‹ Les méthodes de guerre actuelles et vers la fin du XIXe siècleChapitre 15 sur 85 · AIMÉE DB PORTUGAL · texte numérisé non relu

AIMÉE DB PORTUGAL

Vitigudino, 42 mai 4844 .

Au maréchal (Masséna) prince (TEssling.

« J'espère que vous aurez reçu une des deux lettres que j'ai eu Vhonneur de vous écrire hier pour vous prévenir de l'arrivée de la garnison d'Almeïda au pont de Barba-del-Puerco, où j'ai heureusement pu faire arriver des troupes assez tôt pour l'aider à passer ce défilé excessivement difficile.

i J'ai fait reprendre dans l'après-midi et jusqu'à la nuit, par les voltigeurs qui ont repris le pont, les hommes de cette garnison qui étaient restés cachés dans les rochers de l'autre côté du pont, et particulièrement les blessés, la plupart meurtris de la chute qu'ils avaient faite lorsque la queue de la colonne de la garnison, chargée par les Anglais, a voulu se retirer par les rochers et s'est jetée dans un précipice. Tous les hommes qui respiraient encore ont été relevés, mais on y a laissé une centaine de morts.

« Mes troupes ont pris 1 officier et 12 soldats anglais, que je ferai conduire à Salamanque à votre quartier général.

« J'ai fait emporter ce matin, de San-Felicès, tous les blessés de la garnison et des troupes qui ont donné au pont de Barba-del-Puerco.. Ces derniers sont en petit nombre. Ceux de la garnison sont de 40 blessés gravement et 60 légèrement.

< Demain matin, la garnison d'Almeïda, d'après les ordres que j'ai donnés au général Brenier, ira coucher à Bollun pour arriver aprèsdemain à Salamanque. Il reste encore près de mille (1,000) hommes. La perte qu'elle a éprouvée depuis sa sertie d'Almeïda jusqu'à son arrivée à San-Felicès, s'élève à environ trois cent cinquante (350), dont à peu près 150 tués, la plupart au précipice, et deux cents (200) prisonniers qui se sont écartés ou qui n'ont pu suivre la marche rapide de la colonne.

« Une division anglaise est arrivée hier soir à Barba-del-Puerco, pour se joindre aux troupes qui avaient poursuivi la garnison d'Almeïda. Les officiers qui sont venus parler à ceux des nôtres qui faisaient enlever les blessés dans les rochers, ont dit que le général Campbell, commandant la division chargée du blocus d'Almeïda, se* rait mis en jugement pour avoir laissé échapper la garnison.

« D'après le rapport de tous les officiers, la place entière est démantelée, et l'artillerie entièrement hors de service.

« Demain je serai à Ledesma. •

Le général commandant le 2« corps, Reynier.

Ces dépèches sont d'accord avec la suivante du général Wellington:

Au comte de Liverpool.

Villa-Formosa, le 45 mai 4844.

« Il ne resta de l'armée française, sur la rive gauche de PAgfleda* dans la soirée du 10 courant, qu'une brigade de cavalerie près du pont de Ciudad-Rodrigo. Le 26 corps avait traversé cette rivière à Barba-del-Puerco et au gué de Val-de-Espino, et il était cantonné dans ce voisinage. Nos avant-postes étaient sur l'Azava et le cours inférieur de l'Àgueda.

« La 6« division anglaise reprit, le soir de ce même jour, la tâche du blocus d'Almeïda ; et le major général Erskine eut ordre d'envoyer à Barba-del-Puerco un bataillon pour y garder le pont. Cet ordre avait été exécuté d'avance, un bataillon ayant été placé en cet endroit pour observer les passages de la rivière dite Dos-Casas, entre Aldea-del- Obispo et Barba-del-Puerco. L'ennemi fit sauter quelques mines qu'il avait pratiquées sous les remparts d'Almeïda, le 11, un peu avant 1 heure du matin, et il attaqua aussitôt les piquets qui observaient la place, et se fit jour au milieu d'eux. Il ne tira que fort peu, et il paraît qu'il a marché entre le corps de nos troupes postées pour soutenir les piquets, et qu'il n'a pas passé loin de la droite du régiment de la Reine.

