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LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE

Nous suffira-t-il, pour conclure cette étude, d'avoir tracé ce raccourci de l'évolution économique allemande et de ses conséquences historiques? -Cela suflirait si l'on pouvait considérer cette évolution comme terminée, s'il s'agissait d'un chapitre désormais clos de l'histoire universelle.

Mais il faudrait être aveugle pour croire qu'il en est ainsi et que tout s'arrangera pour le mieux au lendemain de la victoire.

« J'admire comme des êtres extraordinaires, disait hier, en phrases virulentes mais justes, M. Victor

' Friedrich Naumann, Deutschland und Frankreich, 1915. iser. Comment un Allemand jugeait la France... (Revue du Mois, mai 1M6).

Cambon, ceux qui prédisent que ce jour-là l'industrie française n'aura qu'à se baisser pour recueillir l'héritage de l'expansion allemande à travers le monde K » Ces prophètes d'optimisme et de paresse n'ont pas lu les revues et les journaux où se poursuit, sous le fracas des batailles, l'œuvre de la réclame allemande. Ils ne songent pas à ces commis-voyageurs allemands que le blocus a immobilisés dans l'Amérique du Sud, à ceux qui y ont été renvoyés d'office par le gouvernement impérial, et qui « s'y livrent à une propagande active et tendancieuse auprès de leur clientèle », vendant au besoin des articles français ou anglais pour garder le contact, et enregistrant des commandes à livrer fin guerre. Les banques allemandes sont toujours là-bas, dominant les journaux locaux par le moyen des affaires de publicité, profitant des vides que la mobilisation a creusés, d'une façon parfois bien irréfléchie, dans les rangs des Français. L'association à laquelle Bernhard Dernburg donne de si bons conseils prépare au commerce allemand, dans l'Amérique latine, des revanches triomphantes. A nos portes, ne voyons-nous pas des voyageurs allemands démobilisés tout exprès pour visiter le marché suisse, tandis que chez nous des « patriotes » à courte vue célébreraient à l'égal d'une victoire la rupture de nos relations commerciales avec la république voisine ?

Mais c'est chez nous-mêmes que s'élaborent déjà des plans de reconquête industrielle. Hier la Chemiker Zeitung ne recherchait-elle pas — déjà ! — les

4 Vers l'expansion industrielle [la Lumière électrique, 31 juillet 1915).

* Louis Guilaine. Français et Allemands dans l'Amérique du Sud [Le Temps, 3 nov. 1915) .

grandes maisons de produits chimiques qui s'intéresseraient, « sitôt la paix conclue ». à la reprise du marché français ! x Cette ténacité doit donner à réfléchir à ceux qui spéculent sur la ruine de l'Allemagne.

Ruine, au reste, toute relative. Quand au million et demi de cadavres que l'Empire — tout bas — avouait au début de septembre se seront ajoutés d'autres cadavres encore, l'Allemagne restera un peuple de plus de 60 millions d'hommes, et chez qui les mesures législatives et la propagande s'uniront pour maintenir le taux de la natalité. Quand nous lui aurons enlevé l'Alsace, et si même nous lui enlevons l'Alsace de 1814, avec le bassin de la Sarre, elle restera un grand producteur de houille et de lignite, le premier du continent, le concurrent le plus menaçant de l'Angleterre. Aucun artifice ne fera que la chimie allemande des colorants et des explosifs n'ait à sa disposition des quantités énormes de goudron, des benzols, des phénols — si même l'Empire vaincu ne retrouve pas du côté (lu Danube des compensations à ce qu'il aura Cédé par ailleurs.

L'Allemagne ne perdra pas non plus, du jour au lendemain, le bénélicc de sa préparation technique ; elle ne fermera ni les laboratoires de ses universités, ni ses écoles de commerce. Elle continuera de produire des chimistes, des ingénieurs, des voyageurs. Plus pauvres, plus à l'étroit dans leur patrie, ils se lanceront plus àprement que jamais, avec des dents plus longues, sur tous 1rs marchés du globe — et ils trouveront, ne nous faisons pas d'illusions, ils trouveront partout des commerçants dont le patriotisme résistera mal à

1 X..., Lettres d'Allemagne (le Temps, 24 octobre 1915).

l'appât que leur tendra un employé zélé, actif, polyglotte, et peu payé.

Folie de croire à la ruine de l'Allemagne. Autre folie de croire que, par une sorte de boycottage collectif, nous allons suspendre avec elle toutes relations commerciales. On ne supprime pas, du trait de plume qui paraphe un traité, un marché de 60 millions d'hommes. On ne peut creuser, dans le monde économique moderne, un trou de cette grandeur. Le blocus, nous ne réussissons qu'à grand'peine à en faire, en pleineguerre, une demi-réalité. Croit-on sérieusement que nous pourrions le maintenir durable après la guerre ?

Au reste, est-ce à l'heure où se relèveront nos industries que nous irions, de gaîté de cœur, nous fermer un débouché où nous vendions, bon an mal an, pour 800 millions de produits ? Pourrons-nous, même si l'annexion du bassin de la Sarre augmente de 17 millions de tonnes l'insuffisante production des houillères françaises, nous passer du charbon et du coke allemands? Si la métallurgie et les industries chimiques doivent prendre chez nous un essor nouveau, comment se contenteraient-elles des 20 millions de tonnes de houille que nous demandions à l'étranger? Nous fournirons-nous exclusivement en Angleterre et en Belgique? Mais ce serait provoquer une hausse du charbon, ce serait rendre impossible le ravitaillement de nos régions industrielles voisines de l'Allemagne, et qui comptent précisément parmi les plus actives. N'oublions pas, en outre, que la Sarre et l'Alsace nous apporteront, avec leurs gisements houillers, des usines mangeuses de houille. Tant que nous n'aurons pas absolument substitué la houille blanche à la noire nous

serons tributaires d'un pays qui extrait chaque année plus de 270000 tonnes de charbon.

On nous dit : la reprise du Sundgau va libérer notre agriculture du tribut qu'elle paie aux sels de Stassfurt. C'est oublier que la surproduction amènerait, sur le marché des potasses, une baisse désastreuse des prix. Les milliards que l'on nous montre dormants au bois de Nonnenbruch s'en iraient en fumée. Ne serons-nous pas amenés, dans l'intérêt des deux nations, à conclure sur ce point une entente avec l'Allemagne?1

Inutile de pousser plus avant cette analyse. L'Allemagne de demain sera une réalité économique. Avec cette réalité nous serons obligés de compter. Et cette réalité restera menaçante, car l'Allemagne vaincue ne renoncera ni à ses ambitions ni à ses méthodes. L'exemple allemand reste donc utile à méditer, aujourd'hui comme hier.

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