‹ Les métèques; roman de moeurs parisiennesChapitre 3 sur 5 · partie pour Londres · texte numérisé non relu

partie pour Londres

— Pour Londres ! mais il n'y a pas de train avant C6 soir !

— Je ne sais pas, Monsieur, Madame est partie.

— Sans me laisser de lettre.

— Non, Monsieur... Madame a dit qu'elle écrirait.

xvm

Dans le grand salon, tout rempli d'ombre, Baguette, •près le départ de Périclès, avait rejoint Gostâké Batohano.

— Et cette migraine, Madame ?

— J'ai très mal, docteur..

Il s'approcha ; il pencha vers elle son visage impérieux. C'était son métier de confesser des âmes orgueilleuses et qui souffrent.

— Très mal, vraiment?

— Très mal... là, autour des tempes...

Comme elle passait la main sur son front, le timbra de la porte d'entrée vibra.

— Pourquoi recevez- vous, petite madame, si votis souffrez?

Elle ne répondit pas. Il vft frémir le coin de ses lèvres et ses paupières battre, quand la porte du salon s'ouvrit :

— Madame Nicolo ! annonça le valet de chambre.

Et Julia Nicolo parut sur le seuil, guenon jolie, correctement vêtue.

Elle hésita devant l'obscurité, puis courut vers Huguette, et zézaya, roulant dans ses longues orbiles i^es prunelles noires.

— Ma pauvre chérie!... toute seule... Si j'avais su qu'on vous abandonnât ainsi...

— Mais je ne suis pas seule, protesta Huguette, en effleurant l'une des deux mains qu'on lui tendait.

— Bonsoir, Madame, dit Batchano qui s'avança sous cette lumière rose, dont les rayons glissaient entre les tapisseries.

Julia Nicolo poussa un cri de joie :

— Docteur!... Vous, ah! que je suis contente... Et comment va votre délicieuse femme?... Je sais... je sais... Elle est chez les Newmann aujourd'hui... Je sais tout... moi .. oh! c'est bien simple : je viens de voir la duchesse de Sorrente... Vous avez déjeuné avec Son Altesse... Elle m'a parlé de vous; elle vous adore ; elle l'adore, ma chère...

Iluguette écoutait ce bavardage sans mot dire. Elle s'appuyait contre l'une des hautes colonnes en marbre. Elle était si lasse ! Elle n'avait plus même la force d'être polie. Son angoisse et son désir la plaçaient hors du monde. Elle prêtait l'oreille au silence du vestibule, et c'était un bruit confus qui bourdonnait dans le salon, la voix de Julia Nicolo, enfantine, doucereuse et grasse.

— ... Enfin docteur, vous ne pouvez pas me refuser cela. Vous avez endormi la marquise d'Espare, la grosse madame Veuillet, la comtesse Nakowska, et cette affreuse baruune Ezachiel. Elles ne sont pas malades, toutes ces dames, voyons !

— Croyez-vous? dit Batchano.

Elle se tenait debout devant lui, trop près de lui. Il

souriait, gêné un peu, flatté à coup sûr. Elle l'admirait. Us se regardaient, l'un l'autre, dans les yeux.

— La duchesse m'a dit que c'était une sensation merveilleuse...

— Mais non... Son Altesse exagère...

— Je suis jalouse, docteur...

— Vous plaisantez...

De nouveau le timbre de la porte d'entrée résonna. Seule Huguette l'entendit, et son énervemeut fut tel qu'elle ne put s'empêcher de dire :

— On a sonné, je crois...

Alors, Julia Nicolo sur un ton à la fois badin et méchant :

— Vous attendez quelqu'un?

Huguette s'était redressée. Tout son visage espérait.

— Ma chère, reprit Julia Nicolo, si j'étais vous, j'allumerais l'électricité ; ce salon est d'un triste !..,

— Mademoiselle Avriiios! annonça le valet de chambre. A la lumière des candélabres qui éclairaient le vestibule, Balchano vit pâlir Huguette; Hélène entrait.

Elle s'arrêta à deux pas du seuil. Sous le long manteau qui l'euve oppait, elle parut très grande.

— Bonsoir... Comme c'est gentil d'être venue... - C'est tout naturel...

Huguette avait serré péniblement la main d'Hélène. Tout de suite, et d'un même mouvement de recul, elles se séparèrent.

— Jacques, allumez, je vous prie...

Le valet de chambre tourna les boulons électriques.

— Bonsoir, docteur, disait Hélène.

Aux quatre coms du plafoaë, des disques de cristal brillaient.

— Eh bien, ma petite, comment allez-vous? disait nadame Nicolo. Vous étiez souffrante ce matin.

— Je vais mieux, merci, répondit Hélène sèchement. Le lustre de Venise etincela. Les colonnes semblèrent

moins hautes. Les rayons de la lampe rose s'éteignirent. Instinctivement, Huguette chercha un peu d'ombre où cacher son émotion. Elle s'en alla vers la salle à manger, dont la double porte faisait dans la chambre illuminée une large tache obscure.

Hélène, elle aussi, s'éloigna du lustre à la clarté trop vive. Elle s'approcha des tapisseries qui masquaient à demi le boudoir.

