I. Les pieds de l'archange Hiver, a. La comète
Je ne vois que Tabîme, et la mer, et les deux, Et les nuages noirs qui vont silencieux ; Mon toit, la nuit, frissonne, et Touragan le mêle Aux souffles effrénés de Tonde et de la grêle ; Quelqu'un semble clouer un crêpe à Thorizon.
Les Contemplation^^ II, 67 (V, in).
Le crêpe de la nuit en deuil.
/*., 315 (VI, xxni, 7).
Le ciel était noir ; une lueur orageuse apparaissait par
intervalles dans les nues comme à travers un crêpe funèbre,
et s'éteignait.
Han d'Islande, 362-363 (XXXI)..
Ce qui caractérise la tempête de neige, c'est qu'elle est
noire... Un horizon muré de fumée, un zénith plafonné de
crêpe. La tempête ressemble à l'intérieur d'une cathédrale
tendue de deuil.
L Homme qui rit, I, 157 (I, u, 8).
Bientôt tout se voila du crêpe obscur des soirs.
Toute la lyre, I, 132 (II, xxi).
• Parmi les métaphores de ce genre, il n'en est pas de plus fréquemment employée que celle qui assimile le ciel noir, Tombre, à un linceul. Il faut se rappeler de quelle façon particulière Victor Hugo emploie les mots linceul et suaire. L'un et l'autre correspondent indiflféremment, pour lui, à Tidée de blancheur ou à Tidée de noirceur. Le blanc et le noir sont ce qu'il appelle « les deux reflets du tombeau ». Un vêtement noir est un linceul ou un suaire quand le caractère, le rôle, la situation de la personne qui le porte éveillent une idée lugubre.
304 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Claude Frollo apparaissant dans le cachot de la Esmeralda est vêtu d'un long suaire noir :
Une cagoule noire lui tombait jusqu'aux pieds, un caffardum de même couleur lui cachait le visage. On ne voyait rien de sa personne, ni sa face, ni ses mains. C'était un long suaire noir qui se tenait debout, et sous lequel on sentait remuer quelque chose.
Notre-Dame de Paris, II, 138-139 (VIII, iv).
Les religieuses, mortes au monde, une femme agenouillée sur la tombe de son fils, portent le même vêtement :
On apercevait une guimpe noire et une forme à peine distincte couverte d'un suaire noir.
Les Misérables, II, 317 (II, vi, i).
Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la voix basse... A eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui... ils étaient vêtus, non d'une veste rouge, mais d'un suaire noir.
Ibid,, II, 472 (II, VIII, 9).
Une femme, ou pour mieux dire, une forme humaine sous un linceul noir, était là, à terre, plus qu'agenouillée, plus que prosternée, étendue, et en quelque sorte abîmée sur une tombe.
Actes et paroles. Pendant Vexil, 258 (1860, 1).
Un juge et un médecin sont vêtus de robes noires. Ces robes sont des suaires parce que nous les voyons dans un caveau de prison, près d'une sorte de cadavre qui est un homme mis à la torture :
Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche... se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires noirs.
V Homme qui rit, II, 131 (II, iv, 8).
Napoléon III, sur le point de comparaître devant Dieu, est enveloppé d'un manteau noir qui semble un linceul :
Pas un de ces césars à Tallure guerrière Ne regardait cet homme. A l'écart, et derrière, Vêtu d*un noir manteau qui semblait un linceul. Espèce de lépreux du trône, il venait seul.
La Légende des siècles^ IV, 198 (LIV, xn).
J.es linceuls des victimes du despotisme feraient un immense drapeau noir :
Au moment où je parle, le continent, comme aux plus odieux temps de l'histoire, est encombré d'échafauds et de cadavres; et, le jour où la révolution voudrait se faire un drapeau des linceuls de toutes les victimes, Tombre de ce drapeau noir couvrirait l'Europe.
Actes et paroles. Pendant Pexil, 81 (1853, 0-
Une bâche noire sur un chariot est comparée à un linceul : c'est qu'elle cache la guillotine :
Sur le chariot on distinguait un entassement qui ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d'informe ; c'était recouvert d'une grande bâche qui avait l'air d'un linceul... La bâche était
noire.
Quatrevingt'trei^c, 399 (III, iv, i).
La nuit peut donc facilement elle aussi être com-
ao
306 LA COULEUR, LA LUMIÈRE ET L'oMBRE
parée au linceul ; elle enveloppe la mort apparente du monde :
Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, A rheure où sous le grand suaire tout se tait, Blêmir confusément, puis blanchir.
La Légende des siècles^ IV, 17 (XL VI).
Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul ! Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !