U00 chômeurs à Berlin
de 1889, pour le premier groupe, les salaires ont toujours été supérieurs à la moyenne française ; en 1901, les chiffres étaient de 1.530 pour la Ruhr, de 1.303 pour la Sarre, de 1.090 pour la Silésie, de 1.396 pour la France, ce qui nous donne les pourcentages de hausse de 58 p. 100, de 28,96 p. 100, de 79,96 p. 100 contre 33 p. 100 chez nous *, Dans l'industrie de la construction électrique, écrit M. Hillairet, « les salaires allemands équivalent aux salaires français, et les dépassent quelquefois dans le rapport du pfennig au centime », c'est-à-dire de 25 p. 100.
L'organisation très cohérente de la social-démocratie et des syndicats ouvriers, les grèves agissent pour élever ces taux. La politique sociale inaugurée par Guillaume 11, les assurances ouvrières font peser sur les entreprises des charges très lourdes, qui s'ajoutent encore aux salaires. Enfin les entreprises ellesmêmes s'imposent, comme une assurance contre la grève, toute une série de charges supplémentaires : maisons ouvrières, économats, écoles, soins médicaux, etc. Les cités ouvrières créées par les Krupp
1 M. Paul de Rousiers (Hambourg, p. 156) combat l'idée, naguère assez répandue en France, que la supériorité de l'industrie allemande tient aux bas salaires. En général les hauts salaires sont au contraire le signe d'une organisation industrielle rationnelle et prospère. « Le taux des salaires n'est nullement le prix de revient de la main-d'œuvre », lequel importe seul. En fait le tisseur de Crefeld (Schulze-Gaevernitz le notait déjà en 1892) gagne plus que celui de Macclesfleld, parce que les commandes sont plus importantes et plus régulières, les métiers plus perfectionnés. Inversement, si l'industrie cotonnière saxonne et silôsienne paie de plus bas salaires que celle 'des Lancashire, elle est aussi moins prospère. M. Delloye (art. cité), dit aussi : « En pratique, dans un très grand nombre de cas, les salaires sont devenus plus élevés en Allemagne qu'en France ». Voy. Hillairet, Soc. d'encouragement, 1915, t. II, p. 246.
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à Essen, par les Meister à Hôchst sont à cet égard des modèles, mais des modèles qui coûtent cher.
Denrées et matières. Il faut vendre, parce qu'il faut
acheter. Si l'exportation (commerce spécial) en 1913 dépassait dix millions de marks (10.096), elle était encore dépassée par l'importation (10.770). « L'Allemagne doit payer les matières premières et les denrées alimentaires étrangères au moyen de ses exportations de produits industriels1. » Pour les denrées alimentaires, il va de soi que l'exode rural et l'industrialisation du peuple ont créé dans les villes allemandes une demande formidable de céréales, de viande, de boissons, etc. Malgré ses progrès et son organisation rationnelle, l'agriculture allemande est hors d'état de faire face à cette demande. « Jusque vers 1875 l' Allemagne exportait des produits agricoles. » En 1881, 1 excédent des importations sur les exportations était déjà d'un milliard et quart de francs. En 18'Jo, la transformation de ÏAgrarstaat en Indus- Irieslaat étant achevée, cette différence montait à 2 milliards et demi. Hier elle atteignait 3 milliards, et l'on estimait à 20 millions sur 67 — près de deux sur sept — le nombre des Allemands qui dépendent, pour leur nourriture, de la récolte étrangère et du bétail étranger. Le sentiment de cette dépendance a même ■ m- amener les Allemands à l'idée d'une guerre fatale contre l'Angleterre. De très bonne heure, ils ont eu la hantise du blocus, et souhaité la ruine de la puissance qui pouvait les bloqu
' Stresemann, art. cité.
1 Paul Arndt, Ueutschlands Stellung in WeUwirlschaft, Leipzig, 1908. Description anticipée du blocus.
En toute hypothèse, l'Allemagne devait vendre de plus en plus au dehors pour payer les céréales, surtout le blé, les viandes, les fourrages qu'elle tirait de la Russie, de l'Amérique du Nord, de l'Argentine. Il n'est guère qu'une seule denrée d'origine agricole dont elle restait largement exportatrice, c'est le sucre. Pour le reste elle devait payer en produits fabriqués, en machines-outils, en locomotives, en appareils électriques, etc.