— J'ai vu Périclès tout à l'heure, lui dit Batchano en la suivant.

— AL! dit-elle, et baissant la voix: il n'est venu personne ici avant mon arrivée.

Comme elle se tournait vers lui, il s'aperçut qu'elle avait mis du fard, trop de fard, elle qui n'en mettait jamais. Elle ressemblait à une statue qu'on aurait poudrée et peinte par dérision.

— Personne, dit-il. Tout le monde est au Bois, cet après-midi...

Elle le regarda d'un air étonné.

Au milieu du salon, Julia Nicolo, restée seule, penchait sur l'épaule sa tête bouclée. Un sourire moqueur tremblait au coin de sa bouche entr'ouverte.

Sur la table de la salle à manger, le valet de chambre alluma les bougeoirs électriques. Dans le samovar, l'eau bouillait. Huguette remplit la théière.

— Une tasse de thé, madame?

— Merci... non, vraiment... J'ai pris le thé chez la duchesse.. Quelle jolie dentelle vous avez là.

Et Julia Nicolo, entrant dans la salle à manger, souleva le coin de la nappe ajourée qui recouvrait la table et se pencha pour mieux admirer la valeur de la guipure. Le grand- père de madame Nicolo tenait une échoppe de revendeur au Pirée

Cependant Huguette appelait Hélène.

— Une tasse de thé ?

— S'il vous plaît... Très fort et sans crème...

— Très fort... Il vous faudra attendre... Et vous, monsieur Batchano ? très fort aussi ?

— Je vous prie... et sans sucre, répondit Batchano en se levant de la chaise, où il venait de s'asseoir auprès d'Hélène

Hélène, à son tour, se leva, et, doucement, elle posa la main sur le bras de Batchano.

— Docteur, dit-elle à voix basse, vous êtes l'ami de Périclès, n'est-ce pas ?

— Je l'aime tendrement, répondit Batchano.

Et il dit cela avec une intonation câline, orientale e pourtant sincère.

— Eh bien! reprit Hélène, je voudrais... vous seriez très bon si vous passiez la soirée avec lui... parce que, vous savez, il est très violent, et je l'ai trouvé bien exalté, ce matin... à propos de cette affaire... de ce scandale... enfin, j'ai peur...

Batchano l'interrompit.

— Ne craignez rien, dit-il, nous devons dîner ensemble, et je ne le quitterai pas. Tout à l'heure, en effet, il m'a paru nerveux, moins nerveux que vous, cependant.

— Oh ! moi, dit Hélène, moi, je ne compte pas... Allons prendre le thé, voulez-vous...

Gomme elle entrait dans la salle à manger, madame Nicolo soudain l'interpella.

— Petite, vous dînez chez moi, ce soir.

— Non, madame...

— Gomment : non... Votre mère m'a dit...

— Je regrette, Madame; j'ai la migraine...

— Elle aussi, vous voyez bien! dit madame Nicolo, s'adressant à Huguette, et lui parlant si bas qu'elle seule put l'entendre : Vous avouerez, ma chère, que c'est comique...

Huguette tristement haussa les épaules. Elle se tourna vers Batchano :

— Docteur, voulez-vous dire à madame Nicolo que j'avais une telle migraine quand vous êtes arrivé, que je vous ai laissé seul avec mon beau frère.

— Mais certainement ! affirma Batchano, et même je vous ai conseillé...

— Pardon, docteur, interrompit Hélène et, s'avançant vers madame Nicolo, qui recula un peu : — Huguette vous a dit la vérité, madame, elle est souffrante ; mais, moi, je vous ai menti : je ne suis pas malade.

— Ah ! vraiment ! ricana madame Nicolo.

— Et si je ne dîne pas chez vous, ce soir...

— Mais vous êtes libre de dîner où il vous plaira... N'en parlons plus...

— Si je ne dîne pas chez vous, ce soir, répéta Hélène d'une voix morte, c'est que je ne trouve pas que ma place soit à votre table.

— Votre place... Mais elle est à Gharenton, petite sotte... Voyez ses yeux, docteur... Elle est folle... Emmenez là... I

— Mademoiselle... implora Batchano.

— Hélène! A quoi bou!... supplia Huguette.

Mais Hélène, immobile devant madame Nicolo qui frémissait de peur et de rage, se taisait maintenant, surprise d'avoir parlé.

La porte du salon s'ouvrit.

— Monsieur le baron van Clayssen I annonça le valet de chambre.

Ce nom bouleversa Hélène, et le trouble qu'il jeta dans le cœur d'Huguette fut si grand qu'elle s'étonna de ne pas s'entendre crier ; elle ne fit pas un geste, pas un mouvement. Hélène s'éloigna de madame Nicolo qui, délivrée, eut un rire sec.

Dans le salon, sous l'éclatante lumière du lustre, Welstein s'avançait, pâle un peu, mais plus joli qu'il ne l'avait jamais été. H était vêtu de la façon la plus gracieuse. Il portait une redingote courte de taille, à col très haut. Il tenait à la main un chapeau de soie, il relevait sa petite tête blonde et regardait avec impertinence la chambre vide qu'il traversait.

Quand il aperçut Huguette sur le seuil de la salle à manger, il se dirigea droit vers elle, et, s'inclinant très bas, lui baisa la main.

