A., 153 (LU, IV
Douze. — Le dernier coup ! Il tinte lentement, Puis il tremble et s'éteint dans le clocher qui râle... Minuit. Puis tout se tait. L'ombre est plus sépulcrale, Le silence plus noir; du morne ciel plombé On dirait qu'un linceul sur la ville est tombé.
Dernière gerbe ^ 20 (I, vn).
Hélas ! n'étant qu'un homme, une chair misérable,
Dans cette obscurité fauve, âpre, impénétrable.
Dans ces brumes sans fond, sans bords, sous ce linceul,
Je songeai qu'il était horrible d'être seul.
DieUy 15 (I, i).
Le géant Soleil parle à la naine Etincelle...
—Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent ; Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent; Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul.
La Légende des siècles, IV, 239 (LV, vi).
Hommes, debout î voici le jour, l'aube ravie, L'azur; et qu'est-ce donc qui rentre? C'est la vie, C'est le cri du travail, c'est le chant des oiseaux. C'est le rayonnement des champs, des airs, des eaux; La nuit traîne un linceul, l'aurore agite un lange.
Toute la lyre, \, 168 (III, i).
Les prophètes jadis...
Dialoguaient avec les vents, et grands, et seuls, lis secouaient les nuits ainsi que des linceuls.
DieUy 153-153 (II, v).
N'attends pas qu'un titan quelconque, un Ixion... Plume Toison et l'ange, envoie au linge sale L'aflfreux linceul troué de la nuit colossale.
Les Quatre vents de V esprit^ 1,171 (Liv, sat.^ XLII).
Ayez tout de l'amour, même les épouvantes, Mais ayez l'amour. Dieu sans Tamour serait seul. Et le ciel étoile ne serait qu'un linceul.
Lesténèbres mettraient sur Dieu leurs plis sans nombre.
Théâtre en liberté y 255 (Être aimé),
La nuit est un linceul où Ton s'enveloppe pour s'isoler; Tombre des monts isole de même Masferrer :
Dites-lui, bon génie, avec votre voix douce, A cet être si cher, qui parfois me repousse, Que, tandis que la foule a le regard sur lui, Que son sourire émeut le théâtre ébloui...
Il est ailleurs une âme éperdue, enivrée.
Qui, pour mieux recueillir son image adorée.
Se cache dans la nuit comme dans un linceul.
Et qu'admiré de tous, il est aimé d'un seul î
Tonte la lyre, II, 86 (VI, 11).
Or dans ce même temps, du Llobregat à l'Èbre, Du Tage au Cil, un nom, Masferrer, est célèbre; C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seul; Il prend l'ombre des monts tragiques pour linceul.
La Légende des siècles, II, 355 (XXI, n, 4).
Dans plusieurs de ces métaphores, on peut re-
308 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
connaître la marque d'une pensée triste, mélancolique, qui contribue à justifier le choix de l'expression. Dans d'autres, cette impression est plus forte ; il y a vraiment d^ns Tesprit du poète une idée de mort :
Après la bataille perdue, les soldats morts gisent dans la plaine :
Les noirs linceuls des nuits sur Thorizon se posent. Les braves ont fini. Maintenant ils reposent, Et les corbeaux vont commencer.
Les OncntaleSy lo^ (XVI),
La nuit recouvre Tocéan qui vient d'engloutir un navire :
Je sortis. Une vieille, en passant efïarée,
Me dit : — Il a péri ; c'est une chasse-marée.
Je courus à la grève et ne vis qu'un linceul
De brouillard et de nuit, et Thorreur, et moi seuL
Les Châtiments^ 399-400 (Vil, ix).
Kanut mort chemine sous la nuit de l'infini :
Quand il eut fait trois pas, il appela ; Mais la nuit est muette ainsi que Tossuaire, Et rien ne répondit; pas un pli du suaire Ne s'émut, et Kanut avança.
La Légende des siècles^ I, 274 (X, i).
L'insurrection va mettre aux prises les soldats et les révolutionnaires : la nuit étend un linceul de nuages noirs sur ceux qui vont mourir :
Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu ; des nuages lourds emplissaient tout Thorizon de leurs plis mélancoliques. Il yavait un ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul ^se déployait sur cet immense tombeau.
Les MisérableSylV ^ 523 (IV, xiii, a).
Une série de visions montrent successivement au poète Prométhée sur le Caucase, le mont Ararat attendant Tarche, T Olympe et ses dieux meurtriers, le Sinaï d'où redescend Moïse, le Calvaire où expire Jésus-Christ :
L'obscurité faisait des plis comme un linceul. Pâle, je contemplais, dans l'ombre où j'étais seul, Comme on verrait tourner des pages de registres, Ces apparitions de montagnes sinistres.
Toute la lyre, III, 8 (I, i).
