CHAPITRE V
CONCLUSION DE L’HISTOIRE DES GÉNIES MÉTALLURGES. SANCTUAIRE DE LA SAMOTHRACE.
Énoncé du problème que l’antiquité nous a légué sur les Génies rnétallurges ; l’avons-nous résolu ? — Jugement sur Lobeck et sur son Aglaophamus, — Origine des mystères de la métallurgie; ils passent de la Phrygie en Samothrace. — Nos Génies, d’abord simples ministres de Rhée, sont associés à son culte. — Divinités qui se joignent à eux, à cause de l’affinité qu’elles ont avec les métaux. — Comment peut-on rattachenla métallurgie à ces mystères? — Mort cabirique, qu’était-ce que cette mort tant célébrée ? Erreurs graves où l’on est tombé à ce sujet. — La mort cabirique n’est explicable que par l’histoire de nos métallurges. — La commémoration n’en avait pas lieu dans le sanctuaire de Samothrace. — Autres usages que l’on croit faussement avoir été pratiqués dans ce sanctuaire. Particularités connues de la religion de Samothrace ; le Koiès en était un des principaux prêtres. — Détails sur la ceinture de pourpre que le myste s’attachait autour des reins. — Les dieux samolhraces invoqués dans les dangers. — A quelle époque furent institués les mystères de la Samothrace ? — A quelle époque ont-ils cessé ? — Comment se sont-ils propagés dans le monde ? — Leurs rapports avec les mystères de la Phrygie et d’Éleusis.
J’ai fini cette histoire, en tâchant de mettre quelque ordre et un peu de clarté dans la matière la plus confuse peut-être et la plus embarrassée que l’antiquité nous ait donnée à débrouiller. Aurais-je trouvé, je n’ose m’en flatter, la solution d’un problème que les anciens eux-mêmes agitèrent tant de fois sans le ré-
soudrei* Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’explication que je propose concilie naturellement leurs différentes opinions.
Nous avons vu qu’au dire des uns les Dactyles, les Cabires, les Corybantes, les Curètes et les Telchines ne différaient que par le nom, et formaient une même classe de Génies; que, selon d’autres, ils étaient parents entre eux, et présentaient seulement de légères différences : or, en montrant que nous n’avions ici qu’une même industrie symbolisée dans ses développements progressifs, j’ai embrassé tout à la fois l’identité et les différences, j’ai fait ressortir dans le même sujet l’unité et la variété. Comme métallurges, les Dactyles, les Cabires, les Corybantes, les Curètes et les Telcbines furent identiques; comme représentants du progrès de leur industrie, ils offrirent les différences signalées par les anciens.
Il paraît que de bonne heure la notion de leur rôle primitif, c’est-à-dire du rôle de simples métallurges, se perdit ainsi que la connaissance de leurs premiers rapports avec le sanctuaire de Samotbrace. Les autorités consultées par Strabon, les historiens de la Crète, de la Phrygie et de Rhodes l’ignoraient. Strabon luimême ne semble pas s’en être douté; je l’infère d’un passage de cette savante et curieuse digression, sur laquelle nous nous sommes si souvent appuyé et qui a servi de fondement à notre travail.
Au commencement de ses Theolo^oumena^ le géographe dit : « Telle est la diversité qui règne dans ces a traditions : ceux-ci déclarent que les Corybantes, les « Cabires, les Dactyles Idéens et les Telchines étaient a les mêmes que les Curètes; ceux-là prétendent qu’ils
*« étaient parents entre eux, et séparés les uns des « autres par quelques légères différences; mais qu’à cc dire la chose en somme et en général, tous sans ex- « ception étaient des espèces de fanatiques et de Bac- « chants qui, sous forme de serviteurs sacrés, frap- « paient les esprits pendant la célébration des sacrifices, <c en se livrant à des danses armées avec tumulte et « avec bruit, et en faisant retentir des cymbales, des « tambours et des armes, ainsi que la flûte et des cris. « Aussi ces cérémonies, et celles de Samotbrace, et celles de Lemnos, et beaucoup d’autres encore, sont- « elles regardées comme ayant une sorte de commu- « nauté entre elles, par la raison que ceux qui y exer- « cent les fonctions de ministres sacrés sont désignés « sous un meme nom. — ToGauTV) icTiv èv toi; loyot;
