CHAPITRE II LA PÉNÉTRATION COMMERCIALE
Psychologie du commis-voyageur allemand. — Le représentant.
— Les maisons hambourgeoises d'exportation et leurs filiales d'outre-mer. — La correspondance d'une de ces filiales en 1915.
— Le commerce d'intermédiaire et les commissionnaires allemands. — La foire de Leipzig. — La publicité. — Prospectus, catalogues. — La presse allemande à l'étranger. — La Société « pour promouvoir le prestige industriel de l'Allemagne à l'étranger ».
Grâce à cette connaissance théorique et pratique des milieux, l'industrie allemande va réaliser la pénétration commerciale des marchés. Dans cette opération, un rôle essentiel va être joué par le matériel humain — et c'est alors qu'entre en scène cet être multiple, omniprésent, insinuant et redoutable : le commis-voyageur allemand.
Psychologie II est, d'abord, beaucoup plus
du commis-voyageur « nombreux » que ses rivaux des
allemand. maisons étrangères, lesquelles
n'ont pas la moitié autant
d'agents, pas le tiers1. Aussi peut-il une fois, deux fois
' Rapport Ribes-Christofie. Pour ne pas multiplier es renvois, je dirai que je compose ces pages avec les rapports consulaires, ceux des Chambres, et quelques conversations.
par an, visiter tous ses clients, même dans de petits hameaux perdus à travers la Pampa1. Il est presque toujours un Allemand, c'est-à-dire qu'il apporte à sa tâche mercantile une ardeur patriotique ; et comme la mollesse des concurrents étrangers fait souvent qu'il représente en même temps une maison française, américaine, etc., il a tout loisir pour offrir, à côté de l'article étranger, l'article allemand similaire 2, pour étudier l'article étranger et le faire copier par une maison allemande. Grâce à lui, « certaines maisons allemandes n'ont même plus besoin d'aller en France pour trouver des nouveautés, leur voyageur leur en fournissant avec la collection française », et «cette recopie est présentée souvent en même temps que l'original3. » S'il n'a pas la collection, il n'hésite pas, lui vendeur, à acheter les articles qui sont de vente courante sur la place, pour les envoyer à sa maison.
Le représentant. Cet Allemand est souvent un de ces
nombreux lils de la Germanie, que
nous avons vus, naturalisés ou non, installés sur
' Wagner, Conférence à la Société de géographie, 11 juin 1913, sur « les procédés d'expansion du commerce allemand dans ique du Sud ».
1 American Chamber of Paris, janvier 1914 : les machines-outils américaines sont offertes à Paris par des agents allemands, « who in many cases are handling similar machines of German manufacture ».
* Chambre de Commerce française de Charleroi, 20 février 1914.
pratique se combinai! avec celle qui consistait soil a avoir
emanda dans mM maison française, soit à cor-
rompre des employés français pour M procurer tea modèles avant
lejonrda lancement, (le jour venu. La maison allemande
n série et a bol) marché, une imitation de la création française.
place, parfois nés sur place, sentinelles avancées du Deutschtum, au courant des usages du pays. 11 suffit, pour maintenir le contact, qu'un voyageur (parfois le chef de la maison, ou son fils) vienne annuellement de la métropole pour visiter ce représentant, s'enquérir de ses besoins, étudier les concurrences. Allemand brésilianisé, yankisé, africanisé, ou bien Allemand d'Allemagne, le représentant sait la langue du pays, il en connaît les idiomes ; il parle castillan à Madrid, et catalan à Barcelone. 11 parle mal, avec un accent qui trahit son origine, mais il comprend et se fait comprendre. Il adresse des questionnaires à ses bons clients, les transforme en autant de limiers qui vont lui « lever » des clients nouveaux. Il est au courant de la fabrication ; il ne s'est pas mis à vendre des graines de petits pois comme il aurait vendu des montres ; il a passé par une école technique ou fait un stage à l'usine. Il est en état d'établir un devis, d'écouter les doléances du client, de les transmettre à l'usine, de suggérer à celle-ci les modifications imposées par les circonstances locales. S'il représente une maison de constructions mécaniques, d'électricité, d'automobiles, c'est un ingénieur, capable de mettre la machine en train, d'y opérer les corrections nécessaires, de dresser les ingénieurs locaux. Précaution assurément inutile dans les pays à éducation technique perfectionnée ; condition primordiale de succès en Amérique du Sud, même en Espagne, en Russie, dans des pays où l'industriel s'irrite d'avoir payé très cher une superbe machine qui, faute d'un détail à lui inconnu, refuse de fonctionner.
