DEPUIS LES TEMPS ANTIQUES JUSQU’AUX TEMPS MODERNES
SUIVIE d’un examen
DES PRINCIPALES OPINIONS AVANCEES SUR l’orICHALQUE
Il y a aujourd’hui un peu plus d’un siècle, c’était au mois de juin de l’année 1751, qu’on apporta sous les yeux de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sept épées de cuivre jaune avec une roue creuse, un morceau de cuivre ressemblant à un fer de lance et quelques petites pièces de même métal , déterrés à Gensac près de Gannat en Bourbonnais.
La vue de *ces débris , des épées surtout , souleva
1 . Ce travail, publié d’abord en 18S2, sous le titre de : Mémoire sur le métal que les anciens appelaient Orichalque^ avait été lu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans les séances du 27 août et suivantes de la même année.
J’ai laissé subsister le préambule du Mémoire^ comme souvenir cher’à l’auteur et honorable pour l’ouvrage.
d’abord un grand nombre de questions et partagea les avis des académiciens. Deux sentiments se trouvèrent aux prises : les uns soutenant que c’étaient des armes de combat; les autres, qu’elles n’avaient jamais été fabriquées pour la guerre. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir que pour terminer la dispute, il fallait abandonner le terrain de l’arcbéologie pure, et se transporter sur celui de la science; on en vint donc à examiner si les anciens avaient employé le cuivre à la guerre dans leurs armes offensives. Ici trois champions descendirent dans la lice, le comte de Caylus, Lévesque de La Ravalière et l’abbé Barthélemy.
Le comte avait décidé du premier coup d’œil que les épées étaient antiques, et de fabrique romaine. Pour appuyer la décision de l’archéologue, il soutint que les anciens se servaient du cuivre dans leurs armes offensives et défensives ; et il tâcha de le prouver par les monuments, par les raisons physiques et par l’expérience. Par les monuments , en montrant que toutes les armes antiques découvertes jusque-là étaient, à quelques rares exceptions près , de ce métal; par les raisons physiques, en observant que le cuivre est beaucoup plus aisé à fondre que le fer, d’oii il suit que la première de ces substances a dû être employée longtemps avant la seconde, ce que confirme l’histoire ; par l’expérience, en faisant fabriquer lui-même des épées toutes pareilles à celles de Gensac, et en communiquant au cuivre*, à l’aide de la trempe, toutes les propriétés du fer.
Lévesque de La Ravalière prit le contre-pied du comte de Caylus. Celui-ci s’était faiblement appuyé sur les témoignages des auteurs, son antagoniste déploya un grand luxe de citations sacrées et profanes, et s’efforça de prouver que ni les Grecs, ni les Romains, ni les
Gaulois, ni les Francs n’avaient employé le cuivre pour leurs armes offensives. Mais il fit de son érudition un emploi peu critique; écartant les témoignages qui lui étaient contraires, produisant ceux qui le servaient, il conclut du particulier au général, et de ce qu’il voyait' le fer mentionné quelquefois avec le cuivre, dans les auteurs les plus anciens, il en inféra l’usage exclusif du premier de ces métaux, Quant à la destination des dé-» bris découverts, il conjectura que c’étaient des monuments de fêtes et d’exercices de chevalerie, tournois et joutes, si communs aux douzième et treizième siècles.
La vérité était entre ces deux extrêmes ; c’est là que la chercha et que la trouva l’abbé Barthélemy. Par un intelligent et sage emploi du témoignage des auteurs, Barthélemy établit solidement, 1° que les premières ar^ mes des Grecs furent de cuivre ; 2” que les armes de fer s’introduisirent vers l’époque de la guerre de Troie, sans exclure d’abord les autres ; 3® que dans les siècles suivants, les armes de cuivre ne sont plus mentionnées comme étant en usage. Ce troisième point l’ayant amené à dire son avis sur les épées déterrées à Gensac, l’illustre abbé ajouta que, si du silence des auteurs on devait conclure que les Romains n’avaient point employé le cuivre pour leurs armes offensives, il inclinait à les attribuer à des Francs du temps de Ghildéric; et il en donna quelques raisons*. .
