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Acte $ accusation signifié le 20 février 1812 à ceux qui ont pris part

à la capitulation de Baylen.

« Des interrogatoires des prévenus, des déclarations des témoins, et des pièces de la procédure, il résulte :

« Que le général Dupont a laissé le pillage de Cordoue se prolonger au delà des premiers moments donnés à la fureur du soldat ;

« Qu'il n'a donné des ordres pour la sûreté des caisses publiques que trois jours après son entrée à Cordoue ;

« Qu'il n'a pas fait faire les versements de tous les fonds à la caisse du payeur général ;

« Qu'il a évacué Cordoue sans emmener tous ses malades, quoiqu'il eût huit cents voitures d'équipages (pour la seule division Barbou) ;

« Qu'il a donné le 18, à la levée du camp d'Andûjar, trop de soins à la conservation de ses équipages, ce qui Ta empêché de déployer toutes ses forces contre l'ennemi, à son arrivée à Baylen le 19*au matin ;

« Qu'il a, en demandant une trêve le 19, négligé de stipuler par écrit aucune condition ; '

(4) Renroyé de l'armée pour ces faits, M. de Villoutreys sollicita du sorvice en Mi>, Voblint et déserta ayant Waterloo. S.

drapeaux pris par la division Vedel selon les lois de la guerre ;

« Qu'il a rejeté, le 20, les propositions du général Vedel de s'entendre avec lui et de reprendre le combat» et celles du général Privé, de sacrifier les bagages, de prendre les troupes qui les gardaient et

contradictoires : tantôt de se retirer sur la Sierra-Morena, tantôt de rester, tantôt de se regarder comme libre, tantôt de se regarder comme compris dans la trêve ;

< Qu'il a tenu, le 20, un prétendu conseil de guerre, et y a laissé délibérer de capituler, sans appeler le général Vedel ni aucun officier de sa division ;

« Qu'il a envoyé des plénipotentiaires pour négocier la capitulation, sans instructions écrites et précises ;

< Qu'il a ensuite autorisé, la nuit du 21 au 22, ce plénipotentiaire à signer des conditions honteuses et déshonorantes pour les soldats français ;

« Qu'il a stipulé la conservation des bagages et effets avec tin soin qui semble annoncer que c'était un des motifs déterminants de la capitulation ;

c Qu'il a compris dans cette capitulation, sans en avoir le droit, deux divisions entières, libres, non engagées, ayant les moyens de se retirer sur Madrid ;

« Qu'il paraît l'avoir fait afin d'obtenir de meilleures conditions à sa propre division;

« Qu'il a trompé le général Vedel en lui écrivant et lui faisant écrire, le 21 au matin, (ju'il était compris dans une capitulation qui n'existait pas alors, qui ne lui a été communiquée que dans la nuit du 23 au 24, et n'a été signée que le 22 à midi ;

c Qu'il a ainsi non -seulement sacrifié la division Barbou, qui était sous ses ordres, et la division Vedel, à qui il avait perdu le droit d'en donner, mais encore les troupes qui assuraient la communication

exposé tous les Français qui étaient dans cette partie de l'Espagne à être attaqués à l'improviste et accablés par le nombre.

c En conséquence, le général Pierre Dupont, âgé de quarante-sept ans, général de division, comte de l'Empire, grand aigle de la Légion d'honneur, est accusé d'avoir compromis la sûreté extérieure de l'Etat en signant une capitulation par laquelle il a livré à l'ennemi nonseulement sa propre division, ses canons, armes, munitions, mais encore les postes occupés par la division Vedel, ses canons, armes et munitions, et ouvert ainsi la province de la Manche et la route de

ÛILMAYION VR MB KHHT CÂMTULHL 59

Madrid à l'armée do général Castanos, crime prêta par l'article 77 du

Gode pénal.

« Le général Armand-Samuel Maréscot, grand aigle de la Légion d'honneur, est accusé de complicité :

< Pour avoir été un des instigateurs et signataires, quoique en qualité de témoin, de ladite capitulation, et avoir proposé et rédigé luimême un des articles de ladite capitulation.

« Le général de brigade Théodore Chabert, commandant de la Légion (r honneur, est accusé de complicité !

< Pour avoir délibéré, arrêté et signé les articles de la capitulation.

< Le général de division Dominique-Honoré -Antoine Vedel, commandant de la Légion d'honneur, comte de l'Empire, est accusé de complicité :

< Pour avoir reconnu Vautorité cT un général qui n'avait plus ^ordres à lui donner par cela seul qu'il était cerné par V ennemi, avait consenti une trêve avant Varrxvèe de lui, Vedel, sur le champ de bataille, et n'était plus libre ;

< Pour avoir reconnu la trêve comme commune à ses divisions, cessé de combattre, rendu les prisonniers qu'il avait faits, les canons et les drapeaux qu'il avait pris ;

« Pour n'avoir pas continué, le 2Ï, sa route de Sainte-Hélène sur Madrid, malgré les lettres des généraux Dupont et Legendre contenant des ordres qu'il ne devait pas reconnaître.

« Le général de brieade François-Marie-Guillaumc Leaendre , baron de l'Empire, chef de l'état-major^est accusé de complicité avec le général Dupont :

« Pour avoir été l'organe des ordres donnés par ledit général ; pour avoir écrit, le H, au général Vedel : qu'il devait rester parce qu'il était compris dans une capitulation faite, tandis qu'il n'y a eu de capitulation signée que le 22.

« Le capitaine de cavalerie Charles Vtiloutreys, chevalier de la Légion d'honneur, chevalier grand-croix de l'union de Bavière, est accusé de complicité avec le général Dupont :

« Pour avoir arrêté la trêve avec Reding et Castanos sans conditions écrites et sans garantie ;

« Peur avoir pris part à la discussion et conclusion de la capitulation \

t Pour avoir, dans la route de Baylen à Madrid, donné des avis, des ordres aux commandants, écrit au général Castanos de façon à empêcher de se retirer sur Madrid et à livrer à l'ennemi toutes les troupes qui étaient dans la Sierra-Morena, à Puerto del Rey, à Madridejos, et pour avoir fait ce qui était en lui pour soumettre également à la capitulation un bataillon qui s'est sauvé malgré lui vers Madrid.

« Le général Legendre* chef à Tétat-major de 1 armée, est en outre accusé de complicité avec Joseph Plauzoles, ci -devant payeur général de l'armée du général Dupont, et avec Augier Larembour, payeur de la division Dupont, d'avoir concerté les moyens de soustraire des

sommes au-dessus de trois mille francs au Trésor public, crime prévu par l'article 169 du Gode pénal.

0 Fait à Paris, au parquet de la haute Cour, le 17 février 1812.

« Regnault db Saint-Jean d'Angély. »

< Une des causes principales auxquelles on doit attribuer la reddition du corps de Dupont à nos forces inférieures en nombre, fut le désir des généraux de conserver intact et sous la main le riche butin qu'ils avaient tiré du pillage de Cordoue, et que les clauses de la capitulation devaient préserver de la visite, car on y avait stipulé que les havre-sacs des soldats seraient ouverts tandis qu'on exemptait de toute recherche deux caissons par officier supérieur. Mais ces derniers furent punis précisément par où ils avaient péché. Les soldats français, indignés de se voir soumis à cette visite déshonorante, montrèrent aux Espagnols les caissons qu'ils regardaient comme la cause de leur affront, et où se trouvaient, bien plutôt que dans les havresacs, les objets provenant du pillage. Une autre cause du désastre de ce corps d'armée fut sa quantité d'équipages, autre conséquence du sac de Cordoue, car pendant le combat de Baylen 1,500 hommes furent aftectés à leur garde.

« Quand les troupes françaises arrivèrent aux ports où elles devaient s'embarquer, la junte de Séville ordonna de les y retenir jusqu'à ce que le roi d'Angleterre eût autorisé leur transport en France par mer. L'amirauté anglaise s'y étant refusé, elles furent confinées en détention dans l'île de Cabrera au sud de Majorque, où elles restèrent jusqu'à la conclusion de la paix en 1814; d'autres furent-transférées en Angleterre et enfermées sur les pontons. »

Don José Munoz Maldonado, qui a eu sous les yeux les documents originaux de l'armée espagnole.

L'empereur Napoléon au général Clarke, ministre de la guerre.

Vaîladolid, 42 janvier 1809.

< Les détails de cette malheureuse affaire (de Baylen) excitent toujours l'indignation. Vous verrez dans la correspondance du général Vedel que, le 3 août, un chef de bataillon qui était, avec trois cents hommes, à Manzanarès, c'est-à-dire à mi-chemin d'Andûjar à Madrid, a eu la lâche bêtise de s'aller mettre dans la capitulation. Faites des recherches pour savoir le nom de ce misérable, afin qu'à son retour il soit arrêté, traduit à une commission militaire et passé par les armes. >

« Le trait qui caractérise peut-être le mieux le maréchal Bugeaud dans les années de sa jeunesse, se rattache à la capitulation de Baylen, de douloureux souvenir. On était en 1808 ; il appartenait comme sous-lieutenant à un régiment de marche qui, à une demi-journée du

corps principal du général Dupont, fut informé qu'on l'avait compris dans la capitulation. Les ofhciers réunis venaient d'apprendre ce désastre, quand le sous-lieutenant Bugeaud, prenant la parole, soutint qu'une troupe sous les armés n'Hait tenue par urne capitulation faite en dehors délie qu'autant qu'elle n'avait aucun moyen de s'y soustrain. Il dit qu'on pouvait, par une marche rapide, gagner la montagne, puis Madrid, et qu'il s'offrait pour former l'arrière- garde avec îes grenadiers. Son langage enflammé releva les âmes abattues. On chemina suivant les indications de route qu'il avait fournies en chasseur expert et qui avait fouillé le pays. Les trente lieues à parcourir devant les détachements ennemis qui couvraient la campagne furent heureusement franchies, et le régiment fut sauvé. »

M. le général Trochu, ancien aide de camp du maréchal Bugeaud.

« Lorsque l'armée russe envahit la Finlande, en février 1808, la défense de la grande place forte de Svéaborg était confiée à un vétéran de la marine suédoise, le comte de Cronstedt. Sa garnison comptait au delà de sept mille (7,000) hommes, partie de nation finlandaise, partie suédoise. Sur ce nombre, 472 marins.

c La force numérique des Russes varia souvent sur ce point, selon qu'ailleurs le besoin des troupes était plus ou moins pressant. S'éievant à peine d'abord au tiers de la garnison, elle s'accrut au fur et à mesure. Vers les premiers jours de mars, le corps assaillant comptait ente bataillons, quatre escadrons, quatre batteries de campague, deux compagnies de pionniers (génie) et une d'artilleurs, sans pièces, pour servir les batteries.

c L'artillerie d'un calibre plus fort fut amenée devant Svéaborg,. par voie de traînage, des places de la Finlande russe, avec une difficulté extrême. Elle fut successivement disposée sur le cap de Helsingfors, l'île de Skandetiandet et les rochers environnants, par le général Soehtelen, qui dirigeait les travaux du génie. Cette artillerie n'excéda point, pendant le cours des hostilités contre la place, le nombre de 46 bouches à feu, dont 16 mortiers.

< Le blocus fut successivement resserré, selon que retendue de la forteresse et le nombre des troupes russes le permettaient. L'établissement des batteries ne s'effectuait que par le travail le plus pénible. Blés ne pouvaient être construites qu'en fascines et gabions farcis qui, offrant peu de résistance et de poids, obligeaient de donner aux puapets une épaisseur très-considérable. La terre et le gazon man-

S aient absolument sur ces rocs stériles et couverts de neiges proîdes. Outre la difficulté d'établir des approches, des batteries de brèche sur la glace, la pénurie en artillerie, munitions, ouvriers, outils et même en soldats, rendait chimérique ridée d'adapter à l'attardé Svéaborg la marche méthodique d'un siège régulier. L'escalade de vive force fttt un moment discutée comme moyen de réussite possible, mais enfin la volonté de l'empereur Alexandre et la raison prescrivirent de resserrer le blocus en proportion des facultés crois-*

santés, de bombarder la place et de ne hasarder l'assaut que comme une dernière tentative de succès.

« Les premiers coups de canon furent échangés le 6 mars, à l'occasion d'une batterie russe élevée sur un rocher situé au milieu du port, entre la forteresse et la ville de Helsingfors. Elle dirigeait son teu sur quelques centaines d'ouvriers que le commandant suédois employait à rompre la glace devant les endroits qu'il jugeait être les plus accessibles. Il y répondit avec vivacité, et tirant à élévation, chaque boulet allait frapper les maisons de Helsingfors. Cette ville était menacée d'une destruction totale ; et, pour la prévenir, un parlementaire fut chargé d'adresser à l'amiral Gronstedt des représentations sur le dommage auquel il exposait les habitants, dont la plupart comptaient des proches ou des amis parmi ceux de la garnison. Il fut menacé de voir venger le mal par le mal sur les villes du royaume suédois que pourrait atteindre la guerre. Cronstedt répondit sèchement que la destruction de Helsingfors était nécessaire à sa défense. Néanmoins, son conseil entendu, il changea de résolution, et il fut convenu de part et d'autre de n'élever dans cette direction aucun ouvrage et de considérer ce rayon comme neutre. Les pares, les hôpitaux, les magasins russes, purent ainsi s'établir à Helsingfors en toute sécurité. Cette ville offrait en même temps au quartier général et aux troupes (assiégeantes) le seul abri qui se trouvât à proximité.

« Cependant l'artillerie russe couronnait peu à peu les hauteurs environnantes. Ces batteries tiraient presque au hasard sur les moulins, les magasins, les hangars de la marine et les bâtisses en bois, que les remparts laissaient à découvert. L'incendie éclata à plusieurs reprises, durant l'espace de dix jours que cette canonnade se prolongea. Le nombre des projectiles ainsi lancés s'éleva à 1,565. La forteresse y répondit par 2,477 coups.

« Des abouchements avaient eu lieu à différents sujets. Le général Suchtelen crut y remarquer que la vigueur morale de quelques chefs ne répondait point aux forces matérielles dont la place était pourvue. Ce coup de lumière lui servit de base pour accélérer la reddition.

c Un moyen d'y contribuer était de nourrir l'inquiétude, de tenir constamment sur pied par des alertes fréquentes de jour, plus souvent de nuit, une garnison composée de bonnes troupes, mais peu aguerries. Tantôt un groupe de tambours et de tirailleurs, et une/souvent deux batteries d artillerie de campagne, venaient insolemment se glisser à la faveur des rochers sur la glace environnante, et jusqu'à portée de mitraille de la place. Le colonel d'artillerie Ârgoun se distingua particulièrement dans ces expéditions : il était le véritable réveillon de la garnison. Les stratagèmes, les lieux, les heures étaient adroitement variés.

