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CHAPITRE I LES BANQUES ET LE CRÉDIT

De la confusion des fonctions dans les banques allemandes. — Causes historiques de cette confusion. — Influence du « Cri-dit mobilier ». — La formation et la concentration des capitaux après 1870-73. — Les groupes de banques et les «communautés d'intérêts ». — Rôle de la Reichsbank. — La participation des banques au commerce et à l'industrie. — Les émissions, le crédit, la commandite, le crédit en blanc. — Les banques et l'exportation. — Le change international et la monnaie allemand!'. — Les banques d'outre-mer et leurs filiales. — La Banca commerciale italiana. — La Banque des chemins de fer orientaux. — Les banques et l'exportation. — Le crédit à l'exportation.

De la confusion des fonctions Les banques allomandans les banques allemandes, des, a-t-on dit, sont« tout

à la fois des banques de

dépôts, deà banques de crédit et dos sociétés linan-

- »l. Schaeffle les a nommées des entreprises à

1 A. Bayous. Les Banques de dépôt, les banques de crédit et les sociétés financières, t'Jol, p. 178. Voy. ;m->i B, Depi ment de concentration dans les banques allemande», Pas de banques « ayant exclusivement le caractère d'une banque de dépôt el de crédit..., ou celui d'une banque d'affaires... combinent dans une proportion plus ou moins grande les fonctions de banques de dépota de banques de crédit et de banques d'affaires ». — K. Vallier, Lee banques d'exportation à l'étranger el en France, Grenoble, 1911.

toutes fins, allerlei Enterprisen, ce que l'on a traduit de cette façon un peu libre : des banques à tout faire.

Là-dessus nos compatriotes de s'extasier, peut-être un peu vite, devant cette multiforme activité des banques allemandes. On admire ces banques d'avoir hardiment confondu des opérations que la prudence française, et l'anglaise plus encore, tiennent soigneusement séparées. On vitupère contre la majestueuse impassibilité de nos établissements de crédit ; on les somme de suivre l'exemple des banques allemandes, de mettre les fonds dont ils disposent et leur puissance de crédit à la disposition de l'industrie.

Sans porter ici un jugement doctrinal sur la conception allemande de la banque, nous dirons simplement qu'on ne fabrique pas à volonté une organisation financière dans laquelle la banque de dépôt est en même temps une banque d'affaires. La banque allemande est un produit historique, le produit de causes multiples qu'il n'est pas en notre pouvoir de reproduire.

Causes historiques Les banques allemandes naissent de cette confusion, tard, comme l'industrie allemande. Avant 1848, il n'existait dans les divers Etats de la confédération que des banques de type ancien, banques privées, souvent banques familiales, gérant la fortune des particuliers riches1. C'est

1 Riesser (le titre de cet ouvrage capital est à lui seul une indication du rôle joué par les banques dans l'ensemble de la vie économique allemande), Die deutschen Grossbanken und i/ire Konzenlralion im Zusammenkang mit der Entwiclriung der Gesamtwirtschaft in Deutschland (les grandes banques allemandes et leur concentration, dans ses rapports avec le développement général de l'économie allemande). léna, 4e éd., 1912 (la première éd. est de 1905).

en 1S48 que la vieille maison Abraham Schaafhausen, ébranlée par la crise révolutionnaire, fut restaurée en une société par actions, le Schaafhausenscher Bankverein de Cologne, au capital de 5200.000 thalers (15.600.000 marks). En 1851 se crée à Berlin la Disconto Gesellschaft, d'abord sous la forme d'une société de crédit, qui prendra en 1856 sa forme actuelle d'une société en commandite par actions, au capital de 10 millions de thalers (30 millions de marks). En 1853 c'est, à Darmstadt, la Bank fur Handel und Industrie, avec 25 millions de florins (42.750.000 marks) ; en 1856 la MUteldeutsche Creditbank à Meiningen (8 millions de thalers = 24 millions de marks; ; en 1856, la Berlinrr Handelsgesellschaft (15 millions de thalers = 46 millions de marks). Cet essor des banques coïncide avec le premier essor industriel.

influence II coïncide également avec un

du crédit mobilier, phénomène qui se passe hors des fronlières de l'Allemagne.'C'est alors que, sous l'influence du saint-simonisme, apparaissait en France la formule du « crédit mobilier ». Les premières banques allemandes par actions s'organisèrent sur le modèle conçu et créé par les Péreire, c'est-à-dire qu'elles furent dès le début des banques de prêts à l'industrie1.

Cette influence de l'exemple français n'est pas contestable. Au rang des deux fondateurs de la Bank fur

1 Ilii-sscr, p. 41 et suiv. — Lœwenstein, Geschichte des wilrtlembergischen kreditwesens, Tubingue. VAi, p. 194 : le en-dit industriel riait inconnu en Allemagne, « et fut d'abord amené à quelque importance par l'imitation du Crédit mobilier français ». — Liclitcnberger, l'Allemagne moderne, 19U7, p. 20.

Handel und Industrie — par abréviation la Darmstàdter Bank — nous trouvons l'un des fondateurs du Crédit mobilier, Abraham Oppenheim. Dans sa première circulaire (1853), cette banque se donne pour mission « de diriger l'esprit d'entreprise et le capital dans les voies qui correspondent aux besoins du moment », de promouvoir les entreprises, d'agir sur la situation de l'industrie allemande, de favoriser l'exportation. C'est le langage même des Péreire.

En fait, elle joua depuis 1854 — et depuis 1855-56 conjointement avec la Disconto — un grand rôle dans ce premier mouvement industriel qui suivit, surtout en Prusse, la secousse de 1848 : d'abord les créations de chemins de fer (aux chemins de fer allemands s'ajoutent les compagnies autrichiennes et russes), puis les mines, les salines, les forges, et aussi le développement des banques secondaires, des compagnies d'assurances.

Les banques allemandes, même avant qu'il existât un Etat allemand, sont donc nées banques d'affaires.

Elles ne pouvaient être autre chose. L'Allemagne — ou plutôt les Allemagnes étaient alors des pays pauvres où l'usage des dépôts était peu répandu, et où une banque consacrée uniquement aux opérations de dépôt n'aurait pu faire ses affaires. On ne pouvait attirer les dépôts qu'en leur assurant des intérêts élevés, c'est-à-dire en leur offrant l'appât des bénéfices industriels. Dès cette époque, suivant l'observation très fine de M. André Liesse1, l'économie allemande est marquée de ce trait qu'elle ne réussira jamais à effacer complètement : trop peu de capitaux circulants,

4 L'organisation du crédit en Allemagne et en France, 191b.

liquides, par rapport à l'immensité des entreprises. Même le capital-actions des banques énumérées plus haut n'était que très partiellement versé ; de nombreuses actions restaient entre les mains des sociétés elles-mêmes.

L Allemagne prenait ainsi, de très bonne heure, l'habitude de la surcapitalisation. C'est encore une observation psychologiquement très juste de M. Liesse que la rareté du capital circulant a de très bonne heure obligé les Allemands à mobiliser la richesse, mais les a aussi de bonne heure accoutumés au papier. « Dans ce pays, on peut émettre du papier-monnaie dans des conditions anormales, sans soulever trop d'émotion. Les gens y sont habitués depuis plus d'un siècle, » Les gouvernements, avec leurs Pfandbriefe, avaient ouvert la voie aux banques. Déjà Méphistophélès avait dit : « On n'aura plus besoin de se charger de bourses et de sacs; une petite feuille se place facilement dans le sein...1 »

Jusqu'en 1870 ces banques vécurent d'une vie assez obscure. En dehors des cinq créations ci-dessus mentionnées, on pouvait citer en Bavière la Hypotheken und Wechselbank, et dans la moyenne Allemagne toute une floraison de « Crédits mobiliers » — en dehors, bien entendu, des banques d'émission qui existaient alors dans la plupart des États, et des banques privées qui continuaient à gérer la fortune des familles bourgeoises. Au lendemain de la victoire, lorsque les cinq milliards versèrent dans la circulation allemande une masse métallique assurément considérable, mais

1 E. d'Eichthal, L'épisode du papier-monnaie dans le second Faust (Comptes-rendus Académie des sciences morales, 1915. juin, p. 650 et ss.).

MÉTHODES ALLEMANDK». 5

qui apparut colossale aux yeux éblouis des Allemands, l'essor industriel commença, et d'abord d'une façon désordonnée. Subitement, le besoin de capitaux se fit sentir. On ne pouvait pas, comme dans les pays de culture économique ancienne, faire appel aux réserves latentes. 11 fallait créer des capitaux de toutes pièces, et très vite. Il fallait remplacer par le facteur argent les facteurs temps et tradition, faire brusquement surgir du sol des industries rivales de l'industrie étrangère, leur procurer un stock de matières premières, un outillage moderne, les moyens de lancer au loin leurs produits l.

Voilà pourquoi les banques renoncèrent sans esprit de retour au système patriarcal de Francfort; voilà pourquoi elles dépassèrent, d'un bond, les systèmes encore trop compliqués, trop lents en leur mécanisme un peu suranné, de Paris et de Londres. D'emblée, elles allèrent à la confusion des opérations : recevoir l'argent disponible par la voie des dépôts, le prêter aux industriels et aux négociants par le moyen du crédit, lancer et, dans une certaine mesure, diriger des affaires. Toutes auraient pu prendre pour programme cet article 2 des statuts de la Nationalbank :

« Le but de la société est l'exploitation des affaires de toutes sortes : banque proprement dite, opérations financières, crédit, émissions, affaires industrielles et immobilières. »

Mais si elles vivent sous ce régime de la confusion des genres et de la confusion des risques, si elles sont

4 Voy. sur tous ces faits Riesser, qui coupe nettement l'histoire des grandes banques allemandes en deux périodes : avant et après 1870. — Voy. aussi le pamphlet, qui contient des parties fort sérieuses, d'Ezio-M. Gray, L'invasione tedesca.

bien, suivant le mot de Schaefïle, des allerlei Enterprisen, ce n'est pas en vertu d'une théorie préconçue. Ce n'est pas parce que ce système leur a paru, en soi, préférable aux autres, mieux adapté aux lins de l'économie nationale. C'est parce que, dans l'Allemagne impériale de 1871-4875, elles ne pouvaient être autrement. Les banques allemandes sont fdles de la nécessité.