« A la première alerte le brigadier général Pack, qui était à Malpartida, rejoignit les piquets, et suivit l'ennemi sans cesser de faire feu, afin de guider la marche des autres troupes employées au blocus. Le major général Campbell se mit aussi en marche de Malpartida, avec une partie du 1er bataillon du 36° régiment; mais l'ennemi continua sa marche en corps serré et compact, sans tirer; et, comme il était bien guidé, il passa entre les positions occupées par nos troupes.

tLe 4e régiment, qui avait reçu l'ordre d'occuper Barba-del-Puerco, se trompa malheureusement de route, et n'y arriva que lorsque l'ennemi avait déjà atteint cet endroit et qu'il commençait à descendre vers le pont, et, en même temps que le 36e régiment sous les ordres du major général Campbell et les bataillons légers de la 5e division que le major général Erskine avait envoyés d'Aldea-del-Obispo, arrivaient eux-mêmes à Barba-del-Puerco.

« L'ennemi essuya des pertes considérables en prisonniers et en hommes tués et blessés, tant dans sa marche depuis Almeïda qu'au passage de l'Agueda. Il parait que la partie du 2e corps français qui était à San-Felicès, se forma sur la rivière pour protéger le passage de la garnison d'Almeïda, dès qu'il entendit tirer, et le lieutenant-colonel *** du *** régiment anglais, qui avait traversé la rivière avec un détachement composé des *** et *** régiments d'infanterie anglaise, fut obligé de la repasser, non sans éprouver des pertes.

« L'ennemi ne doit d'avoir sauvé une petite partie de la g arniso

OBLIGATION DK HB POINT CAnTDLU. 401

d'Âlmeïda qu'à la fatale méprise du 4* régiment, sur la route qu'il devait choisir pour se rendre à Barba-del-Puerco. Pendant tout U tempe du blocus, mais surtout quand l'armée ennemie se trouvait entre la rivière Dos-Casas et Azava, la garnison avait l'habitude dé tirer le canon pendant la nuit et tf attaquer souvent les piquets près de la place. Dans la nuit du 7, la saraison avait tiré force coups de canon, et les piquets furent attaques : même chose dans la nuit du 8 ; ce qui ût que le régiment de la Reine surtout, et les autres troupes employées au blocus, crurent que l'explosion quMIs avaient entendue le matin du 11 était une canonnade comme celle des nuits précédentes, et le régiment de la Reine comme les autres troupes ne se mirent en mouvement que lorsqu'ils connurent la cause réelle de l'explosion. »

Wellington.

« Après l'assaut qui nous fit perdre Badajoz (avril 1812), les généraux Philippoc et Yeilande se retirèrent de nuit dans le fort San - CristobaL Ils étaient escortés par un détachement de cavalerie.

< La petitesse du fort ne permettant pas d'y introduire les chevaux, plusieurs furent attachés aux palisssades et abandonnés ; mais un maréchal-des-logis et sept chasseurs du 21e, et cinq dragons du 26e, n'ayant pas voulu se séparer de leurs montures, conçurent le téméraire projet de traverser l'armée ennemie pour rejoindre les Français. « Ils culbutèrent d'abord les postes de la cavalerie portugaise, passèrent à la nage la Gevora entre le pont qui est sur cette rivière et la citadelle, et se jetèrent dans le bois de Montijo. Ils traversèrent tous les bagages ennemis et arrivèrent le lendemain à midi à Médira. Le maréchal-des-logis obtint quelques vivres de l'alcade, qu'il connaissait. Celui-ci l'instruisit de l'ordre qu'il venait de recevoir : d'arrêter quinze cavaliers échappés de Badajoz, parmi lesquels on supposait le général Philippon. Cependant, comme il voulait ménager les Français, qu'il attendait, il ne lui en donna pas moins un guide sûr ; tandis que, d'un autre côté, il envoyait prévenir une bande de guérillas ; satisfaisant ainsi à la prudence et à l'animosité.

