LA LEÇON DE L ALLEMAGNE
Que faire de cet exemple, et dans quelle mesure nous en inspirer ?
Nous ne pouvons, nous l'avons dit, entrer dans le détail, donner des conseils techniques à nos industriels et à nos commerçants. Cela ne serait ni dans notre rôle ni de notre compétence. Au reste, depuis la guerre, des associations dûment qualifiées ont entrepris cette tâche, et toute une littérature s'élabore, dans laquelle les intéressés trouveront amplement matière
' C'est l'avis de M. Cambon.
à s'instruire1. Bien plus, certaines de nos industries, notre métallurgie, notre électrotechnique, nos industries chimiques, ont déjà senti l'aiguillon.
Ce que nous voudrions faire, c'est dégager les quelques idées essentielles qui doivent, à notre sens, diriger la conduite de nos industriels et de nos exportateurs.
La première, c'est qu'il faut se tenir, en face de l'Allemagne économique, à égale distance de l'ignorance qui dédaigne et de l'admiration sans réserves. Il est arrivé à plusieurs de nos compatriotes, après un ou deux voyages rapides en Allemagne, de revenir complètement hypnotisés, et comme écrasés par cet étalage de richesse et de puissance. Ces victimes du « colossal » ne sont pas toujours bonnes à entendre, parce qu'à force de grandir l'adversaire, elles enlèveraient aux nôtres jusqu'au courage d'affronter une tâche considérée d'avance comme impossible. Tout n'est pas, en Allemagne même, en Allemagne surtout, si beau que les apparences. Ce pays est le pays du bluff.
D'autre part, les plus sérieux de nos missionnaires ont cru bon, quand ils revenaient d'Allemagne, de crier haut. Il était urgent de secouer les apathies, de bousculer un peu les routiniers égoïsmes, et l'exemple de l'Allemagne était là, tout à point, pour exciter les activités assoupies. Chacun fit donc, à la Tacite, son De moribus Germanorum. Et parfois nos industriels,
1 Nous avons déjà cité la Société d'encouragement à l'industrie nationale. Voyez aussi le Génie civil et certaines revues spéciales, comme la Lumière électrique. Signalons également l'Association nationale d'expansion économique : industrie, commerce, agriculture (voir le Temps du 20 sept, et du 4 nov.).
très légitimement, se rebiffèrent. Al'un des louangeurs de la Germanie, on reprocha, non sans rudesse, qu'il avait opposé à l'industrie allemande d'aujourd'hui 1 "industrie française d'il y a trente ou quarante ans. On lui cita, non sans justice, les belles installations des mines de Lens et de Béthune, les mines et les établissements métallurgiques de l'Est, le Creusot, nos industries électriques, nos industries agricoles, sucrerie et distillerie. Elles n'ont rien à envier, ni comme supériorité scientifique, ni comme outillage, ni comme aménagement intérieur aux usines allemandes les plus vantées. — « Voire », répondit notre homme. Mais combien d'autres usines françaises sont restées immuables depuis trente ou quarante ans ! C'est celleslà qu'il s'agit d'amener à se rajeunir, et c'est pour toutes qu'il importe de réformer nos méthodes commerciales *.
CE QUE NOUS N'IMITERONS PAS DE i/ALLEMAGNE
Il est des choses que nous n'admirerons pas de l'Allemagne. Il en est que nous ne devons ou- que nous ne pouvons imiter.
Ce que nous n'imiterons pas, d'abord, c'est ce qu'il y a de malhonnête, de déloyal dans les pratiques allemandes. Ni la contrefaçon, ni la fraude, ni la corruption, ni l'espionnage commercial ne sont des procédés que nous saurions employer, ni nous, ni les Anglais, ni nos alliés. Nous ne saurions même admettre la généralisation systématique du dumping.
* Voy. cette très intéressante controverse, suite de la conférence de M. V. Carnbon, dans la Lumière électrique, du I ; tembre.
De l'exemple allemand, nous n'imiterons pas non plus ce qu'il a d'évidemment dangereux. La politique des banques allemandes a beau avoir réussi pendant plus de quarante ans, il ne faut pas oublier qu'elles dansaient sur la corde raide ; elles n'ont évité la culbute finale que parce qu'elles ont été entraînées dans la chute de toutes choses. Nous résisterons à la tentation de demander à nos établissements de crédit de renoncer au principe, proclamé intangible par Riesser lui-même, de la division des risques.
La surproduction exaspérée, dont l'industrie allemande faisait sa loi, est un autre danger. Contrairement à ce que Malthus disait des subsistances, les produits de l'usine moderne ont tendance à augmenter en nombre bien plus vite que les hommes destinés à s'en servir, ou du moins capables de les acquérir. Les crises de sous-consommation sont un mal endémique de l'industrie moderne. La politique suivie par les cartels, politique inventée pour guérir le mal, ne faisait que l'aggraver, puisqu'elle activait encore la surproduction. Elle ne pouvait aboutir qu'à l'une ou l'autre de ces alternatives : ou bien les marchandises invendues s'entassaient dans les magasins, et la pléthore aboutissait à la ruine ; ou bien, pour dégorger à tout prix le marché intérieur, il fallait, à tout prix aussi, trouver de nouveaux débouchés, se les faire ouvrir par douceur ou par violence. Ruine ou guerre, qui est la ruine encore, telle est la terrible énigme par laquelle l'histoire répondait aux angoisses de l'industrie allemande. L'Allemagne a choisi la guerre. Nous nous garderons de donner à la production un rythme qui fasse du progrès industriel lui-même un danger pour la paix du monde.