La formation En Angleterre, en France, dans

et la concentration les vieux pays capitalistes, l'indus-

des capitaux. trie naissante a trouvé à sa disposi-

tion une masse de capitaux dormants, qui ne demandaient qu'à s'employer. Le trait essentiel de l'histoire économique de l'Allemagne, c'est que l'évolution industrielle y a marché plus vite que la formation des capitaux.

Théoriquement, la séparation absolue entre banques de dépôt et banques d'affaires, à peu près complète en France, complète en Angleterre, représente un stade plus élevé de l'évolution financière. Les banques allemandes ont été mises en demeure d'agir avant d'être arrivées à ce stade. Elles ont été forcées, du jour au lendemain, de se prêter aux nouveaux besoins de leur clientèle, sans se soucier de respecter les règles qu'ailleurs l'expérience avait posées. Cela n'a pas été risques : si déjà, en 1872, le capital des banques allemandes dépassait un milliard de marks, après la crise de 1873 plus de 70 banques, représentant un capital-actions de plus de 430 millions, furent obligées de liquider.

Les banques allemandes ont travaillé, en premier lieu, à former et à concentrer les capitaux.

Ces capitaux, elles les ont attirés à elles par les dépôts. Elles se sont opposées à la création de banques spécialisées dans le dépôt, à l'anglaise, parce que l'accumulation des dépôts dans leurs propres caisses était pour elles un puissant moyen d'action. Aussi n'ont-elles pas craint d'offrir aux déposants 2 p. 100 pour les dépôts à 3 mois, 3 à 4 p. 100 pour 6 mois. Il est vrai que cela aussi se paye : le montant des dépôts est loin d'être entièrement couvert par des espèces ou du papier commercial ; une partie importante en est engagée dans des crédits, avances sur titres, participations, etc. Mais on sait que le capitaliste allemand accepte fort bien l'idée de cette moindre liquidité, rançon des revenus plus élevés.

Les grandes banques ont profité des désastres mêmes que devait amener une politique aussi audacieuse. La ruine des banques locales a servi les grandes sociétés. Avant la crise de 1890-1891, ces dernières, absorbées par leurs affaires industrielles, ne recevaient qu'un chiffre relativement restreint de dépôts. Il est arrivé que les banquiers privés, qui avaient spéculé avec l'argent de leurs clients, ont été hors d'état de tenir leurs engagements. Leur clientèle reflua sur les grosses sociétés, qui s'étaient révélées plus solides, et qui se trouvèrent ainsi poussées dans la voie des dépôts l. Cet accroissement de puissance leur permit de participer à la reprise industrielle de 1891-1900.

Mais la crise de 1901 eut pour elles des conséquences plus fécondes encore ; elle fut vraiment, suivant l'expression allemande, une crise de nettoyage, d'assainissement, Reinigung, Sanierung. La faillite reten-

1 Voy. surtout l'ouvr. cité d'André Liesse.

tissante de la Leipziger Bank, celles du Crédit mobilier de Dresde et des établissements secondaires emportés dans la tourmente, profitèrent d'autant aux sociétés puissantes qui avaient résisté. De 1899 à 1904 le chiffre des dépôts et comptes créditeurs des neuf plus grandes banques passait de 1 .360 à 2.503 millions. Ces sociétés absorbèrent les banques trop faibles ; la Deutsche Bank en absorba 49, la Disconto 28, la Dresdner 41 *. Ces banques ci-devant autonomes, parfois les grandes banques les annexèrent purement et simplement, reprirent les affaires des établissements menacés, en firent des succursales. Plus souvent, elles les laissèrent subsister pour la forme, se contentant de les commanditer, ou bien acquérant un nombre suffisant des actions de ces établissements pour en assumer la direction effective. Parfois aussi, pour ménager encore plus les apparences, c'est d'un échange d'actions qu'il s'agit, la banque absorbante et la banque absorbée déléguant réciproquement ses directeurs l'une au conseil de l'autre2.

1 Outre l'ouvrage classique de Riesser, consultez surtout Depitre. Voy., p. 202, comment s'est constitué le groupe de la Deutsche Bank, depuis l'absorption du Frankfurter Bankverein en 1886. 11 est à noter que les banques allemandes ont beaucoup moins de succursales que les banques françaises : elles procèdent autrement. — Cf. Feiler, Das Bankwesen, dans Die Weltwirtschaft de von Halle, 1" année, 1906.

Les procédés varient. En 1897 la Deutsche Bank acquiert our 4 millions, puis en 1899 pour 2.499.000 d'actions de la nantie. En 1898, (.'lie garantit l'émission des nouvelles actions e l'Oberrheinische. En 1902, elle porte son capital de 140 à 60 millions pour reprendre les affaires de la Duisburg-Ruhrorter Bank. En 19ol' elle échange 4 millions d'actions de la Duisburg Contre 3 de l'Essener Crédit Anslalt (elle en avait déjà pour marks), etc. Le résultat est toujours le môme ; c'est l'étaement de la domination de l'établissement le plus fort.

Groupes de banques. Avec ces banques elles forment des groupes. Gomme les banques ainsi absorbées ou médiatisées étaient elles-mêmes, le plus souvent, arrivées à un certain stade de la concentration, comme elles avaient leurs succursales et leurs banques-filles, ce sont en réalité des groupes de groupes, de formidables unions qui se trouvèrent ainsi constituées.

Lorsqu'en 1897 la Deutsche Bank, par voie d'échange d'actions, se rendit maîtresse de la Bergisch-màrkische Bank d'EIberfeld, celle-ci avait déjà 13 filiales ; elle avait absorbé successivement une dizaine de banques rhénanes. C'est tout le bloc qui passa d'un coup sous le contrôle de la grande banque berlinoise.

Pour opérer des transformations de cette envergure il fallut procéder à d'énormes augmentations de capital : la Deutsche Bank passa en deux ans de 20 à 180 millions de marks, l'année suivante à 200. Ce chiffre était aussi, en 1911, celui de la Dresdner et de la Disconlo. La Darmstàdter arrivait à 160, la Schaafhausen à 145, la Berliner Handelsgesellschaft h. 110, soit plus d'un milliard de marks pour les six. Quelques banques provinciales (Rheinisch-westfàlische Discontogesellschaft et Rheinische Creditbank, chacune 95 millions) dépassaient les autres banques centrales, Nationalbank, Commerz und Disconto Bank, etc. Les banques dont le capital dépasse 60 millions représentaient ensemble 1 .745 millions de marks.

Mais à côté de la puissance propre de chaque banque, il faut envisager celle du groupe qu'elle dirige. Par l'absorption ou l'affiliation de la Bergisch-màrkische, du Schlesischer Bankverein de Breslau, de la Hannoversche Bank, de la Mecklenburger Hypotheken und

Wechselbank, de YEssener Creditanstalt, la Deutsche Bank en est arrivée à gouverner en réalité un capital global de 691 millions de marks, 979 avec les réserves. La Disconto (avec la Norddeutsche Bank de Hambourg, V Allgemein deulscher Creditanstalt de Leipzig, le Barmer Bankverein, la Sûddeutsche Discontogesellschaft de iMannheim, la Bayerische Disconto und Wechslerbank de Nuremberg) groupe 504 millions, avec les réserves 66:2. La Dresdner contrôle la Mârkische Bank de Bochum, la Rheinische d'Essen, la Mulheimer Bank, soit 253 et 321 millions. La Darmstddter représente 219 et 260 millions. La Schaafhausen (son principal satellite était la Mittelrheinische Bank de Coblenz) 172 et 209. En tout, le capital-actions et les réserves de ces groupes représentent en marks 2 milliards 3/4 l.

Parfois des banques passent d'un groupe à l'autre. Car il existe entre les grandes banques chefs de groupes une émulation, une rivalité qui les pousse à absorber le plus d'affaires possible. C'est à la suite d'une lutte «litre Deutsche Bank et Dî'esdner pour la domination de l'industrie weslphalienne que la première a absorbé la Bergisch-mârkische . La Dresdner à son tour a presque absorbé la vénérable banque Schaafhausen ; et, à la veille de la guerre, la Disconto cherchait à faire des conquêtes semblables.

Les « communautés A côté des rivalités, les ententes,

d'intérêts ». Les grandes banques forment par-

fois entre elles des « communautés <l intérêts » — Interessengemeinschaflen — « sortes

1 ll/iw-M. (ir.iy (ouvr. cité) compte, en dehors des grandes banques prisées (Rothschild, Bleichrœder, Hansemann, Mendelssohn, etc.), 480 banques par actions, avec un capital entièrement versé de 4.250 millions de francs.

de cartels de banques, qui vont concentrer dans une même activité des capitaux formidables », soit pour l'exploitation d'une industrie, soit pour la création et la direction d'une banque secondaire. Parfois aussi cette « communauté d'intérêts » unit deux banques d'ordre secondaire. C'est ainsi qu'on lira aux annonces financières des journaux allemands : « Interessengemeinschaft : Rheinische Creditbank, Mannheim; Pfâlzische Bank, Ludwigshafen ». Non pas un consortium pour une affaire déterminée, mais une alliance permanente.

Rôle Grâce à ces alliances, aux filiales,

de la Reichsbank. aux commandites, les cinq ou six grandes banques directrices représentent une force énorme.