tootol; Tzoiy.ikicif twv [;.àv tou; aÙTOÙ; toi; Roup'^ct tou; Ko- (C puêavTa;, xal Kaêetpou;, x,at ’l^aiou; AaxTuXou;, xal Ts);tc aTrocpatvovTcav, tcov ^à, auyysvsî'; â);V/i'X(ov , x.al (/.txpa;
« Ttva; aÙTwv Trpo; (xXk^'kouç ^lacpopà; ^ia(7Ts‘X‘XovTwv * w;
« TUTTW eiTTSlV Xal Y.OLTOC TO Tz’kéoV ^ aTZOiVTOU; £V0OUGiacrTtX.OU; (( Tiva; y-al Bax,yt/-où; , y.cà svottT^io) xivvigsi [/.£Ta Oopué^ou xal cc t};o(pou, '/.al '/.ujxêa'Xtov, y-al TUfATravtov, xal 07r)^ct)V, ezi aùcc Xou, y.al pOTi; £y.7uV/)TT0VTa; y.aTa Ta; lepoupyla; h cryy/f(;.aTt (( ^ta'/.ovwv* wcTS '/-al Ta bpà Tpoxov Tivà y-oivoTrotstTÔai TauTa cc T£ '/tal Twv 2a[7-o6pay.wv y.al Ta £v A7i[xvw, zal aXXa ttTceIw, cc TO tou; 'TpoTTo);ou; 'ké'^ea^ixi tou; aÙTou;\ »
De là il suit en effet que les écrivains dont Strabon nous offre ici l’extrait ne connurent pas le caractère qui seul pouvait leur expliquer les ressemblances et les différences des Génies qu’ils étudiaient, ce carac-
tère qui en faisait les représentants personnifiés des progrès successifs de la métallurgie, depuis son point de départ jusqu’à son dernier terme. Mais ils virent fort justement qu’un rôle qui leur avait été commun à tous, c’était celui de ministres sacrés^ 7upo7ro>.ot; tous furent en effet, nous l’avons constaté, les serviteurs de Rhée. Cependant ces mêmes écrivains se trompèrent, en croyant que ces serviteurs avaient tous été des fanatiques et des Bacchants ^ svÔouGiacTtîtouç >cal Ce caractère ne leur fut pas essentiel ni commun à tous, car il paraît très-indécis chez les Teîchines, et ne se montre point du tout chez les Cabires.
Parmi les écrivains modernes, le nombre est grand de ceux qui se sont occupés de nos Génies, soit pour en étudier une classe séparément, soit pour les considérer toutes ensemble. Je ne m’arrêterai pas, comme on le pense bien, à exposer leurs différentes opinions, encore moins à les examiner; ce serait un travail aussi
i . C’est la thèse qu’a développée Heyne, en étendant ce caractère de furieux enthousiasme à la célébration de plusieurs autres cultes, dans une dissertation intitulée : Religionum et Sacroriim cum furore peractorum origines et caussæ {Comment. Societ. Gotting.^ t, VIII, p. 3-24).
Heyne était certainement un homme d’un savoir étendu et varié, et, ce qui est encore plus rare, un homme de goût ; mais c’était aussi un de ces esprits faciles, qui courent en restant à la surface et qui pénètrent peu avant dans l’intérieur de leur sujet. Ici, par exemple, il a pris pour un caractère essentiel et fondamental un signe extérieur et tout superficiel; Ce n’est cependant pas le cas de juger son travail avec la dure sévérité de Lobeck, qui n’a pas craint de dire : « Cette dissertation de Heyne est louée par beaucoup de « monde; à moi, elle me paraît écrite en chaise de poste. — Lance dalnr hæc Heynii commentatio a multis; mihi in cisio scripta vice (\ei\^Y {Àglaophom . p. 1130).
long qu’inutile. Je me bornerai à dire que presque tous semblent avoir cru que Tantiquité nous avait laissé fort peu de renseignements sur les personnages en question, ou que du moins ils n’étaient pas obligés d’en tenir compte. De là des systèmes plus aventureux les uns que les autres, où ces écrivains n’hésitent pas à nous donner leurs pensées pour des faits et les rêves de leur imagination pour des croyances de l’antiquité.