Le souvenir de omette mémorable discussion, si féconde en importants résultats, aurait déjà suffi pour me faire espérer qu’un travail rattaché par tant de points aux Mémoires que je viens d’analyser, serait favorablement
1. Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres ^ t. XXV^ p. 109-123.
accueilli de l’illustre compagnie à laquelle j’ai l’honneur de le présenter. Mais je savais en outre que l’Académie des Inscriptions est le tribunal oîi ressortissent toutes les questions scientifiques qui, pour être résolues, demandent à passer par l’érudition, et qu’à ce titre, elle est l’auxiliaire indispensable de sa noble et glorieuse sœur l’Académie des Sciences. Ce qui m’a surtout encouragé, ce qui m’a fait presque compter d’avance sur l’indulgente faveur de mes juges, c’est que le sujet dont j’avais à les entretenir, intéresse en même temps presque toutes les études dont ils s’occupent eux-mêmes, et qu’ils ont pour mission de cultiver : je veux dire la mythologie et l’histoire, les fictions poétiques et les faits réels, les détails relatifs aux procédés de l’art et à son histoire, la métallurgie naturelle et la métallurgie mythique, les arts du desssin et de l’industrie, l’accroissement du catalogue des artistes, l’explication et la restitution des auteurs ; car il a fallu toucher à tout cela pour traiter de l’orichalque d’une façon complète et approfondie.
' Parmi les substances métalliques dont parle l’antiquité, une des plus curieuses et des plus intéressantes pour nous, c’est sans contredit l’orichalque. La mention fréquente qu’en ont faite les auteurs, depuis les temps les plus reculés jusqu’aux époques récentes, les épaisses ténèbres dont fut enveloppée son existence primitive, la tradition équivoque et légendaire attachée à sa découverte, les changements successifs qu’il a subis pendant sa longue durée , les usages divers auxquels on l’appliqua, tout concourt à le rendre un
sujet d’ëtude attrayant et utile pour la science et pour rërudition. Aussi a-t-il pendant longtemps exerce les savants et les commentateurs les plus habiles^; aussi a-t-il engendré çà et là de nombreuses notes explicatives et provoqué plusieurs bypotbèses scientifiques.
Toutefois après tant de soins et d’efforts réitérés, l’bistoire de l’oricbalque est encore à faire, et le mot de l’énigme encore à trouver. Que dis-je ? les passages mêmes les plus essentiels pour arriver à la connaissance de ce mêlai , ne sont encore ni discutés ni éclaircis. Quelle en peut être la cause ? J’ai bâte de le dire. D’abord la matière est obscure, puisqu’elle embarrassa les anciens eux-mêmes , nous le verrons bientôt. Ensuite , pour comprendre les détails, il eût fallu embrasser l’ensemble, et les érudits se sont bornés à quelques rapprocbements partiels ; il eût fallu surtout disposer les matériaux avec ordre, les combiner avec art, et les érudits les ont donnés pêle-mêle ; il eût fallu discuter les passages un à un, et on s’est contenté ordinairement de citer. De leur, côté, les savants, qui ont fait ici des bypotbèses, je parle principalement de ceux qui cultivent les sciences exactes ou les sciences d’observation, prenant pour point de départ les fables débitées sur l’oricbalque primitif, sans se demander si elles n’étaient pas contradictoires, et ne consultant d’ailleurs qu’un petit nombre de passages , ont chercbé parmi les métaux naturels ou com-
1. Tandis que, par contre, des auteurs qui en auraient dû parler avec étendue, ne l’ont pas même nommé. De ce nombre est Bl, Caryophile qui, dans son ouvrage intitulé : De antiquis auri^ argentin staniii, ævis^ ferri plumbiqae fodinis^ n’a pas écrit une seule fois le mot orichalque .
posés celui qui répondait le moins mal à la substance imaginaire, et les ont donnés Tun pour l’autre.
Il ne serait donc pas étonnant qu’avec une critique indépendante, quelqu’un aujourd’hui recueillant toutes les notions éparses relatives à l’orichalque , et les éclaircissant l’une par l’autre, suivant pas à pas le métal chez les Grecs et chez les Romains , et le comparant à des substances d’une destinée analogue, appelant partout l’expérience scientifique au secours de l’érudition , et les faisant dans le besoin se soutenir mutuellement; il ne serait pas étonnant, dis-je, que quelqu’un pût déchiffrer aujourd’hui l’énigme, et montrer nettement à la philologie le sens qu’elle doit attacher au mot orichalque , à la science , le métal actuel qu’elle doit voir sous le métal antique. Tel est le travail auquel je me suis livré, et tel est, je l’avoue, le résultat que je crois avoir obtenu.