Le représentant allemand a souvent débuté très modestement. On l'a connu tout petit employé dans
une maison indigène. Au pair, ou très peu payé, appliqué, utile, il y faisait la correspondance en deux ou trois langues, la comptabilité, etc. ; il se rendait indispensable — insupportable parfois, mais indispensable tout de même. Le soir venu, il fréquentait les cafés, mais non pas tel ou tel café, les cafés où se réunissent les commerçants ; tout en causant, il sortait de sa poche, comme par hasard, un échantillon, faisait une affaire, puis plusieurs toutes petites affaires, s'essayait à la représentation, se constituait une clientèle... Laissez-lui quelque temps encore, et il sera une force pour la maison de Hambourg à qui il offrira ses services.
Rien ne saurait rebuter le représentant allemand, ni la médiocrité des premières commandes, ni les refus, ni l'absence d'aménité des premiers accueils. Nous l'avons vu partout, sous nos yeux, triompher à force d'insistance, de visites répétées, de platitude. « Frappe, mais commande », dirait-il volontiers, crayon et calepin en main sous la bastonnade. Il prend commande de tout, des articles aux couleurs de l'ennemi1, de ceux mêmes où sa nation est vilipendée V II emploie tous les moyens, les honnêtes, et les autres. Dans la
re consul à la Nouvelle-Orléans m'écrit, juillet 1915 : « Un restaurant français de la ville a désiré un service de table avec filet tricolore. C'est un voyageur allemand qui le lui a procuré à bas prix. Je suis certain qu'un voyageur français n'aurait pas eu la souplesse nécessaire pour enlever et faire exécuter une commande de ce genre ».
* On connaît l'histoire, authentique, de la réclamation diplomatique soulevée à propos de moutardiers en forme de têtes de cochon, coiffées du casque prussien. Renseignements pris, les moutardiers venaient d'Allemagne ! Agacé de l'insistance d'un voyageur, un industriel dijonnais lui avait proposé cette commande étrange, et le Teuton l'avait immédiatement cueillie!
mode ou la couture parisiennes, dans la bonneterie troyenne, il soudoie une première ou un dessinateur pour se faire livrer les modèles. Au Japon, agent des Krupp, des Vickersou des Siemens-Schuckert, il n'Iiésite pas à corrompre petits fonctionnaires et gros bureaucrates, officiers supérieurs et amiraux... 11 « s'agrippe à sa place comme une huître à son rocher ; s'il arrive à s'infiltrer dans une affaire privée ou une administration publique, il n'en sort plus et réussit à intéresser à ses fins propres le portier, le serviteur, l'employé et le fonctionnaire »*.
Il se plie à toutes les exigences. Il va jusqu'à constituer des stocks entre les mains de ses clients, stocks livrés gratuitement, payables seulement au moment du réapprovisionnement, ce qui transforme immanquablement ses acheteurs en clients obligatoires et perpétuels 2. Si sa maison ne peut livrer l'article qu'on lui demande, il indique la maison amie qui pourra le fournir ».
1 Prcziosi, La Banca commerciale, p. 56, donne les pièces du procès japonais. Mais que de mystères mal éclaircis dans les affaires Krupp de Belgique et d'ailleurs! — Gray, p. 147, cite un autre mode d'espionnage commercial : deux ouvriers allemands travaillent six mois, avec beaucoup d'habileté, dans une fabrique florentine d'outils de charpentier et forgeron, puis ils disparaissent. Six mois après, l'Allemagne jette à vil prix les mêmes outils sur le marché italien... Les deux ouvriers modèles étaient deux ingénieurs.