« Ce jeu produisit son effet. Les généraux russes parurent bientôt s'apercevoir c[ue l'amiral Cronstedt, habitué à voir en marin, considérait avec anxiété quelques accès faciles, quelques lacunes dans la liaison de ses ouvrages ; qu'il épuisait sa troupe par le travail et le manque de repos; qu'il regardait Svéaborg comme un vaisseau ex-

posé à l'abordage. Plusieurs de ses officiers et lui-même se persuadèrent aisément que l'hiver, en environnant la forteresse d'une surface solide, la privait de sa principale force, et qu'elle n'était pas à l'abri d'on coup de main.

c Un grand nombre de bouches inutiles y avaient cherché un. refuge au premier moment de l'invasion russe. L'amiral Cronstedt sentit la faute qu'il avait commise en les recevant; il tenta de s'en débarrasser ; mais les lois rigoureuses de la guerre interdisaient aux Rosses, en cette occasion, une courtoisie déplacée, et leurs avant-postes repoussèrent cette population importune. L'amiral suédois refusa noble* ment l'offre de permettre à sa seule famille de quitter la place investie.

« Sous une apparence de galanterie militaire, les généraux russes lui faisaient parvenir régulièrement des journaux et des gazettes du continent. La plupart contenaient, à cette époque, des nouvelles désastreuses pour la Suède. Les bulletins de l'armée russe, des proclamations, des lettres de familles délaissées, tout ce qui pouvait ébranler le moral, ce qu'il était avantageux de faire discuter et croire à Svéaborg, y était colporté journellement, y était accueilli avec cette avide curiosité naturelle à des hommes séparés de tout commerce.

« Des relations personnelles avec plusieurs des officiers supérieurs permirent d'apprécier de plus en plus leur caractère. Des colonels, cultivateurs assidus depuis vingt ans de leurs fermes militaires, des subalternes qui n'avaient jamais vu la guerre, une sorte de rivalité entre le Suédois-né et le Finlandais, le nombre de femmes, d'enfants, d'inutiles, le mécontentement de quelques-uns, la prodigalité avec laquelle l'inexpérience consommait des munitions toujours précieuses dans une place de guerre, la foi religieuse avec laquelle était crue la supériorité des forces de l'armée russe, tels furent les principaux éléments qui produisirent la perplexité de l'amiral et de ses lieutenants.

« Néanmoins la réputation solide de valeur, de capacité, de loyauté, dont le comte de Cronstedt jouissait, était imposante. Il importait d'approfondir l'homme: l'occasion plausible de conférer avec luimême fut mise à profit.

ment dérait

sollicitude pour~la conservation de la flottille, sur laquelle naguère il avait combattu avec gloire aux journées de Yibourg et de Svenksund, et qu'une bombe fatale pouvait réduire en cendres. Il ne pouvait non pins dissimuler quelque appréhension touchant l'alliance anglaise» dont les événements récents de Copenhague permettaient de soupçonner la bonne foi à l'égard de toute puissance maritime. Marin, des murailles immobiles à défendre l'embarrassaient; homme et père de famille, son cœur paraissait être tourmenté des souffrances d'un grand nombre d'individus qui lui étaient chers.

< Hésiter, douter, sont de grands torts à la guerre, et il est rare que les suites n'en soient pas funestes. Le comte de Cronstedt avait l'esprit disposé à cette anxiété, cette sorte de maladie morale, dont le

64 OBLIGATION BB NE POINT CAPITULE t.

courage même, ni la probité ne préservent point sans l'énergie du caractère. Livré dans nne situation épineuse à la méfiance de luimême, sans second dans la place, son malaise devait y devenir contagieux. Chef de par le Roi et par la considération unanime, qu'il devait à une carrière longue et honorable, l'rrésolution à laquelle il se livrait devait paralyser la vigueur de ses subordonnés. < Place qui délibère est à moitié rendue. »

Le comte de Gronstedt assemblait fréquemment son conseil : un parti mitoyen est la conséquence trop ordinaire de pareilles assemblées. Sauver l'honneur, gagner du temps, préserver la flotte, ne rien exposer au présent, tout cela parut un coup de maître à celle-ci.

c Un armistice fut proposé et, après de longues conférences, conclu sous le nom de Convention, à l'île de Lonan, le 3 avril, entre le général Suchtelen et l'amiral Gronstedt. Par suite de ses stipulations, la place fut rendue le 3 mai aux Russes, qui avaient à peine alors le nombre de troupes nécessaires pour l'occuper et pour surveiller la dissolution et le renvoi de celles qui avaient composé la garnison ennemie. Cette garnison, au moment de la reddition, se trouva forte de 208 officiers et 7,386 sous-officiers et soldats.

« La reddition de cette grande place d'armes procura aux Russes un surcroît de moyens immense : 58 pièces de bronze, 1,975 en fer, 9,535 gargousses, 3,000 barils de poudre, 10,000 cartouches, 340,000 projectiles, près de 9,000 fusils et beaucoup d'autres armes ; 2 frégates, 6 chébecs, 1 brick, 6 yachts de guerre, 25 chaloupes canonnières pontées, 51 autres dites yoles, 51 barcasses, sloops, etc., 19 transports, un dépôt immense d objets à l'usage de la marine, enfin un magasin encore considérable de vivres. »

Le lieutenant général comte de Suchtelen I", chef d'état-major de l'armée rosse qui a conquis la Finlande, et directeur du blocus de Svéaborg.

< Nos vivres étant sur le point d'être épuisés dans la place d'Astorga (août 1812), il avait été décidé que nous sortirions de la place et passerions sur le corps des Espagnols pour rejoindre l'armée française, quoique nous ignorassions sa position, n'en ayant pas eu de nouvelles depuis le commencement du siège. Les Espagnols prétendaient qu'elle avait été presque détruite à Salamanque (bataille des Arapyles).

« Un bataillon du lw régiment de ligne, sur lequel nous comptions le plus pour faire notre sortie, travaillé par quelques-uns de ses officiers, refusa de marcher au moment décisif. Le gouverneur crut alors devoir accepter la capitulation proposée par l'ennemi. Elle présentait, à peu près, les mêmes avantages qu'une sortie de vive force, puisque la garnison devait être conduite avec armes et bagages, à l'armée française, pour être échangée contre le même nombre d'Espagnols ; cependant je m'opposai à eette capitulation jusqu'au dernier moment. Je protestai contre elle, en ma qualité de membre du

conseil de défense. Je dis au général Rémond (le gouverneur) : « Je ne connais qu'une seule capitulation honorable : c'est celle où, après avoir épuisé tous les moyens, l'on dit à l'ennemi : « Faites de moi ce qU9 vous voudrez. » Je fis remarquer que Ton ne pouvait avoir confiance dans la parole du général Castanos, qui avait violé la capitula* lion de Baylen ; je fis observer que les propositions qu'on nous faisait, après avoir déclaré qu'on ne nous accorderait plus de capitulation, indiquaient évidemment que l'armée française venait à notre secours4, qu'il fallait l'attendre, dussions-nous jeûner pendant quelques jours. Ces paroles firent pâlir le parlementaire espagnol, le comte Enrilé ; je le fis remarquer à l'aide de camp du gouverneur, le lieutenant Beaufort. Je le pris par le bras et lui dis : « Viens avec moi, peut-être entendrons-nous le canon de l'armée française. » Nous nous rendîmes sur le front de Labaneza, prêtant une oreille attentive : nous n'entendîmes rien. Lorsque nous rentrâmes chez le gouverneur, la capitulation était sur le point d'être signée. Je tentai encore de la faire rompre; mes efforts furent inutiles : M. Beaufort fut le seul qui m'appuya; les officiera du 1er de ligne surtout désiraient la capitulation; j'eus une scène fort vive avec eux à ce sujet; ils m'accusaient de vouloir sacrifier la garnison à mon ambition ; ils connaissaient les conditions proposées et les trouvaient superbes ; ils m'accusaient d'avoir fait sauter un caisson de munitions pour rompre la conférence ; je leur répondis : « Tignore comment cet accident est arrivé ; mais si je pouvais empêcher la capitulation en faisant sauter celui qui est sur l'esplanade, je le ferais à l'instant même. > J'ajoutai : « Souvenezvous de Baylen ! dans quelques jours vous me donnerez des nouvelles de votre belle capitulation. »

« Ma parole fut prophétique : la capitulation fut violée ; dès le lendemain, au lieu d'être conduits à l'armée française, nous fûmes conduits en Galice; nos bagages furent pillés, les soldats dépouillés, et bon nombre assassinés.

• Pour comble de désolation, nous apprîmes le lendemain que le

général Foy marchait au secours de la place ; nous vîmes l'artillerie de siège crue l'ennemi enlevait avec rapidité ; vingt-quatre heures de fatmee de plus, nous étions secourus.

« Le général Foy commit deux fautes dans son expédition pour débloquer les places d'Astorga, Zamora et Toro : il marcha lentement, prit le plus long au lieu de marcher directement sur Astorga, et ne tira pas un seul coup de canon. C'est une précaution à laquelle on ne doit jamais manquer dans des circonstances semblables.

« Tous les matins et tous les soirs, je mettais mes plus grosses pièces sur l'esplanade du front de la Baûeza ; je les faisais charger fortement à boulet, et faisais tirer des salves pour annoncer que nous tenions encore. Il fallait en faire autant. >

Le commandant Choumara, alors capitaine do génie dans la place (l'auteur du Principe de l'indépendance des parapets et des escarpes).

Influence de la reddition de Soissons sur la crise décisive de la campagne

de 1814, ff après le maréchal Marmont.

« L'ennemi continua sa retraite car la chaussée de Soissons (2 mars). Sa position devenait très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'avant de pont dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût défendue, toute cette année de Blûcher, déjà battue, fatiguée, découragée, allait être acculée à une rivière et enveloppée par des forces suffisantes pour la détruire. Napoléon arrivait avec 15 ou 18,000 hommes; Mortier et moi nous en réunissions environ 12,000. Le corps (prussien) de Bûlow et celui (russe) de Woronzow, arrivant par la rive droite de l'Aisne, et n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blûcher, ne pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne ont tenu à une défense de Soissons de 36 heures.

c La garnison de Soissons était sinon complète , mais au moins suffisante. La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son métier de la manière la plus simple et fermer ses portes. Le général Bûlow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un général obscur de l'armée française , nommé Moreau, y commandait. Bientôt intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation étant au moment de se rompre, par suite de» quelques difficultés faites au général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général Woronzow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur : « Laissez-leur emmener leurs pièces , et qu'ils prennent même les miennes s'ils les veulent , pourvu qu'ils partent sans retard. » Le général Woronzow, en me racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée (de Blûcher) , et qu'elles eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la position où l'imprudence de Blûcher les avait placées.

« Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon. Le reste de la campagne n'offre plus que des déceptions. »

Récit du général russe qui somma la place de se rendre.

t Le 1er mars 1814 , conformément aux ordres qu'ils avaient reçus du feld- maréchal Blûcher, les généraux Bûlow et Wintzingerode, partis, le premier, de Laon, le second, de Reims, se portèrent sur Soissons pour réoccuper cette ville. Leur jonction avec l'armée de Silésie, bien plus, le salut de cette armée elle-même , dépendaient de la possession de ce point important.

« On reconnut alors avec regret, mais trop tard, la faute qu'on

avait commise en abandonnant précipitamment et sans y avoir beaucoup réfléchi cette ville, que Czernyschew avait si brillamment emportée quelque temps auparavant.

« Il fallait maintenant à tout prix s'en rendre maître pour la seconde fois, et Wintzingerode, gui se démenait fort lorsqu il s'agissait de dispositions à prendre, mais devenait singulièrement circonspect lorsqu'on en venait à l'exécution, emporta de Reims les échelles qu'il y avait fait préparer à la hâte pour prendre Soissons par escalade si la ville ne consentait pas à capituler.

' « La place se trouvait à peu près dans le même état qu'au temps où elle était tombée aux mains de Czernyschew. La garnison était même moins nombreuse, mais elle était formée de vieux soldats habitués à toutes les misères et aguerris contre tous les dangers. L'artillerie avait été renforcée et était mieux servie. Le général Moreau, chargé du commandement de la place, avait sous ses ordres la légion delaVistule, vieille troupe commandée par le colonel Kosicki, et quelques dépôts d'infanterie française.

« Nous passâmes la nuit à Fismes, et arrivâmes à 4 heures de l'après-midi devant Soissons.

« Le général Wintzingerode prit position sur la route de Reims, non loin d'un cimetière.

« Le comte Worontzow devait investir la place. « Mais, avant que ce dernier n'eût tenté quelque chose de sérieux, le général Wintzingerode jugea à propos de m'envoyer sommer le commandant de se rendre.

• De son côté , le général Bûlow envoyait un parlementaire sur l'autre rive de l'Aisne. Nous échouâmes l'un et l'autre et ne fûmes pas admis.

« Quant à moi, je pus cependant arriver jusqu'à l'entrée du faubourg de Reims, et j eus la bonne fortune d'échanger quelques paroles avec le colonel Kosicki lui-même. Celui-ci me déclara nettement que le générai Moreau ne se résoudrait non-seulement jamais à capituler, mais que même il n'entamerait de pourparlers avec qui que ce fût, Rengageant à m'éloigner au plus vite de ses avant-postes, sans quoi il ferait tirer sur moi.

« Malgré le ton péremptoire dont ce conseil me fut donné, j'eus cependant le temps de lui faire observer que la garnison allait avoir affaire à deux corps d'armée comptant ensemble 60,000 hommes, et je m'efforçai de lui faire comprendre ce qu'il y aurait d'extravagant à vouloir se défendre dans une situation pareille.

< Je fis ces observations en élevant intentionnellement la voix afin que la garde n'en perdit pas un mot, car je comptais que mes paroles ne tarderaient pas à être colportées dans la garnison, où elles étaient de nature à jeter du découragement.

« Le colonel, qui probablement avait deviné mon intention, fit apprêter les armes, et je n'eus que juste le temps de lui tirer ma courte révérence, en lui criant : « A demain ! à quoi il répondit : * Au plaisir de vous revoir î » Je revins alors bride abattue auprès

du général Wintzingerode, qui attendait mon retour avec la plus vive impatience.

« A peine eut-il été informé de la réponse négative du commandant, qu'il ordonna l'attaque du faubourg.

« Le comte Worontzow avait déjà tout disposé avec son activité habituelle : ses batteries tonnèrent aussitôt, et il fit attaquer les faubourgs par une brigade de chasseurs qui s'en empara, mais qui les évacua dans le courant de la nuit.

■ Le feu des remparts était très-vif et ne cessa qu'à la tombée <}e la nuit.

« Je causais avec le général Wintzingerode, lorsque je fus atteint d'une balle qui traversa mon manteau, mon uniforme, et s'arrêta entre la peau et la chemise sans me faire le moindre mal. Ce qu'il y eut de curieux dans ce détail, c'est que, presque au même moment, le colonel Kosicki , avec lequel je venais de parler peu d'instants auparavant, était lui-même atteint de la même manière et avec le même bonheur que moi.

