CHAPITRE III LA PÉNÉTRATION INDUSTRIELLE
Après l'exportation des produits, l'exportation des usines. — Infiltration et invasion. — Si les capitaux allemands éraigrent avec les usines allemandes. — Gomment les Allemands conquièrent la prépondérance industrielle. — La méthode de la chaîne. — L'exploitation des brevets. — L'utilisation des produits allemands, bruts ou semi-ouvrés. — L'accaparement des matières premières. — L'extériorisation du dumping.
Il semble que nous en ayons fini avec les moyens de pénétration économique employés par les Allemands.
Mais ils ont inventé — ou systématiquement employé — un autre moyen encore, plus subtil, plus dangereux, moins visible, plus inaperçu de ceux-là mêmes contre qui il est dirigé : la pénétration industrielle.
L'exportation des usines. Lorsqu'un obstacle se dresse
devant l'exportation des produits allemands — barrières douanières, législation sur les marques, distances considérables — et que l'obstacle est décidément trop haut pour que les méthodes habituelles, tarifs différentiels, dumping, etc., permettent de le franchir, l'usine allemande elle-même passe la frontière et va s'installer dans le pays étranger.
« Devant la difficulté de l'exportation de ses produits, l'industrie allemande s est exportée elle-même1. »
Cela n'est pas d'hier. Dès 1839, l'industrie cotonnière était créée en Russie par le brêmois Ludwig Knoop*. Il y introduisait des métiers anglais, il y fondait 120 filatures, si bien qu'on finit par dire : « Ni église sans pope, ni fabrique sans Knoop3 ». Saluons en passant cet ancêtre des Thyssen, des Bayer et des Siemens. Sautons près de six décades et nous verrons, dès 1897, signalée par M. Schwob « la lente infiltration allemande en France même..., l'usine allemande audacieusement implantée dans notre pays v ». La lente infiltration est devenue invasion, si nous en croyons les articles publiés en 1913-1914 par M. Louis Bruneau, et réunis sous ce titre éloquent : l'Allemagne en France 5.
Les opérations du séquestre ont amplement justifié les affirmations de M. Bruneau. c Du jour au lendemain, dit II. V. Cambon, on a découvert qu'une foule de maisons, que l'on croyait françaises, étaient en réalité ou contrôlées par des Allemands, ou filiales de firmes allemandes. »
La pénétration industrielle allemande n'éveille pas,
1 Vouters, ouv. cité, p. 120.
1 Segre, Storia del commercio, t. II, p. 200.
1 Keine Kivche ohne Popen, Heine Fabrik ohne Knoopen.
* Le Danger allemand, p. 180.
: '*. Articles d'abord parus dans la Grande Revue. aussi A. Staehling, Bulletin du Comité Michelet, n» 3, déc. 1914. Pour l'Italie, bien avant les retentissante! brochures de Preziosi, Lamprecnl avait naïvement expose ce plan de conquête économique, ne a l'établissement de la ligne du Gothard (t. Il, p Yuy R.-G. L'vv. L'Italie économique {Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1915).
de prime abord, l'inquiétude des intéressés. N'y a-t-il pas là, en premier lieu, un procédé universellement répandu ? Français et Belges ne vont-ils pas exploiter des charbonnages, diriger des usines métallurgiques ou textiles en Russie ? N'avons-nous pas construit des chemins de fer en Espagne, en Argentine, en Turquie? A côté des Allemands, est-ce que des Anglais ne sont pas venus s'établir en France, racheter des maisons qui périclitaient, en créer de nouvelles, même en plein Paris, même dans des industries essentiellement parisiennes ? Y a-t-il là autre chose que le jeu normal de la solidarité économique entre les grandes nations productrices ?
Et d'ailleurs, ajoute-ton, à qui profite surtout la pénétration industrielle ? A la nation qui exporte ses usines ou à celle sur le territoire de qui les usines s'élèvent? Que se passe-t-il lorsqu'une société allemande de produits chimiques installe une filiale en France? Une partie de ses capitaux s'exporte avec l'usine, et demeure immobilisée en terre française. L'usine-mère, celle de Ludwigshafen ou de Hochst, ne nous envoie plus ses produits, son aspirine ou ses couleurs. L'usine-fille travaille chez nous, en deçà de notre ligne de douane; ses produits sont francisés; après tout, ce sont des produits français, qui viennent grossir le chiffre de notre production nationale. S'ils s'exportent, ils figureront à l'actif de notre commerce extérieur. Cette usine est une contribuable ; c'est au fisc français, et non plus au fisc allemand, qu'elle paie des impôts. Cette usine est une donneuse de travail, une payeuse de salaires, et par conséquent elle améliore la situation de la main-d'œuvre indigène. — Tant pis, après tout, pour les capitalistes qui se refusaient
à exploiter les richesses nationales. Tant mieux pour le pays qui devient le champ d'action de l'énergie étrangère. Par leur initiative, par l'application rapide de leurs méthodes, les Allemands créent des richesses chez les autres. Du fer dormait aux veines des roches normandes ; nos capitalistes dormaient aussi, restaient sourds aux appels de nos géologues et de nos ingénieurs. Le paysan normand dormait mieux encore, entre deux bolées de cidre et d'alcool, et refusait de se transformer en mineur. Thyssen est venu tout réveiller. A coups de millions, et non sans en engloutir quelquesuns en coûteuses tentatives à. Diélette et à Flamanville, il a doté la France de nouveaux périmètres miniers. En introduisant des ouvriers actifs dans le pays, il a imposé à la mollesse bas-normande une activité industrielle dont elle ne voulait pas. A qui le bénéfice ? En somme, le profit est même double pour la nation chez qui l'usine allemande s'installe; elle s'enrichit, l'Allemagne s'appauvrit. Et l'on est tenté de dire, comme le constructeur écossais à qui le cartel vend des tôles au rabais : Continuez, messieurs les Allemands !
Cela, c'est l'apparence. Mais tâchons de percer à jour ce sophisme paresseux.
Si les capitaux D'abord, ce serait mal connaître
émigrent l'Allemagne que de voir dans la trans-
avec les usines, plantation des usines la cause d'une
importante émigration de capitaux1.