1 Un éditeur parisien m'explique ainsi la raréfaction du papier de couleur. L'usine allemande établie à Lyon fournissait des couleurs à nos papeteries à ces conditions. Elle avait par là tué la concurrence française.
3 Exemple pris à la veille de la guerre : un distillateur de Dijon demande à un papetier de cette ville des crayons avec monture-réclame en métal. Le papetier s'adresse à l'une des plus grandes et des plus vénérables maisons françaises. Réponse
Rien ne l'arrête, pas même la guerre. A l'heure qu il est, il continue son travail, il tisse sa toile d'araignée à travers le monde, il noircit de commandes les feuilles de son carnet. A nos portes, la Suisse est sillonnée df voyageurs allemands, « les mêmes qui avaient l'habitude d'y venir avant la guerre ». Le gouvernement impérial estime qu'ils sont à leur poste de combat, plus utiles que dans une obscure tranchée : « ils sont mobilisés civilement pour faire la lutte économique ' ».
Les maisons Mais, si les affaires prennent de
hambourgeoises l'extension, le commis -voyageur,
d'exportation. même le représentant de commerce ne suffisent plus ; surtout dans les pays d'outre-mer, la maison allemande se fonde.
Pour comprendre son rôle, il nous faut un instant revenir au point de départ, à Hambourg par exemple. Là, depuis cinquante ans au moins se sont constituées des maisons d'exportation (880 en 1905;, grandes ou petites, quelques-unes logées dans des palais. Elles sont spécialisées géographiquement, c'est-à-dire que leurs filiales jalonnent les escales d'une même ligne, ou sont installées dans des pays de mêmes mœurs, de même langue, de même système monétaire. Les grandes maisons créent chez elles des «rayons géographiques» correspondant à leurs différents champs d'action. Quelques-unes sont spécialisées industriellement, ven-
« Nous faisons des crayons, et rien d'autre ». La maison allemande, d'ailleurs installée en France, répond : « Il est vrai que nous ne faisons que des crayons. Mais si vous voulez bien traiter avec la maison X .., nous nous entendrons pour vous donner satisfaction ». Résultat : le papetier a pris au distillateur une commande de 20.000 francs.
* Chambre de Commerce de Paris, 17 avril 1915.
dent les tissus, ou le fer, ou l'alimentation; et les plus grosses ont des rayons techniques, comme elles ont des départements géographiques. On comprend que les industriels qui veulent exporter à la Plata aient intérêt à passer par la maison hambourgeoise qui a une filiale à la Plata, qui « connaît par une série de longues années les prétentions des consommateurs argentins ». A Hambourg cette maison constitue une sorte de musée d'échantillons, où l'acheteur argentin arrive au débotté, et où il peut faire son choix K
Leurs filiales Mais la grosse force de la maison d'outre-mer. d'exportation, ce sont ses filiales d'outremer : succursales créées de toutes pièces, maisons édifiées par des jeunes gens que la firme avait envoyés là-bas, maisons indigènes que la firme s'est associées ou qu'elle a, par une « fusion », absorbées. Ces filiales lui rendent un triple service : suivant l'expression de M. Vouters, elles « observent, renseignent et vendent».