Elle voulut dire : — Bonsoir... — Elle ne put. Déjà il l'avait quittée pour saluer Hélène dont les yeux fixés sur lui l'avaient attiré irrésistiblement. Alors Huguette fut jalouse.

Mais madame Nicolo passant avec brusquerie devant Hélène s'écria :

— Bonsoir, baron...

Et, secouant à l'anglaise les doigts de van Clayssen, elle le contraignit à s'occuper d'elle.

Avec lui, elle recommença la scène qu'elle avait jouée

avec Batchano : elle le poussa peu à peu dans un coin de la salle à manger. Elle lui parlait à voix basse, en roucoulant. Il lui répondait avec mille sourires.

Hélène, épuisée, s'était assise. Huguette maniait fébrilement les tasses et la théière.

— Voilà votre thé, docteur... Et le vôtre, Hélène... Welly, prendrez-vous du thé?

n accepta. Pour s'approcher de la table, il essaya d'échapper à madame Nicolo. Elle le retint. A haute voix, elle lui demanda :

— Eles-vous libre, ce soir?

Huguette entendit Welstein répondre :

— Ce soir, chère madame, je pars pour Londres... Puis elle n'entendit plus rien.

Comme un automate, elle servit le thé, passa les sandwiches et les petits fours à Hélène, à Batchano, reçut les adieux ironiques de Julia Nicolo et l'accompagna à travers le salon.

— Jacques, dit-elle au valet de chambre, prévenez que je ne reçois plus. Je suis souffrante...

Et, quand la porte se fut refermée, tandis que Batchano, Hélène et van Clayssen restaient dans la salle à manger, Huguette courut vers le boudoir, et, derrière les tapisseries, elle resta immobile, un instant.

Ce n'était point pour pleurer, c'était pour ne rien sentir, pour ne rien entendre, parce que, tout à l'heure, en écoutant Hélène parler à madame Nicolo, elle avait eu honte, affreusement, de son amour, et qu'elle ne pouvait pas supporter d'en avoir honte, car cet amour était tout ce qu'elle possédait sur la terre... « Il part pour Londres!.. )) — Elle resta un instant co:iime une morte.

Un bruit de pas la fît sursauter. Elle se releva vivement. Hélène était devant elle,

— Je m'en vais, Huguelle.

— Ah!... déjà... mais c'est très méchant de partir si vite...

Elle ne savait pas ce qu'elle disait, elle prononçait les phrases qu'on prononce toujours.

— Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, si j'ai parlé ainsi à cette femme ? reprit Hélène, mais je ne peux plus la supporter... et puis, ce soir... Allons, adieu, Huguette...

— Adieu, Hélène...

Leurs regards so rencontrèrent. Elles se comprirent peut-être. Hélène se pencha vers Huguette qui se levait sur la pointe des pieds. Elles s'embrassèrent presque tendrement.

Dans le salon, Welstein et Batchano attendaient. Welstein tenait à la main le journal que Périclès avait lu tout à l'heure : la Patrie.

— Au revoir, Monsieur Batchano, et n'oubliez pas votre promesse...

— Je ne l'oublierai pas ; au revoir.

— Adieu, monsieur van Clayssen, et bon voyage... Et, passant devant Welly sans le regarder, Hélène se

dirigea vers la porte. En l'ouvrant, elle se retourna, et comme Welly l'avait suivie, elle contempla, pendant une seconde, tout le bonheur et tout le rêve de sa vie qui l'abandonnaient.

Elle était venue dans cette maison parce qu'elle ne pouvait plus rester seule dans sa chambre, là-bas, au milieu du vaste appartement désert, parce qu'elle ne pouvait plus supporter d'être comme une morte que déjà l'on oublie, parce qu'elle aimait vivre, parce qu'elle vou*

lait revoir Welstein, et tellement souffrir que son cœur ne serait plus lâche... Elle était venue; elle avait revu Welly; il ne s'était pas écrié : — « J'étais fou, ce matin, pardonnez-moi... » — Que pouvait-elle donc espérer en ce monde?... Elle sortit pour retourner vers cette chambre solitaire qui était déjà, dans le grand appartement silencieux, comme une tombe oubliée... Et Welstein, derrière elle, ferma la porte.

Cependant Batchano, prenant Huguette à part, lui disait :

— Il faut surveiller votre belle- sœur... Elle vient de parcourir ce journal que Périclès a laissé traîner sur une table, et je vous assure que son visage m'a effrayé..

— Quel journal? demanda Huguette.

/lais elle n'écouta pas la réponse ; Welly revenant au milieu du salon s'écriait :

— Pourquoi diable cette jeune fille a-t-elle mis tant de fard aujourd'hui?... Quand ou a des traits classiques comme elle, c'est idiot de se farder...

Huguette murmura :

— N'est-ce pas?.,.

Et ses yeux adorèrent Welly.

Sous le lustre, il était debout, en pleine lumière, jeune, souple, gai, frivole, inconscient... Ses cheveux blonds brillaient, et l'ombre de ses beaux cils tombait sur ses joues.

— Madame, dit Batchano, je dois vous quitter... Elle se laissa baiser la main, elle ne cessait d'admirer

Welly.

