, 481 (XXXVII).
Dans une promenade auprès de Heidelberg, le poète, à la recherche d'illusions et presque d'hallucinations, compare les rivières à la trace argentée d'énormes colimaçons qui sont les montagnes :
Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands
paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur
l'horizon comme d'énormes colimaçons dont les rivières
et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être
la trace argentée.
Le Rhin, II, ii6(XXVIIl).
Le clair de lune ne donne pas à Teau la clarté dure de Tacier, mais celle de l'argent :
La nuit j'aime être assise, Etre assise en songeant, L'œil sur la mer profonde, Tandis que, pâle et blonde, La lune ouvre dans Tonde Son éventail d'argent.
Les Orientales^ 82 (IX).
L*eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du
papillon d'argent.
Le Rhin, II, 13a (XXVIII),
Dans une pièce intitulée Choses du soir y Victor Hugo parle, comme dans un passage dJ Alpes et Pyrénées, de la double blancheur du crépuscule et du clair de lune :
Blancheur au couchant, lueur au levant ; Ici crépuscule, et là clair de lune.
et nous montre ce qu'on voit à ces deux lueurs incertaines :
Des flaques d'argent tremblent sur les sables.
L'Art d'être grand'pcre y 51 (III, n).
Le reflet de Tacier et de l'argent se montre, plus blanc encore et plus éclatant, dans la mousse qui se produit sur leau agitée, par exemple dans le sillage d'une barque ou d'un vaisseau :
Au pied du Rigî, je ne sais quel reflet renvoyait à l'eau une clarté blanche. Une petite barque qui courait à côté
dans une flaque obscure s'y doublait en se reflétant et y
figurait une longue épée ; la barque faisait la poignée, le
batelier la garde, et le sillage étincelant la lame fine,
longue et nue.
Alpes et Pyrénées y 18 (1839, 1).
Deux ou trois barques microscopiques couraient sur le
lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme
une queue d'argent.
Chaque barque fait son sillage dans le golfe et semble
traîner après soi un long sapin d'argent avec toutes ses
branches.
/*., 214 (1843, VIll).
Un canot qui traversait la rade laissait derrière lui un long sillage d'argent qui allait distinctement jusqu'à Cherbourg, quoique l'embarcation en fût à plus d'une lieue.
France et Belgique^ 83 (1836).
Dans une pièce des Feuilles d'automne^ la métaphore n'est plus qu'Imaginative, mais on peut encore en attribuer l'origine à la même sensation :
Matelots dispersés sur l'océan de Dieu, Et, comme un pont hardi sur l'onde qui chavire, Jetant d'un monde à l'autre un sillon de navire. Ainsi que l'araignée entre deux chênes verts Jette un fil argenté qui flotte dans les airs.
Les Feuilles d'automne, 363 (XXIX).
Un obstacle produit aussi dans Teau une agitation et un bouillonnement. Le flot, en se brisant sur le rivage, le borde d'une dentelle d'argent :
La lune était sereine et jouait sur les flots. — La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise, La sultane regarde, et la mer qui se brise, Là-bas, d'un flot d argent brode les noirs îlots.
Les Orientales, 83 (X).
L'horizon est brumeux, quoique le soleil me brûle... Une
frange d'argent, mince et éclatante, serpente à perte de
vue au bas de la côte.
Alpes et Pyrénées 23a (1843, '^)'
C'était la même vague arrachant aux décombres Les mômes dentelles d'argent.
Toute la lyre, 1, 31 (I, x).
La mer donne l'écume et la terre le sable.
L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert. Les Quatre vents Je l* esprit, II, 183 (Liv, lyr,, XLVIII, 11).
Victor Hugo compare à lacier Técume d'une mer agitée, sous une lueur nocturne :
La mer comme la terre était blanche ; l'une de neige, l'autre d'écume. Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette double blancheur. Certains éclairages de la nuit ont des duretés très nettes ; la mer était de Tacier, les falaises étaient de l'ébène.