Cette force a encore été disciplinée, organisée par suite du rôle croissant de la Reichsbank. Pour des raisons politiques, après chacune des crises internationales de 1905, 1908, 1911, le grand établissement central a été investi d'attributions nouvelles, chargé d'une sorte de dictature sur l'ensemble des banques allemandes, et cette dictature a surtout agi pour pousser les banques à augmenter le montant des dépôts et à rendre leurs ressources plus liquides. C'est surtout en vue de la guerre, de la mobilisation financière, que ces mesures étaient prises1. Mais, en temps de paix, elles avaient pour résultat d'accroître encore la puis-

* Bendix (Ludwig), Germanys financial mobilizalion (dans The quarlerly Journal of Economies, août 1915). Comparez cette étude très optimiste aux articles, d'une remarquable objectivité, de M. Gh. Rist (La préparation financière de V Allemagne, dans Revue de Paris, 15 mars 1915). Voy. aussi R.-G. Lévy, dans Réforme sociale, avril 1915, et A. Liesse, ouvrage cité.

sance de la finance allemande, et de rendre la concentration plus étroite.

Les avantages de cette concentration, qui aboutit presque à l'unité de direction, Riesserles aénumérés1. Les grandes banques peuvent élaborer des programmes communs. Unies par une sorte de quasi-contrat, formant comme un syndicat tacite, elles peuvent s'élever au-dessus de la pure politique de dividendes, tenir compte des intérêts généraux, nationaux, adopter un plan industriel, diriger le placement des capitaux, les affaires coloniales, d'exportation, de canaux, de navigation, de câbles. Elles peuvent exercer un contrôle de la presse et de l'opinion, prévoir les crises et les atténuer, empêcher les paniques. Grâce à l'entente entre 1 Etat et un petit nombre de banques qui ont leur siège ou (pour la Darmslddter et la Dresdner) leur centre de gravité à Berlin, les interventions peuvent être rapides et efficaces.

La participation des banques La richesse allemande au commerce et à l'industrie, est donc conslammenten

étatdemobilisationiinan cière, constamment mise à la disposition du crédit. On aura une première idée de la différence entre la politique des banques allemandes et celle des banques françaises parles chiffres suivants : en 1913, le chiffre d'affaires des neuf principales banques allemandes équivalait sensiblement à celui de nos cinq grands établissements de crédit; mais tandis que le groupe français avait en portefeuille un demi-milliard de francs de papier commercial de plus que le groupe allemand,

1 Grossbanken, p. 614.

celui-ci détenait, en crédits, prêts, avances, etc., 1.200 millions de plus que les Français1.

Dire que ces banques ont été les plus puissants instruments de l'expansion allemande, ce sont là des mots, tant que nous n'avons pas étudié le mécanisme de cette pénétration de la banque dans l'industrie et le commerce. Ceux-ci, a-t-on dit, ce avaient accaparé en quelque sorte les banques » ; les banques, « à leur tour, accaparèrent le commerce et l'industrie2 ». Cela se fit de trois façons : par les émissions de valeurs industrielles, par le crédit aux industriels et commerçants ou aux sociétés anonymes, par la participation aux affaires elles-mêmes.

Les émissions. Les banques allemandes sont de terribles lanceuses de papier3. De 1885 à 1900, elles ont jeté pour plus de 30 milliards de valeurs sur le marché allemand. La Deutsche Bank fait à elle seule dix émissions industrielles en 1895,

25 en 1900, 40 en 1904, 45 en 1905, 58 en 1907, 47 en 1910. Sa grande rivale, la Disconto, en lance 15 en 1895,

26 en 1900, 30 en 1906, 25 en 1910. C'est aussi, en cette dernière année, le chiffre de la Darmstàdter , tandis que la Schaafhausen atteignait 50 en 1899. Elles ont leurs spécialités : pour la Disconto ce sont les chemins étrangers, pour la Deutsche l'électricité ; la Darmstàdter s'intéresse aux voies étroites et aux brasseries; la

1 Millioud, ouvrage cité, p. 97.

2 F. Vallier, Banques d'exportation.

3 Riesser (p. 302). Les émissions, dit-il, sont la clef de voûte des rapports entre banques et industrie; les comptes-courants en sont la pierre angulaire. Voy. aussi Lœwenstein, ouvrage cité.

Berliner Handelsgesellschaft, à la fois à l'électricité, aux voies étroites et à la grosse métallurgie. Ces émissions plaçaient nejà en 1892 pour 2 millions 1/2 de marks d'actions industrielles, puis pour 34 en 1893, pour 143 en 1895, 216 en 1896, 461 en 1900. Après 1901 (155 millions seulement) il fallut remonter la pente, pour aboutir à 657 millions en 1906 et rester dès lors autour du demi milliard annuel. Ajoutez-y de 100 à 300 millions d'obligations par an, et songez avec quelles difficullcs une affaire industrielle peut obtenir, en France, le concours d'un établissement de crédit.

Les banques ont ainsi permis l'accroissement des affaires existantes, la transformation des entreprises privées en sociétés anonymes, les fusions de sociétés, par exemple ces combinaisons de forges et de houillères qui ont facilité l'application du procédé Thomas.

Le crédit. Mais, en ce qui concerne les émissions,

il n'y a encore, entre les banques allemandes et leurs émules étrangères, que des différences de degré. Avec le crédit, nous entrons dans un monde nouveau, et il y a là, comme le dit assez joliment un publicistc italien, « de quoi faire dresser les cheveux sur la t<Hc à tout le monde traditionnel des banques ' ». Prenons les choses ab ovo, et sur le terrain du petit commerce et de la petite industrie 2. Un petit com-

1 l'.zio-M. Gray, ouvrage cité.

' J'utilise ici les Indication! orales d'un commerçant français, travaillant a l'étranger, qui a pu voir fonctionner le mécanisme •anquea allemande*, et qui a môme reçu de ces banques des offres di' crédit.

('.(. .Millioud, p. 106 : par le Tra^slniinqskredit, la banque remet à rempruntent sans gages non de l'argent, mais une traite. L'emprunteur la fait escompter par une autre banque, qui lire

merçant français qui a besoin de crédit n'en obtiendra guère au delà des garanties réelles — titres ou papier commercial — qu'il aura déposées en banque. Son rival allemand se tournera vers son banquier et lui offrira, en dehors ou à défaut de garanties réelles, des garanties personnelles, ses capacités, ses chances de réussite. Le banquier, avant de s'engager, étudie ce client possible, consulte un technicien sur la valeur de l'affaire, examine les livres du commerçant, se renseigne sur sa clientèle. Si l'enquête est favorable, il lui ouvre un crédit, petit d'abord, quelques milliers de marks. S'il a de l'argent liquide, il donne de l'argent. Sinon, il autorise son client à tirer une traite sur la banque elle-même 2. Ce papier, en raison de l'acceptation du banquier, devient négociable. 11 est même, s'il s'agit d'une banque connue, négociable à l'étranger. — C'est ainsi qu'on verra tel négociant français, à qui les banques françaises auront refusé du crédit, en trouver en Allemagne; et la traite sur la banque allemande sera escomptée par ces mêmes banques françaises qui avaient d'abord évincé le négociant français 1 ! Le béné-

à son tour sur la première. C'est la « cavalerie », devenant un usage normal. M. Millioud signale aussi le Saisonskredit, pour les commerçants qui font des commandes de modes, etc.

1 Voici, d'après la chambre syndicale des machines à imprimer (Société d'encouragement, 1915, t. I, p. 33), le mécanisme de l'opération : dans cette spécialité, la concurrence a créé de longs crédits de 24, 36, 60 mois. L'imprimeur achète une machine dû. 000 francs, payable en 50 mois, remet au vendeur 50 traites de 200 francs. Celui-ci les remet en nantissement à la banque, plus une traite de 10.000 acceptée par lui-même. La banque, à l'échéance, remplace la traite de 10.000 par une nouvelle de 9.400 (elle a encaissé 3 traites de 200), puis 3 mois plus tard une de 8.800, etc. Elle réescompte ces traites successives aux établissements français, qui les escomptent à 5, 5 1/2 ou 6, avec l'argent à 1 p. 100 qu'elles tiennent de leurs déposants.

fice de l'opération a d'ailleurs passé en mains allemandes.

Dès qu'il lui a ouvert un crédit, le banquier suit le négociant, s'intéresse à son affaire, devient en réalité son commanditaire. S'il s'aperçoit que le client n'a pas la valeur qu'il lui avait attribuée, il s'en débarrasse. Sinon, il augmente son crédit d'année en année, toujours assuré contre les risques grâce à la production obligatoire de la comptabilité.

C'est ainsi qu'un commerçant ou industriel dont la clientèle paie à 6, 9 ou 12 mois, obtient un crédit proportionnel à l'importance de ses affaires sur production de son grand livre, et sous réserve d'un contrôle exercé par l'établissement de crédit sur les écritures et les opérations de l'emprunteur. C'est ce que l'on appelle Buchforderungskredit, crédit sur production des livres.

Pour ce crédit très large, le banquier exige des frais plus élevés que son collègue français. En outre, il participe aux bénéfices de l'affaire. Mais aussi, en période de crise, il vient en aide à son client. Grâce à son propre service de renseignements, il l'aide à faire des affaires. Tel banquier allemand fait des offres à des maisons étrangères, rien que pour arriver à connaître leur fabrication et leur clientèle, et transmettre ensuite ces indications à ses propres clients.

Ce qui se passe avec les sociétés anonymes est exactement, en grand, ce qui se passe avec le petit commerce1. Ici comme là nous trouvons la distinction

' J'utilise ici, outre Riesser, des renseignements provenant d'une personnalité financière parisienne. — Hiesser (p. 228) trouve le crédit en blanc — en raison de la connaissance précise des titres du débiteur à la confiance —beaucoup moins dange-

entre le crédit couvert (gedeckter Kredit) et le crédit à découvert, ou crédit en blanc {ungedeckter, Hlanco- Kredit). Le crédit en blanc, plus répandu dans la Haute et Moyenne Allemagne que dans l'Allemagne du Nord, est considéré comme une exception, au moins pour les gros cbiffres, mais cette exception n'est pas négligeable. Pour une succursale d'une grande banque dont M. Millioud a vu les comptes, le total annuel des crédits accordés s'élève à 8.305.000 marks, dont 6.693 couverts et 1.612 en blanc, soit le quart. Aux crédits proprement en blanc s'ajoutent des crédits à long Lcrme, des crédits sur des couvertures que les banques étrangères jugeraient insuffisantes, etc.