• La nuit étant très-sombre, le général Wintzingerode donna l'ordre d'abandonner les faubourgs , fit placer ses avant-postes à peu de distance, et établit son quartier général dans un village situé à proximité de la grande route de Reims.

a J'étais fatigué à l'excès ; dès qu'il m'eut été possible de me procurer quelques bottes de paille, je m'y jetai et ne tardai pas à m"endormir d'un profond sommeil.

« Mon repos ne fut pas de longue durée. Un aide de camp du général vint me chercher à une^heure du matin. Tous les officiers supérieurs de quelque importance étaient réunis auprès de lui et tenaient conseil.

« J'y rencontrai le général Wintzingerode d'abord , puis le comte Worontzow, Stroganoff Benkendorfif, le comte Orurk et le général Renny.

« On venait de recevoir du feld-maréchal Blûcher l'avis qu'étant lui-même très-vivement pressé par Napoléon, il fallait à tout prix réoccuper Soissons, dont le pont était la seule planche de salut qui lui restât. Ce n'était gue par là qu'il lui était possible de passer l'Aisne et d'opérer sa jonction avec bûlow (1). W « Il fallait donc, si l'on ne trouvait pas d'autre moyen de s'en emparer, enlever la ville d'assaut au point du jour.

(A) Note du traducteur. — Nous lisons dans une lettre de Wintzingerode écrite le 3 mars, à 6 heures dn matin, que, lors de ce conseil de guerre, il n'était reçu aucun message direct de Bliicher; qu'il avait appriâ indirectement que l'armée de Silésie se repliait par Oulehy, et que personne ne l'avait chargé de quoi que ce soit à propos de Soissons. Les craintes chimériques qne Wintzingerode laissa deviner dans ce conseil, n'auraient été alors que le résultat de ses combinaisons

3 ni ne reposaient sur aucune base solide, et de l'inquiétude étrange qui perce ans ses lettres à Bliicher.

« Le conseil de guerre avait résolu ou'avant de recourir à cette extrémité on dépêcherait un dernier parlementaire au commandant, et, qu'en cas de fin de non-recevoir , on attaquerait immédiatement.

« Le comte Worontzow m'ayant désigné pour cette mission an choix de ses collègues, j'en subis tout le poids. On me fit l'honneur, en somme, de m'attribuer l'intelligence nécessaire pour réussir dans cette négociation aussi délicate que dangereuse*

« Après m'avoir accablé d'un déluge de paroles flatteuses, comme on a 1 habitude d'en prodiguer à ceux dont on a besoin dans le moment, quitte à les oublier un quart d'heure après, le général Wintringerode me dépeignit dans toute son étendue la position critique de Brocher, me donna pleins pouvoirs de traiter, de conclure avec telles conditions qui me conviendraient, me recommandant par-dessus tout de faire diligence.

« Ayant observé qu'après avoir été repoussé en plein jour, j'avais bien peu de chances d'être admis au milieu de la nuit, Wintzingerode et le comte Woronzow s'épuisèrent en compliments sur mon esprit et mes talents, m'assurant enfin que le salut de l'armée de Blûcber et la vie de plusieurs milliers de braves soldats que coûterait l'assaut dépendaient du succès de ma mission ; qu'il me fallait donc tout mettre en œuvre pour parvenir à aborder le commandant, à le containcre et à brusquer la conclusion.

« Je me mis alors en route, n'ayant d'espoir, je l'avoue, qu'en ma bonne étoile. Je n'avais encore rien résolu de positif ; je m'en reposais absolument sur les circonstances, me promettant bien de saisir l'occasion aux cheveux si elle se présentait, et d'avoir l'œil et l'oreille au guet.

• La nuit était noire, une neige humide tombait à gros flocons. J'étais accompagné de mon brave uri&dnik (sous-officier de cosaques) Jelatinzow, et d'un trompette , que me prêta en passant le comte Orurk.

« Après avoir essuyé plusieurs coups de feu des avant-postes, qui, sans attendre ma réponse, tiraient aussitôt après leur « Qui vive î » feus la bonne fortune de donner dans une garde avancée commandée par un officier.

« L'officier, reconnaissant en moi un parlementaire, me reçut avec

une politesse cordiale et excusa ses hommes d'avoir tiré sur moi, en

me disant que l'obscurité donnait facilement lieu à des méprises de

. ce genre. Elle était, en effet, si épaisse qu'on n'y voyait pas %. deux

Sas. Je lui témoignai le désir d'être admis en présence du général loreau, et lui montrai le pli que j'étais chargé de remettre. Il m'exprima alors son regret de ne pouvoir y consentir, car, disait-il, il avait reçu l'ordre formel de ne {laisser passer aucun parlementaire.

« Ce jeune officier avait une charmante physionomie qui respirait la douceur ; il était grand, bien fait et unissait à ces avantages extérieurs une urbanité exquise. C'était un Polonais, fils d'un pharmacien

70 OBLIGATION DE NE POINT CAPITULE a.

de Varsovie. Je regrette d'avoir oublié son nom, car j'aurais été heureux de pouvoir rendre à la franchise de son accueil et à sa politesse la justice qu'elles méritent. Il ne soupçonnait guère le rôle marquant qu il allait jouer dans ce drame.

• Cette réponse catégorique ne me laissait plus d'autre ressource que de faire demi-tour, de retourner auprès du conseil de guerre resté en permanence en attendant l'issue de ma mission, et de lui rapporter qu'il ne nous restait plus qu'à marcher à l'assaut. Il me répugnait cependant de revenir porteur de ces terribles paroles : « A l'assaut t » dont l'exécution si chanceuse implique tant de scènes d'horreur, et, comme je comptais toujours sur l'intervention du hasard qui m'avait souvent mieux servi que les plans les plus savamment combinés, je crus, bien qu'encore confusément, avoir trouvé ce qui me restait à faire. Je cherchais donc à profiter de la bonhomie de l'officier polonais, et lui dis, pour gagner du temps : « Eh bien ! tant pis ! vos ordres sont trop précis pour que je veuille insister davantage ; mais, en bon camarade, vous ne sauriez me refuser une petite place à votre feu, car je suis littéralement gelé. Et, comme je n'ai rien pris de toute la journée , je vous prie de me laisser boire un verre de liqueur et manger un morceau de pain. »

c Ce disant, je tirai de ma poche un double napoléon, et demandai que quelqu'un voulût bien aller me chercher la liqueur et un pâté à la première auberge venue ; j'y ajoutai une pièce de 5 fr. pour le voltigeur qui prendrait la peine de faire la commission.

« L'officier, trompé par la feinte candeur de mes paroles, consentit à tout et envoya un voltigeur chercher ce que je désirais.

« J'avais calculé qu'une fois en ville le commissionnaire ne manquerait pas de jaser, qu'on l'amènerait au poste de la place et que compte en serait rendu. Le commandant, averti de ma présence, chercherait peut-être alors indirectement à apprendre ce qui motivait mon insistance ; pour le reste, je m'en fiais entièrement, je l'ai déjà dit, à ma bonne étoile.

« Ma ruse réussit mieux que je ne l'eusse osé espérer. Le voltigeur ne revint qu'une bonne heure après avec ses bouteilles. Nous en bûmes une partie, je distribuai le reste aux hommes du poste, et bientôt tous les fronts se déridèrent.

« On suppose aisément que je ne me pressais pas de boire ; je bourrai lentement ma pipe, et, tout en fumant, je causai avec l'officier de sujets indifférents, de Varsovie, de la Pologne, de ses parents, de ses campagnes ; pas un mot qui eût trait à ma mission.

« Mais tout a une fin, et, en désespoir de cause, j'étais sur le point d'abandonner la partie, lorsque j'entendis le pas d'un cheval ; c'était un officier, qui s'annonça comme ronde, mais qu'à son uniforme je reconnus aussitôt pour un aide de camp.

« Cet officier but un verre avec nous, et, dans le courant de la conversation, je leur fis comprendre à tous deux, à lui et au jeune Polonais, ce que leur situation avait de désespéré. Je réussis sans doute à les persuader que toute défense serait inutile, car, bientôt après, l'aide

OBLIGATION DE NE POINT CAPITULER. 7i

de camp me voyant sur le point de partir, se déboutonna entièrement et me pria de différer mon départ jusqu'à ce qu'il eût prévenu le commandant de ma présence et de 1 objet de ma mission.

« Cette prière comolait mes vœux. Je ne me la fis pas répéter deux fois, et l'aide de camp emporta en s'éloignant la lettre du général Wintzingerode. Il ne tarda pas à revenir, m'annonçant que le général Moreau consentait à me recevoir.

« L'aide de camp était chargé de m'introduire en ville à la condition que je me laissasse bander les yeux. On me plaça entre deux gendarmes, et « vogue la galère ! » (1). Je ne pouvais rien voir, car le bandeau avait été consciencieusement placé , mais j'espérais bien avoir ma revanche en les aveuglant tous à leur tour.

« Lorsque le pont-levis s'abaissa pour nous livrer passage, je commençai à ne plus douter du succès de ma mission: j avais ville gagnée!

c Arrivé chez le général Moreau, j'y trouvai réuni le conseil de défense au grand complet. Le général était un homme de 40 à 45 ans» d'une tenue martiale et de très-bon ton. Il relut en ma présence la lettre du général Wintzingerode, et me parla de l'impossibilité qu'il y avait pour lui de capituler du moment qu'il avait l'honneur de commander une forte garnison abritée par des remparts garnis d'une bonne artillerie.

« Si nous n'avions, lui ré pondis- je, que le quintuple de vos forces pour vous attaquer, vous auriez raison de rejeter toute idée de capi* tulation, je le comprends. Votre belle défense d'hier prouve que vous

pas barbarie à sacrifier de propos garnison et de paisibles habitants? La place sera prise d'assaut, n'en doutez pas, général ; l'assaut entre bien dans les habitudes du soldat russe. Tout est prêt, d'ailleurs; je sors de vos salons, le signal est donné, et bientôt vous aurez tous succombé, ce que, pour mon compte particulier, je déplore d'autant plus, que les événements de la journée m'ont fourni l'occasion d'apprécier dignement tant d'hommes d'une valeur éprouvée. »

< Ayant remarqué sur le visage de mes auditeurs quelques symptômes d'hésitation, je poursuivis en ces termes : < Songez donc, général, qu'un assaut ne saurait être comparé à une bataille en* rase campagne ; dans un combat en plaine, on fait des prisonniers ; dans une ville prise d'assaut, on n'en fait pas : tout passe au fil de l'épée ; et, comme nos soldats ont besoin d'un stimulant, on leur promet le pillage. Cette promesse, on la tient. Ce sont là les suites cruelles, mais inévitables, d'une affaire de ce genre. Je sais parfaitement, gé-

(I) Textuel.

néral, que vous, de môme que ces Messieurs, avez souvent affronté la mort, que vous ne la craignez pas, enfin. Mais je sais aussi que le salut de toute une ville et la vie de ses habitants, plutôt que d'en faire en pure perte bon marché, sont des choses dont un brave militaire sait se préoccuper à l'occasion. •

« L'auditoire s'entre-reçarda et, sur tous les visages, je pus lire l'inquiétude sur tous, saut sur celui du colonel Kosicki. Il était d'avis de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ajoutant qu'il répondait de sa légion.

< Je conviens qu'intérieurement je ne pouvais m'empêcher d'admirer son noble et courageux entêtement. Par bonheur, un aide de camp vint au même instant le chercher pour assister à la parade des gardes ; lui seul aurait pu tout faire manquer*

« Je profitai de son absence, tirai ma montre et donnai 10 minutes de réflexion au conseil de défense , prétextant que l'assaut devant avoir lieu dans une demi-heure, je n'avais plus de temps à perdre en explications inutiles.

« Je sortis de la salle des séances et y revins 40 minutes après. Le général Moreau, me prenant alors à part, me confia qu'il était disposé » à capituler, qu'il se rendait aux raisons irréfutables que je lui avais exposées, mais que je devais savoir quelle était l'irascibilité du caractère de Napoléon, et que, plutôt que de ne pas obtenir de capitulation honorable, il était décidé à s'ensevelir sous les ruines de sa ville.

« Maître de cet aveu, je gagnai rapidement du terrain ; un quart d'heure après, les articles étaient rédigés. J'accordais à la garnison de sortir librement avec armes et bagages, en emmenant 1 pièces de canon, et lui désignai pour se retirer la route de Paris par Villers- Cotterets.

« Le général Moreau insistait pour garder 6 bouches à feu ; je m'y refusai un certain temps, pour ne pas lui laisser deviner l'impatience que j'avais de lui voir évacuer la ville au plus tôt, cette ville dont la possession, dans ce moment critique, était si importante pour nous. Je cédai enfin, et lui accordai les 6 pièces comme un témoignage de mon estime particulière, lui donnant à entendre qu'il pourrait m'en coûter cher, que j'obéissais à ma propre inspiration, sans y être le moins du monde autorisé.

c On écrivait deux copies de la capitulation, lorsqu'on vint annoncer au général Moreau qu'un parlementaire prussien demandait à entrer à la porte de Laon. J'engageai le général Moreau à y accéder, afin qu'informa de la conclusion de la capitulation, le parlementaire pût en donner immédiatement connaissance au général Bûlow , qui , sans cela, pourrait commencer les hostilités.

€ Je reconnus avec plaisir dans ce parlementaire le major Martens, ne m'imaginant" guère que plus tard j'aurais lieu de me repentir de lui avoir laissé prendre part au contrat que je venais de conclure. U fut, en effet, asssez peu délicat pour s'en attribuer tout le mérite; son nom fut à ce propos proclamé dans l'armée prussienne et dans la

OBUGÀTION DE N* POINT CAP1TULB1. 73

presse militaire de cette époque (4). Et, comme chez nous on dédaigne d'écrire en se contentant de beaucoup agir, mon nom n'eut même pas l'honneur d'une citation, ce qui, lors même que nous eussions également coopéré à Pacte, me revenait de droit, en ne considérant que nos rapports hiérarchiques, puisque j'étais à ce moment ancien colonel, lorsque Martens venait à peine d'être promu au grade de major.

« Aussitôt l'entrée de M. Martens accordée, je lui communiquai les articles de la capitulation, en l'invitant à en informer le général Bûlow. Afin d'éviter toute difficulté dans l'exécution des articles, qui concernaient aussi bien les Prussiens que nous, je priai le major de les signer avec moi. Je fis preuve dans cette circonstance d'une courtoisie maladroite, car ce fut sur cette signature que Martens échafauda sa fable et s'attribua aux yeux du général Bûlow et de l'armée prussienne tout le mérite de la capitulation. J'aurais dû le faire attendre aux portes et me contenter de lui faire parvenir une copie de l'acte; mais, comme j'avais hâte d'en finir promptement, je ne songeais pas à prévoir que celui à qui j'avais procuré l'entrée de la place serait assez présomptueux pour ne pas vouloir partager avec moi ce faible mérite.

< Enchanté d'avoir atteint mon but, je ne pensais pas à toutes ces misères, et retournai avec un aide de camp du général Moreau auprès de Wintzingerode pour lui rendre compte de ma mission et faire ratifier les clauses de la capitulation.