Elle avait besoin de vendre, également, pour payer les matières premières nécessaires à sa propre activité industrielle. Ceci peut sembler paradoxal. En effet, parmi les causes de l'essor allemand au lendemain de 1870, on doit faire figurer la découverte ou du inoins l'exploitation de grandes richesses naturelles, particulièrement la houille et le fer. L'Allemagne est restée un très gros producteur de houille et de lignite : de 50 millions détonnes en 1880, le chiffre est passé à lit en 1905, à 225 en MM», à 273 en 1913. Sous forme de charbon ou sous forme de coke, elle exporte ses houilles vers la Belgique et vers la Lorraine française. Battant l'Angleterre en pleine Méditerranée, elle ravitaille en très grande partie le dépôt d'Alger. Mais si elle est toujours riche en combustible, elle est devenue, relativement à ses besoins, un pays pauvre en fer. Klle a eu beau soumettre ses mines à une exploitation intensive, le développement de sa métallurgie a été beaucoup plus rapide que celui de l'extraction. Rien que la production de la fonte a passé de 2 millions et demi de tonnes en 1880, à 11 en 1905, à 18 en 1912. Pour satisfaire un appétit aussi dévorant, il faut faire largement appel au minerai étranger. Il y a longtemps que les Krupp ont acquis des mines àBilbao, qu'ils ont essayé
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s'assurer une part de la production suédoise. Les Thyssen se sont pourvus en Lorraine et en Normandie.
Quoique l'Allemagne possède encore de puissants gisements qui sont loin de leur limile, bien qu'il soit trop tôt pour parler d'épuisement, il y a là une situation très préoccupante l. La sidérurgie allemande se fournit déjà presque pour moitié en minerai étranger. Au moment du conflit marocain, les industriels demandaient au gouvernement d'assurer l'alimentation de l'industrie allemande pour un temps illimité : ils se faisaient d'ailleurs une idée exagérée de la richesse métallique du Maroc. La Neckarzeitung écrivait alors que l'Allemagne était, relativement, le pays du continent le plus pauvre en minerai et que tôt ou tard elle tomberait dans la dépendance de l'étranger. — Pour payer les énormes quantités de minerai qu'elle demande à la S aède, à l'Espagne, à la France, l'Allemagne doit exporter non seulement des combustibles, mais plus du tiers de sa production métallurgique.
L'Allemagne n'était pas, en 1870, très riche en industries textiles, puisqu'il suffit de l'annexion de l'Alsace pour doubler, du jour au lendemain, la capacité de son industrie cotonnière. Aujourd'hui, elle achète chaque
1 F. Friedensburg, Die zukilnflige Erzversorgwig der deutschen ■tinduslrie (l'reussische Jahrbilcher, mai 1913). Friedensburg me d'ailleurs que les e milites d'une famine du fer sont très exagérées. Tout en constatant le rôle croissant de la France me fournisseur de minerai pour l'Allemagne, il croit que la mettra pas d'obstacles a l'exportation, parce qu'elle est trop pauvre en combustible pour absorber la production de ses iité de se procurer du charbon allemand fera tain- les tendances protectionnistes et chauvines. De même la Suède el l'Espagne, qui fournissent lee - S «lu minerai Importé en Allemagne, son I des pays sans industrie. Maisceaj revient a dire que l'Allemagne, veut du minerai, doit
exporter de la houille, du coke et des produits métallurgiques.
année sensiblement plus d'un demi-milliard de marks de coton brut ; c'est le plus gros article de son importation. Enorme tribut payé aux États-Unis, tribut d'autant plus lourd que les Ktats-Unis sont absolument maîtres des prix et que, par exemple, la hausse provoquée en 1904 par le Sully cotton corner a valu à l'Allemagne une perte sèche de 117 millions de marks — sans parler de la réduction de la consommation, de l'arrêt des métiers, des renvois d'ouvriers et de la baisse des salaires.
A côté du personnel ouvrier, le personnel technique. Ce n'est pas seulement le développement même des sciences appliquées qui a été un facteur de la surproduction, c'est la surproduction encore des savants, ou plutôt des jeunes chimistes et ingénieurs que nous avons vu sortir en multitudes serrées des Universités et des Technicums. Déjà, au lendemain même de la crise de 1901, M. Haller insistait sur l'influence exercée dans cette crise par « la pléthore même des forces intellectuelles nouvelles et pleines d'initiative, que mettent périodiquement en circulation ces écoles supérieures... Désireux de faire fructifier le capital-savoir dont ils disposent, et aussi éblouis par les succès qu'ont remportés leurs aînés, les jeunes techniciens suscitent la création de nouvelles affaires sans se préoccuper des débouchés, et amènent ainsi la surproduction ».