Pas plus aux sociétés anonymes qu'aux particuliers les banques ne concèdent ces facilités sans faire de sérieuses enquêtes préalables et sans s'assurer les moyens de suivre la marebe de l'affaire. Ouvrons par exemple la correspondance d'une grande banque allemande d'outre-mer : nous voyons qu'à une maison dont le capital est très supérieur à 100.000 piastres (= 2Mk), la banque a prêté en blanc 5.000 piastres à 3 mois 1/2, à 10 p. 100. Ailleurs, pour un capital de 100.000, elle a prêté seulement 1.000 à 3 mois, à 10 p. 100, plus 1/2 de commission. Ailleurs encore, pour 80.000 de capital, elle a été jusqu'à 2.000 à

reux que les autres erreurs des banques : concession trop hâtive et trop abondante du crédit ; crédit à trop long terme, oubli du principe de la division du risque, mauvais choix des couvertures. « Je crois donc qu'en général dans les bilans des banques le poste : crédit à découvert, recèle moins de dangers que le poste : crédits couverts. » Il ajoute, il est vrai, que « les crédits couverts les plus suspects sont ceux qui sont sortis de crédits en blanc antérieurs. » Voy. Sayous, Banques de dépôts, p. 117 et 28b.

3 mois, à 10 p. 100 plus 1/2. Ces différences de traitement montrent avec quel soin les divers cas sont étudiés. On tient compte des cautions, des garanties hypothécaires, etc. Telle maison de Valdivia recevra le prêt considérable de 40.000 piastres à 3 mois, à 10 p. 100 plus 1/4 de commission, parce qu'en dehors de son capital de 578.605 piastres elle présente un associé en nom collectif pour 468.871 et qu'elle a 40.000 piastres en comptes courants. Une autre obtiendra, aux mêmes conditions et taux, jusqu'à 200.000 piastres, parce que son capital est de 1.123.707, qu'elle a des garanties diverses pour 306.980, et 100.000 de comptes courants1.

Participations C'est par là — par ce besoin d'être

et commandites. renseigné — que les banques sont amenées à s'ingérer dans le fonctionnement même des entreprises. D'abord au moment de l'émission. Pour cette opération, la banque ne joue pas le simple rôle de guichet. Elle prend une part, souvent considérable, des actions et ne se hâte pas de les passer au public. Surtout lorsqu'elle a "contribué à « assainir» une société compromise, elle se fait représenter dans le conseil, non pas par une personnalité décorative, mais par un technicien ou un financier, qui voit les livres, qui suit de près la marche de l'affaire2. Inversement des capitaines d'industrie siègent

1 Documents de 1915.

* Riesser, p. 302. — Millioud, p. 'J~ : Le banquier, « au lieu de se borner à son rôle de prêteur, suivait ses capitaux — ceux du public — dans l'industrie et gardait la haute main sur les entreprises, où il entrait en qualité de conseiller d'administration ». Tel financier siège dans 44 conseils; lb d'entre eux se répartissent 437 places dans divers conseils.

dans les Conseils des banques. Il y a donc association intime entre la banque et l'usine, et contrôle permanent delà banque sur l'industrie.

Aussi la banque est-elle très exactement, très sincèrement renseignée sur les affaires qu'elle patronne. Lorsque la société demande une augmentation de capital, la banque sait si elle peut l'y aider. Elle agit sur sa débitrice ; elle peut la faire « entrer — parfois contre son gré — en relations d'affaires avec tel client de cet établissement a1; elle peut la forcer, « malgré ses préférences personnelles, à adhérer à un cartel ». Cette dépendance, au moins dans certaines industries, est si étroite qu'au congrès des banques tenu en 1912 à Munich, on a pu dire, presque sans trop d'exagération, « que les administrateurs des banques étaient les véritables dirigeants de l'industrie allemande ».

Cela ne date pas d'hier, et il faut même dire que les premiers efforts des banques en ce sens n'avaient pas été heureux2. En 1872, la Disconto subit de lourdes pertes à la suite de la fondation de la Dorlmunder Union; elle, ne fut pas plus heureuse, en 1890, avec la compagnie Popp, puis avec les chemins vénézuéliens. La Dresdner perdit 2 millions 1/2 de marks pour avoir participé avec Y Anglo- Deutsche Bank à la création d'une société d'exportation. La Deutsche Bank n'eut d'abord guère de chance, en 1890, avec les Deutschosterreichische Mamie&mann-Werke . La Berliner Handelsgesellschaft, qui avait englouti dès 1873 une fraction de son capital dans des participations, fut prise en 1880 dans des affaires de chemins de fer locaux et de forages de pétrole.

1 Handelsmuseum, 2 janvier 1913.

* Sayous, p. 286. Riesser, p. 285.

Ces accidents — châtiments d'une politique contraire aux règles d'une saine activité bancaire1 — n'ont pas découragé les grands établissements. Ils les ont simplement amenés à appliquer à leurs participations industrielles le principe, déjà expérimenté sur le terrain financier, du groupement.

D'abord ils ont groupé les entreprises, de façon à diviser leurs risques. Chacune des grandes banques est, à l'heure actuelle, comme l'âme financière de tout un ensemble d'entreprises. C'est ainsi que la Deutsche Bank a dans sa dépendance directe la Siemens und Hnlske, le Norddeutschei" Lloyd, la Deutsche ûberseeische Elekti'izitdtsgesellschaft, la Gesellschaft fur elektrische Hoch und Untergrundbahnen, les Oberschlesische Kokswerke. La Disconto « finance » Gelsenkirchen, la Dortmunder Union, les -ii, la Ludwig Lœwe, la Hamburg Amerika, le Bochumer Yerein, la Kattowitzer Actiengesellschaft. Sous la Dresdner marchent entre autres Soarund Mosel et Laurahùtte ; sous la Berliner Handelsgesellschaft, la Harpener, YHibernia, YAllgemeine Elektrizitatsgesellschafl, etc. La Scfiaafhausen finance Aumotz et Saint-Avold; la Darmstadler, les mines luxembourgeoises, etc.

' Hiesser, p. 286 : « II n"est pas douteux que l'acceptation durable |>nr les banques de crédit de grands risques d'entreprise est contraire aux principes d'une saine politique bancaire ; les atteint) règle reçoivenl presque toujours et d'une façon

DSible leur châtiment t. M R.-G. Lévy (Les banques françaises prn'lant lai/uerre. dans Journal des Economistes, 15 août pour qu'à l'avenir, en France. la distinction entre banqu >s et banques d'affaires soit encore plus stricte,

aussi stricte qu'en Angleterre.

* Riesser, p. 308.

Mais le principe du groupement s'applique aussi en ce sens que plusieurs banques s'associent pour patronner une même entreprise. Kattowitz dépend à la fois de la Disconto et de la Dresdner, Harpencr de la Berliner et de la Schaafhausen. Cette concentration s'est surtout opérée dans l'industrie électrique, où le besoin de capitaux est considérable et fréquent. En 1900, les 28 sociétés d'électricité étaient réparties en sept groupes, et derrière chaque groupe industriel se tenait un groupe de banques : par exemple, derrière Siemens et Halske, la Deutsche Bank, la Darmstâdter, la Berliner, la Disconto, la Dresdner, la Mitteldeutsche, la banqueBleichrœder, etc. G'estavcc l'appui des banques que ces sept groupes, par une série d'absorptions, ont pu se réduire jusqu'à ne plus être en réalité que deux1.

Gomment s'opèrent ces groupements de banques ? Par ces procédés artificiels et dangereux que la finance allemande considère comme normaux, et que les financiers des pays à vieille épargne considèrent comme du « blufl ». Les banques concentrées et unies aux entreprises « s'entendent entre elles pour accepter réciproquement leur papier ». Dans chaque grande banque fonctionne un Consortial Bureau, où les arrangements secrets se négocient sous le manteau des rivalités apparentes : « mystère des acceptations, des combinaisons et de la liaison entre ces puissances colossales. Le papier de l'une, en somme, est garanti par le papier de l'autre 2 ».

En Allemagne même, il ne manque pas d'esprits

Riesser, p. 340, 580-584.

Millioud, p. 102.

clairvoyants pour dénoncer cette politique fondée, en dernière analyse, sur la confiance du public et sur le prestige1. Mais tant que la confiance dure, tant que le prestige règne, il n'est pas douteux que cette politique donne à l'industrie allemande une force prodigieuse de production.

Il est en effet à peine paradoxal de dire, avec Bagehot 2, que le commerçant moderne, précisément parce qu'il fait largement appel au crédit, possède un immense avantage dans la lutte industrielle sur son concurrent qui opère avec ses propres capitaux. Evidemment cet avantage peut ne pas être durable. Si une crise de confiance vient à se produire, la prospérité peut se changer en catastrophe. Mais, pendant les années d'essor, le commerçant ou l'industriel qui travaille avec des capitaux d'emprunt a pu produire plus et vendre moins cher que le commerçant ou l'industriel d'ancien modèle — c'est-à-dire le Français ou même l'Anglais.

* Sayous, dans Revue politique et parlementaire (juillet 1899) et Banques de dépôt, 1901. Sauvaire-Jourdan, Les Dûrleknskassen (Revue de'conomie politique, janvier-février 1915) : « habitudes imprudentes... quelque peu atténuées dans ces dernières années sous l'intervention énergique du président de la Reichsbank, mais toujours inquiétantes, qui leur font immobiliser une grande partie de leurs ressources en participations, en commandites, en acceptations sans cesse renouvelées, et accroître démesurément leur portefeuille titres... » Gh. Ilist (Revue de Paris, lo mars) a parle de cette convocation des principaux directeurs de banques par le directeur de la Reichsbank en février 1912 : il leur demanda, comme il l'avait déjà fait en 1908, de fortifier leurs encaisses. M;iis il y eut là moins un changement de la publique bancaire ;illemande qu'une mesure de préparation à la guerre.