La correspondance Voyons une de ces maisons à d'une filiale l'œuvre. Dans une seule liste de
en 1915. commandes, le 28 avril 1915, une
maison de Santa-Cruz de Bolivie demande des fils de coton, des tasses de porcelaine et des chaussettes pour garçonnets, des talons de caoutchouc et des biscuits, du papier pour machines à écrire et des lacets de souliers, des pilules du Dr Ross et des charnières avec leurs vis, des bas à varices et du fil de fer blanc pour chapeaux, etc., etc., bref tout ce qui se
1 Voy. l'étude de ces maisons dans Vouters, Les procédés d'exportation du commerce allemand.
vend et s'achète. Mais que de recommandations elle ajoute à sa commande ? recommandations relatives surtout à remballage et à la présentation des objets : mettre les fils en caisses tapissées de papier huilé et de bonne toile goudronnée anglaise, recouvertes de toiles goudronnées et de toile d'emballage. Que les tasses à café soient dans de fortes caisses de 36 à 38 kilos brut, emballage très soigné, assez de papier, beaucoup de fibres, pas de paille. Toile goudronnée et cercles de fer pour les articles de quincaillerie, car on transporte les caisses à dos de mulet, et • le manque de cet emballage fait que les envois (des verrous) arrivent rouilles ». Les machines à écrire ont quelques avaries, des touches tordues. Il faut que les petites boîtes à ustensiles, au lieu d'être placées à même dans la boîte de la machine, soient fixées en dehors, et dans de la fibre, etc., etc.
Voilà maintenant la maison-mère documentée. Dans quelque temps, sa filiale de Santa-Cruz deviendra, toutes proportions gardées, quelque chose comme cette maison de New York, dont les 17 étages abritent une « exposition permanente de tout ce que l'Allemagne produit et vend », machines-outils, tissus, porcelaines, verreries, produits chimiques et pharmaceutiques, électricité, frigorifiques, chauffage, engrais, où le commerçant peut se faire établir ses prix de revient et ses prix de vente, selon telle ou telle région des États-Unis, avec telle marge de bénéfices1. C'est le triomphe de l'organisation commerciale.
4 Alphauil. Le Temps, 4«juin 191 o. La maison incriminée s'est, dans la suite, défendue d'être une maison purement allemande.
Le commerce Ce triomphe a été facilité par
d'intermédiaire l'apathie môme des rivaux de l'Alleet de commission, magne qui ont laissé trop souvent aux maisons allemandes le rôle d'intermédiaires. Nous savons déjà, nous l'avons dit à propos des agents de navigation et des voyageurs de commerce, qu'il n'y a pas déplus détestable économie que de confier à des Allemands le placement des produits non allemands1. Que sera-ce, quand ce soin sera remis non plus à des individus, mais à des maisons qui vivent de ce travail? A Paris surtout, les Français avaient complètement laissé accaparer par les Allemands le commerce de commission pour les pays lointains, surtout pour la Russie2. Au jeu déjà néfaste des tarifs de transport, nous ajoutions bénévolement la prime payée à l'intermédiaire allemand.
Le premier résultat de notre nonchalance était de fausser les statistiques du commerce franco-russe3 : lorsqu'on voit que, sur 28.000 pouds de fleurs coupées
4 Nous avons déjà cité (p. 18) les paroles, vieilles de quelque vingt ans, de M. Klobukowski sur la représentation commerciale au Japon.
* La paresse de nos exportateurs, le zèle avec lequel les commissionnaires allemands savent s'occuper des questions de douane, de change, de groupage et d'expédition sont la cause essentielle de cet état de choses.
3 Giraud, Commerce extérieur de ta Russie. Le désaccord entre les chiffres français et russes (importations russes en France, 461 millions de francs ; exportations russes vers la France, 268 ; exportations françaises vers la Russie, 85 millions ; importations françaises en Russie, 148) s'explique en grande partie par ce rôle des intermédiaires allemands, par les transbordements en Allemagne, et aussi en Hollande et en Belgique. Également, Chambre de commerce française de Saint-Pétersbourg, Annuaire de 1913 : « Il est indiscutable que les expéditions françaises sont plus considérables que les chiffres ».
entrant en Russie en 1910 il y en a 16.255 inscrits au compte de l'Allemagne, 7 seulement au compte de la France et '2 à celui de l'Italie, le mensonge statistique est patent1. Ces fleurs, qui entrent en Allemagne par Cologne, sont dénationalisées en cours de route, comme les huiles à parfums qui passent par Genève.