— Pauvre humanité ! songea Batchano.

C'était sa formule favorite, quand il s'étonnait naïve ment, ce barbare, de voir percer sous le masque ce qu'il

appellait « les lourds instincts des hommes ». Il s'en alla. Huguette le rejoignit près de la porte. C'était pour dire encore au valet de chambre :

— Vous avez bien compris. Je ne reçois plus... Et, souriant à Batchano .•

— Adieu, docteur...

Puis elle écouta ses pas qui s'éloignaient dans le ves tibule. Quand leur bruit cessa, elle s'appuya contre le chambranle, et se tournant vers Welstein :

— Oh ! Welly, Welly... dit-elle.

U l'arrêta du geste.

-r- Ma chère amie, votre frère...

— Ne parlons pas de cela, Welly...

— Comment ne parlons pas de cela ! Ce Périclès est un sot. Il a mêlé la police...

— Mais ce n'est pas vrai, Welly...

— Vrai ou non, la Reguerro est furieuse...

— Eh ! que m'importe la Reguerro...

— Votre mari...

— Oh ! tais-toi, tais-toi...

Et d'un bond elle fut dans ses bras.

Michel Aspros se leva.

Il était très grand, très vieux.

Il posa ses deux mains sur les épaules de Périclès, et, penchant vers ce jeune homme qui le regardait avec un air de bravoure, son visage ridé qu'un collier de barbe entourait, il laissa sourire sa large bouche aux lèvres serrées.

— Mon pauvre Périclès, dit-il, si je te prenais au mot...

Il le tutoyait, l'ayant connu tout enfant.

— Essayez... dit Périclès.

Alors Michel Aspros, un instant, garda le silence.

Ils étaient dans une vaste chambre sobrement meublée : bibliothèques en bois de chêne, bureau ministre, fauteuils de cuir. Les flammes bleues du charbon qui jouaient dans la cheminée, éclairaient leurs figures. Là-bas, au coin d'une table, un abat-jour opaque détournait les rayons d'une lampe. Il faisait chaud. Une odeur de tabac ûottait. On entendait à peine le bruit de la rue.

— Assieds-toi, dit Michel Aspros

Périclès obéit. Près de la cheminée, sous l'éclat du charbon, son visage parut fatigué, triste.

Michel Aspros s'en alla vers la table où brillait la lampe. Dans une boîte, il prit un cigare, l'alluma. Quand l'allumette se fut éteinte, Périclès le vit tourner le taquet d'un candélabre électrique, ouvrir un coffre fort que masquait une boiserie, compter des billets de banque, s'interrompre, s'asseoir, frotter de l'index son grand nez charnu, écrire, se relever.

— Périclès...

— Monsieur Aspros,

— Je n'ai pas chez moi la somme dont tu as besoin. Crois-tu que ces gens se contentent d'un chèque?...

— Mais...

— Crois-tu qu'ils s'en contentent?

— Oui.

— Alors, voilà... Tiens, prends...

11 lui tendait une feuille.

— Pardon, dit Périclès, d'abord je voudrais signer...

— Signer ! Quoi ? interrompit Aspros. Je n'ai que faire de ta signature...

Et, s'approchant de Périclès avec brusquerie :

— Ecoute, mon garçon, j'ai pitié de cette femme... Quant aux sornettes que tu m'as débitées, je n'y attache aucune importance... Prends ça, et n'en parlons plus... Tu ne veux pas?

— Non, dit Périclès d'une voix dure. Je ne suis pas venu ici pour vous demander l'aumône; je vous ai offert...

— Ce que tu m'as offert est absurde !

— Pourquoi?

— Mais dzoon I réfléchis donc cinq minutes à- ce que tu me proposes.

— J'y ai réfléchi pendant plus de cinq minutes...

— Tant pis pour loi!... Tu l'imagines...

— Je ne m'imagine rien... Je yous ai dit que je me me considérais comme responsable vis-à-vis de ma bellesœur de la dette de mon père...

— Si tu te crois responsable de toutes les dettes de ton père...

— Oh ! Monsieur Aspros, voilà qui est tout à fait inutile...

— Enfin, explique-toi... Si tu as des devoirs vis-à-vis de ta belle-sœur, tu les rempliras en lui portant cet argent...

— Monsieur Aspros, je voudrais vous parler comme à un ami...

— Parle...

— Depuis ce matin, j'ai pensé... beaucoup. Je crois que vous n'estimez pas mon père.

— Ton père...

Il hésita, puis brusquement :

— Non, je ne l'estime pas...

— Et moi, m'estimez-vous ? dit Périclès, et il regarda Michel Aspros droit dans les yeux.

Michel Aspros secoua la tête.

— Ne perdons pas de temps, dit-il, je t'ai compris. Depuis ce matin, tu vois où le désordre mène, et tu as peur...

— Oui, j'ai peur, dit Périclès sèchement, mais celte peur me donne du courage. Le désespoir d'Huguette m'a bouleversé...

— Et c'est sous le coup de celle émolion, pour en Ilirer parti, que tu es venu chez moi...

— Et que je vous ai offert de me lier à vous par un icngagement auquel je ne faillirai pas, oui, c'est cela...

— Je regrette, Périclès; ma maison n'est pas une maison de correction !