1 l.ombardslreel, p. 8. La page est curieuse : le marchand qui

■ capital doit, pour en tirer lu p. 100, faire

ii.oou francs de bénéfices. Celui qui n'a que 10.000 francs, et qui

Les banques Cette politique sert donc très effica-

et l'exportation, cément les besoins d'expansion de l'industrie.

« Le but de la société, disaient en 1869 les statuts de la Deutsche Bank, est l'exploitation d'affaires de banque de tout genre, en particulier promouvoir et faciliter les relations commerciales entre l'Allemagne, les autres pays européens et les marchés d'outremer. ' »

Gomment allait s'appliquer ce programme?

Le change international La naissante exportation

et la monnaie allemande, allemande trouvait devant elle un monde placé sous la domination financière de l'Angleterre. Londres étant le centre international des changes, l'exportateur hambourgeois avait recours, surtout outre-mer, à l'intermédiaire anglais (subsidiairement à l'intermédiaire français), achetait et payait en traites sur Londres. Le fait que l'Allemagne n'avait ni étalon d'or ni unité moné-

en emprunte 40.000 à o p. 100, doit payer 2.000 francs d'intérêt et il lui reste 3.000 francs de bénéfice net, soit 30 p. 100 (et non 10 p. 100) de son propre capital. Comme il peut se contenter d'un bénéfice inférieur à 30 p. 100, il peut en abondonner une partie, abaisser ses prix de vente « et chasser hors du marché le marchand d'ancien modèle, celui qui travaille avec son propre capital ».

1 Riesser, p. 345 et ss. — Richard Hauser, Die deulschen Ueberseebanken, Iéna, 1906. — Feiler, Banfcwesen. — Ant.-P. Brùning, Die Entwicklung des auslândischen, speziell des uberseeischen deutschen Bankwesens, Borna-Leipzig, 1907. — Fritz Diepenhorst, La concurrence anglo-allemande {Revue économique internationale y 1914, I, p. 233 et ss). Il fait cette remarque curieuse : les banquiers londoniens qui ont organisé le système du change anglais étaient d'origine allemande, et avaient transporté le marché international des changes d'Amsterdam à Londres.

taire, le fait aussi que la principale place allemande d'exportation était extérieure à l'union douanière allemande, ces deux faits contribuaient à maintenir cette situation. Le mémoire de juillet 1869 qui précéda la fondation de la heutsche Bank, disait : « Malgré l'importance des grands marchés d'outre-mer pour l'industrie allemande, le trafic très étendu de marchandises entre l'Allemagne et les autres parties du monde passe presque exclusivement par des mains anglaises, parce qu'on manque en Allemagne d'une institution qui puisse procurer aux devises allemandes l'accès des marchés d'outre-mer».

La nouvelle banque voulut être cette institution. Le plus pressé était de fournir du crédit sur Londres aux importateurs et aux exportateurs allemands. Elle établit donc d'abord une représentation à Londres, bientôt remplacée par une participation à la German Bank of London. Le type était désormais trouvé, qui devait être frappé dans la suite à tant d'exemplaires, de la banque étrangère filiale d'une banque allemande

La banque-mère ne s'en tint pas là. Au lendemain de la victoire, fière de l'adoption dans l'Empire de l'étalon d'or et de l'universalisation du mark, elle rêva prématurément de faire du papier commercial allemand un instrument de paiement international. En ISTj2. die ouvrit des filiales à Yokohama et à Ghanghaï, qui achetèrent des traites sur l'Allemagne. Mais ces filiales durent fermer en 1874, par suite de la dépréciation de la piastre-argent. Les mômes causes arrêtaient la La Plata Bank, fondée (en 1872 également) par la Disconto, reprise en 1874 par la Deutsche, et qui fut obligée de liquider en 1885.

Le problème était d'ailleurs très compliqué. Jusqu'en 1888, la ville libre de Hambourg, politiquement réunie à l'Empire, restait néanmoins en dehors du Zollverein, et Y « égoïsme hambourgcois » préférait aux traites sur Berlin les traites sur Londres, plus avantageuses. L'activité de la Deutsche Bank était jugée peu favorablement dans le monde financier. On triomphait de ses échecs. Le doublement de capital auquel elle avait procédé en 4871 était traité d'inopportun, « même s'il était vrai que la banque voulût acquérir des commandites chez les pirates du Rif, les Cafres et les Indiens Pieds-Noirs ». Qui se doutait alors que l'Allemagne s'intéresserait passionnément un jour au Maroc et au Sud-Afrique ?

La Deutsche Bank ne se laissa pas décourager. Elle avait créé en 1871 à Brome, en 1872 à Hambourg des filiales pour le commerce d'outre-mer. Elle eut en 1873 son agence propre à Londres. Dès lors l'étape était franchie : ses clients purent obtenir à leur choix des marks sur Berlin, Hambourg, Brème, ou des livres sur Londres. Le papier allemand a beau être plus cher. 11 n'importe, c'est aujourd'hui chez toutes les banques allemandes une idée fixe de conquérir au mark impérial, à la deutsche Valula, sa place au soleil. La création, depuis 1894, de nombreuses banques d'outre-mer a considérablement amélioré la situation de la lettre de change allemande. Et à l'heure qu'il est, la guerre elle-même apparaît aux banques allemandes comme un moyen d'imposer ce mode de paiement à la clientèle d'outre-mer1.

1 Le 30 avril 1915, le Banco Alemàn Transatlantico de Buenos-Aires écrit à la direction de la Deutsche ûberseeische Bank de Berlin : « Nous avons lu avec grand intérêt vos explications

Banques d'outre-mer. Encouragées par l'exemple de

l'une d'elles, toutes les banques allemandes se sont mises à essaimer. Elles ont adopté, pour cette action outre-frontières, les mêmes principes que pour leur action en Allemagne même : peu de succursales proprement dites, beaucoup de filiales plus ou moins reconnaissables, depuis les Tôchlerbanken authentiques jusqu'aux établissements d'apparence indépendante mais dont le conseil d'administration est dirigé en fait par le délégué venu de Berlin ou de Darmstadt. Il faut se donner le spectacle de ce réseau de banques, en démêler au moins les linéaments essentiels.

En 1886, la Deutsche Bank remplace la La Plata Bank par une Deutsche Ueberseebank, au capital de 6 millions ; de très bonne heure celle-ci renonce à l'ambitieuse formule générale de « banque d'outre-mer » pour se spécialiser dans un domaine géographique défini • : l'Amérique du Sud. En 1893, elle est absorbée par la Deutsche Ueberseeische Bank au capital de 20 millions (porté en 1909 à 30). Le changement de titre : banque ultramarine au eu de banque d'outre-mer, indique le point de vue nouveau. Installée à Buenos-Aires sous la raison sociale Banco Alemân Transatlantico, elle a plus de 20 filiales, en Argentine, au Chili, au Pérou,

au sujet de l'extension du système du mark. Nous affichons tou jours l'Allemagne en tète de notre tableau des changes. Il faudra que les exportateurs allemands s'appliquent rigoureusement à créer leurs traites en marks, et non, comme si souvent jusqu'ici, en francs ou en sterlings ».

1 iille renonce à son rliiblissement de Zanzibar pour se limiter à l'Amérique latine. Celle spécialisation deviendra une règle. — Les banques choisissent des régions où le commerce allemand a déjà pénétré. Klles intéressent ou elles absorbent les sociétés déjà installées (Vallier, ouvrage cité, p. 123).

en Bolivie, en Uruguay, môme à Rio, où elle s'appelle le Banco Alemâo Trasallantico. La filiale de Mexico se transforma en 1906 en Mexikanische Bank fur Handel und Industrie l .

Le plus curieux, c'est que le Banco Alemàn, des pays espagnols du Nouveau Monde, reflue sur l'Espagne européenne. Il existait en effet à Madrid une banque Zimmermann, qui comptait parmi ses employés Ghriimer, l'un des futurs directeurs de la Deutsche Bank, et Vogel. De là sortit la banque Guillermo Vogel y compania, commanditée en 1895 par la Deutsche Bank, transformée ensuite en Banco espanol alemàn et définitivement absorbée en 1906 dans les succursales barcelonaise et madrilène du Banco Alemàn Transatlantico ! Bizarre choc en retour de la conquête économique2.

La Deutsche Bank a donc joué un rôle éminent dans cette histoire de la diffusion des banques allemandes à l'étranger. L'histoire de la banque madrilène s'est en partie répétée à Bruxelles, où la banque Brugmann, devenue banque Balzer, a été absorbée également par la Deutsche Bank. — La Disconto s'était d'abord montrée beaucoup plus réservée, et se faisait représenter à Hambourg par la Norddeutsche Bank . En 1890 seule-

1 Ou Banco Mejicano de commercio y industriel, avec siège à New-York, créée en 1906 avec le concours de la banque Speyer- Ellissen.

* Je complète ici Riesser par des détails que m'a fournis personnellement M. Knoblauch, de la Chambre de commerce espagnole de Paris. — Un des anciens employés du Banco espanol alemàn est aujourd'hui directeur de la Banque de Castille. Fautil voir là un nouveau provignement de la Deutsche Bank ?

3 En 1888 les deux banques unies avaient signé une convention avec Krupp pour la concession d'un chemin de fer vénézué-

LES PRINCIPAUX FACTEURS DE l/EXPANSK)N 89

ment elle commandita la banque Ernesto Tornquist de Buenos-Aires, et la maison Albert de Bary et Cie d'Anvers, qui devint en 1900 la Compagnie commerciale belge. En 1900 elle crée une filiale à Londres, en 1903 à Brème. La Dresdner, beaucoup plus active, eut des filiales à Hambourg dès 1892, à Brème dès 1895, à Londres en 1901 ; en 4910 elle acquérait une grosse part d'actions de la banque Allard à Paris. La Darmslàdler, après de fâcheuses tentatives à Paris1, commanditait dès 1860 la Mercar de Vienne, avec laquelle elle a toujours d'étroits rapports. Ln 1871 elle crée VAmsterdamsche Bank, en 1877 X'Ungarische Escompte und Wechslerbank de Budapest2. Elle représente le capital allemand dans le Crédit anversois.

lien. Ce fut une source d'ennuis sans nombre. — Comme membre du consortium Rothschild, la Disconto 6'intéressa d'ailleurs à de nombreux chemins austro-hongrois, aux emprunts argentins, aux emprunts et chemins de fer russes, finlandais, roumains.