Mais, diront les réalistes, peu importent après tout ces « ruptures de charge » et les chiffres qui en témoignent. L'essentiel est que les fleurs viennent bien de France et d'Italie. C'est oublier, d'abord, le bénéfice prélevé par l'intermédiaire, par les intermédiaires, agents en douane, etc. 2. C'est oublier qu'un gros chiffre d'affaires constitue, par lui seul, une réclame, agit sur les affaires à venir comme une force d'attraction. C'est oublier que les agents en douane, non contents de « démarquer nos produits, avilissant les prix d'une part, les majorant de l'autre », profitent de leur situation pour livrer aux Allemands les secrets commerciaux, les renseigner sur les prix, qualités, clients. Rien n'est plus favorable à la contrefaçon, qui est un des procédés favoris des Allemands \ Contrefaçon qui s'aftiche parfois môme orgueilleusement, l'Allemagne se vantant de battre, sur leur propre terrain, ses con-
1 Voir les deux documents cités dans la note ci-dessus.
* Giraud, ouv. cité : « Démarquant les produits [des commerçants français ou russes], déroutant les uns et les autres..., toujours là, à l'affût, prêts â s'octroyer la plus large part de bénéfices ».
5 En voici un curieux exemple, signalé en février 1(J!5 par
notre Chambre de Fétrograd : les Allemands auraient Installé en
pays Scandinave une fabrique d'ampoules électriques : il les font
en effaçant la marque allemande, et les vendent
au môme prix qu'avant la guerre.
currents les plus réputés1. Contrefaçon rendue encore plus facile par le système allemand des brevets2.
En dehors de toute fraude, l'essor du commerce intermédiaire est très propice au développement en Allemagne des industries de transformation, et souvent le produit fini est revendu au pays même d'où provient la matière première3.
La foire de Leipzig. La manifestation la plus éclatante de ce rôle de l'Allemagne comme intermédiaire, c'est la foire de Leipzig, tant de fois décrite. Que le pays le plus industrialisé, le plus modernisé de l'Europe ait conservé cette institution médiévale, qu'il lui ait donné des développements inouïs, qu'il l'ait ordonnée suivant un plan rationnel, cela est un signe. N'en est-ce pas un aussi que cette foire ait pu se tenir en septembre 1915, plus forte que celle de printemps \ qu'on l'ait préparée comme une ba-
I Nous avons donné (p. 190) l'exemple des vins de Bourgogne. La Chambre de Commerce américaine dit : le constructeur allemand n'hésite pas à annoncer ses machines comme une copie du dernier modèle américain. — Qui n'a pas vu, dans la Friedrichstrasse de Berlin ou la Zeil de Francfort, ces réclames tapageuses : Echte Pariser Neuheit ! sur des produits de fabrique allemande?
* Remarque de la Chambre américaine. La pratique du Patentamt exige la subdivision du brevet américain en une douzaine ou plus d'applications distinctes. C'est « an effective barrier against the systematic patenting of ail improvements of a progressive manufacturer ».
3 Madagascar est, avecCeylan, un des principaux producteurs de graphite pour fours électriques. L'Allemagne est le principal acheteur de la matière et revend ensuite les creusets à la France (Le Temps, 27 mai 1915).
* Du moins à en croire les dithyrambes du Lokalanzeiger.
II y aurait eu 20.000 acheteurs ou exposants, des acheteurs hollandais, suisses, Scandinaves, balkaniques. On croit que
taille * et célébrée à l'égal d'une victoire ? Le syndicat des maisons de commerce en foire2 organise la propagande pour les foires futures et il estime que cette institution, dont la charge repose exclusivement sur la ville de Leipzig, doit devenir une affaire d'Empire.
La publicité. On retrouve ici une notion sur
Prospectus laquelle nous avons déjà insisté, la et catalogues. valeur commerciale du prestige. Propagande, réclame, publicité sont pour les Allemands des éléments essentiels du succès.