L Homme gui rit, I, 79 (I, i, 3).
C'est sans doute Técume aussi qui met des crins d argent dans les cascades bleues :
O nature, qui donc à ces escarpements
A lié ces torrents, ces chevaux dont les queues
Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues ?
Dieu, 67 (1, II).
240 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Uaigle des Alpes oppose aux galons des mercenaires suisses les galons d'argent dont les torrents ornent les vallons :
Auriez-vous donc besoin de faste ? Est-ce la pompe Des parades, des cours, des galas qui vous trompe ? Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons N'ont pas les torrents blancs d'écume pour galons ?
La Légende des siècles, llï^ 98 (XXXI, 11).
Un filet d'eau, un jet, ont aussi des reflets d'argent ou d'acier :
A quelques pas de là, tombe dans le précipice une belle
cascade qui rugit en avril et que Tété réduit à quelques
cheveux d'argent.
Alpes et Pyrénées^ }i (1839, n).
Deux pigeons familiers s'étaient perchés sur cette guivre,
et l'un d'eux buvait en trempant son bec dans le filet d*eau
arrondi qui tombait du robinet dans la vasque, fin comme
un cheveu d'argent.
Le Rhin, II, 240-241 (XXXV).
Le grêle jet d'eau était pareil à une souple verge d'acier fléchissant au moindre souille.
L'Homme qui rit, II, 267 (II, vu, 3).
Au milieu des branches et des feuilles, un long brin d'herbe forme une sorte d'aqueduc microscopique et sert de conduit à un petit filet d'eau qui le parcourt dans toute sa longueur et tombe par son extrémité, en s'arrondissant sur le fond obscur de la grotte, comme un filet d'argent.
Alpes et Pyrénées, 235-236 (1843, ^^)*
Çà et là des filets d'argent tombaient gracieusement de ces trous dans la mer.
Les Travailleurs de la mer^ II, 174 (II, ni, 6).
Au large, quelques barques, à Tancre, péchaient. On voyait de temps en temps sur ces bateaux des ruissellements d^argent au soleil qui étaient la sortie de Teau des
. filets.
Ib., 358 (III, m, ^).
Non loin, le fleuve Tibre épand son flot serein. Et la vache au flanc roux y vient boire, et les buffles Laissent en fils d'argent Teau tomber de leurs mufles.
Les ChâtimentSy 378 (VII, iv).
A peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les ténèbres a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étinceler dans la flamme sa tète de cuivre, qu'elle crache avec fureur un jet d'acier liquide sur Tépouvantable chimère à mille tètes.
Z^/?//i/i, 1,270-371 (XI K).
La pluie a la couleur de Targent, ou des fils d'araignée :
La pluie coule sur ma vitre comme une chevelure d'argent.
Correspondance^ II, 181 (11 déc. 18^3).
La pluie fine et blanche qui rayait Tair comme un réseau de fils d'araignée.
Le Dernier jour d'un condamné, 449 (XLVIII).
Une pluie glacée, pénétrante, aiguë, fait penser à des aiguilles ; la couleur est peut-être tout à fait étrangère à cette comparaison ; on peut remarquer cependant qu'elle contribue à la rendre exacte :
Point d'ondées, point d'averses , mais de longues aiguilles fines, pénétrantes, aiguës.
Les Travailleurs de la mer, H, 99 (II, 11, 4).
a4a LA COULEUR, LA LUMIERE ET L OMBRE
Enfin, la sueur fait briller comme de l'argent le poitrail d'un cheval blanc :
Tout ! jusqu'au cheval blanc qu'il élève au sérail, Dont la sueur à flots argenté le poitrail.
Les Orientales, 125 (XXI).
Pour décrire Taspect des étangs au crépuscule, Victor Hugo les compare à Tétain, dont la blancheur ressemble beaucoup à celle de l'argent :
Le ciel blanc du crépuscule jetait sur la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre ressemblaient à des plaques d*étain posées à plat sur le sol.