• La Durmstddter avait dès 1854 à New-York une commandite liquidée en ISSo. A Paris elle crée une première commandite en

qui liquide en 1871 ; une nouvelle en 187;;. qui liquide en

La Deutsche Bank avait de même commandite en 1873 pourl million de francs la banque Weissweilleret Goldschmidt; elle réduisit en 1876 cette participation de moitié, puis liquida.

r (p. 359 et ss.) et Eugen Kaufmann (Das franzôsische Bankwesen, p. 151) remarquent que les grandes banques allemandes n'ont pas réussi à créer des filiales proprement dites à Paris. La Berliner, la Darmstddter, la Dresdner, la Comnierz und Disconto Bank, la banque Behrens de Hambourg y avaient en 1911 des représentations, la Dresdner possédait la majorité

tions de la banque Allard et une représentation dans la direction. Kaufmann affirme également que la banque Alfred Gans et C'« était commanditée par la Deutsche Bank.

* Elle commandite en 1890 avec l'aide de la Berliner la banque Marmorosch, Blank el Cu de Bucarest.

La Commerciale. Mais c'est surtout par le procédé du

groupement que les banques agissent puissamment à l'étranger et outre-mer. Leur plus remarquable création en ce genre, c'est la fameuse Banca commerciale italiana, fondée en 1894 à Milan, grâce au concours de la Deulsche Bank, de la Disconto, de la Dresdner, de la Berliner Handelsgesellschaft, de la Schaafhausen '. A l'heure où, par suite de la tension politique, la finance française abandonnait l'Italie, la Banca commerciale allait faire de la péninsule une vassale économique de l'Empire. Grâce à une habile composition du conseil d'administration, la Banca commerciale se trouvait dans la dépendance étroite des grandes banques allemandes, et les publicistes italiens ont expliqué comment elle pompait peu à peu toutes les ressources financières, industrielles, commerciales, même politiques du pays. L'exemple est trop célèbre et trop connu pour qu'on s'y arrête. Nous aurons d'ailleurs à y revenir à propos de la pénétration industrielle allemande en Italie.

La Banque d'Orient. Non moins caractéristique est

l'histoire de la Banque d'Orient.

Il s'agissait de battre sur leur propre terrain les banques françaises et anglaises, Banque ottomane, Banque

1 Voy. l'étude si complète de M. Giovanni Preziosi, La Germania alla conquista dell'ltalia, Florence, 1915, et La Banca commerciale e la penetrazione tedesca in Francia e in lnghilterra, ibid., ainsi que les nombreuses études publiées par la revue où avaient d'abord paru ces deux brochures, la Yita italiana. — Cf. Ezio-M. Gray, L'invasione tedesca in Italia, Florence, 1915. — Le Credito italiano (Rome. 1895) est dans la dépendance de la National Bank (Riesser, p. 370). — R.-G. Lévy, l'Italie économique (Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1915).

LKS PRINCIPAUX FACTEURS DE LEXPANSION 91

d'Ath ional Bank of Egypt. 11 s'agissait aussi

de ne pas recommencer l'expérience de la Palàstinabank. qui végétait faute de soutiens ; il fallait faire du premier coup une création viable et solide1.

De la collaboration entre la Xationalbank de Berlin et la Banque nationale de Grèce était née en 1905 la Banque d'Orient, au capital de 10 millions, avec siège à Athènes, et succursales à Constantinople, Salonique, Smyrne, Alexandrie... et Hambourg. Par une de ces alliances qui deviendront multiples et fécondes entre les banques et les autres instruments de l'expansion allemande à [étranger, une compagnie de navigation, la Deutsche Levante Linie, mit à la disposition de la nouveau-née son organisation, ses agences, ses renseignements. Un conflit avec la Banque nationale de Grèce faillit tout perdre, mais finit par un accord entre les deux établissements athéniens et la Sationalbank. Celle-ci fit appel à la participation de la Dresdneret de la Schaafhausen pour créer à Berlin, en 1906, une Deutsche Orientbank bien plus puissante, dont les nouvelles filiales s'installèrent à Adana, Andrinople, Alep, Brousse, Damanhour, Dedéagatch, le Caire, Man-

1 Vallier (p. 119) remarque avec raison que ces banques d'oulre-mer, ayant à lutter contre la prépondérance anglaise, devaient naître fortes. Il leur fallait être créées de toutes pièces. Grâce au groupement des banques puissantes qui leur prêtent appui et crédit, a elles se trouvent, dès leurs débuts, dans la situation sohMe d'une banque ancienne et répandue ». Quand les exportateurs sud-amêricains lisent dans les revues spéciales : « Deutsche Ueberseeische Bank. Capital : Marcos 30.0ÛU. Casa central : Berlin \Y . Wilbemslr.il. Fundado por el « Deutsche Bank • — cela leur inspire confiance. — Inversement la Deutsche Brasilianische Bank avait sombré parce que la banque-mère {Sationalbank fur Deutschland) n'avait pas été assez forte pour la soutenir à l'heure de la crise.

sourah, Mersina, Minieh, Tantah, en Perse \ et même — nous l'apprîmes à nos dépens — à Casablanca et à Tanger.

De même la Disconto et Bleichrœder faisaient la conquête de la Roumanie, où il n'existait pas de grand établissement de crédit avant 1897, date de la création de la Banca generala romana2. C'est aussi avec Bleichrœder, la Nationalbanket des maisons bulgares que la Disconto crée en 1905 la Kreditna Banka de Sofia, comme avec d'autres maisons allemandes et étrangères elle avait créé en 1898 la Banque internationale de Bruxelles. Dès 1887, elle s'était associée avec la J\ationalbank pour fonder la Brasilianische Bank fur Deutschland, qui reprit l'héritage de la malheureuse Deutsche Brasilianische Bank, avec siège à Hambourg et cinq fdiales brésiliennes. En 1889, elle s'unit à six autres banques pour mettre au monde la puissante Deutsche Asiatische Bank. On se rappelle que la première tentative allemande en Extrême-Orient avait été malheureuse. Mais celle-ci, avec ses 15 millions de marks, ses établissements de Calcutta, de Changhaï, de Tientsin, devient une puissance, et peut s'assurer

1 Depuis 1907, malgré les Anglais. Elle crée une banque commerciale, qui obtient la concession de la frappe de la monnaie d'argent, et partage avec le gouvernement persan ses bénéfices au-dessus de 12 p. 100.

* « Pour favoriser les relations d'affaires germano-roumaines». Riesser, p. 360, et Vallier, p. 109. Très bien accueillie par les populations, elle se lança imprudemment dans les affaires de céréales; elle y subit de grosses pertes en 1902-1903. Elle créa des entrepôts pour faire des avances aux négociants en grains. Favorisée par les excellentes récolles de 1904-1906, elle échappa aux dangers de la monoculture en s'occupant de sucreries et de pétroles. C'est seulement en 1906 que la Disconto offrit au public, avec un gros bénéfice, les actions de la banque roumaine. Elle avait en 1911 six succursales.

dèfl 1 898 le service de l'emprunt chinois de 400 millions. Nous n'en finirions pas si nous voulions seulement énumérer toutes ces banques allemandes hors d'Allemagne, Bank fur Chile und Deutschland à Valparaiso, I) i'isch-Ostaf/ika Bank à Berlin, avec filiale à Darès Salam, Deutsche Sûdamerikanische Bank, etc., etc. La banque allemande, on la trouve partout, même, nous l'avons vu, lorsqu'elle s'intitule « italienne » à Milan, « internationale » h Bruxelles l, « anversoise » en Flandre ou « liégeoise » en pays wallon ", même lorsqu'elle s'appelle Schweizerischer Bankverein 3 ou Schweizerischer Creditanstalt. Ne va-t-on pas jusqu'à prétendre que tels établissements parisiens, la Banque de Paris et des Pays-bas * ou la Banque franco-italienne de £ Amérique du Sud sont des iiliales de la Banca

1 Capital en majeure partie allemand. Voy. plus haut pour le Crédit anversois.

* Ansiaux (Action wallonne, 16 novembre 1907, cité par Andrillon. p. 147) : « La haute banque allemande est avant toute chose un outil au service de l'expansion nationale... Pionnier do l'exportation, elle crée pour cette dernière, un peu partout dans le monde, des points d'appui financiers comparables à ces stations de charbon dont l'Angleterre a jalonné la route des Indes... A l'étranger, notamment en Belgique, c'est surtout la Banque que l'on s'efforce de gagner. On s'appuiera ensuite sur cette base puissante pour introduire l'élément germanique dans les entreprises les plus diverses ».

* De Bâte, Hé à la lierliner Handelsgesellschaft.

* Eug. Kanfmann, DaM franzôsische liaiikuesen. Parmi les créations de la Banque de Paris et des Paye Boa 6 l'extérieur, il signale la Société norvégienne de Vozole (1905). Cette société a contracté une communauté d'Intérêt» avac le groupa Kudische

afabrik, Elberfelder Farhenfubrik, A, ('•. fur Anilin/'iibrikiilion, pour l'exploitation en eomnuin d'une lui il). 0U0 chevaux. — Ln établissements parisiens M détend. ni 1res vivement (nous avons recueilli la protestation du directeur delà nanr/ue franco-italienne) d'avoir avec la finança allemande d'autres relations que des rapports d'affaires normaux.

commerciale italiana et par conséquent des sousfiliales du consortium allemand qui dirige l'établissement milanais? C'est une toile d'araignée qui s'étend sur le monde financier.

Les banques et les industries « Toute banque, a dit Sie-

d'exportation. mens, créée à l'étranger est

le pionnier de l'industrienationale et le point de départ de relations ininterrompues entre ce pays et l'Allemagne1 ». 11 nous reste à voir comment la banque entend et pratique ce rôle de « pionnier de l'industrie nationale ».