« Enfin le détachement était parvenu sans obstacles sur les bords de la Guadiana ; il l'avait passée, homme par homme, dans un petit bateau qui ne contenait que le batelier et un soldat assis sur sa selle, tenant son cheval qui nageait à côté de lui. Cette opération ayant duré plusieurs heures, les guérillas atteignirent le détachement lorsqu'il entrait dans le village de Palomas. Les Français les chargèrent avec la fureur que leur inspirait leur situation désespérée ; ils en sabrèrent plusieurs et s'emparèrent de leur chef. Ils l'amenèrent au maréchal Soult, à Villafranca, à qui ils donnèrent différents détails de l'assaut de Badajoz. >

Le commandant de Naylies, [qui serrait alors dans la môme brigade de dragons.

Le maréchal Ney à V arrière-garde, en 4812.

< L'armée russe, à la faveur de sa marche de flanc, avait atteint Krasnoé (milieu de novembre 1812), tandis que les Français occupaient encore Smolensk, et elle se préparait à les arrêter au passage. L'empereur Napoléon avec la garde, le 4e, et enfin le 1er corps Turent attaqués successivement les 15, 16 et 17 à Krasnoé. Outre la supériorité du nombre, on peut juger quel avantage avaient les Russes sur des troupes épuisées et presque entièrement dépourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur triompha de tous les obstacles; la garde impériale ayant forcé le passage, resta près de Krasnoé pour secourir les à* et 1" corps. Le vice-roi (Eugène), ainsi que le maréchal Davout, rejetèrent avec indignation les propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Us percèrent à leur lour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie, leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.

« L'empereur, n'ayant plus un moment à perdre pour arriver sur la Bérézina, se vit forcé d'abandonner le 3* corps (qui formait l'arrièregarde de l'armée), et précipita sa marche sur Orcha. Pendant 3 joui»» que dura cette affaire, aucun avis ne fut donné au maréchal Ney (commandant du 3e corps) du danger qui allait le menacer à son tour.

« L'empereur a beaucoup reproché au maréchal Davout de ne s'être pas arrêté un jour à Krasnoé pour attendre le 3e corps. Le maréchal assura qu'il ne l'avait pas pu ; au moins eût-il dû prévenir le maréchal Ney. Peut-être aussi la communication était-elle interceptée. Quoi qu'il en" soit, le général Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes légères à la poursuite de l'empereur, et réunit toutes ses forces contre le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalité.

« Le 18 au matin, nous partîmes (le 3e corps) de Koritnya et marchâmes sur Krasnoé ; quelques escadrons de cosaques harcelèrent, en approchant de cette ville, la S* division qui marchait en tête. Cette apparition des cosaques n'avait aucune importance ; nous y étions accoutumés, et quelques coups de fusil suffisaient pour les écarter. Mais bientôt l'avant- garde rencontra la division du général Ricard, appartenant aul0r corps, qui était restée en arrière et qui venait d'être repoussée après un combat inégal qu'elle avait soutenu avec la plus grande bravoure. Le maréchal Ney rallia les restes de cette division, et, à la faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche, en cachant notre petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu'à-ce que le canon le forçât de s'arrêter. L'armée russe, rangée en bataille, fermait le passage de la route ; nous apprîmes seulement alors que nous étions séparés du reste de l'armée française, et que nous n'avions de salut que dans notre désespoir t

« L'affaire du 3e corps à Krasnoé est une des plus belles qui aient illustré cette campagne : jamais on ne vit de luttes plus inégales ; jamais le talent du général et le dévouement des troupes ne parurent avec plus d'éclat. A peine le maréchal Ney avait-il mis son avantgarde à l'abri du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoyé par

le général russe Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont connu comprendront avec quel dédain cette