< Tous les généraux, réunis au quartier général, attendaient mon retour avec une anxieuse impatience. A peine eu s- je dit au général Wintzingerode que la ville lui serait remise dans une heure, qu'il me sauta au cou : le comte Worontzow et tous les autres généraux imitèrent son exemple.

« Gomme je disais au général Wintzingerode que j'avais dépassé les limites de mes pouvoirs en accordant 6 canons au général Moreau, le comte Worontzow s'écria, sans même lui laisser le temps de formuler son opinion à ce sujet : ■ Eh î vous auriez pu lui en donner encore 6 des nôtres, si cette concession avait été nécessaire pour lui faire quitter la place. Tout cela ce n'est que du bronze, tandis que votre patience et votre pénétration ont sauvé la vie à plusieurs milliers de braves soldats. »

^ « Je revins aussitôt à Soissons avec le colonel Pankratiew , officier d'ordonnance [de l'empereur de Russie, qui était chargé de veiller à l'exécution de la capitulation, et, tandis que le comte Worontzow occupait avec les 13e et 14* régiments de chasseurs la porte de Reims et un bastion, j'accompagnai le général Moreau et sa garnison sur la route de Paris.

«Là, nous entendîmes la canonnade de Blûcher. Le général Moreau pâlit, me saisit par le bras et s'écria : « Je suis perdu t vous m'avez

(<) Pas exclusivement pourtant. Voir les Mémoires da général Ton Reiche, tome 11, page 66.

trompé, surpris; l'armée de Blûcher est en pleine retraite; j'entends la canonnade se rapprocher ; si je n'avais capitulé, Napoléon aurait noyé l'armée de Blûcher dans l'Aisne. Il me fera fusiller ; je le sens, ie suis un homme perdu ; il n'y a plus de salut pour moi ! Jamais Napoléon ne me pardonnera d'avoir rendu une ville dans un pareil moment! >

« Le désespoir du général m'affectait réellement , bien que dans le fond de ma conscience je ne pusse l'excuser. Il eût pu se faire un grand nom dans l'histoire, mais il n'était pas assez pénétré de l'importance de Soissons, et n'avait pas conscience des moyens que lui offrait cette position d'arrêter l'armée de Blûcher et peut-être de la détruire. Il n'avait pensé qu'à sauver sa garnison , et croyait avoir agi aussi honorablement qu'utilement en rendant la ville et en conservantes troupes à Napoléon qui en avait un pressant besoin.

« À peine la garnison française sortait- elle des faubourgs, que les colonnes de l'armée de Silésie y arrivèrent en assez grand désordre. Qu'eût fait Blûcher s'il avait trouvé les portes fermées et la ville défendue par un commandant décidé à tout ? »

Le général-major russe baron Ton Lowenstern, alors commandant d'une brigade de cosaques.

L'empereur Napoléon à son frère, le roi Joseph.

Fismes, 5 mars 4844.

« Je croyais que le duc de Raguse (Marmont) avait été hier à Soissons ; mais le général qui commandait dans cette place a eu l'infamie de l'évacuer sans tirer un coup de fusil. II s'est retiré avec tout son monde, avec les honneurs de la guerre et quatre pièces de canon ; il est à Villers-Cotterets. Je donne ordre au ministre de la guerre de le faire arrêter, juger par un conseil de guerre et passer pap les armes. Il faut qu'il soit fusillé au milieu de la place de Grève, et qu'on donne beaucoup d'éclat à cette exécution (1). Il faut faire imprimer la sentence avec un bon considérant. On nommera 5 généraux pour le juger. Cette affaire nous fait un tort incalculable. J'aurais été aujourd'hui à Laon, et il n'y a pas de doute que l'armée ennemie était perdue et tombait en dissolution. Actuellement» il faut crue je manœuvre et perde beaucoup de temps à faire des ponts. Veillez à ce qu'on fasse enfin un exemple*

Le même au général Glarke, ministre de la guerre.

Berry-au-Bac, 6 mafs 4844.

« La relation du général Moreau ne le justifie point. Ce n'était pas

(4) Le général Moreau (Jean-Claude), quijavait rendu Soissons, futî traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort. La chute de l'Empire empêcha la sentence d'être exécutée.

à lui à raisonner; puisqu'on lui avait donné Tordre de tenir Soissons, ; il devait y tenir. Il était trop évident que Soissons n'était pas une

place forte, mais seulement un poste militaire, gardant le pont de l'Aisne, où il devait tenir jusqu à la dernière extrémité, comme on doit tenir gardant un défilé, jusqu'à extinction. Pourquoi n'avait-on pas fait sauter le pont de l'Aisne Y Son excuse ne peut être admise : il fallait 60 livres de poudre pour faire sauter ce pont, c'est-à-dire la valeur de vingt gargousses. Ayant tout le temps nécessaire, il devait le couper. Pavais ordonné qu'on le coupât et qu'on en établit un provisoire pour maintenir la communication ; j avais ordonné qu'on brûlât les faubourgs et surtout les auberges, qui nuisaient à la défense, comme il résultait du rapport du général Verdun, qui se justifiait de la (!*•) évacuation de la ville après la mort du général Husea.

• Comment le Conseil de défense n'a-t-il pas vu, par les propositions qu'on lui a accordées, que l'ennemi était dans une situation extraordinaire, et qu'il attachait une importance de circonstance à la possession de Soissons?

Enfin la question se réduit à ceci : Si le Conseil de défense avait

poste n'étant qu'une machine de guerre qui doit jouer tout son jeu. Gomment est-il possible que de Soissons ils n'aient pas entendu le canon le 2, et comment est-il possible, n'ayant été cernés que le 2, qu'ils n'aient pas su le mouvement de l'empereur et le mouvement rétrograde de Blûcher ? Ils savaient aussi que Blûcher était engagé entre Meaux et Soissons. »

« L'heure n'était pas venue, le 2 septembre 1870, pour l'armée du Rhin, d'abandonner la lutte en rase campagne, de se réfugier sous le canon de la place de Metz et de s'y faire assiéger.

* Une armée ne doit point ainsi s'abriter du danger et se placer hors de lutte. Représentant le dévouement et le sacrifice, c'est aux jours d'épreuves qu'elle doit se montrer et affirmer sa valeur ; son devoir est de s'interposer, coûte que coûte, entre le pays et l'envahisseur. Il ne doit y ayoir pour elle ni trêve ni repos tant qu'elle demeure en puissance d'elle-même, et qu'elle n'est atteinte ni dans son orga nisation, ni dans ses principes fondamentaux. >

M. le général de ditision Deligny.

« Le maréchal Bazaine m'ayant demandé si, en cas qu'il voudrait sortir en masse de Metz (sept. 1870), je pourrais atteler les ambulances, je lui répondis que oui, à la condition que personne, pas toème les généraux, n'emmènerait de bagages ; mais il me répliqua

76 OBLIGATION Dl NE POINT CAPITULER.

immédiatement : « Excepté moi; il me faut ma voiture : je ne veux pas laisser mon argent ici ( »

M. le colonel Hugueney, qui commandait le train des équipages à l'armée du Rhin.

Jugement.

Au nom du Peuple français,

Cejourd'hui, 10 décembre 1873, le 1er conseil de guerre permanent de la Indivision militaire, délibérant à huis clos conformément à la loi,

Le président du conseil a posé les questions suivantes :

1° Le maréchal Bazaine (François-Achille), ex-commandant en chef de l'armée du Rhin, est-il coupable d'avoir, le 28 octobre 1870, à la tête d'une armée en rase campagne, signé une capitulation?

2° Cette capitulation a-t-ellc eu pour résultat de faire poser les armes à cette armée ?

3° Le maréchal Bazaine a-t-il violé la loi qui exigeait qu'il fit, avant d'avoir signé la capitulation, tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ?

4° Le maréchal Bazaine est-il coupable d'avoir, le 28 octobre 1870, capitulé avec l'ennemi et rendu la place de Metz, dont il avait le commandement supérieur, sans avoir épuisé tous les moyens dé défense dont il disposait, et sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ?

Les voix recueillies séparément, en commençant par le juge le moins ancien en grade, le président ayant émis son opinion le dernier, le conseil déclare :

Sur la première question : Oui ; à l'unanimité.

Sur la deuxième question : Oui ; à l'unanimité.

Sur la troisième question : Oui ; à l'unanimité.

Sur la quatrième question : Oui ; à l'unanimité.

Sur quoi^ et attendu les conclusions prises par le commissaire spécial du gouvernement dans ses réquisitions, le président a lu le texte de la loi et a recueilli de nouveau les voix, dans la forme indiquée ci-dessus, pour l'application de la peine.

En conséquence, le conseil,

Vu les articles 210 et 209 du Code de justice militaire, lesquels sont ainsi conçus :

et Art. 210. — Tout général, tout commandant d'une troupe armée qui capitule en rase campagne est puni :

1° De la peine de mort avec dégradation militaire, si la capitulation a eu pour résultat de faire poser les armes à sa troupe, ou si, avant de traiter verbalement ou par écrit, il n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ;

2° De la destitution dans tous les autres cas. »

« Art. 209. — Est puni de mort avec dégradation militaire tout gouverneur ou commandant qui, mis en jugement après avis du con-

seil d'enquête, est reconnu coupable d'avoir capitulé avec l'ennemi et rendu la place qui lui était confiée, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait, et sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. •

Condamne à l'unanimité François-Achille Bazaine,, maréchal de France, à la peine de mort avec dégradation militaire ;

Et, vu l'article 138 du Gode de justice militaire, lequel est ainsi conçu :

« Art. 138. — Si le condamné est membre de Tordre national de la Légion d'honneur ou décoré de la médaille militaire, le jugement déclare, dans les cas prévus par les lois, qu'il cesse de faire partie de la Légion d'honneur ou d'être décoré de la médaille militaire.

Déclare que François- Achille Bazaine cesse de faire partie de la Légion d'honneur et d'être décoré de la médaille militaire.

Le condamne en outre aux frais envers l'Etat, en vertu de l'article 139 du Gode de justice militaire.

Le commandant de ïartiMerte de la place de Mèzières au Ministre

de la guerre.

Wurtzbnrg (Barière), leSOjamrier 4874.

« C'est avec la plus vive peine que je viens vous rendre compte de la perte de tout le matériel d'artillerie de la place de Mèzières, qui a été livré à l'ennemi par suite de la capitulation.

< Cette capitulation a été approuvée par le conseil de défense à l'unanimité moins une voix, qui était la mienne. J'ai invoqué les raisons militaires les meilleures pour résister ; mais rien n'y a fait : le conseil était entièrement dominé par la question humanitaire.

• J'ai vainement établi que la capitulation de Mèzières entraînerait celle de Rocroi et peut-être celle de Givet, que Mèzières avait pour l'armée du Nord une importance extrême, et qu'il fallait, avant de capituler, que l'ennemi nous y contraignît par la force au lieu de nous y laisser contraindre par la pitié qu'inspirent la ruine et l'incendie. J'ai proposé de résister à outrance, tout en sauvegardant vis-à-vis de l'Etat la valeur des immeubles des habitants. Nous livrions à l'ennemi non-seulement une place forte, des défenseurs, mais encore un matériel et des approvisionnements qui équilibraient la valeur des immeubles.

« Mèzières contenait 526 maisons, dont la valeur moyenne, au dire de deux notaires, était de dix mille francs chaque : les immeubles de la ville valaient donc 5,260,000 francs. J'estimais que pour la France Mèzières avait une tout autre valeur, et qu'il fallait la lui conserver. >

Le chef d'escadron d'artillerie, Gominal.

78 OBLIGATION PB KB POINT CANTULBR.

Les exemples ci-après, en confirmant les principes formulés par Napoléon I", fournissent des modèles glorieux à imiter.

Si le talent n'est pas donné à tout le monde, rien n'empêche chaque chef de donner au moins à sa troupe l'exemple de la fidélité à l'honneur et au pays.

Siège et prise de Szigeth ou Szigetvar par les Turcs en 1566.

Le comte Nicolas Zrini, commandant en chef des troupes impériales dans le cercle de la rive droite du Danube, reçoit de l'empereur Maximilien II l'ordre de défendre Szigeth avec 2,300 hommes contre les Turcs.

Il parvient, avant l'arrivée de l'ennemi, à faire entrer dans la place suffisamment de provisions de bouche et de munitions, et à réparer les remparts. Ensuite Zrini fait serment de défendre Szigeth jusqu'au dernier souffle de vie, et fait prêter le même serment à ses troupes.

Le 2 août, l'avant-garde turque, sous les ordres du bey d'Anatolie et de Aktansi-pacha, parait en vue de Szigeth. La garnison, composée en majorité ae Hongrois, fait journellement, jusqu'à l'arrivée du sultan Soliman ï",rdes sorties, et cause aux Turcs|des pertes sensibles.

Le 5 août, la grande armée turque, forte de plus de cent mille hommes fet de 300 canons, arrive autour de Szigeth. Le sultan établit son quartier général près du village de Zsiboth, à gauche de la route de Funfkirchen. L'armée campe tout autour de la ville.

Le 6 août, les Turcs entreprennent un assaut général, mais infructueux, sur les remparts de la ville vieille, de Ta ville neuve et du château.

Le 7 août, ils s'approchent de plusieurs côtés, au moyen de tranchées, de la ville neuve, et établissent en face d'elle deux batteries. Les janissaires pénètrent jusqu'à la porte de Siklos ; mais ils sont obligés de se retirer, après avoir essuyé une perte considérable. Zrini fait combler de terre les deux portes de la ville neuve, et la porte de Funfkirchen de la ville vieille.

Le 8 août, la construction d'une nouvelle batterie est achevée par les Jures, et la ville est canonnée avec succès de trois cêtés.

Le 9 août, le château intérieur (donjon) est bombardé par une batterie qu'Ali Portuk, directeur de l'artillerie turque, a fait ériger sur un bourrelet de terre au milieu des marais, et qu'il a armée de

cader ensuite la porte de Siklos de la ville vieille.

Le 10 août, les Turcs achèvent la construction de deux batteries qui prennent d'enfilade la gorge de la ville vieille tournée vers le

château, et commencent ensuite le bombardement avec quatre batteries formant un demi-cercle autour de la place. En même temps, Ali Portuk fait construire des batteries nouvelles dans la ville neuve incendiée, et percer la digue qui retient les eaux de l'Aimas. Une seconde batterie est dirigée contre le château et établie près du cimetière des soldats. Bile reçoit un armement de pièces de gros calibre.

Le 14 août, les capitaines hongrois Radwany et Franz Dando font» avec deux cents hommes, une sortie par la porte de Babocsa contre les janissaires postés sur la digue pour protéger les ouvriers ; ils les mettent en fuite ainsi que les ouvriers et enclouent les canons ; mais les renforts des Turcs les forcent à battre en retraite, et ils sont tués avec beaucoup des leurs. Les Turcs parviennent, avec des efforts soutenus, à percer la digue et à faire écouler les eaux stagnantes qui entourent le château. Avec des troncs d'arbres» des gabions, des fascines et des tonneaux remplis de terre ils construisent des levées munies d'épaulements formés de sacs remplis de laine mouillée. Du haut de ces levées ils dominent les ouvrages du château, et .en balayent les remparts par un tir d'enfilade.

