‹ Les métaphores et les comparaisons dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 84 sur 112 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'ombre

Dans un chapitre des Travailleurs de la tner^ intitulé Sub umbra \ Victor Hugo a décrit l'épouvante et le mystère de la nuit. Dans cet esprit lumineux, Tombre produit un malaise indicible, et en même temps provoque une curiosité insatiable et impuissante. Le poète fait un immense effort pour pénétrer ce mystère, et il n'arrive qu'à identifier la nuit et le mal, ou plutôt à déclarer que le mal a créé la nuit. Au commencement, l'être était une aile d'or nageant dans la lumière. Il n'existait ni ombre ni pesanteur :

Or la première faute Fut le premier poids.

Dieu sentit une douleur.

Le poids prit une forme, et, comme Toiseleur

Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte.

Il tomba, traînant lange éperdu dans sa chute.

Le mal était fait. Puis, tout alla s'aggravant ;

Et Téther devint Tair, et l'air devint le vent;

L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.

L'âme tomba^ des maux multipliant la somme,

I. II, 107 (II, II, ^). Les «entinients de l'homme en présence de la nuit sont indiqués dans plusieurs autres pages, par exemple dans les. Misérables, II, 150 (II, m, 5).

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Dans la brute, dans Tarbre, et même, au-dessous d'eux, Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.

Êtres vils qu'à regret les anges énumèrent !

Et de tous ces aitias des globes se formèrent. Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.

Les Contemplations^ II, 334-335 (VI, xxvi).

L'ombre même qui rampe partout près de Thomme, Tombre inséparable de la matière, est la preuve de la faute. Le corps résiste à la lumière, que Tange laissait passer à travers lui :

Ne refléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre ?

Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,

Qui, liée à tes pas comme un spectre vivant,

Va tantôt en arrière et tantôt en avant,

Qui se mêle à la nuit, sa grande sœur funeste^

Et qui contre le jour, noire et dure, proteste.

Victor Hugo a plusieurs fois décrit la tombée de la nuit. Aux splendeurs du soleil couchant, à la pâleur du crépuscule, succède une ombre dans laquelle s'effacent la forme et la couleur :

Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel. Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille Tétoile, De quel œil il verra, comme à travers un voile. Comme un songe aux contours grandissants et noyés, La plaine immense et brune apparaître à ses pieds. S'élargir lentement dans le vague nocturne, Et comme une eau qui s enfle et monte aux bords de Turne, Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon.

Quand la nuit sera noire, emplir tout Thorizon 1

Les Voix intérieures^ 244 (IV, vni).

a88 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE

La pâle nuit levait son front dans les nuées ; Les choses s'effaçaient, blêmes, dimintièes,

Sans forme et sans couleur ; Quand il monte de Tombre, il tofnbe de la cendre ; On sentait à la fois la tristesse descendre

Et monter la douleur.

Les Contemplations^ I, 303-304 (III, xxx, i).

Cette noirceur qui monte et cette noirceur qui descend, Victor Hugo nous les montre fermant sur le jour qu'elles écrasent la tenaille de Tombre :

Ténèbres ! Tunivers est hagard. Chaque soir, Le noir horizon monte et la nuit noire tombe ; Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe. Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament, O terreur ! sur le jour écrasé lentement, La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.

Les Contemplations^ II, 360 (VI, xxvi).

Ce qui rend la nuit plus terrible, c'est la pensée

qu'elle est « l'état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour, bref dans la durée comme dans l'espace, n'est qu'une proximité d'étoile*. » L'idée de nuit se confond^ avec ridée d'infini. Cette immensité noire qui s'étend la nuit devant nous, Victor Hugo cherche à la définir. Mais les misérables mots du langage humain contiennent tous une idée de limite. Notre vue est limitée elle-même ; elle nous montre seulerhent Tespace le plus rapproché de nous, et pour désigner cet espace Victor Hugo emploie des mots comme

< El Les Travailleurs de la mer, II, 109 (II, 11, 5).

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porche, portail^ portique : il laisse rimagination libre de s'élancer au loin, par delà ces mots qui ne désignent qu'une ouverture, un passage, et derrière ce porche il nous fait concevoir les profondeurs sombres de Tédifice :

Lui, ce berger, ce passant frêle, Ce pauvre gardeur de bétail Que la cathédrale éternelle Abrite sous son noir portail.

Les Contemplations^ I, 328 (III, xxx, 3).

La bise, quand le soir ouvre son noir portique.

Les Quatre vents de r esprit ^ I, 56 (Liv. sat,^ XIII).

Soudain, du cœur de Tastre, un âpre jet de soufre. Pareil à la clameur du mourant éperdu, Soi^tit, brusque, éclatant, splendide, inattendu. Et, découpant au loin mille formes funèbres, Enorme, illumina, jusqu'au fond des ténèbres. Les porches monstrueux de Tinfini profond.

La Fin de Satan ^ 13 (Et nox facta est^ vm).

L'homme, après sa mort, pénètre sous le porche horrible de l'infini, ou rampe Thydre informe des ténèbres :

II* entra, par delà l'Islande et la Norvège,

Seul, dans le grand silence et dans la grande nuit ;

Derrière lui le monde obscur s'épanouit ;

Il se trouva, lui^ spectre, âme, roi sans royaume,

Nu, face à face avec l'immensité fantôme ;

Il vit l'infini, porche horrible et reculant

Où l'éclair quand il entre expire triste et leat,

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