— Vous êtes sévère, monsieur Aspros !

— Je te dois la vérité... Tu viens de comprendre que tu avais des devoirs vis-à-vis de ta famille, j'ai des de-

ivoirs vis-à-vis de la maison que j'ai créée, et le premier de ces devoirs est de ne pas mêler à ma maison des individus de ta race.

— De ma race?

— Oui, de ta race... — Entrez !

Quelqu'un frappait à la porte. C'était Constantin Serviadès, le frère d'Hypathia Avrinos. II entra. Il était grand, gros, solide, satisfait, barbu. II dit :

— Bonjour, Périclès... Monsieur Aspros, une dépêche.

— D'où vient-elle? demanda Michel Aspros.

— De Calcutta...

■ — Nous verrons cela tout à l'heure... Assieds -toi, Constantin.

Puis se tournant vers Périclès, et d'une voix autoritaire :

— Sais-tu ce que c'est, mon garçon, que le travail de nos employés ?

Périclès esquissa un geste vague. Depuis l'arrivée de son oncle, il fronçait les sourcils.

— J'ai sous mes ordres quinze cents personnes, reprit Michel Aspros. Je leur demande d'être uniquement les rouages de la machine que je dirige, ou du moins, pour

que je leur laisse quelque initiative, il faut qu'ils m'aient donné bien des preuves de leur sagesse... Et, s'adressant à Serviadès :

— N'est-ce pas, mon cher?

— En effet.

— Toi-même, Constantin, poursuivit Michel Aspros, tu as gagné tes galons, chez moi, un à un, comme un soldat.

— Gomme un soldat en temps de paix ! ne put s'empêcher de dire Périclès.

- Oui, mon garçon, riposta Michel Aspros, car les bons soldats en temps de paix sont les meilleurs soldats en temps de guerre. Les emballements, l'héroïsme, les trouvailles de génie, tout cela c'est monnaie de singe... Sans discipline, rien ne marche... Sans discipline, une maison de commerce, une armée, un pays ne peuvent prospérer... Ce que j'exige, c'est l'abnégation et l'obéissance... Et toi, Périclès, tu es incapable d'obéir... Incapable, je te dis... Ecoute... il y a trente-six ans, un jeune homme qui était entré chez nous par nécessité, après avoir enlevé dans un moment de folie une jeune fille qui n'avait pas le sou, nous a quittés en nous écrivant une lettre d'insultes, parce qu'il souffrait trop, dans ce qu'il appelait son orgueil, de n'être qu'un instrument. Ce jeune homme..

— J'ai compris, monsieur Aspros.

— Ton père était aussi intelligent que toi, Périclès, mais il lui manquait celte noblesse d'âme, ce sentiment de solidarité qui fait qu'un simple ouvrier peut se sentir fier quand il participe à une grande chose... Tu te moques?

— Non.

— Tu aurais tort de le moquer. Mon œuvre est debout, vJvanle! ton père tombe après une vie...

— Il ne s'agit pas de la vie de mon père, monsieur Aspros.

— Il s'agit de toi ; tu es son fils, et depuis trois ans que j'habite Paris et que je t'observe, je suis épouvanté par la ressemblance qu'il y a entre vous. D'ailleurs, celte ressemblance, tu la sens loi-même...

— Oui, je la sens. Monsieur, et j'ai eu la faiblesse d'en rougir.

— La faiblesse... Ecoute-le dire cela, Constantin, c'est son père tout entier, et il espérait que j'allais lui donner une place dans la maison...

— Il suffit, monsieur Aspros, excusez-moi...

— Mais, regarde-le donc, Coiislantin, le voilà qui s'indigne... Mon petit Périclès, j"ai le devoir de te parler comme je te parle, et mon âge me donne le droit de te donner des conseils...

— Pardonnez-moi, Monsieur, mais, aujourd'hui...

— Aujourd'hui, tu es assez troublé pour me comprendre... Je te connais bien... N'essaie pas d'aller contre ta nature. Tu appartiens à une catégorie d'hommes qui ne valent que par leurs révoltes, et qui sont les ennemis héréditaires de cette classe à laquelle nous appartenons, ton oncle et moi... Tu m'entends! nous sommes du même avis : quand tu rougis d'être ce que tu es, c'est une faiblesse, de ta part... Ce que tu m'as demandé était absurde... Tu voulais t'en aller aux Indes, t'installer dans un bureau... Reste à Paris, mon enfant... c'est le boulevard des révoltés... Avec ton tempérament, tu seras ou un individu illustre, un artiste, un penseur, ou un bandit... Tu es un de ces malades que le trantran de cha-

que jour offense, qui sont perpétuellement à la poursuite d'une gloire chimérique et à la merci de leurs nerfs... Tâche seulement de rester propre... Ne t'occupe pas de questions d'argent... Vis au jour le jour, perds l'habitude du luxe, et ne te marie pas, par pitié pour celle qui serait ta femme... C'est la seule morale que devrait pratiquer un homme comme toi. N'est-ce pas, Constantin?

— Certes, dit Serviadès, devenu triste tout à coup, et, doucement, il ajouta : Ne t'inquiète pas de l'avenir, Périclès, tu peux compter sur moi...