E imposition dut être accueillie; mais le parlementaire l'assura que la aute estime dont le général russe faisait profession pour ses talents et pour son courage, l'empêcherait de lui rien proposer qui fût indigne de lui ; que cette capitulation était nécessaire; que les autres corps d'armée rayaient abandonné ; qu'il était en présence d'une armée de quatre-vingt mille (80,000) hommes, et qu'il pouvait, s'il le désirait, envoyer un officier pour s'en convaincre. Le 3* corps, avec les renforts reçus à Smolensk, ne s'élevait pas à six mille (6,000) combattants ; l'artillerie était réduite à 6 pièces de canon, la cavalerie à un seul peloton d'escorte. Cependant le maréchal, pour toute réponse, fit le parlementaire prisonnier ; quelques coups de canon tirés pendant cette espèce de négociation servirent de prétexte; et, sans considérer les masses des ennemis et le petit nombre des siens, il ordonna l'attaque. La 2* division, formée en colonnes par régiments, marcha droit à l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre hommage au dévouement de ces braves soldats, et de me féliciter de l'honneur d'avoir marché à 4eur tête 1 Les Russes les virent avec admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entières; chaque paé rendait la mort plus inévitable, et la marche ne hit pas ralentie un seul instant. Enfin, nous approchâmes tellement de la ligne ennemie que lai" division de mon régiment, écrasée tout entière par la mitraille, fut renversée sur celle qui la suivait et y porta le désordre. Alors l'infanterie russe nous chargea à son tour, et la cavalerie, tombant sur nos flancs, nous mit dans une déroute complète. Quelques tirailleurs, avantageusement placés, arrêtèrent un instant la poursuite de l'ennemi ; la division Ledru fut mise en bataille, et 6 pièces de canon répondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce temps, je ralliai ce qui restait de mon régiment sur la grande route, où les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas duré un quart d'heure, et la V division n'existait plus; mon régiment (le 4e de ligne) perdit plusieurs officiers et fut réduit à deux ceints (200) hommes ; le régiment d'Illyrie et le 48% qui perdit son aigle, furent encore plus maltraités; le général Razout blessé, le général Lenchantin fait prisonnier.

« Aussitôt le maréchal fit rétrograder sur Smolensk la 2* division ; au bout d'une demi-heure, il la dirigea à gauche à travers champs, perpendiculairement à la route. La lre division, ayant longtemps épuisé ses forces à soutenir le choc de toute l'armée ennemie, suivit ce mouvement avec les canons et quelques bagages ; tous les blessés qui pouvaient encore marcher se traînèrent à leur suite. Les Russes se cantonnèrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie pour nous observer.

« Le jour baissait ; le 3e corps marchait en silence ; aucun de nous ne pouvait comprendre ce que nous allions devenir. Mais la présence du maréchal Ney suffisait pour nous rassurer. Sans savoir ce qu'il voulait ni ce qu'il pourrait faire, nous savions qu'il ferait quelque

104 OBLIGATION DE NX POINT CAPITCIIB.

chose. Sa confiance en lui-même égalait son courage. Plus le danger était grand, plus sa détermination était prompte ; et quand il avait pris son parti, jamais il ne doutait du succès. Aussi, dans un pareil moment, sa figure n'exprimait ni indécision, ni inquiétude ; tous les regards se portaient sur lui, personne n'osait l'interroger. Enfin, voyant près de lui un officier de son état-major, il lui dit à demivoix: « Nous ne sommes pas bien. — Qu'allez vous faire? répondît l'officier. — Passer le Dnieper. — Où est le chemin? — Nous le trouverons. — Et s'il n'est pas gelé ? — Il le sera. — A la bonne heure, dit l'officier. » Ce singulier dialogue, queie rapporte textuellement, révéla le projet du maréchal de gagner Orcha par la rive droite du fleuve, et assez rapidement pour y trouver encore l'armée française qui faisait son mouvement par la rive gauche. Le plan était hardi et habilement conçu ; on va voir avec quelle vigueur il fat exécuté.