Zrlni adresse à l'empereur Maximilien, qui se trouvait à Altenburc, .le tableau de sa position critique. L'empereur reçoit la dépêche Te 18 août.

« Le 19 août, la ville vieille est emportée d'assaut par les Turcs, après une vigoureuse résistance des assiégés. Une partie de la garnison seulement parvient à gagner le château ; le reste a la retraite coupée au delà du pont et succombe.

c Les défenseurs, réunis maintenant dans le château, ne sont plus qu'au nombre de 800 hommes. La perte des Turcs à l'assaut de la ville vieille est estimée à 3,000 hommes.

c Ali Portuk, dont le zèle a été stimulé par un présent de deux cents pièces d'or qu'il a reçu des mains du sultan, fait tourner contre le château extérieur l'artillerie dirigée jusqu'alors contre la ville vieille. Ce château est canonné, le 20 août, de quatre côtés, par des batteries qui l'enveloppent. La construction des levées d'approche poussées vers les remparts du château est activée par les Turcs, et les marécages se dessèchent peu à peu.

< Le sultan Soliman, craignant qu'une armée ne vienne faire lever le siège, tente auprès du comte Zrini la voie de la séduction; mais ni Foffre du gouvernement de l'IUyrie et de la propriété exclusive de la Croatie, avec d'autres privilèges et richesses, m la menace de faire mourir Georges, fils du comte, ne peuvent ébranler la fidélité de ce dernier,

« Après la mort d'Ali Portuk (23 août), son successeur Seiffeddin continue le bombardement du château avec tant d'effet, que, dès le 25 août, une partie du bastion du donjon n'est plus qu'un amas de mines et de décombres. Le 26 août, Ali, aga des janissaires, dirige un assaut sur ce bastion ; mais toutes ses attaques sont repoussées, et les assiégés enlèvent deux drapeaux rouges. Les Turcs, exaspérés par ces pertes, poussent en avant leurs levées d'approche, et canonnent

avec succès le château extérieur au moyen des batteries construites sur ces levées.

• Le 29 août, anniversaire de leur victoire de Mohacs, de la prise de Bude et de Belgrade, les Turcs, animés par la présence de leur sultan malade, entreprennent un nouvel assaut qui dure tout le jour et la nuit suivante, mais qui est repoussé par la garnison. Ali, aga des janissaires, est fait prisonnier. Un nouvel assaut livré le 2 septembre par les janissaires échoue encore.

c A l'aide de travaux souterrains, ceux-ci finissent par pratiquer w un passage sous le bastion jusque dans le château, et dans la nuit du 4 au 5 septembre ils remplissent le souterrain de paille et de poudre.

< Soliman meurt dans l'après-midi du 4 septembre, mais le grandvizir cache sa mort à l'armée. Dans la matinée du 5, les Turcs mettent le feu à la mine creusée sous le bastion du château; la flamme se communique au château extérieur. En même temps, le bastion de Nadasdy et le boulevard situé au sud-est sont pris et repris dans trois assauts consécutifs. La perte des assiégeants monte ce jour-là à près de 7,000 hommes. Le nombre toujours croissant dès masses ennemies force Zrini à se retirer dans le donjon, en perdant le château extérieur avec une partie de ses défenseurs

« Le donjon, qui n'est séparé de l'extérieur que par un fossé rem-

{)li d'eau et un faible rempart, est canonné à outrance par les Turcs es 6 et 7 septembre. Le 8 est donné un dernier assaut ; l'habitation de Zrini prend feu et l'incendie se propage de plus en plus.

« Zrini, voyant que le moment est venu ou de se rendre, ou de succomber, choisit avec réflexion le parti de mourir les armes à la main. Revêtu de ses insignes, il se met à la tête de la garnison, réduite à 300 hommes. La porte est ouverte : Markus Seretscheny, le seul artilleur qui reste encore, décharge sur les Turcs le grand mortier chargé de fer haché qui se trouve sous la porte. 600 des assaillants restent couchés sur la place. Zrini se précipite sur le pont et tombe atteint de trois balles. A 1 exception de 5 hommes, toute la garnison partage le même sort après s'être défendue jusqu'à la mort.

« Les Turcs sont à peine en possession du donjon, que le feu gagne le magasin à poudre, qui fait explosion. 3,000 janissaires sont écrasés ou ensevelis sous les décombres.

« On porte à 30,000 hommes la perte de l'armée turque devant Szigeth, du 1" août au 8 septembre. »

Le colonel wurtembergeois von Kausler, d'après les documents de l'époque.

< Le mois de septembre 1705 se passa en. marches et en contre-marches sur les bords du Rhin. Voyant que les ennemis se renforçaient sous Lauterbourg, je passai le Rhin, l'infanterie sur un pont, entre Fort-Louis et Strasbourg, la cavalerie sur celui de cette dernière ville. Je poussai alors des partis jusque dans les Montagnes-Noires ; et ces pays, qui se croyaient à l'abri des exécutions militaires, étant

protégés par toutes les forces de l'empire, furent très-étonnés de se voir attaqués. Par cette diversion, j'inquiétai si bien les alliés pour leurs lignes de Stollhofen, qu'ils y rappelèrent la plus grande partie de leurs troupes de Lauterbourg, et me menacèrent d'une bataille, le repassai le Rhin à propos, et regagnai de nouveau les ligues d'Haguenau. Ils revinrent en force. Alors il fut question de décider si on abandonnerait cette place, qui était fort mauvaise. Je tins un conseil de guerre. La pluralité des voix allait à l'abandonner. M. de Pery, officier étranger, offrit de la défendre, et promit sur son honneur de sauver la garnison. Je louai sa résolution, et lui donnai de quoi la soutenir.

« H se défendit parfaitement bien par un très-gros feu, faisant perdre beaucoup de monde aux ennemis. Ils en avouèrent, eux-mêmes, plus de 1,000 tués et blessés. Enfin, voyant deux brèches ouvertes, il demanda à capituler. Le prince de Bade ne voulut le recevoir que prisonnier de guerre. Sur quoi, M. de la Chaux, qui était allé porter les articles, revint, disant seulement que toute la garnison était résolue à se défendre jusqu'au dernier homme et à périr, plutôt que de se rendre prisonnière de guerre. M. de Pery exécuta alors la résolution qu'il avait-prise depuis quelques jours.

« Après avoir laissé M. de Harlin avec 400 hommes pour tenir les derniers postes et faire feu sur les ennemis avec le reste des troupes, il sortit, entre 8 et 9 heures du soir, par la porte de Saverne, et ayant renversé une garde de cavalerie qui fermait cette avenue, il arriva avec toutes ses troupes, au point du jour, à Saverne. M. de Harlin le joignit, avec le reste, quelques heures après, n'ayant laissé dans Haguenau qu'environ 100 malades ou blessés, et n'ayant eu dans sa route qu'un seul officier tué et 7 à 8 soldats. »

Le maréchal de Villabs.

Voici le rapport de M. de Pery :

« J'arrive aujourd'hui ici avec la garnison de Haguenau, à 50 hommes près de ce qu'elle était composée lorsque j'ai été assiégé. Sans vouloir vous faire un détail fort étendu, monseigneur, j'aurais seulement l'honneur de vous informer que depuis le 13 du mois dernier, que M. le maréchal de Villars quitta son camp de Bischweiler pour venir occuper le poste où il est actuellement, je n'ai eu d'autre attention que celle de mettre Haguenau en état de défense, et, pour cet effet, j'ai fait construire quatre nouveaux ouvrages aux quatre parties de la place les plus défectueuses, que nous avons eu le temps de finir avant l'investissement de la place ; et justement, monseigneur, je ne me suis point trompé dans le jugement que j'en avais fait, puisque, précisément, nos deux attaques se sont portées aux deux endroits où j'avais fait travailler d'abord de préférence.

• Le prince Louis (de Bade) envoya, le 26 du mois dernier, un détachement de 11 ou 12,000 hommes nous investir. Le lendemain 27, ils firent leurs dispositions d'attaque, et dans la nuit du 28 au 29, ils

ouvrirent les tranchées devant la porte de Weissembourg et la porte Rouge, le long de la branche gauche de l'ouvrage couronné. Ma principale attention, pendant la journée du 28, fat d'examiner de près les mouvements des ennemis pour les empêcher de me dérober le premier travail. Pour cet effet, MM. les ingénieurs avec des officiers de la garnison sortirent à rentrée de la nuit pour les observer, et, après avoir été certain de l'endroit où ils ouvriraient la tranchée, je fis sortir, aux deux attaques, 200 hommes à chacune, que je portai à 30 toises (100 mètres) de la palissade pour faire feu et éloigner leur travail, ce qui réussit par merveille ; carjà peine cette première nuit firent-ils 100 toises (200 mètres) de tranchée aux deux attaques. Le lendemain 29, ils poussèrent deux têtes de sape que je fis battre par six pièces de canon qui les incommodèrent fort, et pendant cette journée je fis mes dispositions des gardes des ouvrages et chemins couverts. La nuit du 29 au 30, malgré le grand feu de canon et de mousqueterie que j'opposai à leur travail, ils s'étendirent considérablement aux deux attaques, et se portèrent, à la faveur de deux rideaux, à 100 toises ($00 mètres) de mes ouvrages, où cette nuit ils commencèrent deux batteries, l'une de 11 nièces de canon, et l'autre de 9 ; pendant la journée du 30, ils

I>erfectionnèrent le travail de la nuit et poussèrent deux sapes devant eurs batteries. Dans la nuit du 30 au 1er de ce mois, notre grand feu de canon et de mousqueterie les contint et les empêcha de travailler à la fascine ; ils masquèrent avec de gros gabions leur travail, qui commença dès ce jour-là à se fort ralentir ; mais ils perfectionnèrent leurs batteries, qui commencèrent à tirer au point du jour et, en 8 heures de temps, firent deux brèches très- considérables au corps de la place, Tune, depuis la porte Rouge jusqu'à la branche gauche de l'ouvrage couronné, et l'autre, depuis la demi-lune de Weissembourg jusqu'aux Prémontrés. Mais sur l'heure même, les ingénieurs s'y portèrent avec des travailleurs, qui me firent un retranchement sous le feu du canon, ce qui m'ôta en quelque façon l'inquiétude que j'avais eue de voir ma place ouverte en deux endroits à la fois. Pendant la journée du 1er de ce mois, ils s'approchèrent par sape à 50 toises (100 mètres) du chemin couvert de la demi-lune de l'ouvrage couronné, et, à la porte de Weissembourg, à 60 toises (120 mètres) de la lunette que j'avais fait construire. Pendant la nuit du 1er au 2 de ce mois, ils descendirent du rideau devant la porte de Weissembourg, pour venir couper la digue qui soutient la flaque d'eau de la demi- lune, à droite de la porte de Weissembourg; mais ie fis faire un si grand feu sur eux, que je les obligeai d'abandonner leur entreprise ; ils se restreignirent à former une nouvelle batterie de dix pièces de canon, qui commença à tirer le lendemain, à midi, sur la lunette de la porte de Weissembourg et sur la demi-lune, qui fut ouverte considérablement à l'entrée de la nuit, pendant qu'à l'attaque de la porte Rouge, ils battaient la demi-lune de ladite porte de Weissembourg et le bastion de la branche gauche de l'ouvrage couronné. Dans la nuit du 3 au 4, ils s'approchèrent considérablement avec des gabions de notre chemin couvert, et firent une nouvelle batterie de

OBLIGATION DE KB POIHT CAPITULKB. 83

3 pièces de canon à l'attaque de la pdrte de Weissembourg, qui tira le lendemain à 10 heures du matin en brèche, et pendant tout ce jour-là, ils s'approchèrent par sape de notre chemin ouvert.

« Dans la nuit du 4 au 5, malgré le grand feu de notre canon et mousqueterie , ils s'approchèrent aux deux attaques de 14 à 15 toises (30 mètres) de notre chemin couvert et, pendant le jour, ils firent un si grand feu de leur canon que, n'étant plus possible de réparer le désordre qu'il faisait et ayant sur nouveaux frais rouvert la place, qui était insùltable en trois endroits différents, je fis assembler le conseil de guerre, qui fut d'avis de demander à capituler, ce que je fis à cinq heures du soir ; mais, le prince Louis n'ayant voulu me recevoir que prisonnier de guerre, je commençai à mettre en exécution la pensée que j'avais formée il y avait déjà longtemps de me retirer, ce que je proposai aux principaux officiers de la garnison ; et je crus, monseigneur, qu'en prenant ce parti, après avoir laissé soixante hommes dans le chemin couvert des attaques, auxquels j'avais ordonné de redoubler leur feu pendant qu'avec toute la garnison j'allais faire une sortie sur la tranchée, cela me donnerait le temps de me retirer. Mes mesures furent si justes qu'à dix heures du soir je me trouvai sur les glacis de la porte de Saverne avec toute ma garnison, et n'étant question que de forcer deux grand' gardes que les ennemis avaient, de soixante cavaliers chacune, sur mon chemin, je marchai droit à eux, la baïonnette au bout du fusil, et leur ayant fait répondre en allemand à leur « qui vive ? > par le sieur de la Gravière, qui parle bon allemand, je m'en approchai de si près qu'avec deux compagnies de grenadiers .que je taisais marcher à la tête, je les surpris, et presque tout fut passé par les armes ; même le capitaine qui commandait rat tué d'un coup o?esponton par un capitaine du régiment de Guienne, qui prit son cheval avec sept ou huit autres qui étaient attachés au piquet. Je continuai ensuite ma marche jusqu'à la montagne sans avoir été inquiété de personne à travers la plaine ; et ce parti fut fort heureux pour moi, car l'ennemi n'ayant pu s'imaginer que pouvant me retirer par les bois je me misse en

S laine, un détachement de deux mille chevaux m'y alla chercher, perlant que je cheminais par le plus court et le plus beau chemin ; et les ennemis ne s'aperçurent de notre retraite qu'à une heure après minuit par les Brandebourgeois, qui passèrent de leur attaque de la porte de Weissembourg à celle de la porte Rouge, pour avertir le général Thungen qu'il n'y avait plus personne dans les ouvrages ; car effectivement, dans ce temps-là, les soixante hommes que j'avais sacrifiés pour favoriser ma retraite s'amassèrent ensemble et arrivèrent quatre heures après moi à Saverne avec le comte de Harlin, qui, quoique je lui eusse donné ordre de sortir des chemins couverts pour me joindre, resta de bonne volonté une demi-heure après mon départ pour me favoriser, et ramena avec lui tout ce qui restait dans les chemins couverts, après avoir passsé la Zorn dans l'eau jusqu'au cou avec son détachement d'environ quatre cents hommes. Il a servi pendant tout le siège avec toute l'application, valeur et capacité qu'on

peut souhaiter à un homme de* son mérite et de son rang. Je ne puis aussi, monseigneur, que me louer en général de tonte la garnison. •

En 1794, la place de Menin, alors au pouvoir des coalisés, était commandée par le général- major hanovrien von Hammerstein, et la garnison se composait de :

Un détachement de cavalerie de 62 chevaux. Un bataillon de grenadiers hanovriens fort de. . 354 hommes. Deux bataillons du 14* régiment d'infanterie

légère hanovrienne. . . , 1,148 —

Un bataillon de royalistes français dit Loyal-Emigrants 400 —

Total 1,902 fusils.