A propos des banques, nous avons déjà signalé avec
' Ballin (Lokal Anzeiger, 14 avril 1914), un peuavantla guerre, reprochait môme aux capitaux allemands d'être trop paresseux à s'exporter, à l'Allemagne de réserver exclusivement pour ses
quel art les Allemands savaient conquérir, dans les affaires dont ils s'occupent à l'étranger, les positions dominantes tout en engageant dans ces affaires le minimum de capitaux allemands. Posséder la majorité dans les Assemblées — et pour cela il n'est même pas indispensable que la moitié des actions plus une soit en mains allemandes, il suffit d'avoir des actionnaires disciplinés, toujours prêts au jour du vote — disposer des postes de direction, détenir des places importantes dans des Conseils où siègent toujours un certain nombre de solennelles inutilités, voilà qui ne nécessite pas un très considérable « investissement » de capitaux.
Ce n'est pas d'hier que l'on a comparé la quantité de capitaux français placés au Transvaal — près de 2 milliards en 1909 — à la quantité beaucoup plus faible de capitaux allemands. Mais les premiers, anarchiquement, sont répartis entre plusieurs mines ou trusts dans aucun desquels nous n'avons ni la majorité ni la direction ; les seconds sont groupés dans un petit nombre de mines, sous la direction de deux firmes allemandes1.
C'est en vertu de ce principe d'organisation, en même temps que par désir des gros revenus, que les
industries l'accroissement annuel de la fortune nationale. Il vantait, à cet égard, la politique financière de la France et de l'Angleterre, dont les multiples placements au dehors servent la politique extérieure. Cet éloge étonne sous la plume d'un ennemi. Y avait-il là une partie du programme de préparation financière de la guerre?
1 Abel Chevalley, rapport consulaire cité dans Clerget, Technique de l'exportation, p. 403. Le résultat, c'est que l'importation allemande au Transvaal montait à 40 millions de fr., la française à 6 seulement.
LA CONQUÊTE DES DÉBOUCHÉS , 24 t
Allemands portent toute leur attention sur les actions, négligent les obligations. On note, comme deux symptômes favorables, que « la part des intérêts allemands dans le capital-actions des sociétés minières du bassin de Briey... est extrêmemnntloin d'avoir une prépondérance », et que le capital-obligations provient exclusivement de sources françaises K Mais il suffît à Thyssen et aux Deutsch-Luxemburgische Bergwerke d'avoir la prépondérance sur quelques points ; et quant au placement des obligations, c'est-à-dire du papier qui ne donne aucun droit de regard sur l'affaire, dans la clientèle indigène, c'est précisément l'un des principes directeurs de la pénétration allemande. C'est le cas en Italie, c'est le cas en Suisse. Le capitalactions, dans les affaires de ces deux pays, est généralement fourni partie par l'Allemagne, partie par une ou plusieurs autres nations étrangères, partie par les indigènes. Il n'est pas nécessaire, pour que la majorité des administrateurs soit allemande, que les actions allemandes possèdent la majorité numérique ; il suffit qu'elles forment un paquet plus gros que chacun des autres paquets pris isolément, pour qu'il y ait", dans la Société anonyme pour l industrie de l'aluminium, de Neuhausen, 8 administrateurs allemands contre un autrichien et 6 suisses, et dans la Banque des chemins de fer orientaux, de Zurich, 8 Allemands pour un Français, un Belge, un Autrichien, 5 Suisses. Les actions allemandes forment une armée disciplinée ; les autres, non. Quant aux obligations, dont le taux plus modeste ne tente pas les Allemands, elles sont placées en Suisse. Ainsi, dit la Gazette de Lausanne « l'argent de
1 Buffet, La Lorraine économique Société d'encouragement, 1915, t. IV. p
l'obligataire suisse sert à alimenter les entreprises allemandes qui viennent concurrencer jusque dans notre pays l'industrie nationale * ».
Et même, en quelque mesure, l'argent de l'actionnaire suisse, ou italien. Comme pour les banques filiales, un artifice de comptabilité permet de diminuer le dividende des usines fdiales -. Double ou triple avantage : on paie moins d'impôts au fisc local, on se garantit contre un mouvement possible de l'opinion publique qui s'inquiéterait de voir passer à l'étranger les bénéfices d'une industrie dite nationale ; et on peut majorer, proportionnellement, les dividendes de l'usine-mère. Peu importe à l'actionnaire allemand de la Società italiana Siemens-Schuckert de Milan de se contenter d'un maigre dividende, si, grâce aux transports d'argent qui se font sous une autre rubrique d'un pays à l'autre, il voit grossir le dividende de ses actions des Siemens- Schuckert Werke de Berlin.
La méthode Ce qui permet aux sociétés allemandes
de la chaîne, d'asseoir et d'étendre leur domination avec le moins de frais possible, c'est l'application de l'ingénieuse méthode que M. Preziosi a si bien nommée la méthode de la chaîne. Par le jeu d'une majorité toute relative, nous avons vu comment la société allemande mère savait se réserver la direction de la société filiale créée par elle ou conquérir les fonctions directives dans une société préexistante 3. A
1 lor mars 191b. La Banque pour entreprises électriques a dans son conseil 15 Allemands et 9 Suisses, dans son comité de direction 5 Allemands et 2 Suisses. La Société des valeurs de métaux (Bàle), 10 Allemands et 5 Suisses.
* Voy. surtout les ouvrages cités de Gray et Preziosi.
3 La Deutsche Waffen-und Munitionsfabrik avait, nous dit
son tour la société filiale crée des sous-filiales, et par les mêmes procédés. Avec l'aide des banques allemandes, elle acquiert autant d'actions de ces sociétés nouvelles qu'il lui en faut pour être représentée en bonne place dans le conseil d'administration ; et ainsi de suite, à tous les degrés de l'échelle. Seule une étude minutieuse de ces conseils et du personnel de direction, la constatation du retour de mêmes noms, des mêmes familles, etc., seule cette étude onomastique et généalogique permettrait de se rendre un compte exact de la puissance de ces organismes1.