Commis -voyageurs, représentants, commissionnaires, maisons d'exportation trouvent le terrain préparé par la plus intensive des réclames. Le procédé le plus courant, c'est le prospectus et le catalogue. Prospectus et catalogues en langue du pays, comme les devis et les factures, « avec poids, mesures et prix compris par tous3 ». Catalogues répandus non seulement gratuitement, mais à profusion, avant toute demande. Catalogues illustrés, souvent avec soin et, quand il s'agit d'un peuple que la Vôlkerpsychologie classe parmi les peuples artistes, comme la Roumanie,
Copenhague a acheté pour compte anglais et russe. On achète en prévision de la paix et on considère (en septembre!) que le point mort est désormais dépassé.
1 « Les exposants et les acheteurs ont été conduits à Leipzig moins par ["intérêt commercial que par le besoin de montrer nu monde qu'au milieu de la guerre mondiale se maintient en Alle-
l'esprit d'entreprise économique. » On nousa depuis avoué qu'on avait payéle voyage aux exposants et à beaucoup d'acheteurs, notamment à des maisons belges. Toujours le bluff allemand.
hand der Me.sskau/fHiuser. Les Allemands sont très inquiets
jets de foires a Londres et à Lyon.
s Giraud, ouv. cité.
catalogues luxueux, circulaires sur papier japon avec eaux-fortes l , affiches décoratives et voyantes. Le voyageur allemand n'apparaît nulle part sans avoir été annoncé par une pluie de papiers petits et grands, envoyés à toutes les adresses qui figurent sur le répertoire de V Export bureau ou sur le Meier's Adressbuch der Exporteure.
La presse. A côté de cette publicité purement commerciale, la presse, « dont ils savent se servir pour exalter leur supériorité et leur degré de civilisation2 ». Au début des hostilités on comptait hors d'Europe 168 journaux allemands3. Cette presse allemande à l'étranger vante les produits allemands, tantôt en langue allemande — par exemple dans les grosses communautés des D eut sch- Amer ikaner — tantôt en langue du pays. A Constantinople, au temps où les Jeunes-Turcs n'avaient pas encore vendu à l'Allemagne les débris de l'Empire ottoman, c'est en français que paraissaient dans les journaux allemands les réclames allemandes.
A la presse allemande d'outre-frontières viennent se joindre les éditions hebdomadaires pour l'étranger des principaux journaux allemands, El Heraldo de Hamburgo, et, pour le Brésil, Hamburger Nachrichten, ediçâo portugueza, etc. Puis les revues hebdomadaires, El Correo de Alemania, ou les publications illustrées de quelques pages comme Welt in Bild, en sept langues. . . Enfin les journaux et revues techniques, édités en plu-
4 Rapports commerciaux, Roumanie, 1914.
* lbid., Brésil, 1914. Cf. Clerget, La technique de l'exportation. 3 D'après la Frankfurter Zeitung (Millioud, ouv. cité, p. 86). Cf. G. Gaillard, Culture et Kultur, 1915, p. 161 et suiv.
sieurs langues : Helios, en allemand, anglais et français ; Export Trade, en 8 éditions ; Deutsche Export Revue, en trois langues...
Et tout cela, je ne me lasserai pas de le redire, tout cela fonctionne, à l'heure où j'écris, comme en pleine paix. L'Allemagne est bloquée ; des maisons dont les produits sont vantés par les revues, très peu seront en état de faire parvenir leurs commandes à l'acheteur ; parmi ces exemplaires de revues, combien même seront cueillis au passage par les sentinelles de la mer? Il n'importe, l'Allemand sème dans la tempête ; vainqueur ou vaincu, il récoltera. Tandis que ses rivaux se taisent, refusent de prendre des engagements, remettent au lendemain de la paix à parler affaires, l'Allemand rappelle à tous les échos qu'il existe, que ses firmes sont toujours puissantes, qu'elles seront prêtes, au premier jour d'accalmie, à répondre aux appels...