Le premier qui ait senti la nécessité de recueillir les divers passages relatifs à nos Génies, c’est Lobeck , dans cet ouvrage un peu prétentieusement intitulé du nom à' Aglaophamus, l’initiateur de Pythagore à la doctrine des mystères ; mais il a fait de son érudition un emploi qui ne prouve ni une grande rectitude de jugement, ni beaucoup d’élévation d’esprit, ni des vues très-étendues. Lobeck s’indigna de voir une foule de romanciers déguisés sous les noms de mystiques, de symbolistes et d’hiérologues, s’emparer de la doctrine des mystères de l’antiquité, et la traiter comme un 'champ libre aux hypothèses, sans s’inquiéter de ce qu’avait pu penser et dire l’antiquité elle-même *, et il entreprit de leur montrer qu’ils affirmaient sans preuve, qu’ils bâtissaient sans fondement, et que leurs spéculations n’avaient pas même le mérite d’être d’innocentes fantaisies, mais qu’elles pouvaient encore ca lomnier l’antiquité. Jusqu’ici j’approuve son dessein et le sentiment qui l’inspira. Mais Lobeck est allé plus loin; il a prétendu non-seulement que l’on avait parlé jusqu’à présent sur la matière sans savoir, mais qu’il était impossible de rien savoir sur la matière. Cette assertion, un peu téméraire dans tous les cas, deve-
liait présomptueuse, si elle ne s’appuyait sur une discussion solide et concluante; or, comment l’érudit a-t-il établi ce qu’il avance? Il a mis en regard les passages dont le sens lui paraissait incertain, équivoque ou contradictoire, et, les balançant les uns par les autres, il lui a semblé que cette opération ne donnait qu’un résultat négatif, que le plus souvent c’était de part et d’autre une obscurité impénétrable , que ce qu’on affirmait ici on le niait là, et que partout régnait l’incertitude. Si ce jugement était fondé en effet, il ne condamnerait pas seulement toutes les vaines hypothèses que l’on a imaginées jusqu’à présent, il interdirait encore toute étude des religions antiques. Mais par quelles raisons Lobeck l’a-t-il motivé ? Le plus souvent par des affirmations gratuites, et quelquefois par une tentative d’impuissante discussion. Avec un esprit plus pénétrant et plus critique, il eût vu que ce qui lui a semblé équivoque et contradictoire s’explique et se concilie, que les ténèbres qu’il a épaissies à plaisir s’éclaircissent ou même se dissipent entièrement. Avec un esprit un peu plus généralisateur, il eût remarqué que ce qui lui a paru vague, incertain et sans liaison, présente des analogies et se laisse rattacher à des causes et ramener à un principe. Mais Lobeck manquait de philosophie; on ne peut lui contester sans doute un savoir étendu et varié, mais il est avant tout l’homme du détail, descendant jusqu’à la minutie. 11 accumule les passages sans en chercher ou en saisir les rapports : c’est une érudition à la Meursius, avec une connaissance plus approfondie des sources, mais moins de candeur et de sincérité que n’en montre partout le grand compilateur. Son dépit, tout légitime qu’il était,
l’a mal servie en le poussant à un sujet, qui était hors de ses moyens et au-dessus de son aptitude.
Toutefois, il lui faut savoir gré d’avoir senti que l’histoire des religions antiques doit reposer sur les témoignages de l’antiquité. Tel est, en effet, le fondement qu’il lui faudra donner désormais, à la condition de féconder ces recherches, c’est-à-dire de combiner les faits, d’en montrer les rapports généraux, et de se laisser ensuite mener aux résultats par une logique de bonne foi. Par là sans doute on ne sera plus libre de créer des systèmes à son gré; mais le devoir de l’historien est de constater, non d’inventer les faits. Ici donc la gêne deviendra tout profit, et, s’il nous est donné d’arriver à quelque vraisemblance en un pareil sujet, ce ne sera que par la méthode que nous venons d’indiquer.
Mais, dira-t-on, lorsque les faits manquent ou qu’on en est réduit à de douteuses et suspectes traditions, comme pour la doctrine intérieure des mystères, ri’estil pas loisible et même nécessaire de recourir aux conjectures? Je réponds non sans hésiter; où les faits manquent, l’historien se tait; au delà commencerait l’œuvre du romancier. Il faut savoir ignorer en une matière qui nous restera toujours inconnue. Les anciens ne nous ont rien révélé de ce qui se passait entre l’initiateur et l’initié, et le secret a été bien gardé. Voici, je pense^ tout ce qu’il est loisible de faire. Ces religions avaient une histoire vulgaire, et, s’il est permis de dire, profane; on connaissait aussi leur établissement, leur culte et leurs pratiques extérieures; or, en s’autorisant de ces faits connus et en s’aidant des vagues rumeurs qui passaient pour avoir transpiré
du sanctuaire, on peut sinon dévoiler tous les secrets de l’initiation, du moins en interpréter quelques sens allégoriques. C’est ce sage principe d’induction que nous allons appliquer à l’histoire religieuse de nos métallurges.
En remontant dans l’histoire mythologique la longue chaîne des effets et des causes secondaires, nous arrivons à deux causes génératrices, le Ciel et la Terre. « Salut, s’écrie l’hymnographe homérique, mère des « dieux, épouse du Ciel étoilé : »
Xaîps, 6£Wv (xi^TY)p, ëXo'/J Oupavou acrxsposvTOç ^ .
