I. Kanut
^9^ LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
L*ombrô, hydre dbnt les nuits sont les pâles vertèbre^, L'informe se mouvant dans le noir, les ténèbres. G La Légende des siècles^ I, 273-274 (X, i).
Le ciel noir est un antre, une crypte, un puits. Tous ces motç contiennent l'idée de profondeur et celle d'obscurité. Ils expriment surtout Thorreur qu'éprouve le poète en face de la nuit :
Le vent, de ses tristes huées, Emplit Tantre des cieux ; les souffles, noirs dragons. Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
Les Contemplations y I, 272-273 (VI, xx).
Le ciel, pour on ne sait quels spectateurs funèbres, Ouvrait jusqu'au fond Tantre immense des ténèbres. Les Quatre vents de V esprit^ II, 246 (Liv, ép,^ I).
Est-il rien de plus surprenant Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant, A ces bleus firmaments où se croisent les sphères, De lui conter à lui curieux leurs affaires.
Et qui veut avec lombre et le gouffre profond Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font, Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre, Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre Où la Pléiade avec Sirius se confond.
Allume sa chandelle et dit : J'ai vu le fond !
La Légende des siècles^ IV, 12 (XL VI).
Et Nemrod, sans le voir, Senti L, au souffle obscur qui se répand le soir, Que la nuit froide allait ouvrir sa pâle crypte.
La Fin de Satan^ 77 (Le Glaive, v).
l'ombre 29 1
Quand la comète tombe au puits des nuits, du moins A-t-elle en s'éteignant les soleils pour témoins.
r Année terrible, a8 (Aoûi, in).
Et quand j'ai traversé les cieux grands et terribles, Quand j ai vu le monceau des ténèbres horribles
Et Tabîme énorme où Toeil fuit, Je me suis demandé si cette ombre où Ton souffre Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
Pourrait contenir cette nuit !
Les Contemplations y II, 384 (VI, xvni).
Qu'est-ceque cela fait, homme, au puits de la nuit ? Qu'est-ce que cela fait au précipice énorme, Où la vie en de l'ombre et du vent se transforme. Où le songeur hagard n'aperçoit vaguement Qu'un incommensurable et sombre écroulement, Où le jour, blêmissant dans les vides sans bornes, Meurt dans l'aveuglement des immensités mornes !
Religions et religion, aao (II).
Dans toutes les métaphores qui précèdent, ce qui est désigné, ce n'est pas Tombre, c'est le monde privé de lumière. Le mot ombre et tous ses synonymes sont des termes négatifs. Il est difficile de représenter métaphoriquement ce qui n'est qu'une négation , Tabsence de jour. Victor Hugo Ta fait pourtant. Il a matérialisé la nuit, il Ta rendue visible et palpable.
La nuit est une fumée. Elle enveloppe les montagnes et remplit les vallées ; c'est dans cette fumée que disparaissent les formes et les couleurs. La métaphore est d'abord presque mythologique : c'^st la
main de la nuit qui répand la fumée ; puis la fumée est la nuit elle-même :
La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette
ravissante vallée.
Le Rhin, 1, 59 (IV).
La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.
Les Contemplations y I, 304 (III, xxx, i).
De derrière mon faîte on voit la nuit monter Ainsi qu'une fumée avec mille étincelles.
La Légende des siècles, I, 342 (XII, i).
Dans Tocéan de nuit sans flux et sans reflux,
Kanut s'avançait pâle et ne regardant plus.
Enfin, marchant toujours comme en une fumée,
Il arriva devant une porte fermée
Sous laquelle passait un jour mystérieux.
La nuit est une onde. Ses flots roulent et se gonflent comme ceux de la mer. Il ne faudrait pas confondre ces métaphores avec certaines métaphores usuelles ; quand on dit que la nuit est noire comme de Tencre, on compare deux noirceurs, rien de plus. Victor Hugo emploie lui-même cette comparaison, et ses nuits d'encre ne sont pas plus matérielles que les nuits d'ébène dont il parle également* :
Ah I la nuit est si noire !
— Oui, le diable s*est fait du ciel une écritoire.
Le Roi s'amuse, 413 (II, v).
Le ciel et la mer étaient d'encre*.
L'Homme qui rit, I, 160 (I, u, 8).