Cette méthode, qui étend sur tout un pays un indéchirable filet d'acier, a surtout été appliquée par l'industrie électrique, le type de l'industrie qui exporte plus volontiers ses usines que ses produits2. L'Elektro- Bank, filiale zurichoise de V Allgemeine , est maîtresse en Italie des grandioses Officine elettriche genovesi et de YUnione Tramways elettrichi genovesi, de Yldroelettrica ligure de la Spezzia, de la Società adriatica di elettricità, qui dessert depuis le Frioul jusqu'à Bari, de la Società Apuana de Massa-Carrare, de la Società sviluppo per le imprese elettriche in llalia, dont les fils
M. Preziosi, une part directive dans des maisons françaises et se servait de son influence sur la presse parisienne pour stimuler la course franco-allemande aux armements. Un procès à la fois célèbre et mystérieux, de peu de temps antérieur à la guerre, semble indiquer que la société allemande se servait aussi de cette influence pour « saboter » nos poudres.
1 Voy. des fragments de cette étude dans les ouvrages Italiens.
* En dehors de Preziosi, voy. Mario Alberti, / piu recenti aspelti del capitalismo modem» [Ituisla délie società commerciali, 1014, II, 2), et surtout Maffeo l'antaleoni, Un modello nazionalista : la Società Siemens-Sclmckert (dans la Vita italiana, 15 août 1915), relevé très complet et très documenté de toutes les filiales et sociétés alliées.
courent à travers le Montferrat. La même A . E. G. a une filiale barcelonaise, qui a créé en Espagne sept établissements, et qui a fourni en 1910 les 60 p. 100 du matériel électrique vendu dans la péninsule. En France, elle a réussi à pénétrer dans une société existante et, en créant des filiales, elle s'est emparée de l'éclairage de villes comme Rouen, Nantes, Alger, Oran, Château-
roux
Mais que dire du spectacle grandiose qui nous est offert par la Siemens-Schuckert ? La liste de ses filiales, sous-fdiales, sociétés affiliées remplit des pages. La Società italiana di elettricitàS. S. de Milan a créé des offices à Gênes, à Naples, à Florence, à Païenne ; à côté d'elle, X Anonima elettricilà Alessandria, la Toscana (Pise) YUmbra (Pérouse), correspondent directement avec l'une des trois branches du consortium de Siemensstadt, la Siemens und Halske 2 ; elles lui envoient rapports mensuels, bilans, diagrammes, « le tout sur formulaires imprimés en allemand », listes trimestrielles du personnel administratif et ouvrier. Et ces documents sont retournés de Berlin aux sociétés respectives, après contrôle.
Même régime sans doute pour la S. S. Compania anonima espanola de electricidad3, pour les sociétés S. S. de la Plata 4, des côtes sud-américaines, du Brésil,
4 Staehling, art. cité. Et le Phare de la Loire, 6 nov. 1915.
* Les deux autres sont les Siemens Elektrische Betriebe (S. E. B.) et les Siemens-Schuckert Werke [S. S. W.).
3 Madrid, Barcr ione ot quatre autres villes. — Rapports commerciaux, Espagne, Barcelone, 1913. La S. S. a racheté YIndustria electrica et établi une usine de moteurs et appareils.
* S. S. W. fiir die La Plata Staaten Elektrizilàtsgesellschaft, etc. On retrouve encore les S. S. W. à Hankéou, à Johannesburg, à Gapetown, à Sydney, à Constantinople, à Tokio, à Oporto, a
du Mexique, du Portugal, pour la S. S. W. Cairo branch pour la Societatea Romana de Electricitate de Bucarest, la S. S. Kankoku Denki Gomei Kaisha de Tchemulpo, la Siemens China Electrical engineering Cy de Hankeou, la Dansk Aktieselskab S. S. de Copenhague, etc., etc.; pour finir, puisqu'il faut se borner, par la Compagnie belge d électricité de Bruxelles et la Compagnie générale d'électricité de Creil ! En dehors de ces filiales, la liste énorme des succursales, des bureaux, des sociétés financières de participation, etc. *... C'est bien véritablement une « chaîne » qui, celle-là, enserre le monde, à la fois par ses usines d'exploitation et par ses fabriques de matériel électrique.
Même situation dans l'industrie des colorants où, pour ne parler que de notre pays 2, nous trouvions la Badische à Neuville-sur-Saône — elle y faisait l'alizarine des pantalons rouges, et peut-être ses bénéfices servaient-ils à payer les campagnes de presse où, à grand renfort d'arguments sentimentaux, nos patriotes professionnels s'opposaient à l'abandon d'une cfouleurqui enrichissait les usines de Ludwigshafen et, par surcroît, désignait nos fantassins aux coups de l'ennemi. Bayer
Valparaiso, à Christiana, Les S. u. //. ont les Russische tlektro technische Werke (13 villes russes), une filiale en Hollande, une société des appareils de sécurité de la voie ferrée à Bruxelles, ii II. A. <i. Planta eleclrica à Mérida (Yucatan). Ajoutez Schuckert u. O liussische Gesellschaft à Pétersbourg. Moscou, Riga, Tiflis, les Siemens brothers and C'° à Londres, les Siemens tn dynamo works Lld, dans plusieurs villes anglaises et à .Melbourne, Sydney, Bombay, Calcutta, Madras.
1 A l'.u n -, -Aires et à Santiago une Cia Alemana Transatlantica de Electricidad.
* Wahl, art. cité de la Société d'encouragement.
était à Fiers (Nord), Y AGFA à Saint-Fours (Rhône), les Farbwerke de Hœchst dans la Compagnie parisienne des couleurs d'aniline de Oeil, Cassella dans la Manufacture lyonnaise de matières colorantes... Car ces filiales de l'usine allemande excellent à se parer de noms indigènes, nationaux, chauvins au besoin. Que de « françaises »* parmi les sociétés dont le séquestre a révélé la véritable nationalité ! Telle la Banca commerciale italiana...
Le système delà chaîne ne s'applique pas seulement aux diverses usines d'une seule industrie. Les diverses industries s'entr'aident, choisissent hors frontières des points d'élection pour y former de puissants groupements. Déjà Lamprecht avait mis en lumière la germanisation du port, des industries, de la navigation, du commerce de Gênes. Preziosi note que les Allemands y possèdent les silos, la lumière, les tramways, qu'ils ont accaparé sur la Riviera toutes les grandes forces électriques. Dans les rêves des pangermanistes, Gênes « devait être le grand port allemand de la Méditerranée, comme Trieste sur l'Adriatique », comme Rotterdam aux bouches du Rhin. Ce n'est pas seulement Anvers, c'est toute la Belgique qui était sous le joug allemand avant de tomber sous l'épée allemande 2.