Voici par exemple le numéro du 15 août 1915 de la Revista de la exportation alernana, édition de la Deutsche Export Revue pour les pays de langue espagnole, 10 marks par an, franco de port, dans le monde entier. Sur la couverture, une vue de la salle des dynamos à Siemensstadt, et, dans le texte, ces deux images symboliques se faisant vis-à-vis : Siemensstadt, la ville de l'électricité, la ville du « génial inventeur de la dynamo » ; Varsovie, la dernière conquête allemande. Articles sur la « banqueroute de l'Angleterre », sur la philanthropie des compagnies de navigation allemande, etc. Déclarations de neutres germanophiles, bilans bien choisis de sociétés allemandes, dithyrambes de M. Hellferich, critiques même par lesquelles des Français ou des Anglais secouent l'apathie de leurs compatriotes, tout est utilisé pour donner le
sentiment de la prééminence allemande. Et toute cette littérature encadre des réclames pour les Instrumentas ôpticos de Zeiss, pour les lampes de l'A. E. G., Lampants de Alambre metâlico {estirado), comme pour les articulos para Carnaval ou les modestes « passoires à thé pour tous les pays du monde », coladores de té para todos los paisesdel mundo, de W. Engelhardt, de Fûrth ; échantillons gratuits, muestras gratis. . . Le tout, sans négliger le bureau d'information — Ne olvide Usted dirigirse â nuestro Departamento de informaciones — Berlin W. 50, Tauentzienstrasse 15, où l'on vous donnera « l'adresse de toute maison allemande fabriquant les articles qui vous intéressent ».
A ces revues universelles s'ajoutent les revues géographiquementspécialisées, dont le type est la Deutsche Levante Zeitung1. D'autres revues sont spécialisées techniquement, constituant une littérature scientiiique qui est en même temps un instrument de propagande -.
L'énorme développement des associations a pour corollaire un énorme développement de ces périodiques spéciaux, dont la Chemiker Zeitung est l'un des types les plus réussis, périodiques où l'on ne manque iamais l'occasion d'exalter la supériorité intellectuelle
1 Ciiambre de commerce française de Smyrne, 31 déc. 1913 « Les concurrents allemands, intelligents appréciateurs des choses profitables, ont créé depuis quelques années un instrument d'information et de propagande qui obtient le plus grand succès. La Deutsche Levante Zeitung, intéressant à la fois le fabricant, l'exportateur, le représentant de commerce et le consommateur, pénètre partout et, par un système ingénieux de réclame et de documentation, rend à l'industrie allemande d'inappréciables services ».
* Giraud, ouv. cité : deux ou trois maisons de produits pharmaceutiques inondent le marché russe, « connaissant les besoins du marché et possédant une littérature scientifique spéciale ».
et la primauté industrielle de la grande Allemagne. Spécialisation technique et spécialisation géographique s.' ri 'joignent lorsqu'une de ces revues spéciales pos- Bède une édition destinée à un ensemble de pays déterminés l.
L'organisation II paraît que toute celte orga-
des services de presse nisation n'était pas encore suffià l'étranger. santé, surtout pas assez « orga-
nisée », puisqu'à cette guerre de tirailleurs les Allemands avaient récemment songé à substituer une stratégie méthodique. Dans « l'Etatmajor économique » dont le lubeckois Possehl réclamait la formation, il fallait un bureau de presse.
Une curieuse note de sir Edward Goschen, de février 1914, nous a révélé le plan de « cette organisation officielle allemande pour influencer la presse des autres paya >r . L'affaire a été négociée entre M. Ballin :i, quelques grosses banques ou sociétés — Norddeulscher Lloyd, Hamburg-Amerika, Disconlo, Deutsche
1 Les Suisses (Neue Zûrchtr Zeitung, 6 août 1915). s'inquiètent de la propagande collective faite par les horlogers et bijoutiers en gros, allemands. La maison éditrice de la Deutsche Goldschmiede Zeilung et delaUhrmacher Woche, envoie gratuitement aux Intéressés une édition espagnole, Joyeria y Relojeria por mayor.