Ajoutons enfin que le rapide enrichissement de l'Allemagne y a fait naître de nouveaux besoins, le besoin des articles de luxe. Nous avons déjà signalé celte espèce de fièvre, — fièvre de parvenus — avec laquelle les Allemands ont voulu se procurer des jouissances jusque-là inconnues. Or ces articles de luxe,
l'Allemagne ne les produisait pas. C'est ainsi qu'elle était devenue un des gros clients de notre viticulture ; pour les fruits du Midi, pour les fleurs, elle était un excellent client de notre Provence, de notre Algérie, de l'Italie, de l'Espagne. Parmi les « luxes » qui s'étaient le plus développés en Allemagne, il laut signaler le luxe des voyages ; les moyennes, même les petites bourses y sacrifiaient comme les grandes. Chaque année, c'était une invasion pacifique, mais triomphante, sur la Riviera ligure-provençale ou sur les lacs subalpins, en Suisse, en Scandinavie... Et tout cela aussi se paye. Pour compenser les sorties d'or que représentent ces manifestations du tourisme exaspéré, il fallait exporter, exporter encore.
Or, à part quelques exceptions heureuses (comme la potasse), « les exportations allemandes ne consistent pas en matières premières impossibles à trouver ailleurs, mais bien au contraire lindustrie allemande se borne à transformer les matières premières qu'elle doit chercher à l'étranger; elle se trouve donc dans un état de dépendance1 ».
L'organisation systématique L'exportation, — l'orgade la surproduction. nisation du système indus-
triel en vue de l'exportation — a donc été pour l'Allemagne unifiée une nécessité vitale, avant de devenir une politique. Assurément, la grandiose machine une fois mise en train, l'orgueil allemand prit plaisir à en contempler, puis à en accélérer le mouvement. De simple moyen qu'elle avait été, l'exportation devint une tin en soi, et d'effet elle devint
' Slresemann, art. cité.
cause. On avait exporté pour éviter la pléthore ; on se mit à faire de la pléthore pour exporter davantage. On avait perfectionné, avec une ténacité qui devrait servir d'exemple aux rivaux de l'Allemagne, l'organisation de la vente — le Verkaufsapparat. Cette organisation a réagi à son tour sur le rythme de la production. A force de vider les magasins de leurs stocks, elle a été une perpétuelle incitation à les remplir, pour les vider encore. L'appareil commercial, en raison de sa perfection même, finissait par accélérer abusivement le jeu de l'appareil industriel. « Les Allemands, de propos délibéré, ont excédé prodigieusement, systématiquement, les besoins de leur marché intérieur. Ils ont produit de façon à inonder le monde et ne s'en cachent pas1. » L'Allemagne a organisé la surproduction, et la surproduction à son tour l'oblige à chercher un exutoire dans une exportation chaque jour plus considérable. En 1874, l'Allemagne exportait pour 2.350 millions de marks; en 1900 ce chiffre avait presque doublé; en 19 13 il dépassait dix milliards. L'importation excédant encore ces chiffres, le commerce extérieur prenait une part de plus en plus grande de l'activité nationale. Il ne représentait (commerce spécial), au lendemain de la fondation de l'Empire, que 175 francs par tète et par an. Malgré l'accroissement de la population, ce quotient était de 400 francs à la veille de la présente guerre.
L'Allemagne, par un mouvement sans fin, était donc perpétuellement entraînée dans ce cercle vraiment infernal : produire toujours plus pour vendre davantage, vendre toujours plus pour subvenir aux nécessités
1 Maurice Millioud, La formation de la caste dominante allemande, p. 78.
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d'une production toujours plus intense. Pour emprunter à M. Bonnefon une image saisissante. « l'Allemagne est suspendue au marché mondial 1 ».
Il est cependant équitable de le reconnaître : à l'origine, c'est tout un ensemble de circonstances, dont ils n'étaient pas absolument les maîtres, qui ont imposé aux industriels allemands cette périlleuse formule : « inonder le monde ». Une fois lancée dans cette direction, la machine ne s'arrête plus. Marchant de succès en succès, poussée en avant par la main du pouvoir impérial, l'Allemagne industrielle est prise « d'une sorte de griserie ». Elle a vu la fortune sourire « à ses témérités et à ses audaces », elle a facilement triomphé des crises ; elle a fini par renoncer à toute prévoyance2.
inberg, ouvr. cité, écrivait déjà en 1902 : « Toutson développement, d'après le cours naturel des choses, est dirigé vers l'Etat industriel et exportateur». Même clairvoyance en l'J04 chez Lamprecht. Albert Hesse [Conrads Jahrbuch, 1910 » : « Nous devons exporter, pour pouvoir importer, et nous devons importer, pour pouvoir travailler et vivre ».
* Ilaller. Rapport... 1900, p. xxi.