Ce qu'ils avaient fait en Italie et en Belgique, les Allemands, écrit M. Giraud, l'avaient fait en Russie. Ils a se sont assuré, chaque fois qu'ils l'ont pu, une
1 Voyez page iv, à la suite de la préface de la présente édition.
* Andrillon montre les Allemands implantés dans les aciéries de Sambre-et-Moselle, les mines de zinc de la Nouvelle Montagne, l'électricité, l'alimentation, la Fabrique nationale d'armes de guerre de Herstal (c'est Lœwe de Berlin)... Ceci en 1909. M. Rau, en me confirmant ce qui est dit ici de Herstal, me cite la fabrique de produits chimiques de Drogenbosch.
part prépondérante dans la direction des affaires » de mines, de métallurgie, naphte, transports, mécaniques, textiles, produits chimiques, papeteries, etc. Par dos participations, des communautés d'intérêts, et grâce à 1 intervention des banques, ils sont maîtres des industries houillères de Dombrova, de six entreprises en Pologne, ils ont une part dans la Sosnowice, ils dominent absolument le marché du zinc, les entreprises russes et môme roumaines de pétrole.
Quand une fois les Allemands ont acquis quelque part la prépondérance, ils la défendent obstinément, ils n'y renoncent que contre des avantages positifs1. — On sait que dès avril 1909 Thyssen, déjà propriétaire en Normandie des mines de Soumont, acquiert la concession voisine de Perrières, plus des terrains en aval du port de Caen pour y construire une usine. Entre la mine et l'usine il voulait établir un chemin de fer. Cette usine consommerait les 60 p. 100 du minerai extrait des mines normandes, et l'exportation du surplus fournirait du fret en contrepartie du charbon que Thyssen amènerait à Caen de ses propres houillères westphaliennes. L'idée était grandiose, mais le gouvernement français ne consentait à concéder la ligne qu'à une société où la part française serait prépondérante. Thyssen céda ses droits à la Société des Hauts Fourneaux et aciéries, c'est-à-dire à une société Cail- Thyssen où la part du capital-actions laissée aux Allemands n'était plus que de 40 p. 100. Comme prix de
1 M. Bougault. administrateur délégué de la Société des hauts fourneaux et aciéries de Caen {Soc. d'encouragement, l'Jiô, t. IV, Cette note très précise complète Jean de Maulde, Les mines de fer... dans le département du Calvados, Caen, l'JlO (ne faisait que pressentir le danger) et G. Weill, Le fer en Normandie (Revue écon. internat., avril 1914).
cette cession, Thyssen se faisait garantir la livraison en vingt-cinq ans de 10 millions de tonnes, soit l'alimentation de 3/4 de haut-fourneau1. Mais il s'aperçut que la prépondérance du groupe Cail devenait une réalité. Alors, « avec la méthode tantôt sinueuse, tantôt brutale de leur pays », les Allemands négocièrent et imposèrent un « traité de paix » : le mot, significatif, est d'un administrateur actuel de la société. Ils ramenèrent leur participation à 20 p. 100, mais ils se firent payer cette retraite partielle en portant leur faculté d'achat de 3/4 de fourneau à 1 1/2 2.
S'ils défendent avec une telle âpreté leurs positions en terre étrangère, c'est qu'ils gagnent à les tenir, et autre chose encore que de fortifier leur prestige . Voyons d'un peu plus près les profits que procure à l'Allemagne la pénétration industrielle. Nous ne parlons pas ici — ce n'est point notre sujet — des résultats politiques et militaires de cette méthode qui, à l'espionnage commercial, leur permettait de joindre l'espionnage pur et simple et parfois même la préparation directe des opérations de siège.
L'exportation En premier lieu, ils placent au
des travailleurs, dehors leurs nationaux. C'est une
naïveté de croire que l'érection en
France, en Espagne, en Italie ou en Suisse d'une usine
allemande sert le travail national. De même que, dans
1 A un prix réservant aux mines un bénéfice brut de 20 p. dOO, la société gardant toute liberté pour l'achat du charbon.
* A des conditions au moins égales aux conditions antérieures. Thyssen s'engage à fournir ses bons offices et ses courtiers pour achat de charbon en Allemagne ou en Angleterre, au gré de la société; à conjuguer les transports par mer de minerai et de charbon, avec partage égal de l'économie du fret. — Ces con-
le conseil des sociétés, les fonctions directives sont accaparées par les Allemands, de même c'est à des Allemands que sont réservés, dans les usines, les postes importants d'ingénieurs, d'employés, d'ouvriers d'élite l. La masse énorme de docteurs et de diplômés qui sortent des Universités allemandes — car elles aussi font de la production en série — l'émigration « intellectuelle » dont nous parlait Liebert, trouve là son exutoire, sans compter que des usines plus ou moins allemandes elle peut ensuite refluer jusque sur les usines purement indigènes 2. Les Allemands, et avec eux les Austro-Hongrois, sont admirables, une fois dans la place, pour en chasser les ingénieurs nationaux, à moins que ceux-ci n'obéissent à la consigne.
L'exploitation des brevets. Une autre source de béné-
fices directs, c'est l'exploitation des brevets. Ces innombrables brevets allemands dont nous avons dit l'importance deviennent des
trats ont été annulés par décret du 27 déc. 1914 et les deux sociétés (Hauts fourneaux et Soumont) ont fait cesser le 29 juin le mandat des administrateurs allemands.
* Vouters, ouvr. cité, p. 121.