Le front barré, les yeux immobiles, Périclès répondit : — Je vous remercie, mon oncle, mais monsieur Aspros vient de vous le dire, nous sommes des ennemis héréditaires.

— Je le répète, Périclès ; nous avons besoin d'ordre pour vivre, tu as besoin de désordre, mais tant que ton désordre ne se mettra pas eu travers de notre route, rien ne nous empêchera de l'aimer.

Et, d'un brusque mouvement, prenant Périclès par les épaules.

— Du courage, Pérignol.

Michel Aspros, quand il était ému, avait la manie des surnoms.

Se penchant vers Périclès, il murmura à son oreille :

— Maintenant, prends le chèque sans que ton oncle le voie... Il est inutile qu'on sache que j'ai prêté cet argent... Prends- le...

Et il glissa dans la poche de Périclès la feuille qu'il tenait roulée entre ses doigts ; puis, à voix haute :

— Viendras-tu ce soir à la maison, c'est le jour du poker ?

— Merci, dit Périclès faiblement, ce soir, je dîne en ville, avec un ami.

Et, comme il pensait aux paroles qu'il ■, vait dites à Batchano, il murmura, en prenant congé de Michel Aspros et de Serviadès :

- J'espère que l'histoire de papa ne vous amènera pas d'ennuis...

Ils lui sourirent avec bonté :

— Mais non, mais non...

Cependant, lorsqu'ils furent seuls, Serviadès se tourna vers Michel Aspros.

— Toute cette affaire est lamentable, dit-il. A la Course, le scandale est énorme. Deux ou trois Français qui savent que je suis le beau-frère d'Avriuos ne m'ont pas salué...

— Bah ! dit Michel Aspros ; demain, ils te salueront... Montre-moi cette dépêche de Calcutta...

Il mit un lorgnon pour la lire.

— Le coton a monté d'un point, dit-il, l'année sera bonne.

Comme le fiacre s'ébranlait, Georges Avrinos baissa la vitre de la portière, et se pencha poursaluer gaiement Antoine et Nicolo qui lui répondirent à peine.

Le fiacre tourna le coin de la rue ; il disparut dans les Champs-Elysées. Chez le ministre Bourguillard, il conduisait Georges Avrinos

— Nous marchons? demanda Nicolo.

— Marchons... répondit Antoine.

Ils étaient devant le Palace. Côte à côte, ils marchérent sur le vaste trottoir qui se levait devant eux.

La nuit était tombée. Une lueur diffuse montait de la ville vers le ciel. Là-bas, sous l'Arc, le crépuscule s'enfuyait. Une brise froide passa.

Antoine avançait à grandes enjambées. De temps à autre, le feu de son cigare éclairait son visage, et Nicolo, qui le regardait, souriait doucement, protégé par l'ombre. — A leur droite coulait, perpétuel, le flot des voitures.

Soudain, Antoine s'arrêta :

— Nicolo, dit-il, voulez-vous mon opinion?

— Il est fou. . répondit Nicolo.

— Il csl fou... dit Antoine.

Et il se remit à marcher en murmurant d'une voix ma siade:

— Vous l'avez entendu ! renouer avec Anital c'est absurde!... Hier, il m'a forcé à rompre.

— C'est absurde ! dit Nicolo ; mais ne courez pas si vite...

— NicolOj je suis furieux ; mon père...

— Il est fou... répéta Nicolo.

Et, s'emparani du bras d'Antoine :

— Car, enfin, dit-il, admettons même que Ghali, par amour pour votre maîtresse, entre dans la combinaison des Transports, croyez-vous que Bourguillard..,

— Voilà ! interrompit Antoine ; voilà I Bourguillard est fichu si les Malan et Traub vendent leurs navires.

— Fichu ! affirma Nicolo ; le ministère serait renversé demain.

— Par conséquent, dit Antoine, le ministère empêchera cette vente,

— N'en doutez pas ! dit Nicolo.

— Je n'en doute pas, reprit Antoine, et c'est pour cela qu'il est tout à fait inutile que j'aille chez Anita.

— C'est tout à fait inutile, conclut Nicolo.

Ils étaient à mi-chemin de l'Elysée Palace et de l'Etoile. Ils se turent un instant, puis Nicolo, se serrant contre Antoine et se haussant sur la pointe des pieds pour lui parler à l'oreille :

— Si j'étais vous, mon cher, voici ce que je ferais : je rentrerais chez moi, et je dirais à ma femme d'aller immédiatement...

— Ma femme ne peut pas sortir, Nicolo; elle reçoit...

— Elle fermerait sa porle. Gageons qu'elle n'a pas eu b)iLicoup de visites...

. — Où voulez-vous qu'elle aille?

— Chez son oncle Malan..

-— Et qu'elle lui dise?...

— Et qu'elle le prévienne, de votre part, que vous désavouez au nom du prince les engagements que vous aviez pris en son nom, il y a quinze jours.

— Nicolo ! vous êtes une fripouille...

— Mon petit Antoine ! je vous aime trop pour vous laisser entraîner dans la débâcle d'une affaire que vous n'avez jamais aprouvée...

— Moi ! Nicolo! je n'ai jamais approuvé l'affaire des Transports...

