DE LAUNAY
J’arrive à une explication qui réclame de nous une attention particulière; il ne s’agit plus, en effet, cette fois, d’une hypothèse jetée en passant, mais d’une dissertation ex professa sur le sujet meme qui nous occupe.
En 1780, un membre de PAcadémie des Sciences et Belles -Lettres de Bruxelles, de Launay, avocat au Conseil souverain de Brabant, lut devant sa so-
ciété, dans la séance du 10 février, un Mémoire sur rOrichalque des anciens^. Ce travail semblait devoir rendre le nôtre sinon superflu, du moins d’une utilité fort secondaire; mais une courte analyse du Mémoire de l’académicien belge suffira pour montrer, que loin d’avoir épuisé la matière, de Launay ne l’a pas meme effleurée; et que, content d’avoir présenté le sujet sous une de ses plus étroites faces, il a méconnu ce qui en faisait l’importance et la difficulté, et laissé absolument intact le problème qui embarrassait jusqu’à présent la science et la philologie.
De Launay s’est exclusivement préoccupé d’établir ce que tout le monde avait dit avant lui, de prouver ce que personne ne contestait, à savoir, qu’à une époque de sa durée, l’oricbalque désigna le cuivre jaune. Mais en vérité la difficulté n’était point là, et c’est avoir méconnu la donnée du problème. Il s’agissait d’abord de découvrir comment une substance qui avait abouti par n’étre plus qu’un alliage vulgaire, fut célébrée pendant longtemps à l’égal des plus rares et des plus précieux métaux. Qu’a fait de cette question le savant belge? Il ne s’en est nullement embarrassé. « C’est « pour avoir ajouté foi, dit-il, ainsi qu’a fait Pline, aux « récits des poètes; c’est en outre pour avoir recueilli (( indifféremment tout ce que les anciens nous ont « laissé sur l’oricbalque, ou tout ce qui dans leurs a écrits semble y avoir trait, que les commentateurs K modernes ont embrouillé la matière, en sorte qu’on (( ne trouve plus qu’un chaos d’idées dans l’ensemble
1. Mémoires de V Académie des Sciences et Belles~Lettres de Bruxelles^ t. III, p. P/65-383.
« de toutes leurs observations sur la substance métal- « lique dont il s’agit \ » Et là-dessus il ne trouve rien de plus commode que de supprimer les récits des poètes, de supprimer les passages des anciens, sauf un ou deux, établissant que Forichalque se prit pour un alliage de cuivre et de zinc.
Mais' sans m’arrêter aux procédés de cette étrange critique, comment de Launay n’a-t-il pas senti qu’à la difficulté qu’il supprimait, il en substituait une autre beaucoup plus embarrassante? Il serait, en effet, tout aussi absurde que les anciens poètes connaissant l’orichalque pour un véritable laiton, l’eussent placé audessus de l’or et de l'argent, qu’il serait absurde de voir aujourd’hui nos poètes montrer cette bizarre préférence. Sur quelles preuves s’est ensuite appuyé de Launay pour reculer indéfiniment l’origine du laiton? Quant à moi, je n’ai pu, après des recherches minutieuses et approfondies, remonter le commencement de cet alliage au delà de Théophraste et de Th éopompe. Cependant en avançant dans son Mémoire,* le savant belge paraît avoir éprouvé un scrupule; « Si je laisse à part, dit-il, tout ce qui concerne « Forichalque dans des descriptions purement poé- « tiques, auxquelles un historien ne s’arrêtera guère « et un naturaliste encore moins, je ne trouve pas « que cette substance ait eu chez les anciens un (( mérite tel qu’on se l’est quelquefois imaginé » Mais, pour parler ainsi, a-t-il pesé mûrement tous
1. Mémoires de V Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles^ t. III, p. 377 sq.