1 M. Pantaleoni et G. Preziosi donnent de ce procédé de conquête un admirable exemple (magyar, il est vrai, et non germanique) dans La società italiana « Westinghouse » (Vita italiana, 15 sept. 1915. p. --'0). Constituée en 1907 avec des capitaux français et américains, la société italienne a un personnel directeur hongrois. On a écarté les techniciens italiens, on n'a pris comme Italiens que des non-spécialistes. Un ingénieur italien qui avait essayé en 1912 de nationaliser le personnel technique a été renvoyé. Après la déclaration de guerre il fallut une campagne dans les journaux de Savone pour obtenir le départ de toute une série d'ingénieurs hongrois que l'on conservait comme indispensables. Il y avait là un officier de marine, allié au comte ïisza, plusieurs frères (à un certain moment quatre frères ensemble)-
articles d'exportation ». Tout auteur d'une invention la lance à l'étranger, partout où la législation locale lui en garantit la propriété. « C'est une des spécialités de l'art de l'ingénieur, écrit un ingénieur, que l'organisation dans tous les pays du monde d'installations industrielles ayant pour objet l'exploitation d'une licence venue d'Allemagne. Beaucoup de millions y rentrent sous forme de redevances à des propriétaires de brevets. »
L'utiiisation Mais les bénéfices indirects
des sont plus grands encore. Une
produits allemands. industrie allemande se nationaliserait, en une certaine mesure, dans le pays où elle émigré si elle s'y transportait tout entière, si l'usine-fille parcourait en ce nouveau site tous les stades de la production. En général l'usinefille dont l'installation, tout d'abord, a été faite avec des matériaux allemands et par des constructeurs allemands, est surtout une usine de transformation, de Veredelung, qui travaille sur des produits semi-ouvrés, qui dégrossit, ajuste et assemble des pièces détachées, qui monte sur place des machines. Par contrat, l'emploi des matériaux de la maison-mère (ou, si elle ne les fabrique pas elle-même, de maisons amies) est imposé
des chefs de bureaux hongrois, etc. Tout cet état-major est actuellement en Sardaigne. — Je suis moins convaincu par la démonstration de M. Preziosi au sujet de la Vickers-Terni.
4 V. Gambon, L'Allemagne au travail, p. i9-51. Telle maison française qui a adopté un procédé pour l'extraction de l'étain des vieilles boîtes à conserve. « paie chaque année à 1 inventeur un nombre respectable de billets de 1.000 francs, sans compter que l'installation en France a produit des bénéfices aux constructeurs allemands qui l'ont établie ». Déjà dans Vouters, p. 120.
aux filiales ; celles-ci sont tenues de l'imposer à leurs installateurs et même, en pratique, à leurs clients publics ou privés. Telle usine Siemens d'Espagne fabrique bien en Espagne «les dynamos, mais les électro-aimants, les fils, etc., viennent de Berlin. Contrairement aux apparences, l'usine exportée devient un instrument d'exportation.
Ces pratiques sont favorisées par la législation douanière des pays mêmes qui croient protéger le travail national contre l'industrie étrangère. Pourquoi tant d'usines allemandes de matières colorantes ou de produits pharmaceutiques en France? Parce que nos douanes taxent les produits fabriqués d'un droit proportionnellement supérieur à celui des matières premières et des produits semi-ouvrés. Elles croient ainsi implanter en France les industries de perlectionnement. Le résultat, c'est « l'établissement chez nous de certains industrielsallemands qui ont tourné la difficulté en utilisant quelques subterfuges dont le principal était l'introduction, comme produits non dénommés, de substances chimiques à lavant-dernier stade de fabrication * ». Pourquoi tant d'usines de construction mécanique en Italie-? Parce que les machines paient des droits très supérieurs aux pièces détachées. La grande maison allemande envoie ses pièces à la filiale ; celle-ci ne devra fabriquer que celles de ces pièces qui, en raison du métal dont elles sont faites, paient des taxes plus élevées. Pour le reste, son rôle industriel se réduit à un travail de montage. C'est môme ce partage des attributions qui permet d'arriver à un par-
* Fourneau, art. cité dans Société d'encouragement, p. 454.
* Gray, ouvr. cité, p. 1G2.
tage inégal des bénéfices entre les usines-filles et leur mère d'Allemagne.
L'accaparement Parfois, ce que cherche l'usine
des allemande par cet essaimage à
matières premières. l'étranger, c'est moins « le large et inlassable emploi de ses produits et leur constante diffusion » que l'accaparement des matières premières. Le relatif appauvrissement de l'Allemagne en fer explique les menées de Thyssen en Lorraine et en Normandie. Le procès en haute trahison si étrangement intenté à Possehl nous a révélé cet été que le puissant sénateur lubeckois était, après l'État suédois, le plus gros actionnaire des mines de Graengesberg, qu'il était intéressé dans le syndicat minier lapon, qu'il possédait la majorité des actions d'une autre exploitation en Dalécarlie et deux importantes usines sidérurgiques, qu'il était propriétaire pour un septième des mines de cuivre norvégiennes de Throndjem, qu'il projetait de créer un trust du fer et de l'acier en Suède l. Condamné en Allemagne, les biens de cet ancien ami personnel de l'Empereur seront confisqués au profit de l'Empire. Ses biens suédois suivront-ils le môme sort, ce qui ferait de l'Empire allemand un des gros propriétaires des mines suédoises ? Et ce procès en haute trahison ne serait-il qu'une haute comédie ?
Le dumping extériorisé. A côté des multiples béné-
fices d'ordre positif, la pénétration industrielle sous toutes ses formes procure encore à l'Allemagne un bénéfice négatif. Elle para-
* Le Temps, 9 juin 1915.
lyse la concurrence, elle tue les industries nationales. Elle complète et aggrave ainsi l'œuvre du dumping ; c'est le dumping extériorisé. Quelle entreprise espagnole d'électricité pourrait se lever contre la domination des Siemens ? Une usine de produits pharmaceutiques s'est-elle créée à Montereau ? Vite une société de Darmstadt y vient établir une filiale qui, par ses prix de dumping, a tôt fait d'étouffer sa rivale. Plus acilement encore que les usines d'Allemagne, les usines allemandes du dehors, masquées en usines indigènes, participent aux adjudications publiques et découragent les producteurs locaux. Les filiales engagent des dépenses énormes, prodiguent les réclames, procèdent à des agrandissements, se contentent de bénéfices très limités ; la société mère et les banques alliées sont là pour les soutenir, car il s'agit de battre toute concurrence, de faire table rase, de ne laisser subsister dans le monde que l'usine allemande, la seule qui fera tout ensemble les semi-produits et le produit fini, et les usines-filles, à qui seront dévolus les travaux de perfectionnement. C'est l'application industrielle du Deutschland ùber Ailes, c'est le pangermanisme économique, œuvre d'avenir, œuvre à longue portée qui vaut bien, momentanément, quelques sacrifices.