Au reste cette éventualité, que je rappelle ici pour mémoire, ne me paraît pas très redoutable en ce qui touche, du moins, la France et les autres nations latines. La surproduction à jet continu, la tension fébrile et constante de tous les ressorts ne sont pas dans notre tempérament. On peut nous les prêcher sans crainte ; de ces prédications nous rabattrons toujours assez. Notre sens de la mesure, des proportions, du rapport entre l'eûort et le but triomphera toujours des exagérations. Et s'il faut pencher d'un côté, essayonsnous plutôt à pencher du côté où notre nature, notre éducation séculaire, nos goûts ne nous inclinent pas assez.
Il y aura toujours bien des choses d'Allemagne qu'il ne sera ni souhaitable ni possible de transporter chez nous. Ni en France, ni en Angleterre, ni en Belgique, ni en Italie ne pourrait s'établir la conception étatiste du commerceet de L'industrie. Autant vaudrait refaire notre histoire, à tous trois, depuis le xve, peut-être depuis le mu siècle, biffer la Magna caria f les statuts des «arts» florentins ou flamands, la Déclaration des droits. Nous n'allons pas, après avoir abattu le militarisme allemand, réserver à l'Allemagne cette suprême victoire, organiser le monde à l'allemande, et faire dire à la postérité : Germemia ferox mitem oictorem cepil... Ni de l'Etat ni des associations nous n'accepterons une discipline qui tuerait l'individu. Nos nations valent ce que valent les individualités qui les composent, elles vivent de leurs initiatives, dt leurs créations, elles s'illuminent de leur génie. Nous n'en ferons point des nations de contremaîtres. Nous n'étoufferons point, sous le poids des règlements et du pédantisme, la liberté des intelligences. La patrie de Gramme n'a rien à envier à celle
de Siemens, et l'on a maintes fois démontré que le triomphe de l'organisation allemande avait coïncidé avec une baisse en Allemagne de l'esprit vraiment créateur. N'éteignons pas la flamme divine.
J'avoue même que, pour notre France, je ne verrais pas sans inquiétude une adoption trop complète, trop généralisée, inconditionnelle, de la production en série. De très bons juges, et des plus autorisés, nous la recommandent cependant, nous somment de nous y convertir1. Je demande à distinguer. J'admets qu'il n'y a pas deux façons de faire une lampe à filaments étirés d'un certain type, ou un boulon, ou même une pièce d'étoffe d'usage courant. L'essentiel est d'en faire assez pour que le prix de revient puisse être abaissé au minimum, l'outillage amorti et par conséquent renouvelé dans le minimum de temps, le personnel absolument adapté — système Taylor — à sa tâche, la machine toujours prête à fournir très vite et en quantité suffisante l'article demandé. On ne battra pas les Bayer ou les Schuckert avec de petites entreprises non concentrées, pourvues d'un médiocre capital, et dispersant leur activité sur un trop grand nombre de types.
Mais, nous aurons beau faire : la France fabriquera toujours autre chose que des produits d'usage courant, des produits de grosse industrie. Il est certainement urgent qu'elle en fabrique davantage, qu'elle profite de ses merveilleuses ressources en minerai de fer et en houille blanche. Mais, sur ces terrains divers, elle rencontrera toujours des concurrents redoutables, à certains égards mieux armés qu'elle, et il ne faut pas
' David-Mennet. De la méthode à suivre pour substituer les produits français aux produits allemands et austro-hongrois.
qu'elle renonce aux productions dans lesquelles elle est sans rivale. C'est un Américain qui va nous le dire1 :
« En France, le côté esthétique des choses est partout en évidence : dans les décors des rues, dans la nature des monuments publics, dans les devantures de magasins, dans les vêtements des gens, dans la disposition des fleurs, etc. Beauté aussi bien dans l'insignifiant que dans l'important! Le chef a ses inspirations comme le musicien ; les créations de la modiste sont aussi sérieuses que celles du sculpteur; l'ébéniste a autant de respect pour les meubles anciens que l'architecte pour les monuments historiques. Chacun est considéré artiste, même dans les moindres détails de son métier. »
Il ne faut pas abdiquer cette supériorité. Il est assurément souhaitable que Lyon fabrique aussi des étoffes vulgaires et batte Crefeld ; mais il importe beaucoup plus que Lyon reste Lyon. Il nous faut multiplier les grands ateliers de construction mécanique, et faire nous-mêmes nos machines-outils, mais il serait déplorable que la rue de la Paix vint à ressembler, je ne dis pas à la Friedrichstrasse, mais même au Strand ou à la 7e Avenue. « Entre toutes choses, poursuit notre Américain, l'Art exige la liberté. » Ne tuons pas l'art chez nos savants, chez nos techniciens, chez nos ouvriers, car la France doit rester pour l'humanité une créatrice de valeurs nouvelles.
1 G.-M. Baldwiu. L'idéal américain et l'idéal français (dans les Etats-Unis et la France, 1914, p. 160 et suiv.).