« Nous marchions à travers champs sans guide, et l'inexactitude des cartes contribuait à nous égarer. Le maréchal Ney, doué de ce talent d'homme de guerre qui apprend à tirer parti des moindres circonstances, remarqua de la glace dans la direction que nous suivions*, et la fit casser, pensant que c'était un ruisseau qui nous conduirait au Dnieper. C'était réellement un ruisseau.; nous le suivîmes, et nous arri âmes à un village (Danikowa), où le maréchal fit mine de vouloir s'établir. On alluma de grands feux; on plaça des avant-postes. L'ennemi nous laissa tranquilles, comptant avoir bon marché de nous le lendemain. A la faveur de ce stratagème, le maréchal s'occupa de suivre son plan. Il fallait un guide, et le village était désert ; les soldats finirent par trouver un paysan boiteux; on lui demanda où était* le Dnieper et s'il était gelé. Il répondit qu'à une lieue de là se trouvait le village de Sirokowietz, et que le Dnieper devait être gelé en cet endroit. Nous partîmes conduits par ce paysan ; bientôt nous arrivâmes au village. Le Dnieper, très-encaissé, était, en effet, assez gelé pour que l'on put le traverser à pied. Pendant qu'on cherchait un passage, les maisons se remplissaient d'officiers et de soldats blessés le matin, qui s'étaient traînés jusque-là et auxquels les chirurgiens pouvaient à peine donner les premiers soins ; ceux qui n'étaient point blessés s'occupaient de chercher des vivres. Le maréchal Ney seul, oubliant à la fois les dangers du jour et ceux du lendemain, dormait d'un profond sommeil.

« Vers le milieu de la nuit, on prit les armes pour passer le Dnieper, en abandonnant à l'ennemi l'artillerie, les bagages, les voitures de toute espèce et les blessés qui ne pouvaient marcher. M. de Bricqueville, aide de camp du duc de Plaisance, dangereusement blessé la veille, passa le Dnieper en se traînant sur les genoux ; je le confiai à deux sapeurs, qui vinrent à bout de le sauver. La glace était si peu épaisse, qu'un très-petit nombre de chevaux purent passer; les troupes se reformèrent ae l'autre côté du fleuve.

« Déjà le succès venait de couronner le premier plan du maréchal : le Dnieper était passé ; mais nous étions à plus de 43 lieues d'Orcha.

OBLIGATION PB HE POINT CAPITUU1» iW

Il fallait y arriver avant que l'armée française en fût partie ; il fallait traverser des pays inconnus et résister aux attaques de l'ennemi avec une poignée de fantassins épuisés de fatigue, sans cavalerie» ni artillerie. La marche commença sous d'heureux auspices. Nous trouvâmes des cosaques endormis dans un village (Gusinoé) ; ils furent faits prisonniers. Le 49, aux premiers rayons du jour» nous suivîmes la route de Liuhavitschi. A peine fûmes-nous arrêtés quelques instants par le passage d'un torrent et par quelques postes de cosaques qui se re-^ plièrent à notre approche ; à midi, nous avions atteint deux village» situés sur une hauteur, et dont les habitants eurent à peine le temps de se sauver en nous abandonnant leurs provisions. Les soldats se livraient à la joie que cause un moment d'abondance, longue l'on en* tendit crier : « Aux armes ! > L'ennemi s'avançait et venait de replier nos avant-postes. Les troupes sortirent des villages, se formèrent en colonne, et se remirent en marche en présence de l'ennemi. Mais ce n'étaient plus quelques cosaques comme ceux que nous avions rencontrés jusqu'à ce moment; c'étaient des escadrons entiers manœuvrant en ordre et commandés par le général Platow lui-même. Nos tirailleurs les continrent; les colonnes Dressèrent le pas en faisant leurs dispositions contre la cavalerie. Quelque nombreuse que fût cette cavalerie, nous ne la craignions guère, car jamais les cosaques n'ont osé chargera fond un carré d'infanterie ; mais bientôt plusieurs pièces de canon en batterie ouvrirent leur feu sur nos colonnes. Cette artillerie suivait le mouvement de la cavalerie, et se transportait, $ur des traîneaux, partout où elle pouvait agir utilement. Jusqu'à la chute du jour, le maréchal Ney ne cessa de lutter contre tant d'obstacles, en • profitant des moindres accidents du terrain. Au milieu des boulets qui tombaient dans nos rangs, et malgré les cris et les démonstrations d'attaque des cosaques, nous marchions du même pas. La nuit approchait: l'ennemi redoubla d'efforts. H fallut quitter la route et se jeter à gauche le long des bois qni bordent le Dnieper. Déjà les cosaques s'étaient emparés de ces bois; le 4* et le 18* de ligne, sous la conduite du général d'Hénin, furent chargés de les en chasser. Pendant ce temps, l'artillerie ennemie prit position sur le bord opposé d'un ravin que nous devions passer. C'était là que le général Platow comptait nous exterminer tous.