Quatrevingt'trei^e^ 95 (1, ni, 2).
Ailleurs, le poète parle de Vétamage des étangs. Malgré l'analogie apparente, l'image est très différente en ce cas. Il s'agit non de la blancheur, mais de la réflexion ; les étangs sont des miroirs :
L'homme peut se croire prêtre, L'homme peut se dire roi, Je lui laisse son peut-être, Mais je doute, quant à moi,
Que Dieu, qui met mon image Au lac où je prends mon bain.
Fasse faire Tétamage Des étangs à Saint-Gobain.
Les Chansons des rues et des bois, 365 (II, ni, 5)
Cette comparaison de l'eau à un miroir est trop naturelle pour ne pas être fréquente chez Victor Hugo :
Je franchirai comme la flèche L'étang d'Arta, mouvant miroir.
Les Orientales, 128 (XXII).
A gauche la mer, la mer infinie, calme, grise, verte, vineuse, et sur la mer, dispersés à tous les bouts de Thorizon, une vingtaine de bateaux pécheurs pareils à des points noirs qui commencent à avoir une forme et courent silencieusement sur ce miroir livide comme de gros moucherons.
France et Belgique, 198 (1837, xiv).
Les étangs de Sologne Sont de pâles miroirs.
Les Chansons des rues et des bois, 217 (I, vi, 2).
Le soleil grandissait les ombres des passants Et, faisant briller Peau des lointains frémissants. Allumait des miroirs sous les rameaux des saules.
Toute la lyre, I, 132 (II, xxi).
L'étang, miroir, rit aux femmes Qui sortent des nénuphars.
Les Quatre vents de V esprit, II, 89 (Liv. lyr,^ XXI, v).
Le taillis noyé semble un miroir sous des branches.
Dernière gerbe, 81 (II, i).
L'eau sert de miroir aux fleurs et les aide à faire leur toilette :
Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs.
Les Voix intérieures, 278 ^X).
De la source, sa cuvette, La fleur, faisant son miroir.
Les Contemplations, I, 64 (I, xiv).
a44 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Un lac, où vous verrez vaguement fuir un cygne, Servira de miroir, parmi Therbe et le thym, Aux fleurs se recoiffant dans Tombre du matin.
Toute la lyre, III, 133 (VII, v).
Le lac de Lucerne est un miroir devant la face géante des monts ; Tocéan est le miroir des étoiles , le lac reflète le ciel, face divine, et les étangs semblent montrer un autre ciel à travers Teau :
J avais... sous moi, à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les nases et les golfes,, et où se miraient ces faces de géants comme dans un miroir cassé.
Alpes et Pyrénées y 34 (1839, 11).
Le limpide océan, ce miroir des étoiles.
Les Voix intérieures, 324 (XXIIl).
Tout le jour il erra le long de la ravine, Admirant tour à tour le ciel, face divine, Le lac, divin miroir.
« , Les Rayons et les Ombres, 523 (XXXIV).
Les étangs sont comme des vitres Par où Ton voit le ciel d'en bas.
Toute la lyre^ 1, 141 (II, xxiv).
Le lac Asphaltite, qui recouvre les villes condamnées, est le miroir du passé :
Ces villes ne sont plus ; e^, miroir du passé. Sur leurs débris éteints s'étend un lac glacé Qui fume comme une fournaise.
Les Orientales, 31 (I, xi).
L'eau sous un ciel sombre devient sombre elle
aussi. Elle conserve son reflet métallique, mais prend la couleur grisâtre du plomb :
Au-dessous de lui (un grand nuage noir, à la nuit tombante], le lac sombre et métallique se répandait dans les terres comme une flaque de plomb fondu.
Le Rhin, II, 289 (XXXIX).
(Le soir, à Oléron). A ma droite les marais s'étendaient à perte de vue, à ma gauche la mer couleur de plomb se perdait dans les brumes qui masquaient la côte.