* Despatches from H. M. ambassador al Berlin respecting an officiai German organisation for influencing the press of olher coun ' •
1 Itiillin avait d'abord songé à un Weltverein où se seraien fondues les sociétés Allemagne-Argentine, Allemagne-Canada, Allemagne-Russie, etc. Il y renonça pour « cette organisation plus délicate, et plus ou moins secrète ». Le secret fui maladroitement éventé par un article de la D. Export Revue, du 5 juin 1944. L'article lut jugé imprudent, et on interdilà la presse allemande d'y faire allusion.
Bank, A. E. G., Siemens, Krupp, Gruson, etc. — et le secrétaire d'Etat des Affaires étrangères. Les participants forment une société privée, mais subventionnée par l'Office impérial : les souscriptions annuelles des sociétés montent à 625. 000 francs (à peu près le montant de ce qu'elles avaient coutume de dépenser pour annonces à l'étranger), avec minimum de 1.250 francs par société, chaque somme de 1.250 francs donnant droit à un vote. L'Office impérial, qui verse à lui seul une somme égale à 312.500 francs1, exercera donc une « puissante et décisive influence ». D'accord avec le bureau Wolff, cette société a pour objet « de promouvoir le prestige industriel de l'Allemagne à l'étranger». Elle fournira, gratuitement ou à peu près, aux journaux étrangers et dans leurs langues, toutes informations sur l'Allemagne et favorables à l'Allemagne. Elle supprimera le service à ceux qui se montreront indociles, car une surveillance effective sera partout exercée par les agents du syndicat. « Répondre aux nouvelles tendancieuses concernant l'Allemagne et aux attaques contre elle, répandre la connaissance de la véritable situation de l'industrie allemande »,tel est le programme. Avoir partout des affidés — ordinairement choisis, « pour moins attirer l'attention », parmi les publicistes déjà en possession d'état — et par eux germaniser la presse mondiale, tel est le moyen. De Berlin, un directoire de trois membres 2 et un conseil, où figurent les grandes
1 Pourvu que le total des souscriptions égale au moins cette somme. Le Syndicat était créé provisoirement pour trois ans. Il devait agir immédiatement en Sud-Amérique et Extrême-Orient, puis s'étendre à tous les pays d'outre-mer.
* Un Geheimrat, un Landrat et un directeur de la Deutsche Bank.
banques et les grandes firmes d'exportation S distribueront aux peuples les nouvelles et les informations, assureront une sorte de monopole aux câbles allemands 2, bref constitueront une sorte de pouvoir spirirituel de la planète pour le plus grand profit de l'exportation allemande. La guerre seule a empêché la naissance de ce cartel d'un nouveau genre.
A la propagande par la presse, l'Allemand joint une propagande plus directe encore : expositions commerciales en Allemagne ou en pays étranger, expositions flottantes, dépôts d'échantillons, et surtout ces dépôts de marchandises qui « permettent non seulement de répondre immédiatement à la demande, mais de la provoquer3 ». C'est par ces moyens que l'Allemagne a transformé certains pays — par exemple les États centre-américains — en véritables fiefs économiques.
Qu'est-ce aujourd'hui que le Guatemala, sinon une colonie allemande sans drapeau? Le commerce des bois, nous dit un rapport de la légation allemande en date du 9 mai 1915, est centralisé par deux maisons allemandes ; celui des cafés est presque entièrement en mains allemandes, et là comme dans les petites républiques voisines, comme aussi en Bolivie, c'est au bazar allemand que l'on va s'approvisionner des multiples produits de l'industrie européenne.
' Disconto, D. Bank, N. D. Lloyd, Hamburg-A., Bayer, Siemens- Schuckerl, Maschinenfabrik (Duisburg), D. Waffen und Munitions fabrik, etc.
1 Taxes réduites pour les Week end telegrams. 1 Giraud, ouv. cité.