Il faut ajouter à ce chiffre un détachement d'environ 40 hommes d'infanterie de Hesse-Cassel, et 177 artilleurs.

Le 27 avril, un corps français de 14,000 hommes, sous les ordres du général Moreau, investit la ville. Ce général adressa au commandant de la place la sommation suivante :

« Au quartier général de Geluwe, le 10 floréal an II.

< Moreau, général de division, au commandant des troupes en garnison à Menin,

« Monsieur le commandant,

• L'humanité me décide à vous sommer de remettre sur-le-champ à l'armée de la République française la place que vous commandez. Une plus longue résistance deviendrait inutile, et n'aurait pour vous que le triste avantage de sacrifier tous vos soldats. J'attends de vous une réponse très-prompte et bien précise. »

Le commandant de la place renvoya la sommation après avoir mis au bas :

« Nous sommes habitués à faire notre devoir : on ne se rendra pas. •

< De Hammerstein, « Général et commandant à Menin. »

Sur ce refus, le bombardement commença. (Nous passerons sous silence les opérations courantes du siège pour arriver de suite à la crise qui en marqua le dénoûment).

Le 29 avril, l'incendie avait consumé la plus grande partie de la ville et la fumée s'échappait de tous les coins ; les forces des défenseurs étaient épuisées; le peu de vivres qui leur restaient avaient été ensevelis sous les décombres des maisons ; les munitions avaient été consommées ou avaient sauté pendant l'incendie ; 20,000 ennemis accoutumés à vaincre cernaient dans ce triste réduit 2,000 hommes démoralisés par de continuelles défaites.

Jamais un commandant n'eut davantage le droit de capituler que le général von Hammerstein. La limite de temps jusqu'à laquelle son général en chef lui avait prescrit de tenir la place avait même expiré le 28 avril.

Mais son âme héroïque, sa haute idée de l'honneur militaire et la pensée que les Français n'appliqueraient peut-être point les clauses de la capitulation aux émigrés qui servaient dans la place, lui firent prendre la résolution de n entamer de pourparlers à aucun prix.

En vain l'un des officiers les plus élevés en grade lui représenta que désormais la résistance n'aboutirait qu'à faire couler inutilement le sang de ses soldats, qu'il n'agirait pas dans l'intérêt du Hanovre, qui d'ailleurs ne prenait aucune part à cette guerre, en ne lui conservant point les braves qu'il avait sous ses ordres ; que le corps hanovrien, continuellement exposé en première ligne, déjà en partie détruit, était en somme fort mal récompensé de ses services ; en refusant la capitulation honorable qu'on lui offrait, ce faible débris serait à peu près anéanti.

Sa réponse fut : < Il n'est pas de mon ressort d'entrer dans des « considérations politiques; nous ne sommes ici que des soldats, < tenus non-seulement de faire leur devoir, mais même de se sacrifier « pour l'honneur du nom hanovrien, s'il est nécessaire. L'occasion « s'en présente, et je ne capitulerai jamais. » Devant une pareille détermination, la première pensée qui devait se présenter à l'esprit, c'était de se faire jour les armes à la main.

Des soucis assiégeaient cependant l'esprit du général, surtout celui-ci: on ignorait l'issue de la bataille de Mouscron, dont on avait entendu la canonnade jusqu'au soir. Si elle avait été gagnée par les Alliés, et que Menin fût évacué dans la nuit, c'était indemniser en quelque sorte l'ennemi de sa défaite et l'armée de Glerfayt perdait ainsi le fruit de sa victoire ; le but de la défense de Menin était manqué et la conservation de la Flandre occidentale fort compromise. D'un autre côté cependant, le manque complet de munitions et de vivres ne permettait pas de différer l'entreprise de 24 heures.

Le général s'arrêta à un terme moyen : il résolut de ne se faire jour qu'avec 4,800 hommes et de laisser le surplus de la garnison dans la place, espérant qu'elle suffirait ainsi à prolonger la défense jusqu'à neuf heures du matin, heure à laquelle l'armée de Glerfayt, si elle avait été victorieuse à Mouscron, arriverait près de Menin.

A cette incertitude pénible, à cette grave responsabilité qu'entraînait le plan de se faire jour, venaient s'ajouter les difficultés d'exécution de l'entreprise elle-même. La ville était d'un côté séparée de la campagne par la Lis et l'inondation, et on ne pouvait songer à s'échapper par là ; il suffisait à l'ennemi de quelques troupes pour y rendre le débouché impossible.

Il était donc à présumer que les Français tiendraient leurs forces réunies de l'autre côté, où il y avait trois portes ; celle d'Ypres, devant laquelle l'ennemi s'était toujours montré en nombre, et d'où l'on découvrait un camp. Devant la porte de Gourtrai, il paraissait moins nombreux, mais Gourtrai était en son pouvoir ; de plus, les maisons encore en feu près de cette porte rendaient impossible d'y passer avec des voitures ; l'entrée d'ailleurs avait été barricadée faute de barrières, et obstruée par un remblai en terre.

86 OBLIGATION DE NE POINT CAPiTUXSl.

Restait donc la porte de Rousselaer. Mais, à deux cent cinquante pas en avant d'elle se trouvait le ruisseau de Geluwe, qui était débordé ; et il fallait, pour réussir à passer, s'emparer et rester maître du pont sur ce ruisseau à l'entrée du faubourg de Bruges.

Outre ces chances désavantageuses, il y avait celle dé trouver Rousselaer au pouvoir des troupes ennemies et d'être détruit en rase campagne, car le peu de troupes que les armées coalisées avaient laissées en Flandre rendait douteux qu'elles occupassent cette localité.

Telle était la situation dans laquelle se trouvait le général von Hammerstein, lorsqu'il résolut de forcer les lignes ennemies et rédigea son plan. Il dit à cette occasion à quelques officiers qui possédaient sa confiance : « Je sais bien que notre entreprise est des plus risquées et que j'encours une grande responsabilité ; car, si j'échoue, on me taxera de témérité et on me regardera comme incapable d'exercer à l'avenir un autre commandement. Mais c'est là le sort du chef dans beaucoup d'entreprises honorables. Quand l'ennemi ne s'attend pas à une chose," on réussit presque toujours, et il faut l'espérer à présent.

c Le général Moreau connaît notre faiblesse numérique, et il n'y a

as d'exemple dans l'histoire d'une garnison se faisant jour à travers es lignes d'un assiégeant dix fois plus nombreux. Il ne nous en croit pas capables et ne s'y attend pas. Nos petits bataillons ont des officiers braves et ambitieux, auxquels on peut tout demander. Cependant, comme le succès est incertain, je ne veux compromettre la responsabilité de personne. Je ne tiendrai donc aucun conseil de guerre et ne prendrai conseil dé personnne. Ce soir, dès que la nuit sera venue, je donnerai mes ^ordres aux commandants des bataillons, du détachement de cavalerie et du détachement d'artillerie quelques moments seulement avant l'exécution. D'ici là, personne ne doit.se douter de mon projet. »

A 10 heures, les commandants, cités ci-dessus, devaient se réunir dans une maison désignée, près de la porte de Bruges (ou de Rousselaer).

Le colonel von Dreves, dont l'aide de camp, le lieutenant von Breimann, venait d'être tué pendant les dispositions qu'il prenait à son poste pour la nuit, arriva en retard au rendez-vous ; ce qui fut cause que la sortie, qui devait avoir lieu à minuit dans l'idée du général, tut remise à 1 heure et demie du matin.

La communication des ordres se fit dans des circonstances si extraordinaires, que je vais essayer de retracer cette scène avec les couleurs où elle est restée dans ma mémoire.

La chambre où nous étions réunis était plus éclairée par les flammes des maisons voisines en feu que par la lumière des chandelles. Les bombes pleuvaient tout autour, précisément en ce moment, tantôt sur la maison du général, tantôt dans le jardin devant les fenêtres.

A ce bruit terrible s'ajoutaient les gémissements d'un officier auquel un boulet avait emporté une jambe, et qu'on avait transporté dans la pièce voisine.

L'attitude des assistants était surtout extraordinaire. Les aides de camp, fatigués par quatre nuits d'insomnies, dormaient sur le plancher, sourds au danger qui les menaçait. L'insensibilité pour le péril provenait de l'abnégation et de la prévision d'une épreuve qui allait être plus sérieuse encore.

Dès que le colonel von Dreves et tous les chefs furent présents, le général leur dit de ee ton résolu et avec cette attitude martiale qui le caractérisaient :

« Messieurs, je ne vous ai pas convoqués pour tenir un conseil de guerre. Je veux me foire jour avec la garnison. Je préfère mourir en rase campagne, à signer une capitulation.

« Le bataillon Loyal-Emigrants avec 20 hommes de cavalerie sortira par la poste de Gourtrai, laissera l'inondation à gauche, et tombera sur le faubourg de Bruges, qui est occupé par l'ennemi. Le • lieutenant Lûders , de la cavalerie hanovrienne , lui montrera le chemin.

« Au même moment, une compagnie du 1er bataillon de grenadiers se portera à la barrière de la porte de Bruges, l'ouvrira et se jet* tera sur la batterie ennemie qui est en face, dès que Loyal-Emigrants abordera l'ennemi. Cette compagnie sera suivie par le 1" bataillon du 14* régiment, puis par l'artillerie et le 2* bataillon du même régi* ment. L'arriére- garde sera formée par les 3 dernières compagnies. du 16T bataillon de grenadiers et les 40 hommes restant du détachement de cavalerie.

« Le bataillon Loyal-Emigrants, après avoir enlevé le faubourg de Bruges, fera face à l'ennemi qui vient du côté de Geluwe. Le Ie* bataillon du 14* régiment, dès qu'il aura débouché de la porte, fera face à gauche et contiendra l'ennemi de ce côté jusqu'à ce que l'artillerie ait passé. À droite, les passages couverts par l'eau seront gardés par un détachement du V batailon du 14* régiment.

• Gomme l'ennemi est campé dans la direction de Geluwe, c'est de là qu'il viendra en force. Dans cette prévision, un obusier et deux canons resteront en [batterie dans le bastion à gauche de la porte de Bruges, pour prendre en flanc l'ennemi qui, de, Geluwe, s'avancerait vers le chemin de Rousselaer.

« 200 hommes pris dans tous les bataillons, sauf dans celui de Loyal-Emigrants, resteront dans la place, sous les ordres du lieute* nant-colonel von Spangenberg, avec les gros obusiers et quatre pièces de 4, et tâcheront de prolonger la défense jusqu'à 9 heures.

« On se dirigera sur Rousselaer. »

À peine le général avait-il fini de dicter ces dispositions, que les commandants du bataillon de Loyal-Emigrants, du 1" bataillon de grenadiers et du 14* régiment d'infanterie légère, ainsi que le chef du détachement de cavalerie, le remercièrent de cette résolution, et l'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts et verseraient la dernière goutte de leur sang pour en assurer le succès.

Les troupes se rangèrent sur l'esplanade, pendant que les bombes continuaient de tomber sur les édifices en feu et se croisaient en ve-

nant du côté d'Halluin et du côté d'Ypres. Aucune d'elles ue tomba sur l'esplanade.

Le général adressa la parole à chaque bataillon, loua sa conte* nance pendant le siège, et lui dit que s'il voulait échapper à la servitude dans les prisons de l'ennemi, il fallait ne compter que sur la pointe des baïonnettes.

Le manque de repos dont les troupes étaient privées depuis quatre jours, le danger continuel auquel elles étaient exposées, donnaient à cette entreprise un caractère particulier. On aurait dit qu'elles croyaient voir là une des péripéties ordinaires de la guerre. On se félicitait d'être arrivé à ce dénoùment ; et il n'y avait d'attristés que ceux qui devaient rester.

La nécessité, ou une situation désespérée, engendre à la guerre de grandes choses, non à la manière de Tilly ou de Trenk, mais comme le démontrèrent les Français pendant les guerres de la Révolution.

Dès que le bataillon de Loyal-Emigrants heurta l'ennemi et qu'on entendit les premiers coups de fusil, la compagnie du 1er bataillon de grenadiers commandée par le capitaine von Hugo enleva le pont du faubourg de Bruges. La demi «brigade du général français Vandamme y fut surprise et perdit beaucoup de monde, car dans la chaleur de l'action on ne fit point de prisonniers.

Jusqu'ici, les dispositions prises avaient été couronnées de succès ; mais à partir de ce moment, des méprises et des accidents de toute sorte se produisirent.

Le 1er bataillon du 14e régiment, qui devait contenir l'ennemi entre le faubourg et la porte, à gauche de la route, fat accueilli par un feu violent avant d'avoir pu se former. Deux pièces légères que le bataillon emmenait avec lui avaient été malheureusement placées en tête. L'officier qui en avait charge fit mettre en batterie à peine la barrière était-elle franchie, ce oui arrêta le débouché des troupes. Celles-ci passèrent de côté, mais le désordre se mit dans les rangs, et dans l'obscurité les derniers commencèrent à tirer. Les officiers essayèrent de reformer le bataillon et de le reporter en avant, car la route était libre depuis la barrière jusqu'au pont. Cette confusion, au début, aurait été sans suites fâcheuses si, conformément aux ordres donnés, les trois pièces en batterie sur le bastion à gauche de la porto de Bruges avaient tiré à mitraille sur le flanc droit de la colonne ennemie qui s'avançait à 300 pas de là; mais il n'en fut rien. L'ennemi put donc prendre en flanc l'aile gauche du bataillon, dont la position au lieu d'être parallèle à la route depuis le ravelin jusqu'au faubourg, était trop avancée et en l'air. Les rangs furent rompus, et, malgré les efforts des officiers, la troupe se débanda pour courir au pont du faubourg de Bruges.

Sur ces entrefaites, l'artillerie de campagne que la garnison emmenait avec elle et qui suivait le bataillon de tête, aurait dû déjà défiler devant le faubourg. Mais le commandant de l'artillerie n'était pas en tête et ne profita pas du court répit où il aurait pu se faire

jour. Quant aux autres officiers d'artillerie, ils ignoraient les ordres donnés.

Dès que le général Hammerstein aperçut cette faute, il y remédia. Toutefois, deux canons seulement purent passer avec leurs caissons, parce que le l,r bataillon du 14a régiment ayant été refoulé, l'ennemi intercepta le passage entre la barrière et la porte.