— Jamais .. Vous avez pa vous laisser éblouir, vous avez subi l'influence de votre père, mais...

— Eh! je commence à comprendre...

— Mais, après l'interpellation d'Aubenois, vous avez ouvert les yeux sur les périls d'une entreprise absurde. Sans une hésitation, vous avez sacrifié votre intérêt et l'intérêt de votre famille à votre devoir de diplomate... Par l'intermédiaire de votre femme, vous prévenez votre oncle Malan que la combinaison projetée est devenue impossible ; Malan, interrogé par Bourguillard, lui répondra donc que jamais il n'a entamé avec vous de pourparlers sérieux. Demain, à la Chambre, Bourguillard répétera cette déclaration; il raillera d'Aubenois, le couvrira de ridicule. Pour condamner ces éternels fauteurs de scandales que sont les nationalistes, il retrouvera une majorité énorme. Il vous en saura gré. Vous aurez fait preuve de tact politique. Vous resterez ministre.

— Parfait ! dit Antoine ; mais je n'aurai pas le sou.

— Vous aurez Anita et Ghali...

— Vous vous trompez Nicolo... ne jugez pas les autres...

— Ha lie- là, mon garçon ; vous n'êtes plus en situation de m'insuiter... je vous défie de finir votre phrase.

Et, fermant sur le bras d'AnLoine ses doigts bien musclés, Nicolo le regarda dans les yeux.

— Ne nous querellons pas, dit Antoine ; ce serait stûpide.

— A la bonne heure, dit Nicolo, ne nous querellons pas. Si vous ne voulez pas vous servir de Ghali, il vous reste votre femme.

— Ma femme?

— Ses oncles vous aideront.

— Vous n'y songez pas : je suis brouillé avec M. de la Vrillère, et les Malan, après cette histoire...

— Les Malan auront peur de vous... Croyez-vous que votre cousin Alexandre serait très satisfait que l'on sût avec quelle désinvolture il se préparait à changer de pairie?

— Je ne suis pas un maître chanteur, Nicolo.

— Alors, crevez de faim, si vous avez des scrupules...

— Des scrupules... des scrupules... les Malan ne peuvent pourtant pas me faire une pension.

— Pourquoi ?... s'ils s'entendent avec M. de la Vrillière et M. de Bosne... En évitant un scandale, vous leur aurez rendu service à tous... Non, non, taisez-vous... Vous êtes trop bête... Il faut vous mâcher la besogne... Rentrez chez vous. Faites la paix avec votre femme, diteslui que vous avez quitté Anita, que vous êtes la victime de votre père, de l'éducation ç^u'il vous a donnée, de

jes hâbleries, de ses mensonges; jurez un éternel amour ; donnez-lui des preuves de votre repentir ; et si elle ne vous aime plus, violez là...

— Nicolo...

— Je parle franc... Envoyez-la chez son oncle, bien résolue à vous sauver, et, demain, prenez un congé de deux mois, allez en Italie, et, quand vous reviendrez comme deux tourtereaux, La Vrillère, Bosne et les Malan, attendris par votre conversion, paieront vos dettes; alors, vous viendrez me trouver et... nous travaillerons,

— Nous travaillerons... quoi, Nicolo ?

— Votre père et moi, mon petit, nous jouons à la Bourse sur les valeurs des pays voisins de la Macédoine. Il faudra que vous obteniez du prince qu'il vous renseigne, comme il nous renseignait...

— Ah!... bien!... Mais, Nicolo, mon père, lui, que va-t-il devenir?

— Ce qu'il va devenir ?... Rendez-lui un service, mettez un pistolet dans sa chambre, cette nuii

Et Nicolo éclata de rire.

Ils étaient arrivés sur la place de l'Etoile. L'Arc de Triomphe se dressait devant eux. Un tramway passa. Ils l'évitèrent. Ils gagnèrent le refuge. Ils voyaient autour d'eux toutes les avenues illuminées.

— Eh bien? dit Nicolo.

— Eh bien, dit Antoine, vous êtes un misérable !...

— Oui, déclara Nicolo sèchement, mais vous êtes plus misérable que moi, puisque vous ne m'avez pas cassé la figure, car, enfin, mon petit, c'est votre père...

— S'il est mon père, Nicolo, il vous a sauvé.

— Il m'a sauvé... Ne dites donc pas de sottisps. Il y a

huit ans, j'ai fait banqueroute; c'est vrai. Mes livres n'étaient pas en règle. Sans son intervention, j'aurais été poursuivi. Mais je vous jure, Antoine, qu'il aurait mieux valu pour moi rester sept années en prison que mener pendant sept années la vie que j'ai menée... Vous ne savez pas ce que c'est, mon cher!... J'étais un petit coulissier qui gagnait juste son pain; je n'étais pas trop honnête, c'est possible ; mais, le soir, chez moi, j'avais tout de même la sensation d'être un brave homme. Je venais de mè marier, nous nous aimions... Et maintenant... Mais oui! je suis un misérable!... et c'est sa faute, Antoine; et si vous êtes aussi misérable que moi, c'est sa faute encore... Il nous a créés ce que nous sommes, et le malheur est que nous ne changerons pas; moi, du moins... Pour me changer, il me faudrait partir d'ici... et ma femme... Ne parlons pas de cela. Le mieux est de s'arranger avec soi-même. C'est une de ses maximes cela : tirer de soi le meilleur parti possible. Il m'a enseigné ce qu'il appelle les grandes affaires; je me sers de sa science, et même contre lui... Il est fichu, je le lâche... Lâchez- le, et lâchez-le au bon moment...