Barrabas, marchant au hasard dans la nuit, arrive au sommet du Calvaire, au pied de la croix :
Il regarda. L'horreur était inexprimable ; Le ciel était dissous dans une acre vapeur Où Ton ne sentait rien, sinon qu'on avait peur; Partout la cécité, la stupeur, une fuite De la vie, éclipsée, effrayée, ou détruite ; Linceul sur Josaphat, suaire sur Sion; L'ombre immense avait l'air d'une accusation; Le monde était couvert d'une nuit infamante; C'était l'accablement plus noir que la tourmente^ La morne extinction de l'haleine et du bruit.
La Fin de Satan, 223-234 (Jésus-Christ, xxi).
3IO LA COULEUR, LA LUMIERE ET L'oMBRE
La nuit abrite les victimes du coup d'Etat, qu'on a ensevelies la tête hors de terre :
Dès l'aube, on s'en venait chercher dans ce gazon L'absent qui n'était pas rentré dans la maison ; Le peuple contemplait ces têtes effarées ; La nuit, qui de décembre abrège les soirées, Pudique, les couvrait du moins de son linceul.
Les Châtiments^ a^-aé (N^^i 0*
Victor Hugo, après avoir appris les exécutions ordonnées par Napoléon III, erre dans la campagne à la tombée de la nuit :
Le soir triste monta sous la coupole bleue ; Linceul frissonnant, l'ombre autour de moi s'accrut.
Les Châtiments^ 382 (VII, v).
Victor Hugo représente plusieurs fois le ciel comme un linceul sous lequel est ensevelie notre existence misérable, ignorante, impuissante, mais il parle aussi bien du ciel bleu que du ciel noir. D'autres fois, parlant de Tombre qui nous entoure, il désigne ainsi le mystère, le problème. L'ombre, pour lui, c'est aussi le mal et la souffrance, dont la nuit n'est qu'une image et un symbole. Je me bornerai à citer le commencement de l'allégorie intitulée Spes, La nuit enveloppe le monde. Un seul homme, le songeur, du haut de la colline, voit ramper au loin une imperceptible lueur. Il sait que cette faible lueur finira par chasser l'immense nuit :
De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah, Jusqu'au zénith, plafond où Pespérance va
Se casser Taile et d'où redescend la prière, En bas, en haut, au fond, en avant^ en arrière, L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents, Enveloppe, linceul, les morts et les vivants, Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur Thotrible, Laisse tomber les pans de son rideau terrible.
Les Contemplations y II, 291 (VI, xxi).
Le poète ne s'est pas contenté de rendre réelle et matérielle cette négation, rombre : il a voulu la personnifier. Il nous Ta représentée déjà comme une hydre « dont les nuits sont les pâles vertèbres ». Cette comparaison avec Thydre revient encore ailleurs. L'ombre éveille Tidée des bêtes qui vivent dans les ténèbres, la chauve-souris, la chouette, la taupe. Elle a une gueule menaçante. Ou bien encore c'est une veuve en deuil qu'enveloppent de longs voiles de crêpe :
Le crépuscule étend sur les longs sillons gris Ses ailes de fantôme et de chauve-souris.
Les Contemplations, II, 154.
Sur sa morne silhouette, Battant de l'aile à grands cris, Volent l'orage, chouette, Et l'ombre, chauve-souris.
Les Quatre vents de l'esprit^ II, 88 (Liv. lyr.^ XXI, v).
Mal, mille-pieds hideux sur l'homme fourmillant. Chimère, obscurité qui traînes tes vertèbres. Chouette Nuit, crapaud Chaos, taupes Ténèbres, Vieux ciel noir du néant, suaire du ciel bleu.
DicUy 149 (II, v).
On voyait, aux lueurs des visions funèbres, S'ouvrir et se fermer la gueule des ténèbres... Le monstre Nuit planait sur la bête Chaos.
La Fin de Satan ^ 64 (Le Glaive^ m).
La Nuit pâle, immense fantôme
Dans l'espace insondable épars,
Du haut du redoutable dôme.
Se penchera de toutes parts ;
Je la verrai, lugubre et vaine,
Telle que la vit Anthistène
Qui demandait aux vents : Pourquoi ?
Telle que la vit Épicure,
Avec des plis de robe obscure
Flottant dans Tombre autour de moi.
V Art d'être grand'pèrc y 293 (XVIIl, v, i).
Un bruit si monstrueux sort de toute la terre
Que la nuit, veuve en deuil, dit au jour qui rougit :
C'est le tigre qui parle ou Thomme qui rugit !
Dicu^ 166 (II, vi).
Les mots ombre, nuity etc. peuvent désigner le mal, l'ignorance. Nous voyons encore en ce cas Torabre et la nuit personnifiées :
J'arrive avec la nuit dans ma main* ; et, partout Où je vais, surgissant derrière moi, debout.
L'hydre immense de l'ombre ouvre ses ailes noires.
La Fin deSatan^ 351 (Satan dans la niiit^ i, i).
Ce monde est de la proie ; il aura désormais L'obscurité pour loi, pour juge l'ignorance; Vaincre sera pour lui la seule différence ;