Le général, qui se tenait entre la barrière et le faubourg, car c était là le point important et où l'action était la plus vive, dit à ce moment : » Ça va mal ; mais je mourrai plutôt ici que de rentrer en ville. > Ensuite, il ordonna de faire avancer, les trois compagnies du 1" bataillon de grenadiers qui faisaient l'arrière-garde. Les pièces, sauf deux que l'ennemi enleva, bouchaient encore en partie la porte de Bruges et rendaient la sortie difficile.

Le bataillon de grenadiers reçut avec ioie Tordre d'attaque. Son chef, le commandant von Lixfeld, défendit de faire usage d'autre chose que de la baïonnette. Les grenadiers défilèrent un à un à côté des pièces et des caissons qui interceptaient le passage ; les compagnies se reformèrent en dehors de la barrière, sous le feu de l'ennemi et sans y répondre.

Le général leur dit : « Tout dépend de vous ; si vous tirez, nous sommes perdus. Marchez à la baïonnette, et la garnison est sauvée.» Il commanda aussitôt : < En avant ! > et resta devant le front. L'attaque fut impétueuse : l'ennemi céda sans qu'il y eût mêlée. Toutefois sa supériorité numérique lui permit d'envelopper les ailes du bataillon, dont les rangs commencèrent à se mêler.

Il devint maintenant impossible d'empêcher les hommes de tirer; c'était même l'unique ressource dont il fallait tirer parti. Les progrès de l'ennemi sur le flanc gauche, sur les derrières et de front, obligèrent à un mouvement rétrograde jusqu'au pont du faubourg de Bruges. L'espérance qu'on avait eue ae voir les canons échapper pendant ces péripéties ne se réalisa pas, car l'ennemi avait pénétré dans le faubourg. Il enleva la première pièce avant qu'elle eût franchi le pont ; les autres quittèrent la route pour obliquer à droite, sans savoir où elles allaient.

Voici ce qui s'était passé dans le faubourg de Bruges. Les Emigrants avaient été coupés du reste de la garnison, et n'avaient pu, malgré l'ordre, se maintenir dans le faubourg. La compagnie Hugo du 1er bataillon de grenadiers s'était dispersée; son capitaine, blessé, était tombé aux mains de l'ennemi. Pendant ce combat, le 1" bataillon du 14* régiment avait cependant réussi à se faire jour dans le faubourg ; mais l'ennemi maintenant en était maître. Cependant, comme fi s'imaginait qu'une colonne venait de Rousselaer pour dé* bloquer la placé", il avait fait front vers Rousselaer. Cette circonstance permit aux trois compagnies du 1* bataillon de grenadiers de se frayer un passage, quoique les canons ne pussent passer. •

(Suit le récit d'autres péripéties, qui ne purent empêcher le général de persévérer dans sa résolution de percer, et il y réussit, en perdant 6 officiers, 122 sous-officiers et soldats et 162 prisonniers. Il s'était

fait jour avec 4 bataillons et parvint même à sauver avec lai 9 pièces de canon, dont 2 prises aux assiégeants).

Scharnhorst, alors capitaine d'artillerie hanorrienne chargé des travaux de défense à Menin (plus tard réorganisateur do l'armée prussienne en 4 #08, et chef d'état-major de Brocher en 4843).

Ce récit est confirmé par les deux pièces ci-après :

Le général Pichegru, commandant en chef Varmée du Nord , aux représentants du peuple, membres du Comité de salut public.

44 floréal an u.

< Le commandant de Menin, s'étant aperçu du départ de la brigade qui allait renforcer l'armée, a profité de ce vide pour faire une sortie dans la nuit, à la faveur de laquelle une partie de la garnison s'est échappée et l'autre a été tuée. Il n'a laissé dans la place que 500 hommes, qui ont été faits prisonniers. Il a tenté d'emmener son canon, mais nous l'avons repris en le poursuivant. La ville n'offre qu'un tas de cendres et de pierres, et, quoique le bombardement n'ait duré qu'environ 30 heures, il n'y a pas une seule maison intacte. »

< Dans la nuit du 10 au 11 floréal (du 29 au 30 avril 1794), lors du siège de Menin, il se passa un événement qui prouve que les hommes exaspérés sont capables de grandes choses. La majeure partie de la garnison de Menin était composée d'émigrés français ; vers 1 heure après minuit, ils firent une sortie vigoureuse contre la porte d'Ypres et celle de Courtray. Au « Qui vive f » ils répondirent en français et au nom d'un bataillon français ; ils égorgèrent les postes qui étaient sur ce point; et, non contents d'échapper au plus grand de tous les dangers, ils firent des prisonniers. Un exploit aussi hardi, quoique fait par nos plus grands ennemis, mérite une place dans notre histoire. »

Le citoyen David, qui a en sons les yeux les lirres d'ordre des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse.

AlMfiE D'ITALIE.

La Chiusa, le 48 brumaire an v (8 novembre 4796).

« Le citoyen Marchi , chef de bataillon surnuméraire dans la 25* demi-brigade, marcha, dans la nuit du 14 au 15, à Vigolo, avec un bataillon de cinq cents (500) hommes de la 25e demi-brigade qu'il commande, pour protéger notre retraite. Il fut cerné par l'ennemi, au nombre de trois mille (3,000) hommes. Le commandant des Autrichiens le somma de se rendre à discrétion, en lui annonçant qu'il ferait fusiller toute sa troupe si dans une heure elle n'avait pas mis bas les armes.

< Le citoyen Marchi répondit que les Français savaient se faire jour

à la baïonnette quand ils étaient environnés de toutes parts. En effet, il perça la ligne ennemie avec beaucoup de valeur et tua beaucoup d'Autrichiens. Le hasard fit encore qu'en exécutant sa retraite, il tomba sur les derrières de l'ennemi au moment où il était aux prises avec notre division. Il tira un si grand parti de cette circonstance heureuse, que l'ennemi ne douta point que son arrivée sur ce point ne fat une manœuvre du général ; et cette diversion fortuite opéra le plus grand effet. •

Journal historique de la division Vaubois.

BataiUe de Biberack (20 octobre 1796). — « Saint-Cyr, s'aperce* vant que le moral des Autrichiens était frappé, mit toutes ses troupes sur la grande route de Biberach et fit maroher ses colonnes au pas accéléré. On serrait de si près les Autrichiens qui se retiraient sur cette ville, oue plusieurs corps entiers se jetèrent à droite ou à gauche dans les bois qui bordent les deux côtés de cette route, entre autres un corps de cavalerie.

« Nous ignorons encore aujourd'hui la manière dont se sont échappées les troupes qui s'étaient jetées dans les bois pour éviter d'être atteintes par les nôtres. Gomme elles ne pouvaient s'échapper et passer la Riss qu'à Biberach et à Rissegg, Itesaix et Saint-Cyr convinrent de bien garder ces deux passages ; Saint-Cyr appuya sa droite à ce dernier village et renforça le poste d'Appendorf. Des troupes ennemies, de la division Mercantin, occupaient l'autre rive de la Riss. Malgré la nuit, on se canonna encore assez longtemps dans cette partie, et l'on ne doutait pas qu'au point du jour on s'emparerait dès troupes qui s'étaient jetées dans le bois. La 44e demi-brigade avait été laissée en réserve au village de Grodt. Ces dispositions paraissaient ne laisser à ces troupes égarées aucune issue pour s'échapper. Elles avaient marché une partie de la nuit dans différentes directions et s'étaient trouvées plusieurs fois en présence les unes des autres. L'obscurité les empêchait de se reconnaître ; elles se fusillaient entre elles, et l'on entendait à différentes reprises plusieurs feux de bataillon bien nourris. Deux officiers de dragons du régiment de Kaiser, accompagnés d'un trompette, se présentèrent à un de nos postes vers les 10 heures du soir ; ils demandèrent à obtenir une espèce de capitulation pour leurs escadrons et à conserver seulement leurs bagages, ce que Moreau, à qui Saint-Cyr les envoya à Buchau, leur accorda volontiers. Mais, au jour, on ne retrouva ni cette troupe ni les autres.

« Je ne puis affirmer comment ils se sont échappés ; le seul renseignement qui me soit parvenu dans la matinée du lendemain est le suivant. Je crois devoir le donner pour ce qu'il vaut, n'ayant d'autre garantie à offrir que le rapport d'un hussard du 9# régiment. Il déclara que dans la nuit, allant à Grodt par ordre de son chef, pour indiquer aux hommes de son régiment restés en arrière la position où se trouvait le corps, il fut entouré par plusieurs officiers et soldats autrichiens, et conduit par eux dans la forêt près d'un rassemble-

ment de troupes de toutes armes. On le présenta au commandant, devant lequel se trouvaient déjà deux autres soldats français, que les chefs traitaient bien et questionnaient sur les noms de leurs régiments et la position où ils se trouvaient. Après qu'il eut été questionné à son tour, on leur proposa de marcher à la tête de la troupe, et de répondre, si on rencontrait des postes ou des patrouilles, comme ils répondaient ordinairement en pareil cas ; qu'on les récompenserait et leur accorderait en outre leur liberté. Ayant consenti h ce que Ton demandait d'eux, on les ramena sur la route de Biberach, conduits par un officier et quelques hussards ; le reste de la troupe marchait et les suivait dans le plus grand silence. Quand on approcha du camp des Français, on s'arrêta, et l'on fit ensuite quelques détours pour passer dans les intervalles des bivouacs ; ensuite ils traversèrent la ville de Biberach, qui ne se trouvait, selon ce rapport, occupée par aucune troupe, de sorte que celles qui les suivaient se réunirent aux Autrichiens en avant de cette ville. »

Le maréchal Gourion Saint-Cyr.

« Le 25 septembre 1799, au moment où on allait faire passer la Linth à nos troupes, le petit corps, qui était déjà à là rive droite et qui était venu de Schmerlikon, fut attaqué et vivement repoussé par trois bataillons russes, commandés par le prince de Wurtemberg, qui s'avançaient l'arme au bras et avec une contenance menaçante. Nos troupes voulurent repasser la Linth et se jetèrent sur le pont avec précipitation ; il se rompit ; plusieurs hommes tombèrent dans l'eau et quelques-uns se noyèrent.

« Les autres, ne voyant plus de retraite, se rallièrent et, protégés par le feu de quatre pièces de canon placées à la rive gauche et par celui de deux bataillons de la 36e demi-brigade en bataille sur la même rive, ils attendirent les Russes de pied ferme et sans tirer ; et, lorsqu'ils les virent à demi-portée, ils firent une décharge terrible, après laquelle ils tombèrent sur eux à la baïonnette et en firent un tel massacre qu'il n'échappa presque aucun Russe : tout fut tué, blessé ou prisonnier. •

Le chef de brigade d'artillerie Dedon, témoin oculaire. L'archiduc Charles confirme ce récit de la manière suivante :

< Le chef de brigade Lochet longea avec ses 700 hommes la rive droite de la rivière jusqu'au pont de Grûnau, s'en empara, fit rapidement rétablir le pont, et poussa en môme temps, avec son autre détachement de 300 hommes, de Schmerlikon sur Uznach. Une vigoureuse attaque de deux bataillons russes, conduits par le général Titoff, les repoussa. La petite colonne dut reculer jusqu'à Schmerlikon, mais elle ne put y tenir ferme et se sauva sur ses barques. Lochet se replia vers le pont de Grûnau sur la colonne du général

Lava], dont la tète allait commencer à passer, quand le pont se rompit. Cet accident obligeait les troupes françaises isolées sur l'autre rive à ne compter que sur elles-mêmes ; mais elles se battirent avec un courage héroïque, avec cette résolution virile qui fait préférer la mort au déshonneur de se rendre. Protégées par le feu de 4 canons et de deux bataillons déployés sur la rive gauche, elles repoussèrent toutes les attaques des Russes et les forcèrent même à battre en retraite. >

« Un chef de bataillon du 43* régiment, enveloppé à Marengo avec 300 hommes de son bataillon, avait capitulé sur le champ de bataille, pour que ces hommes ne fussent ni dépouillés ni maltraités. Le lendemain, un ordre du jour blâma sévèrement la conduite de cet officier supérieur. < 300 Français doivent se faire jour, dans quelque position qu'ils se trouvent, > disait-on dans cet ordre du jour.

« Il prouve que déjà à Marengo, comme après l'affaire de Baylen, Bonaparte avait les mêmes principes sur les capitulations en rase campagne , qu'il jugeait avec raison incompatibles avec l'honneur militaire : • Sur un champ de bataille, je ne connais de prisonniers que ceux pris à coups de sabre et de baïonnette. >

Un officier présent à la bataille.

« Dans les premiers jours de mai 1810, le commandant espagnol Villamil n'ayant pu introduire un convoi de vivres dans la place de Hostalrich (Catalogne), assiégée par les Français, la forteresse se trouva resserrée de plus en plus. Le 11, le maréchal Augereau renouvela au gouverneur, Don Juan Estrada, la sommation de rendre le château où il se défendait depuis longtemps. < Vous vous êtes défendu < assez, disait le duc de Gastiglione, pour votre honneur et celui de « votre brave garnison. Je vous donne deux heures pour vous déci- « der. Si, passé ce délai, le fort n'est pas v rendu, il ne sera point « accordé de quartier. >

« Estrada réunit les chefs de corps et de service de la place, et, d'accord avec eux, refusa de capituler. En même temps, considérant les progrès du siège, le délabrement des fortifications, l'impossibilité de recevoir dorénavant aucun secours, la disette absolue de vivres et surtout le manque d'eau, il résolut d'abandonner le château et de se faire jour à travers les lignes de l'assiégeant. Dans cette même réunion, il désigna les officiers qui resteraient pour faire la remise à l'ennemi des blessés et malades hors d'état de prendre part à la sortie. Ce rôle échut au capitaine Mellado, aux médecins Muni, Castellar et Samozano, et au chapelain Vilademunt. Toute la garnison, hommes valides et malades, reçut la communion ce jour- là.

< Le général O'Donnell (commandant en chef des troupes espagnoles en Catalogne) avait prévu le cas où la garnison de Hostalrich chercherait son salut en tentant courageusement une sortie de nuit ; dans ce but, il avait donné l'ordre de tenir toujours prêtes quelques barques

dans le port d'Arenys-de-Mar, et qu'un détachement de troupes régulières et de paysans' armés, sous le commandement de Villamil, attirerait l'attention des assiégeants par une démonstration du côté d'Orsavina et Montnegre, en leur faisant croire que la sortie aurait lieu dans cette direction. En même temps, une autre division, aux ordres du colonel Andriani, prendrait position sur les pentes méridionales du Montseny, en poussant jusqu'à Breda sis postes avancés. Ces dispositions étant prises, la garnison sortit du fort d'Hostalrich à dix heures du soir dans la nuit du 42. L'ennemi, prévenu par quelques déserteurs, avait renforcé ses postes, mais il se laissa tromper par les mouvements des troupes espagnoles du dehors, et ajouta foi à ces fausses diversions : aussi portait-il toute son attention sur la rive droite du Tordera. La clarté de la lune rivalisait avec la lumière du jour. La garnison franchit la palissade du côté de la grande route de San- Geloni, descendit le glacis et traversa en masse, avec la rapidité de l'éclair, la grande route et les terrains irriguéB qui séparent la place des hauteurs de Massanas. Deux détachements de flanqueurs, de 50 hommes chacun,Jcommandés par les capitaines Vidal et Guevas, du bataillon de Gérone, côtoyaient la marche à droite et à gauche, avec mission de culbuter les postes avancés des assiégeants sans tirer un coup de fusil. Elles s'en acquittèrent exactement, car le premier poste de droite fut passé au fil de l'épée, et les autres mis en fuite. La colonne arriva sans accident jusqu'à la maison Naulart, monta vers San-Jacinto, et poursuivit sa marche dans la direction de San-Felio de Buxaleu, après avoir culbuté le camp d'une troupe ennemie et mis l'alarme dans un autre où Ton battit la générale, mais en se contentant d'envoyer contre les nôtres une reconnaissance qui fut repbussée par l'arrière* garde de la colonne.