C’est le couple primitif, en effet, qui passe pour avoir produit l’innombrable multitude de dieux, qui finit par envahir tous les éléments. Bientôt le vaste empire de la Terre se partage entre plusieurs divinités, ou plutôt c’est la meme mère régnant sous des noms différents, dont la Fable a fait sa nombreuse postérité. Cérès, sa fille, et Proserpine, la fille de cette dernière, président à la germination et à la fructification des plantes. On pense bien que parmi ces plantes, celle qui valut aux deux déesses le plus de reconnaissance et de vénération de la part des hommes, c’est le blé. Nourricier des hommes, en effet, le blé devint une des causes les plus effectives de la civilisation, et le souvenir de son invention et de sa culture fut consacré par l’institution d’une religion et des mystères les plus célèbres de l’antiquité. Après le blé, la plante qui eut le plus d’action sur la vie des hommes, c’est la vigne. Aussi fonda-t-on un culte et des mystères en l’honneur
i. Hrmn.XKX, 17.
du dieu qui avait lait connaître le vin, en l’honneur de Bacclius, le fils de Jupiter et de Proserpine.
Mais les métaux furent aussi un instrument de civilisation non moins efficace que le blé, et dont la découverte doit être plus ancienne. C’est à la Terre ellemême, c’est à Rhée que les hommes rapportaient ce bienfait, et ils le reconnurent en établissant dès la plus haute antiquité dans la Pbrygie un culte en rbonneur de la déesse qui avait enseigné l’usage des métaux.
Le culte des métaux fut d’abord sans mélange, ayant nos métallurges pour ministres, les mêmes que la déesse était censée avoir formés de ses mains. De bonne heure il passa dans la Sàmotbrace, et s’y arrêta comme à une première balte au sortir de la Pbrygie ; mais l’établissement devint permanent et dura pendant plusieurs siècles. C’est qu’en effet le lieu était heureusement situé : la Samotbrace, avant l’Asie^ à l’orient, l’Europe à l’occident, touchait à la Tbrace par le nord, et commandait du côté du midi toutes les îles dont est peuplée la Méditerranée; on l’eût dite choisie pour servir de réunion aux peuples de l’antiquité, comme elle devint en effet le rendez-vous général de leur dévotion. Ajoutons que, pour servir de sanctuaire au culte de la métallurgie, nul endroit ne semblait encore plus convenablement choisi qu’une île entourée de la Pbrygie, de la Tbrace et de la Macédoine, c’est-à-dire des pays les plus fertiles en métaux.
Toutes les religions de l’antiquité avaient leurs cérémonies secrètes : les anciens connaissaient l’empire du mystère sur l’esprit de l’homme, et- savaient de quels liens puissants enchaîneraient la foi des croyants ces espérances et ces craintes. Le culte de Rliée eut donc
aussi ses mystères, dont la célébrité balança presque celle des mystères de Gérés. Le scholiaste de Clément d’Alexandrie, interprétant le passage où son auteur rapporte qu’Eétion fonda les Orgies et les initiations de la Samothrace, nous dit : « ’HsTtwv, ovopia jtéptov tou a t(7Topou(/.8VOu TTpwTOu xaTccp^ai Twv Iv SapLoôpajCip T'ip *Péa ts- « T^oujyivwv (j'.uoTTjpiwv^ — Eétion est le nom propre de « celui que l’on raconte avoir institué le premier dans « la Samothrace les mystères célébrés en l’honneur de « Rhée. Le scholiaste d’Aristide interprétant le passage suivant de son auteur : « SapLoôpazeç toiç
cc Upoiç , xai TauTa TravTwv ovo[JLa<jTOTaTa êoTi , 'Kkvi'^ tôv « ’E>.£UGlv^a)v^ — Les Samothraces se glorifient de leurs c( mystères, qui sont , en effet, les plus renommés de « tous après ceux d’Éleusis, » nous dit : « OÔTot (jt-uoTvipta c( eipv (poêepà tyiç *P£aç^ — Ces Samothraces étaient en « possession des redoutables mystères de Rhée. »
Mais avec le temps la bonne déesse abandonna aussi ce sanctuaire à ses enfants, et sembla s’effacer ellemême. Les ministres associés à sa religion reçurent les honneurs divins, et à ce culte se vinrent joindre Cérès, Proserpine, Pluton et Mercure, toutes divinités souterraines, c’est-à-dire habitant les entrailles de la terre.
Plus tard, nous l’avons vu, lorsque les Cabîres se furent emparés à peu près exclusivement du sanctuaire de Samothrace, ils représentèrent Cérès, Proserpine, Pluton et Mercure sous les noms mystiques à'Âxiérus, ài A xiocer sa ^ A xiocer sus et de Casmilus,
A ces divinités s’en a‘nutèrent successivement d’au-