Elle l'entend d'abord au sens le plus étroit, parce qu'elle s'intéresse directement, hors d'Allemagne comme nous avons vu qu'elle faisait en Allemagne même, aux entreprises industrielles. En dehors des banques créées ou commanditées par eux dans un ressort géographique déterminé, les grands établissements en créent d'autres, qui ont pour mission spéciale de « financer » certaines catégories d'affaires, telle la Bank fur elektrische Unternehmungen de Zurich -.

La Banque C'est à Zurich déjà que pour lancer

des chemins de fer les chemins de fer d'Anatolie, la

orientaux. Deutsche Bank et ses associées

avaient créé dès 1890 la Bank fur orienlalischc Eisenbahnen 3.

1 Cité par Ezio-M. Gray. Siemens dit : « Toute banque, et toute voie ferrée... » Il établit donc une sorte d'équation entre l'instrument matériel de pénétration représenté par une voie ferrée et l'arme plus subtile que constitue un établissement financier.

* Créée en 1897 par la Berliner tlandelsgesellschaft.

3 Au capital de 50 millions de francs, plus 13 millions d'actions de préférence, plus 30 d'obligations.

LES PRINCIPAUX FACTEURS DE l'eXPANSI.ON 95

Le cas des chemins de fer orientaux est excellent pour montrer à quel point les banques sont solidaires de l'action industrielle et commerciale de l'Allemagne au dehors. C'est en 1889 que la Deutsche Bank, la Di'esdner et d'autres fondent au capital de 45 millions de francs (plus tard 60; la Société du chemin de fer ottoman d'Anatolie, qui construira en 189:2 la ligne Haïdar Pacha-Ismid. En 1889 encore, avec la collaboration de la Wiener Bank, la Deutsche achète des actions de la Betriebsgesellschaft der orientalischen Eisenbahnen (fondée par le baron Hirsch en 187o) et se fait céder par la Wûrttembergische Vereinsbank la liupne Salonique-Monastir, d'où en 1891 création à Constantinople d'une Société duchemin de fer ottoman Salonique-Monastir. C'est la Deutsche Bank, appuyée sur sa filiale zurichoise, qui se fera concéder en 1896 la ligne Ismid-Koniah, puis, en 1901, Konia-Bagdad- Golfe. C'est elle qui, en 1903, avec des concours allemands, ottomans, autrichiens, mais aussi français, italiens, suisses, fondera la fameuse Kaiserliche Ottomanische Gesellschaft der Bagdadbahn K

Partout se révèle cette activité. En même temps qu'elles participent à des créations bancaires destinées à promouvoir des affaires industrielles, les banques participent directement à des créations industrielles à l'étranger. On retrouve la Deutsche Bank dans les affaires de télégraphes et de câbles -, en Chine dans les affaires de mines et de chemins de fer du Chan-

1 Lamprecht, ouvrage cité, t. II, p. 566, insistait déjà très vivement sur ce rôle des banquet dans l'histoire du Bagdad

* De 1898 à 1904 naissent les Deutsch-Atlantische, Osleurop'dis' che. Deutsch-Niederlàndische, Nordseekabelwerke, en 1908 la Deutsch-sildamerikanische Tetegraphengesellschaft.

toung1. Elle avait, avec la Deutsche Uberseeische Bank, la banque Speyer-Ellissen de New- York et le Schweizerischer Creditanstalt, créé en 190o à Berlin une Central-Amer ika Bank, destinée à l'exploitation du Guatemala. L'affaire n'ayant pas réussi sous forme de banque, les créateurs n'hésitent pas, la transforment en société de constructions'-. La Berliner participe à plusieurs de ces affaires, elle crée la Compafiia Sevillana de Electricidad et la Barcelonesa, puis Y Aluminium Industrie Actiengesellschaft de Neuhausen, enfin la Deutsche Ueberseeische Elektrizitàtsgesellschaft. La Disconto, intéressée également aux affaires de câbles et à celles du Chantoung, s'intéresse en 1905 à la General mining and finance corporation, fondée à Londres par la Dresdner et les frères Allen ; en 1906 à la Kamerun Eisenbahngesellschaft. — A côté de la généalogie des banques, mères, filles et petites-filles, il y aurait à dresser un autre tableau de descendance : celui des entreprises issues d'une banque, ou du mariage de plusieurs banques.

La banque et le crédit Nous aurons l'occasion, à proà l'exportation. pos de la pénétration industrielle

à l'étranger, de revenir sur ce mode d'action, de montrer, par exemple, comment la Banca commerciale italiana réussit à réduire en servage l'industrie italienne. Pour nous borner en ce mo-

1 1899 : Schaîilung Bergbaugesellschaft et Schanlung Eisenbahngesellschaft.

1 Actiengesellschaft fur uberseeische Bauunlernehmungen. — Notons ici, comme nous l'avons fait pour les entreprises sur le sol de l'Empire, que les banques ne se contentent pas de lancer les émissions et de prélever une commission; elles s'intéressent aux affaires, siègent dans les conseils, etc.

ment à l'exportation des produits allemands proprement dits, comment les banques — banques d'Allemagne ou banques allemandes d'outre-mer — s'y prennentelles pour favoriser les exportateurs allemands ? Là encore, il s'agit de voir au delà des mots, de saisir les rouages de la machine *.

D'abord les banques allemandes sont là. Ce n'est pas pour rien qu'un rapport consulaire de 4914 signale l'absence de banques françaises comme une des causes de la stagnation de notre commerce à Rio de Janeiro, et ajoute : « Il existe à Rio trois banques allemandes qui soutiennent leurs compatriotes, leur facilitent les affaires et sont une aide précieuse pour le commerce allemand ». Ce n'est pas pour rien, nous disent et les Argentins et les Français établis en Argentine, qu'à Buenos-Aires, en face d'une banque française dont l'histoire a été peu heureuse et de la Ranque franco-italienne, seul l'orgueilleux Banco alemân transatlantico est capable de lutter de prestige avec la fameuse Banca de Londres2.

Les banques d'outre-mer fournissent à l'importateur et à l'exportateur allemand du crédit. — On a peut-être abusé, en France, des dissertations sur les avantages du crédit à long terme ; nous y reviendrons. Mais c'est un fait que, pour bien des pays, nos termes de

1 Signalons ce jugement de Kaufmann (Dos franzôsische Bankwesen, p. 142) : « Les banques françaises d'outre-mer — en parti.- par suite du manque d'esprit d'entreprise et d'initiative <l')i c« •] général les banques françaises de crédit rela-

nt aux nôtres, en partie et surtout à cause de la moindre importance du commerce français d'outre-mer par rapport au commerce anglais et allemand — ne jouent, en dehors des colonies françaises, qu'un rôle très modeste ».

* J'ai profité Ici de la conversation de M. Otto Bemberg, président de la Chambre de commerce argentine de Paris.

90 jours et même de six mois sont trop courts. Dans les pays agricoles, Roumanie, Serbie, Russie même, le terme de paiement, c'est, d'après la nature des choses, la date à laquelle la récolte sera vendue. A cette raison d'ordre, pour ainsi dire, physiocratique se joignent des raisons psychologiques : dans les pays neufs et de culture un peu rudimentaire, les peuples avides de luxe à bon marché se laissent persuader qu'un objet est d'autantmoins cher que s'éloigne davantage la date à laquelle il faudra le payer1.

Mais il va de soi que l'industriel allemand, pas plus que son congénère français ou anglais, ne saurait attendre pendant de longs mois le paiement de ses factures, puisque lui-même doit faire face à des échéances qui sont, en principe, à 90 jours. C'est alors qu'intervient la traite délivrée par une banque allemande à l'étranger. Cette traite peut être délivrée contre un connaissement, contre tout autre document attestant la réalité de l'affaire conclue par l'exportateur. « Le commerçant allemand, muni d'une traite de cette nature, souscrite à n'importe quelle échéance, trouve toujours dans son pays une banque quelconque qui consent à la lui escompter2. » — Ce procédé n'est

1 Voy. notamment les rapports consulaires de 1914 sur la Roumanie, l'Equateur, le Brésil, même celui de 1913 sur le Danemark.

1 Remarquable rapport de M. Lefeuvre-Méaulle sur la Roumanie. En France, « le papier étranger, même à court terme, est repoussé des guichets d'escompte français ». Gomment s'en étonner en présence du fait suivant, qui m'est signalé en septembre par la Chambre de commerce française de Genève 1 « Par une singulière anomalie, l'agence d'un établissement français de notre ville refuse de prendre en nantissement le billet de banque français. Le cas s'est présenté hier. Un de nos compatriotes, porteur de dix billets de 1.000 francs français s'est

pas sans danger. Mais, comme le remarque M. de Ribes-Christofle1, les inconvénients des longs crédits sont réduits pour les banques à peu de chose grâce à l'existence de leurs multiples filiales, lesquelles sont en même temps des agences de renseignements. Nous avons déjà eu l'occasion de dire, nous aurons l'occasion de redire encore à quel point de perfection les Allemands ont porté le service des renseignements commerciaux. Ils ont appliqué à cet ordre de choses les méthodes de la philologie et de l'histoire : dans chaque établissement, tout client existant ou possible a sa fiche, sur laquelle on reporte au jour le jour les variations qui peuvent se produire dans sa situation commerciale. Les banques filiales, à Montevideo ou à Santos, peuvent ainsi à tout moment savoir quel degré de confiance on doit accorder à tel négociant, évaluer le risque, et, si la sécurité leur paraît suffisante, anticiper les paiements.

Les capitaux allemands L'existence du réseau ban-

à l'étranger. caire présente encore un autre

avantage, celui de drainer vers l'Allemagne des capitaux.