« En arrivant près de BuxaleU, le centre fut attaqué par un détachement italien. L'avant-garde et l'ârrière-garde étaient trop éloignées pour qu'il fût possible d'empêcher l)ennemi de barrer le chemin au centre; Don Julian Estrada, qui se trouvait en cet endroit de la colonne, fit battre la charge, et sans tirer un coup de fusil s'empara à la baïonnette d'une hauteur qui était sur sa droite. Mais il finit par être cerné et pf is avec cette partie de sa troupe. On les amena à ermitage de Santa Magdalena, devant le général Mazzuchelli, qui peu après les fît conduire en France, non sans risque pour les officiers d'être fusillés. Ce malheur était dû à Ce que la troupe était déj[à épuisée par la fatigue et les privations» Beaucoup d'hommes se jetèrent en dehors du chemin pour prendre un instant de repos et tombèrent entre les mains des assiégeants. Trois Compagnies de la garnison, qui formaient la tête de la colonne, se .trompèrent de chemin et E rirent celui d'Arbucias, où elles se heurtèrent aux troupes françaises, e reste, quoique s'étant égaré aussi, parvint néanmoins à retrouver la bonne direction, et arriva à Juanet le 13 à la pointe du jour. Là, faute du gouverneur, le colonel le plus ancien, Don Miguel Lopez Banos, qui commandait l'artillerie, . prit le commandement. Avec SOO hommes, il prit le chemin de San-Hilario pour gagner la ville de

Vich. Sur les mille et quelques hommes qui étaient sortis d'Hostaïrich, 800 avaient réussi à percer et à se réunir à Vich; jLopez Banos se rendit alors au quartier général de Tarragone, où lui et les siens furent reçus comme des héros. *>

Dos Adolfo Blanch,' qui a eu sous les yeux les rapports originaux de l'armée de Catalogne.

Le général Brenier, commandant la place d'Almëida, au maréchal Marmont, commandant en chef Vannée de Portugal.

Salamanque, le 4 7 mai 48Hr

« La plaee d'Àlmelda a été investie le 7 avril (par l'armée anglaise). D'après les ordres que j'avais repus auparavant du major général Berthier et de M. le maréchal Bessières, j'avais fait préparer les mines pour en faire sauter les fortifications. J'ai continué ce travail après l'investissement ; et, avant la fin du mois d'avril, il y avait cent quarante fourneaux tout prêts à élre chargés. Je pensais que l'armée de Portugal, après s'être reposée quelques jours, ferait un mouvement sur Almeïda ; tout était disposé pour évacuer promptement l'artillerie et les munitions; pendant cette évacuation, les fourneaux eussent été chargés, et il eût fallu très-peu de jours pour tout terminer. Je n'attendais le mouvement de l'armée que du 40 au 18 de ce mois , et, pour me donner le temps d'attendre jusque-là, j'avais établi un système d'économie extrêmement rigoureux, et que je surveillai moimême avec la plus rigide sévérité. Par ce moyen, j'avais calculé avoir de quoi vivre jusqu'au 25, et j'étais bien décidé à prolonger, d'une manière ou d'autre, au moins jusqu'au 1er juin.

< Dès le lendemain de mon investissement, j'étais resserré sur tous fes points d'une manière très-sévère; tous les jours des tirailleurs venaient tirer sur mon troupeau, et le forçait de rentrer : je me suis décidé alors à en faire saler une partie.

< Persuadé que l'ennemi ne pouvait avoir amené de parc de siège, j'ai pensé que, connaissant la faiblesse de ma garnison, il pourrait tenter quelque coup de main ; et, de concert avec les commandants de l'artillerie et du génie, j'ai pris toutes les dispositions imaginables pour le repousser. Tous les flancs des bastions ont été garnis de pièces toujours chargées à mitraille ; des faux, des fourches ont été placées dans chaque bastion ; des poutres ont été rangées sur le parapet du chemin des rondes ; des obus et des grenades chargées ont été placés à portée, ainsi que des balles à feu, et des tourteaux goudronnés pour éclairer les fossés. J'avais fait faire des répétitions aux troupes, pour leur faire connaître leur place d'alarme de jour et de nuit.

« Le 45, j'ai été sommé de me rendre par le major général Campbell, qui me faisait observer que les circonstances de la campagne m'étaient tout espoir d'être secouru ; que la faiblesse de ma garnison m'ôtait toute espèce de moyen de me défendre. J'ai répondu verbalement que, si on croyait ma garnison trop faible pour défendre la place, on

n'avait qu'à essayer de venir la prendre, et que je n'avais point d'autre réponse à faire. Le 17, lord Wellington m'a fait demander une entrevue ; j'ai cru devoir la refuser.

< J'ai fait une sortie le 28 au matin ; j'ai chassé les postes anglais. On leur a tué quelques hommes et fail quatre prisonniers.

« J'ai fait une autre sortie sur des postes portugais, et j'ai fait trois prisonniers ; mais jamais je n'ai fait attaquer le côté par où je suis sorti.

« Le 3 mai, j'ai entendu une canonnade et une fusillade qui m'ont annoncé l'approche de l'armée ; le 5, j'ai jugé qu'il y avait une affaire sérieuse, et à chaque instant je m'attendais à communiquer.

« Le 7, j'ai reçu l'ordre du maréchal Masséna, par un soldat du 6° léger, de faire sauter la place et de me retirer sur Barba delPuerco avec ma garnison ; de suite, je me suis occupé de faire charger les fourneaux et de détruire l'artillerie. On a employé, .pour ce dernier objet, le moyen dont nous avions déjà fait l'expérience quelque temps auparavant sur une pièce hors de service, de tirer des coups de canon dans la volée des pièces ; on a détruit de cette manière les pièces, les obusiers et les mortiers. Les cartouches ont été jetées partie dans un puits, et partie dans les fossés, au pied des revêtements qui devaient sauter. Les plombs ont été jetés de même dans les fossés pour être ensevelis. Une grande quantité de saucissons était déjà prête et chargée, par les soins infatigables et la prévoyante intelligence de M. le chef de bataillon Morlet, commandant du génie de la place ; les affûts ont été sciés en grande partie, et les autres placés sur les parapets qui étaient minés. Le parc des voitures a été renversé et rangé contre les bermes au-dessous des revêtements, où il a été enseveli. Enfin, je crois qu'aucune des précautions à prendre pour mettre hors

qui connaissaient aussi bien que moi toutes les chances d'une opération aussi critique, et à qui néanmoins rien n'est échappé de tout ce qui pouvait contribuera l'entier accomplissement des ordres de S. M.

« Le 9, tous les fourneaux étaient chargés ; mais les travaux pour la destruction de l'artillerie n'étaient pas terminés, et j'ai dû encore retarder d'un jour, afin de ne laisser aucun regret en arrière de moi. Le génie a profité de ce temps pour faire et charger quatre cents toises (800 mètres) de plus de saucissons, qui étaient encore nécessaires pour le compassement des feux.

« Dans la matinée du 10, je rassemblai chez moi les principaux officiers de la garnison ; je leur lus l'ordre du maréchal Masséna; je ne leur cachai pas que notre expédition présentait beaucoup de difficultés et de dangers; qu'une fois dehors, le feu mis à la place, nous nous trouverions dans la nécessité de nous faire jour pour rejoindre l'armée, au milieu des obstacles de tous genres, ou de succomber avec honneur ; qu'une fois la place détruite, les intentions de S. M. seraient parfaitement remplies ; que ce seul but devait nous animer ; que

nous étions Français, et qu'il fallait prouver à l'univers entier que nous étions dignes de l'être ; que si notre expédition réussissait, elle nous couvrirait de gloire, quels qu'en fussent les résultats pour nous personnellement. Tous ont témoigné le plus courageux dévouement. Je leur ai ensuite fait part des dispositions que j'avais arrêtées, ainsi que de la manière dont je comptais arriver sur les postes ennemis, et je les ai conduits sur un point de la place d'où je leur ai fait voir la direction que je comptais prendre; et, voulant marcher sur deux colonnes, pour avoir moins de profondeur et pour renverser un plus grand front d'ennemis, ce qui me donnait au delà de leurs lignes plus de latitude pour mes mouvements, je leur ai donné toutes les instructions nécessaires pour la marche des deux colonnes ; et, pour baserai annoncé que la colonne de gauche était la colonne de direction. Les deux compagnies d'élite du cinquième bataillon du 82* régiment devaient marcher en tête de la colonne de gauche, composée dudit bataillon, pour balayer le passage à la colonne qui les -suivait ; les deux compagnies de canonniers marchaient en tête de la colonne de droite avec le même objet ; cette colonne, commandée par le chef de bataillon du génie Thruillier, était composée de divers détachements des VIe et VII* corps d'armée ; les sapeurs devaient rester en ville, une partie pour mettre le feu, une autre partie en bataille sur divers points pour empêcher les habitants de déranger notre opération et pour protéger la sortie de tous ; ils devaient ensuite former l'arrière-garde ; ils étaient commandés par M. le chef de bataillon du génie Morlet, qui est resté dans la place jusqu'à ce que le feu ait été mis, et qui a été obligé de se faire jour une seconde fois, avec ses sapeurs, à travers les postes ennemis, qui s'étaient rejoints sur nos derrières*

« J'avais fait mettre les équipages en queue de la colonne ; je prévoyais que, dans toute espèce de cas, ils ne pourraient nous suivre, et je n'étais pas fâché de les placer de manière à les faire prendre pour occuper Pennemi.

« Après être convenu avec tous les officiers de toutes armes de tous les détailsfpréliminaires de notre opération, j'ai été, comme à mon ordinaire, me promener dans la ville et sur les remparts ; j'ai causé avec les soldats. J'ai fait en sorte, par un air de sécurité et de confiance, d'écarter de leur esprit toute idée de doute ou d'inquiétude sur le résultat de notre opération ; et j'ai vu tout le monde plein de confiance, et j'ose dire : d'enthousiasme. À l'entrée de la nuit, j'ai tait prendre les armes à toute la garnison pour empêcher que quiconque ne s'éloignât, et pour être prêt aussitôt que toutes les dispositions seraient terminées ; car on a travaillé jusqu'au moment du départ. « À dix heures, tout était prêt ; j'ai envoyé l'ordre à tous les postes avancés des demi-lunes et des chemins couverts de se porter, dans le plus grand silence, en dedans de la barrière par où on devait sortir. Au moment de commencer le mouvement, j'ai donné pour mot d'ordre : « Bonaparte etBayard », et tout le monde s'est mis en marche sous les auspices de la gloire et de l'honneur.

t Je suis sorti le dernier ; alors j'ai envoyé Tordre à M. le chef de bataillon Morlet de mettre le feu dans les boites. Il était convenu que ce seul ordre suffirait, parce qu'il devait faire un sicmal particulier aussitôt qu'il aurait eu la certitude que les mèches allumées étaient en place, afin que le feu fût mis aux poudres en même temps. Tout a été parfaitement exécuté. Mes deux têtes de colonne ont commencé à être aux prises avec les postes ennemis au moment même de l'explosion. Tout a été enfoncé, et j'ai continué rapidement ma route, toujours harcelé sur mes derrières et sur mes flancs, ainsi que je l'avais prévu ; tous les équipages ont été pillés. Je n'avais point voulu de guide,

1>arcc qu'il n'aurait pu m'enseigner que les chemins que je ne vouais pas suivre, et qu'il aurait pu mettre de l'incertitude dans nos mouvements. Ne .pouvant reconnaître de nuit les divers points de direction que depuis longtemps j'avais étudiés de jour, la lune m'a servi de boussole. Les différents ruisseaux ou rivières que j'ai traversés, et dont je connaissais l'existence, ont aussi contribué à assurer ma direction. J'ai été harcelé jusqu'au Turone : là, j'ai été abandonné. Enfin, au jour, je me suis trouvé entre Yillar de Giervos et Barba del Puerco ; j'ai pris ma direction sur l'Agueda. Entre ces deux villages, avant d'arriver sur la crête, la cavalerie ennemie m'a atteint sur ma droite, et a marché parallèlement en me fusillant, pour m'arrêter ou pour indiquer aux troupes qui étaient en marche pour me poursuivre la route que j'avais prise. Je voyais sur ma gauche quelques crêtes couronnées de troupes; j'ai manœuvré pour les éviter ; je suis enfin arrivé à un sentier qui conduisait au pont de San-Félicès.

« Les deux colonnes, qui avaient toujours marché en vue et à portée l'une de l'autre, sont arrivées ensemble sur la rive gauche de l'Agueda, dans le même ordre qu'elles étaient sorties d'Almeida. Elles avaient marché toujours en ordre par section, malgré les rochers, les rivières et les précipices.

« L'arrière-garde des sapeurs avait rejoint depuis quelques moments la queue de la colonne de gauche. J'ai aperçu alors quelques troupes de l'autre côté, que j'ai reconnues avec une lunette pour être françaises, et nous sommes descendus rapidement sur .le pont. L'ennemi arrivait de tous côtés ; il a atteint la queue de ma colonne, et j'ai eu la douleur de voir périr quelques-uns de mes braves camarades. Enfin, le général Reynier, commandant du deuxième corps, a fait descendre des troupes vers le pont, et a protégé notre passage. Il a recueilli tous les blessés, et les a fait porter à San-Felicès, où nous nous sommes trouvés réunis au nombre d'environ mille hommes. J'ai perdu dans toute cette opération trois cent soixantj hommes, dont à peu près cent cinquante tués, la plupart au précipice, et deux cents prisonniers qui se sont écartés et n'ont pu suivre la marche rapide de la colonne.

« Je joins ici le rapport du commandant du génie et celui de M. Lechêne, capitaine d artillerie. Us donnent chacun dans leur partie des détails circonstanciés que je n'ai pu qu'indiquer en grand. Je joins

aussi un plan coté de la place ; tout ce qui est tracé en noir indique les revêtements qui ont sauté. » , %

Le géûéralde division Brenier.

Ce rapport est confirmé par les deux documents suivants :

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