Il avait parlé très vile, usant soudain de cette langue grecque, dont les syllabes, toutes remplies de sons aigus, sautillent et sifflent. Il appuyait l'un de ses pieds sur les chaînes qui entourent l'Arc de Triomphe, et il balançait un peu son torse. La clarté des réverbères montrait son visage, son nez ignoble. Antoine regardait cette figure et fumait paisiblement. Il n'avait pas ôté les mains des poches de son pardessus. Il voulait paraître flegmatique, il eut paru indifférent, n'eut été le frémissement perpétuel de sa paupière sous le monccie qui l'écrasait.

— Lâchez-le ! répéta Nicolo, vous ne lui devez rien ! Parlons franchement : vous a t-il jamais donné un conseil qui eût pour but de vous rendre service à vous, et non pas à lui?... Il vous a marié pour profiter de la forlune de votre femme; il vous a fait nommer ministre plénipotentiaire pour cacher derrière votre indifférence ses malpropretés. Votre père, lui? Allons donc ! c'est un chef de bande, cet homme-là, et rien d'autre... Osez dire qu'il vous aime?... Il n'aime que lui au monde... S'il savait que vous m'écoutez en ce moment, il n'hésiterait pas à vous briser. Regardez comme il s*est conduit avec votre mère...

— Nicolo I

— Quoi !... J'ai le droit de parler de cela, il me semble... Qu'il m'ait forcé, moi, à le recevoir à ma table, c'est simple : il me tenait; mais qu'il l'ait forcée, elle, à devenir la meilleure amie de Julia...

— Mais taisez-vous donc, Nicolo ! je ne veux pas savoir...

— Ce que toute la ville sait?... Il y a sept ans qu'il couche avec ma femme! sept ans, mon petit, que je me ronge les poings en attendant l'heure de l'étrangler I L'heure est venue... Je l'étrangle !

Et, se dressant, et paraissant plus haut que sa taille, tant il y avait de haine dans son geste, il rapprocha l'une de l'autre ses mains aux doigts écartés.

— Ne faites donc pas de phrases, Nicolo; ce n'est pas vous qui l'étranglez... S'il était ici, vous vous mettriez à plat ventre...

— Mais certainement! répliqua Nicolo dans un éclat de rire, et je lécherais la semelle de ses bottines, mon cher. Quand il est làj j'oublie tout. Ecoutez, Antoine, vous

savez que chez nous les cocus ont le sang chaud ; ma parole, j'aurais tué Julia si elle avait couché avec un autre... Mais lui... c'est un grand homme, mou petit..

Et Nicolo hocha la tête puis, brusquement: — Assez bavardé, dit-il. Qu'allez- vous faire?

— Bonsoir, Nicolo, dit Antoine.

Il s'en alla très vite : il Quitta le refuge ; il traversa la place.

Nicolo le suivit des yeux et le vit s'engager dans l'Avenue du Bois,

Sur l'escalier tournani qui conduisait à l'atelier, Huguctte précédait Welly. U couvrait de baisers la main qui le guidait dans l'ombre.

Tout à l'heure, il avait subi encore une fois son destin. Dans le vaste salon, sous le lustre de Venise, il avait enveloppé de ses bras celle femme qui lui offrait une joie immédiate; il l'avait tenue, fragile, démente, contre sa poitrine au cœur rapide... Elle se donnait. Brusquement, elle s'était reprise : elle l'avait entraîné hors du salon. Il ne comprenait pas où elle le menait. Muette, elle lui avait fait gravir les deux étages de l'hôtel.

Elle s'arrêta sur le seuil de l'atelier. Pour la rejoindre, Welly voulut franchir la dernière marche. Il sentit qu'on le repoussait; il n'insista pas: il savait bien qu'on l'appellerait.

Debout près du paravent qui masquait l'entrée, Huguette regardait droit devant elle. La fenêtre n'étai qu'à demi- close. Une pâle clarté glissa'it dans la chara bre : cette lueur grise qui trouble les nuits parisiennes. Dehors, les branches des arbres restaient immobiles.

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Huguette écoutait... Ud calme glacé tomba sur son cœur. Elle n'avait plus aucun désir plus rien en elle-même. Le monde entier s'éloignait d'elle. Il lui sembla que la vie se retirait lentement de son corps. Même cet amour qui liait ses doigts aux doigts de Welly, était parti de sa chair. Elle voulut se sentir mourir. N'était-ce pas pour mourir qu'elle avait conduit cet homme jusqu'à cette chambre, pour pouvoir mourir quand serait apaisée sa passion ?... Elle se sentit n.uair. Le silence l'accablait. Elle eut l'épouvante de se croire seule sur la terre, sous la terre, morte... Elle frémit. Sur sa main, la bouche de Welly se posa, chaude, douce, vivante...

Alors, un petit sanglot, un sanglot d'enfant... et, dans les bras de Welly, Huguette emportée.

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