Lorsque les Européens découvrent, dans un pays semibarbare, des richesses latentes, minérales ou végétales, dont l'apathie ou l'ignorance des indigènes ne sait pas tirer parti, les nations supérieures se croient le droit, elles se considèrent môme comme investies de la mission d'exploiter ces richesses, dans l'intérêt supérieur de l'humanité. C'est le « fardeau de l'homme bUnc ».
De même c'est pour les Allemands un postulat indiscutable qu'ils sont, comme le dit Dernburg, « les plus savants et les plus sages » de tous les hommes. Leur supériorité technique leur constitue à la fois un droit et un devoir, le droit et le devoir d'assumer l'organisation, l'exploitation rationnelle du globe. A cet égard, les Allemands sont la race supérieure, les autres races sont des races inférieures. Il faut donc, dans l'intérêt de l'humanité, faire travailler ces races suivant les méthodes et les directions de l'Allemagne : de gré, ou de force. Car ceci est le « fardeau de l'homme teuton ». Il est moralement obligé d'agir ainsi.
Ces idées, qu'un Ostwald a revêtues d'une splendeur d'apocalypse, il n'est peut-être pas un Allemand, si peu pangermaniste soit-il, qui ne les partage au fond de son cœur.
Voilà le cercle enfin fermé. Par sa situation, par le développement de sa population, par la date même à laquelle elle est apparue dans l'histoire, l'Allemagne impériale est tournée vers le dehors, et portée hors de ses frontières. La brusquerie de son essor, l'allure ultra-rapide qu'elle a imprimée à son développement industriel lui ont fait de l'expansion une nécessité. Ses financier», ses industriels, ses hommes d'Etat en ont fait une politique. Devenir un « peuple mondial », un Weltoolk, ce fut le rêve de ce peuple qui, pendant tant de siècles, n'avait pas été même un Etat.
Chez ce peuple pauvre la richesse est venue très vite, tout d'un coup. Elle ne s'est pas immobilisée dans les usages traditionnels, comme dans les pays où elle résulte d'une lente, d'une patiente accumulation. Elle n'a pas consenti à se soumettre aux règles qu'ailleurs a conseillées la prudence et que l'expérience a sanctionnées. Tout au contraire elle a usé des moyens, des expédients auxquels la pauvreté de jadis avait accoutumé la nation. G'estpourquoi les banques allemandes allant au rebours de l'évolution qui distingue de plus en plus les fonctions pour mieux séparer les risques, elles ont confondu tous les genres d'activité financière.
Si cette confusion aurait pu indéfiniment se maintenir, si les banques allemandes y auraient renoncé d'ellesmêmes ou si, persistant en leurs errements, elles auraient été au-devant d'une gigantesque catastrophe financière, c'est une question que l'histoire laissera éternellement sans réponse puisqu'une catastrophe d'un autre ordre, et plus gigantesque encore, est venue ébranler cette organisation jusqu'en ses fondements. Toujours est-il que, le temps qu'elle a duré, cette organisation a mis aux mains de l'industrie allemande et du commerce allemand un instrument de diffusion d'une puissance incomparable.
La brusquerie même de l'essor allemand constituait un grave danger : trop de capitaux engagés dans trop d'industries, trop d'ouvriers et trop d'usines, trop de produits à trop bon marché. Sous l'action d'une concurrence effrénée les crises de surproduction se multipliaient, entraînaient le chômage et la misère, provoquant l'émigration massive. Le remède, c'est l'esprit d'association, si fort en Allemagne, qui le fournit. Cet esprit trouvait largement à s'appliquer dans l'organisation industrielle qui dominait en Europe à l'époque où l'Allemagne naissait à la grande vie économique. Entre le type industriel nouveau: la concentration, et le sens allemand du groupement, de la hiérarchie, de la discipline, il y avait harmonie préétablie. A la concentration des usines s'ajouta la concentration des cartels. D'abord créé pour arrêter la multiplication inconsidérée des produits et la chute des prix sur le marché intérieur, le cartel se tourna vers le dehors. L'occasion était trop tentante de déverser hors frontières le surcroît de la production. Pour faciliter ce mouvement, le procédé était tout indiqué : amener une
rupture d'équilibre entre le niveau des prix au dedans et le niveau des prix au dehors ; élever autour de l'Allemagne une sorte de digue, et dans cette digue pratiquer des portes par où le flot surabondant s'écoulerait vers les basses terres extérieures, artificiellement approfondies. C'est tout le mystère du dumping.
Pour évacuer rapidement ce flot, tout un système de rigoles et de vannes a été combiné. C'est-à-dire qu'au service de cette politique d'exportation intensive l'Allemagne a mis l'agencement de ses outils de transport. Fleuves et canaux, voies ferrées, lignes de navigation, tous, même lorsqu'ils sont inclus dans le territoire national, sont orientés vers le dehors, construits, administrés, tarifés en vue de leur fonction d'expansion. Assurer l'exportation rapide, massive et économique des produits de l'usine allemande, c'est-à-dire les amener sur les marchés les plus lointains plus vite, en plus grande quantité et à moins de frais que les produits des usines concurrentes, c'est à quoi tendent tous les services de transport ; dans le sens inverse, leur rôle essentiel est de fournir à l'usine allemande les matières premières qui lui font défaut ou qu'elle n'a pas en quantités suffisantes, aux populations ouvrières la nourriture.
La lutte entre ces divers services aboutit, tout comme leur accord, à ce double résultat. Et les résistances des vieilles castes, du féodalisme agraire de l'Est ne peuvent s'opposer qu'un temps aux exigences âpres et croissantes du parti industriel. Eux-mêmes, les agrariens sont emportés dans ce tourbillon, saisis de ce vertige qui entraîne tous les Allemands, bon gré mal gré, vers le dehors. Par la tension excessive des
ressorts, l'économie nationale a mené l'Allemagne à l'économie mondiale, à la Weltwirtschaft.