Alpes et Pyrénées^ 334 (1843, xvi).
Dans ce puits, une flaque de plomb liquide*, c'était la mer. L'eau ne bougeait plus. Immobilité morne. L'océan n'est jamais plus farouche qu*étang.
U Homme qui rit, I, 193 (I, n, 16).
Plus grise et plus sombre, Teau prend Taspect d'une ardoise : '
C'était la nuit de l'équinoxe... A l'ouest, vers Genève,
le lac, perdu sous les brumes, avait l'aspect d'une énorme
ardoise.
Le Rhin, II, 275 (XXXIX).
Le ciel, qui de bleu était devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise énorme.
Les Travailleurs delà mer, II, 165 (II, m, 6).
Dans presque toutes les citations qui précèdent, la métaphore semble indiquer une surface également éclairée et une couleur uniforme. Mais Victor Hugo
I. Ici la métaphore s'explique par rimiiiobilité de la mer autant que par sa couleur.
346 LA COULEUR, LA LUMlÈKE ET I.OMBBE
nous montre aussi l'eau teinte des sept couleurs du prisme :
L'arc-en-ciel pour mes pieds, qu'un or fluide arrose, Comme un pont de nacre se pose Sur les cascades de cristal.
OdfS et Ballades, ^30 {Ballade XV).
La ravissante lumière édénique qui venait de dessous l'eau, à la fois pénombre marine et rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte de difTusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours des choses, sous ces ondoiements irisés, avaient le chromatisme des lentilles d'optique trop convexes: des spectres solaires flottaient sous l'eau. On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale des tronçons d'arcsen-ciel noyés.
Les Travailleurs de la mer, 11, 76 (11, 1, 13).
Les reflets irisés de la nacre, auxquels il compare l'arc-en-ciel, lui servent aussi à décrire ceux de la mer:
Et la vague est de nacre et la côte est d'opale,
Totile la lyre, III, 53 (III, ni).
Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres.
L'Art d'être grand-père, 101 (IV, x).
La couleur de l'eau peut être modifiée par les objets qui s'y reflètent, Victor Hugo nous montre ainsi le lac de I.ucerne :
En face de moi, les pentes vertes de la Zinne se réfléchissaient avec leur réseau brouillé d'arbres et de cultures
dans le miroir du lac déjà sombre et lui donnaient l'aspect
d'une agate herborisée.
Alpes et Pyrénées^ i8 (1839, i).
Beaucoup de comparaisons indiquent les alternances de Tombre et de la lumière à la surface de Teau. Un fleuve, dans sa chute, est veiné de blanc et de noir ; la mer est un marbre liquide* :
Il se cabre, il résiste au précipice obscur.
Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre. Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d'arbre.
La Légende des siècles^ III, 49 (XXV).
Mont qu'étremt Tocéan de ses liquides marbres !
Les Quatre vents de V esprit, II, 63 (Liv. lyr., XIV).
L'eau ridée de mille plis a des reflets chatoyants que Victor Hugo compare à ceux du satin et surtout à ceux de la moire. Le vent, la rame, un obstacle qui retarde le courant , donnent à Teau légèrement agitée un aspect moiré :
Là-bas la chute d'eau, de mille plis ridée.
Brille, comme dans l'ombre un manteau de satin.
Les Châtiments, 2a 1 (IV, x),
La rivière, qui fronce son eau aux arches de tant de
ponts, à la pointe de tant d'îles, était toute moirée de plis
d'argent.
Notre-Damc-de-PariSy II, 411 (XI, n).
Tout, comme un paysage en une chambre noire Se réfléchit avec ses rivières de moire,
I. Dans ces deux cas sans doute, les veines blanches du marbre sont surtout formées par lecume.
248 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet, Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait.
Les Feuilles d'automne^ 364 (XXIX).
Le ruisseau de moire et de soie.