Cf. p. 30b
Il y a quelque chose de plus dans la métaphore quand Victor Hugo nous montre des lacs et des étangs de ténèbres. Ces mots contiennent une idée d'immobilité : le poète a voulu leur faire exprimer une idée de sommeil et de mort :
La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond. Au-dessous de moi, un amas de maisons noires gisait
comme un lac de ténèbres.
Le Rhin, I, 333 (XX).
Le reste était un lac d'obscurité, brumeux, pesant, funèbre, au-dessus duquel se dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques, Téglise Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands édifices dont Thomme fait des géants et dont la nuit fait des fantômes.
Les Misérables, IV, 523 (IV, xui, i).
(Dans les greniers de cathédrales). Il y a, dans des angles où Ton ne pénètre point, des espèces d'étangs de ténèbres.
Choses vues. Nouvelle série, 19 (I).
Ce que le poète compare à un lac, ce n'est pas peut-être la nuit elle-même, c'est plutôt un amas de' choses noires dans la nuit. Pour le premier exemple, la phrase ne laisse aucun doute. Dans VAnnée terrible aussi, Victor Hugo représente bien un lac de ténèbres, mais les flots de ce lac sont des toits :
Sur terre un gouffre d'ombre énorme où rien ne luit. Comme si Ton avait versé là de la nuit.
Et qui semble un lac noir ; dans le ciel un point sombre . Lac étrange. Des flots, non, mais des toits sans nombre ; Des ponts comme à Memphis, des tours comme à Sion; Des têtes, des regards, des voix; ô vision î
Cette stagnation de ténèbres murmure,
Et ce lac est vivant, une enceinte le mure,
Et sur lui de l'abîme on croit voir TafiFreux sceau.
Le lac sombre est la ville et le point noir loiseau.
V Année terrible^ 149 (Janvier ^ vu).
Mais d'autres comparaisons nous montrent les ténèbres mobiles comme Teau. Dans une crique entourée de hauts escarpements, il y a, le soir, comme une crue d'obscurité. Et souvent le poète parle des flots d'ombre et des vagues de ténèbres :
La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus hauts qu'elle n'était large, était de minute en minute plus envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s y épaississait; c'était comme une crue d'obscurité
au fond d'un puits.
V Homme qui rit ^ I, 65 (I, r, 1).
Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres, Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres ^ Et ses flots de rayons, i Le muet Infini, sombre mer ignorée.
Roule vers notre ciel une grande marée De constellations.
Les Contemplations^ II, 248 (VI, ix, 4).
Au pôle, où du corbeau l'orfraie entend l'appel, Les cent têtes d'Orcus font un blême archipel, Et, pareils au chaos, les océans funèbres Roulent cette nuit, l'eau, sous ces flots, les ténèbres.
La Légende des siècles^ I, 138 (VI, m, i).
Là, pas d'astre; et pourtant on ne sait quel regard Tombe de ce chaos immobile et hagard;
l'ombre a<3t5
Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait Tonde De Tobscurité, sourde, effarée et profonde.
L'horreur blême tombait du ciel inabordable
Où les nuages noirs se font et se défont ;
Des flots d'ombre roulaient dans Tinfini profond.
Les Quatre vents de Vesprit^ II, i^(i(Liv, ép.yl).
L'abîme s'effaçait. Rien n'avait plus de forme. L'obscurité semblait gonfler sa vague énorme. C'était on ne sait quoi de submergé; c'était Ce qui n'est plus, ce qui s'en va, ce qui se tait ; Et l'on n'aurait pu dire, en cette horreur profonde. Si ce reste effrayant d'un mystère ou d'un monde. Pareil au brouillard vague où le songe s'enfuit, S'appelait le naufrage ou s'appelait la nuit.
La Fin de Satan, 7 (Et nox facta est y iv).
A ce souffle, un grand bruit troubla Tombre, océan Qu'aucun être n'habite et qu'aucuns feux n'éclairent.
/i., 10 (Et nox facta est^ vi).
Le mot omhre semble pris à la fois au propre et au figuré dans les vers suivants :
II* ne sait point que l'être est un ; il ne sait point Que le mystère obscur couvre tout de sa brume ; Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume A qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir, Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme.
La Légende des siècles, III, 156 (XXXIV, i).