Banques, cartels, transports, toutes ces forces sont ainsi combinées en un seul organisme, dont les tentacules s'étendent dans tous les sens. Mais ce serait mal connaître l'Allemagne que de croire que cet organisme a pu naître en faisant exclusivement appel à des forces économiques, individuelles ou collectives. Nous avons assez dit et redit que l'Allemagne moderne était essentiellement un Etat. Aucune forme de l'activité nationale n'y est même concevable en dehors des cadres de l'Etat. Si quelque part le mot d'Etat-providence est autre chose qu'une métaphore, c'est bien dans l'Empire allemand. Le chef de guerre, le Kriegsherr, est en même temps le chef de la guerre économique. C'est à lui à gouverner non seulement ses propres finances, les finances de l'État, mais les finances de la nation. C'est à lui à surveiller, à diriger les groupements autonomes, à y entrer même pour leur imposer une politique conforme à ses vues. Maître absolu de la plupart des instruments de transport, indirectement maître des autres, c'est à lui à^ lancer vers les points faibles de l'adversaire le flot de la production allemande. Et si les marchés extérieurs essaient de se défendre contre l'inondation en élevant, eux aussi, des digues, c'est à l'Etat à faire ouvrir dans ces digues, par persuasion ou par force, les brèches nécessaires. L'industrie allemande demande beaucoup à l'Etat; elle lui concède plus encore.
Par cette concentration de toutes les énergies, par cette unité de direction, l'Allemagne économique est devenue une puissance pour le moins aussi redoutable que l'Allemagne militaire, et du même
ordre ; une puissance de domination et de conquête.
Quarante ans durant, l'état-major allemand s'est préparé à une guerre qui devait éclater une fois, et en une fois aboutir à la décision. Mais c'est tous les jours que se livre la bataille économique. C'est tous les jours que l'état-major des banques, des cartels, des compagnies de navigation, élabore ses plans de conquête, et, avec une merveilleuse souplesse, les adapte aux circonstances. L'exécution, sur ce terrain, suit immédiatement la conception stratégique. L'espionnage, qui n'est en matière militaire qu'une préparation à la guerre, c'est déjà, en matière économique, une forme de la conquête. Non contente d'assiéger, de s'essayer à franchir les frontières de l'ennemi, l'industrie allemande s'installe, en pleine paix, au cœur des pays qu'elle veut asservir, dans les positions dont la stratégie économique lui a révélé l'importance.
Par cette invasion quotidienne, elle asseyait si bien sa domination sur tous les peuples que seul un coup de folie a pu lui faire préférer, à cette progressive et sûre infiltration, le formidable aléa des batailles. Cette puissance certaine, presque élémentaire et fatale, de l'effort allemand apparaissait même à beaucoup de bons esprits comme une garantie de la paix du monde. Pourquoi l'Allemagne aurait-elle fait la guerre? Encore dix ou vingt ans de paix — de cette paix apparente, toute matérielle — et le monde, économiquement, devenait allemand.
l'économie allemande et la guerre
Mais alors, dira-t-on, pourquoi l'Allemagne a-t-elle fait la guerre? Par quel coup de folie le parti industriel
s'est-il associé au parti féodal pour précipiter l'Empire, et avec lui le monde, dans le plus épouvantable des abîmes?
Il n'y a là qu'une apparente contradiction. L'usine allemande était montée sur un tel pied, la machine marchait d'un tel rythme qu'il lui fallait tous les jours plus de matières, plus de clients, plus de capitaux. 11 les lui fallait à tout prix : de gré, s'il se pouvait ; de force, si la violence, ou tout au moins la menace, était nécessaire.
La fusion de plus en plus complète de la Weltpolitik et de la politique d'affaires était singulièrement dangereuse pour la paix du monde1. Si l'impérialisme, si l'État tentaculaire met sa force au service des intérêts industriels, la tentation est grande, elle est perpétuelle, d'user de cette force pour briser les résistances qui s'opposent au triomphe de ces intérêts. Vienne une crise qui mette des dizaines de milliers d'ouvriers en chômage, gare au voisin qui peut être tenu pour responsable de la crise. Sois mon client ou je te tue, tel semble être le mot de cette industrie dont les besoins sont insatiables.
La Russie est pour l'Allemagne un réservoir de main-d'œuvre et un marché. Que cette Russie, en 1917, refuse de renouveler le désastreux traité qui lui a été imposé aux jours néfastes de la guerre russo-japonaise, qu'elle supprime le régime des passeports des ouvriers agricoles, qu'elle se défende contre les Einfuhrscheine, que deviendra l'agriculture capitaliste —
1 Lévy-Bruhl, art. cité : « L'essor extraordinaire de l'industrie allemande comportait pour ses voisins, et pour le monde, plutôt un danger de guerre qu'une garantie de paix. Il n'y a pas là de paradoxe... »
agriculture de plus en plus industrialisée, de plus en plus aux mains des banques — des grands domaines du Brandebourg, de la Poméranie, de la Prusse?
La France est pour l'Allemagne une banque et un fournisseur de minerai.
Une banque, d'abord. Nous avons décrit l'organisation industrielle allemande fondée en très grande partie sur le crédit, entassant des affaires formidables sur la base de capitaux assez restreints. L'Allemagne pouvait difficilement continuer ce jeu pendant longtemps; elle créait trop vite trop d'usines nouvelles pour pouvoir amortir son outillage. Elle était comme ces brasseurs d'affaires trop hardis qui, à force de se lancer dans de téméraires entreprises, finissent par entrevoir la faillite comme un suprême moyen de salut — la faillite, ou lintervention de nouveaux capitaux. Or ces capitaux existaient dans un pays voisin, mais dans un pays moins actif, un peu somnolent, un peu paresseux. De bonne foi, l'Allemagne nous offrait d'employer chez elle nos capitaux, en leur assurant une rémunération supérieure à celle dont nous avions la petitesse de nous contenter. A l'ordinaire, nos établissements de crédit mettaient à la disposition de l'activité allemande les ressources dormantes de l'épargne française. Mais à certaines heures l'épargne française se montra récalcitrante. S'il lui prenait fantaisie de recommencer, et de persister dans son abstention, que deviendrait la grande firme allemande? Il lui faut l'argent français, de gré ou de force. Quelle tentation d'aller puiser à pleines mains dans le bas de laine qui parfois se serre si jalousement!