Cela peut paraître paradoxal. En général, lorsqu'un pays riche implante en un pays neuf sa domination financière, il doit y investir, comme on dit, des capitaux. L'Allemagne, qui employait ses disponibilités dans son industrie, qui souffrait du renchérissement de la vie, qui éprouvait des difficultés à faire coter ses

présenté au... Ce dernier lui a refusé toute avance sur lesdits billets. Le ... [une banque suisse qui a pris les méthodes allemandes}, à qui il s'est adressé ensuite, lui a prêté 80 p. 100. » 1 Bulletin de la Chambre de commerce de Paris, 13 mars 1915.

titres dans les Bourses étrangères, l'Allemagne a réalisé ce tour de force d'assurer en certains pays sa suprématie financière en immobilisant très peu de capitaux. Quand nous disons : la Banca commerciale italiana est une banque allemande, notre première pensée est que le capital allemand y a la grosse majorité. Erreur complète. Sur les 130 millions du capitalactions, les Austro-Allemands en 1914 n'en avaient pas 4 ; mais, grâce à la merveilleuse discipline des actionnaires, c'est assez pour qu'ils aient toujours la majorité dans les assemblées générales, c'est assez pour que les directeurs, les membres influents du conseil, les employés les plus considérables soient allemands, gouvernent au profit de l'Allemagne les capitaux français, anglais, italiens, égarés dans l'affaire. Nous verrons qu'il en est de même pour les affaires industrielles. Hier encore, en cette Italie qui nous apparaît sous le joug financier de l'Allemagne, M. Fr. Nitti montrait quelle est la faible part du capital allemand : 28 millions sur un demi-milliard de capitaux étrangers1 ! Le capital allemand est en minorité dans le Crédit anversois. Mais tandis que les capitaux belges, français, etc., combattent en ordre dispersé, des capitaux allemands, tous groupés dans la main puissante de la Darmstâdter, se sont assuré une part prépondérante dans la direction de l'affaire. « Ainsi c'est uniquement par l'organisation bancaire que l'Allemagne a pu réaliser avec des capitaux presque nuls une œuvre immense2. »

1 Nitti, Il capitale straniero in Italia, Bari, 1915, et Accademia di scienze morali de Naples (28 février 1915) : le capital belge représente en Italie 182 millions, le français 148, l'anglais 46.

* Mémoire inédit sur la création dune banque franco-italienne,

Il vaut la peine de percer à jour le mystère, de voir par quelles étapes passe cette conquête des banques (et généralement des affaires) étrangères par un capital allemand de plus en plus restreint. Ce n'est pas lout d'un coup que l'on arrive à ce résultat paradoxal : s'assurer, avec une mise très faible, la direction effective de l'affaire1.

En 1895 par exemple, les Austro-Allemands possédaient 29.711 actions de la Commerciale contre 6.814 actions en Italie et 6.814 en Suisse. A cette date il était donc loisible aux Allemands de composer à leur gré le conseil d'administration. En 1898 les actions austro- allemandes n'étaient déjà plus que 11.366, contre 43.397 italiennes. En 1914, contre 7.411 actions austro-allemandes, on en compte 195.544 d'italiennes, 64.097 de suisses, 42 9:22 de françaises. Peu à peu, suivant une courbe presque constamment décroissante, le capital allemand a quitté la Commerciale. Mais le Conseil, constitué à l'époque de la prépondérance allemande, n'a presque pas été modifié, ni la direction, ni l'état-major social. Tout cela est resté allemand. Quant au capital libéré par la cession des actions à d'autres groupes, il a pu être transporté ailleurs (telle une troupe portée d'un front sur l'autre) pour y favoriser une opération du même genre.

L'installation des iiliales, surtout déguisées en banques nationales, a pour conséquence d'attirer des capitaux en Allemagne de plus d'une façon. Dans les bilans, un jeu d'écritures permet de diminuer les divi-

actuellemcnt soumis à dos chambres de commerce et autres institutions françai

4 Notes de M. I'antaleoni et de G. Preziosi dans la Vita italiana de novembre I'JIj.

dendes de la banque-fille au profit de la banque-mère, de drainer vers celle-ci la plus forte part des bénéfices. D'autre part, la filiale peut glisser dans le portefeuille de ses clients, désireux de gros revenus, les valeurs allemandes non cotées dans les Bourses locales.

La filiale, — et derrière elle la banque-mère ou le groupe bancaire dont elle dépend — deviennent les intermédiaires obligés de l'État dans lequel la filiale est établie lorsque ce dernier a besoin de recourir au crédit. Mais, grâce à une entente parfaite entre la haute banque, la haute industrie et l'Empire, les emprunts consentis à l'étranger sont une monnaie qui se paie non seulement en services politiques, mais en commandes. Il y a « union entre la politique générale et la politique des banques ' ». Nous ajouterons : entre la politique des banques et la politique des cartels. On le verra dans les pages qui suivent.

Un autre procédé de drainage employé par les banques, c'est la diffusion des assurances allemandes à l'étranger2. L'avantage n'est pas seulement, en étendant et en diversifiant le champ d'action des compagnies allemandes, de diminuer les risques. Mais les compa-

1 Feiler, Bankwesen, le dit crûment : « Verbindung von allgemeiner Politik und Bankenpolitik. Auslândische Anleihen und heimische Politik. Anleihebewilligungen zur Unterstiitzung der Politik ». — Riesser, p. 434 : « Nous nous persuaderons désormais en Allemagne, plus fortement que dans le passé, que des fournitures industrielles, des entreprises commerciales ou des emplois de fonds entraînent non pas seulement le capital et le travail, mais aussi l'influence politique d'une nation sur une autre », et il prend presque à son compte la formule de Dove (Bankarchiv, 15 avril 1911) : « La situation de débiteur a pris dans la vie économique moderne la place du paiement de tribut d'un pays à un autre en usage dans les époques de civilisation rudimentaire ».

s Riesser, p. 428.

gnies allemandes sont obligées, sauf si la loi locale exige d'elles des garanties spéciales, à placer toutes leurs réserves en valeurs allemandes. En Suisse par exemple, où plus de 410 millions sont assurés à des sociétés allemandes, fournissant chaque année plus de 16 millions de primes, réserves et primes prennent le chemin de l'Allemagne. « C'est un véritable exode de capitaux, qui ne peut que nuire à la prospérité économique de la Confédération », et que servir à l'enrichissement de l'Empire voisin *.

Il ne faut évidemment pas vouloir expliquer par la seule organisation des banques le tout de l'expansion allemande. « Ce ne sont pas les banques, mais des raisons économiques élémentaires qui ont amené avec une force irrésistible l'industrialisation de l'Allemagne2. » Si cette transformation s'est produite trop brusquement — zu rasch — les banques sont en grande partie responsables de cette allure fébrile.

L'historien des banques allemandes, Riesser, n'hésite pas, malgré son admiration pour l'œuvre accomplit', à leur adresser ce reproche. Il estime qu'il leur a manqué d'avoir une doctrine cohérente en matière de crédit. Elles n'ont pas toujours accordé au bon moment des crédits à long terme, et par contre elles

1 Gazette de Lausanne, 10 septembre 1914. Sur 1 milliard 27.i millions de capitaux, 713 sont assurés à des sociétés étrangères. Le total des primes payées à l'étranger est de 28 millions- Les compagnies françaises possèdent « un portefeuille suisse fort important », tandis que les fonds des sociétés allemandes « sont actuellement convertisen emprunts de guerre ». — Depuis la publication de cet article, les autorités fédérales se sont prooccupées de la question et ont élaboré un projet de loi.

'■ Riesser, p. 197-206.

en ont quelquefois consenti quand déjà des symptômes d'une crise prochaine auraient dû leur imposer la prudence. En particulier, avant la crise de 1901, les banques ont accru, loin de chercher à la calmer, la fièvre de construction, d'agrandissements d'usines, de création d'entreprises nouvelles qui a failli mener l'industrie allemande à la ruine. Elles n'ont pas appliqué le principe de la division des risques, elles ont accordé trop de crédit à une industrie ou à une branche d'industries : c'est ainsi que la Leipzig er Bank, engagée d'une façon quasi exclusive dans la Société de séchage des drèches, devait être entraînée avec elle, et entraîner aussi dans la débâcle les banques avec lesquelles elle était liée.

Cette absence de division des risques était d'autant plus grave que ces banques étaient à la fois, nous l'avons dit, banques de dépôt et banques d'affaires.

C'est l'épargne allemande, en définitive, qui était versée par les banques dans le torrent de la circulation industrielle. C'est l'épargne allemande qui risquait de faire les frais de ces colossales et parfois désastreuses entreprises.

On peut même se demander comment les banques allemandes auraient réussi àsurmonter certaines crises, si la politique financière des établissements de crédit français n'était intervenue, juste à temps, pour leur permettre de faire face à l'orage. C'est l'épargne française qui, plus d'une fois, sauva l'épargne allemande en péril.

Cette situation, si brillante en apparence, pouvait devenir extrêmement dangereuse. Le grand organe de la bourgeoisie commerçante d'outre-Rhin, la Gazette de Francfort, était d'accord avec Riesser pour dénon-

cer les imprudences commises par les banques. C'est, disait-il, à leurs crédits excessifs « à leur habitude d'accorder du crédit à pleines mains sans s'enquérir toujours suffisamment s'il était justifié, qu'il faut attribuer l'essor à quelques égards malsain de notre industrie1 ».

Toujours est-il que, malsaine ou non, et par cela même qu'elle était excessive, la politique d'industrialisation à outrance pratiquée par les banques forçait l'Allemagne à exporter, et qu'à cette exportation les mêmes banques fournissaient d'efficaces moyens d'action*.

4 Gazette de Francfort, 1901 (citée par Depitre, p. 109).

: M. Revelli, consul de France à Porto, écrit en 1913 : « La guerre à outrance à laquelle se livrent les nations productrices, et par conséquent exportatrices, a transformé en l'élargissant la mission des banques pour faciliter les relations économiques des peuples ». Elles ne se bornent plus à faire l'escompte, à ouvrir des comptes à leurs clients; le banquier est devenu « leur collaborateur actif, fournissant des renseignements sur les acheteurs, choisissant des placeurs, signalant même de nouvelles affaires, commanditant des entreprises ». On a là un raccourci de l'activité bancaire allemande. Voy. aussi les rapports justement fameux de notre excellent attaché commercial à Londres, M. I'érier.

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