Quelle tentation aussi d'aller réparer l'erreur de délimitation commise par les experts-géologues aile-
mands en 1871! Déjà en 1911 le grand organe des industriels rhénans, la Gazette du Rhin et de Westphalie, émettait l'avis que les gisements de la Lorraine et du Luxembourg devaient être soumis à la même domination que ceux de la Westphalie et de la Sarre. Quelle tentation encore d'aller prendre à revers, par Diélette, le port de Cherbourg!
Quant à l'Angleterre, concurrente directe de l'Allemagne sur tous les marchés du globe, fabricante des mêmes produits, elle est l'ennemi qu'il faut abattre1. N'a-t-elle pas pris l'habitude, n'a-t-elle pas fait prendre l'habitude à la France d'imiter les pratiques de la finance allemande, de ne plus prêter d'argent aux États pauvres que contre de bonnes commandes? Le temps commence à passer où l'on pouvait, en Turquie, faire avec l'or français ou anglais des affaires allemandes. Les rivaux de l'Allemagne ont appris d'ellemême à jouer de la Handels-und Machtpolitik. Mais que vont devenir Essen, Gelsenkirchen, toute cette immense cité industrielle qu'est la Westphalie, si Roumains, Grecs, Serbes, se mettent à commander leurs canons et leurs cuirassés, leurs rails ou leurs locomotives à Glasgow ou au Creusot? A cet encerclement économique de l'Allemagne, la guerre apparaît comme préférable, et le gant de fer remplace la main de velours.
Peu à peu l'idée de la guerre nécessaire, de la guerre presque désirable gagnait les classes industrielles. J'en trouve la preuve, déjà en 1908, dans un
1 Stresemann écrit en 1913 : « La plupart des problèmes actuels, alliances de peuples et événements internationaux, se trouvent avoir leur cause dernière dans la concurrence angloallemande. »
livre rie vulgarisation dû au professeur Paul Arndt, un de ces petits livres à un mark qui servaient à former it allemand l. Après un hymne à la grandeur allemande, l'auteur ouvre un chapitre : « Des dangers de la participation de l'Allemagne à l'économie mondiale ». Il montre que cette participation accroît la dépendance de l'Allemagne vis-à-vis de l'étranger, qu'elle la rend vulnérable sur mer comme sur terre. Que les rapports internationaux soient troublés, il y aura « beaucoup d'ouvriers sans pain, beaucoup de capitaux dépréciés », et cela pour des causes qui « échappent en grande partie au contrôle de l'Allemagne » ; causes nées dans des pays qui peuvent saisir l'occasion d'affaiblir l'Allemagne. Et, par une hypothèse prophétique, il décrit les effets du blocus...
Mais ces risques de la politique mondiale, il les accepte sans hésiter : « Assurément, si nous voulons être et rester un grand peuple, une puissance mondiale, nous nous exposons à de sérieux combats. Mais cela ne doit pas nous effrayer. 11 y a une vérité profonde dans ce mot que l'homme s'étiole dans la paix. Souvent il faut l'appel aux armes pour secouer le monde engourdi dans l'apathie et la mollesse. La lutte apparaît souvint, à celui qui sait voir loin et profond, comme une bénédiction pour l'humanité ». Cet Allemand — il écrit en 1908 — est un disciple de Joseph de Maistre.
Vuilà par quel fatal mécanisme la trop rapide industrialisation de l'Allemagne nous a menés à la guerre allemande.
* Deutschlands Stellung in Weltmrtschaft (Teubner). De même, dans un cadre plus scientifique, Arthur Dix, Polilische Wirtschaftsgeographie, 1910.
Si l'on doutait du rôle des ciuses économiques, ou plutôt de la psychose économique dans cette guerre, il suffirait pour s'en convaincre de voir comment les Allemands, dans leurs rêves, conçoivent la victoire allemande. C'est une victoire industrielle, c'est le mariage forcé de la houille allemande et du fer étranger, c'est la réduction des peuples vassalisés au rôle de clients perpétuels de l'usine allemande.
« Les gisements métalliques de la Lorraine française et de la Pologne russe, écrit en février 1915 le baron de Zedlitz-Neukirch, sont à un certain degré le complément de nos propres exploitations minières1. » Que faire, demanderons-nous au fougueux Max Harden2, de la Belgique martyre? «Anvers, répond-il en octobre 1914, non pas contre, mais avec Hambourg et Brème; Liège, à côté des fabriques d'armes de la Hesse, de Berlin, de la Souabe; Cockerill allié avec Krupp; les' fers, les charbons, les tissus belges et allemands dirigés ensemble... De Calais à Anvers, Flandres, Limbourg et Brabant, jusqu'au delà de la ligne des forteresses de la Meuse, tout prussien ! » Bêve de conquérant homme d'affaires, romantisme de comptoir qui procède du Soll und Haben de Freytag.
Pour les industriels allemands, la guerre doit résoudre les questions coloniales5. Aux jours tragiques de fin juillet 1 H4, Bethmann-Hollweg offrait à l'Angleterre l'intégrité de la France continentale (l'industrie allemande se serait contentée d'une France économiquement médiatisée), mais il refusait de s'engager à
1 D'après le Temps du 23 février.
1 Cité par Waxweiler, La Belgique neutre et loyale, p. Ho. 3 Voy. H. Hauser, La guerre européenne et le problème colonial, 1915 (Ghapelot).
respecter les colonies françaises, surtout l'Afrique du Nord. En septembre 1914, les libéraux allemands avaient l'audace, pour prix d'une défection dont ils nous croyaient capables, de nous offrir le partage de ce Congo belge vers lequel le traité de 1911 leur avait permis de pousser deux antennes1. L'un d'eux écrivait cette phrase candide : « Nous avons besoin de la France, parce que nous ne pouvons avoir la prétention de gouverner tout le monde colonial non-anglais ». En même temps ils essayaient, par une révolte des Boers, par des attaques contre les colonies portugaises, de construire un Empire allemand de l'Afrique du Sud.
La victoire allemande, c'était le fer assuré et les débouchés élargis. C'était Briey, c'était l'Ouenza, c'était Casablanca, c'était Bagdad.