• Je suivis mon régiment dans le bois. Les cosaques s'éloignèrent, mais le bois était profond et assez épais ; il fallait faire face dans toutes les directions pour se garantir des surprises. Là nuit vint : nous n'entendions plus rien autour de nous; il était plus que probable que le maréchal Ney continuait de se porter en avant. Je conseillai au général d'Hénin de suivre son mouvement; il s'y refusa pour éviter les reproches du maréchal, s'il quittait sans son ordre le poste où il l'avait placé. Dans ce moment, de grands cris, qui annonçaient une charge, se tirent entendre en avant de nous et déjà à quelque distance; il devenait donc certain que notre colonne continuait sa marche, et que nous allions en être coupés. Je redoublai mes instances, en assurant au général d'Hénin que le maréchal, dont je connaissais

bien la manière de servir, ne lui enverrait point d'ordre, parce qu'il s'en rapportait à chaque commandant de troupes pour agir selon les circonstances ; que, d'ailleurs, il était trop éloigné pour pouvoir maintenant communiquer avec nous, et que le 18e était déjà sûrement parti depuis longtemps. Le général persista dans son refus ; tout ce que je pus obtenir fut qu'il nous conduisît au point où devait être le 48e, pour réunir les deux régiments. Le 48e était parti, et nous trouvâmes à sa place un escadron de cosaques. Le général d'Hénin, convaincu trop tard de la justesse de mes observations, voulut enfin rejoindre la colonne. Mais nous avions parcouru le bois dans des directions si diverses, que nous ne pouvions plus reconnaître notre chemin ; les feux que l'on voyait allumés de différents côtés servaient encore à nous égarer. Les officiers de mon régiment furent consultés, et l'on suivit la direction que le plus grand nombre d'entre eux indiqua. Je n'entreprendrai point de peindre tout ce que nous eûmes à souffrir pendant cette nuit cruelle. Je n'avais pas plus de cent (100) hommes, et nous nous trouvions à plus d'une lieue en arrière de notre colonne. Il fallait la rejoindre au milieu des ennemis oui nous entouraient. Il fallait marcher assez rapidement pour réparer le temps perdu, et assez en nombre pour résister aux attaques des cosaques. L'obscurité de la nuit, l'incertitude de la direction que nous suivions, la difficulté de marcher à travers bois, tout augmentait notre embarras. Les cosaques nous criaient de nous rendre, et tiraient à bout portant au milieu de nous; ceux qui étaient frappés restaient abandonnés. Un sergent eut la jambe fracassée d'un coup de carabine. Il tomba à côté de moi, en disant froidement à ses camarades : « Voilà un homme perdu ; prenez mon sac, vous en profiterez. » On prit son sac, et nous l'abandonnâmes en silence. Deux officiers blessés eurent le même sort. J'observais cependant avec inquiétude l'impression que cette situation causait aux soldats, et même aux officiers de mon régiment. Tel qui avait été un héros sur le champ de bataille, paraissait alors inquiet et troublé; tant il est vrai que les circonstances du danger effrayent souvent plus que le danger lui-môme. Un très-petit nombre conservaient la présence d'esprit qui nous était si nécessaire. J'eus besoin de toute mon autorité pour maintenir l'ordre dans la marche, et pour empêcher chacun de quitter son rang. Un officier osa même faire entendre que nous serions peut-être forcés de nous rendre. Je le réprimandai à haute voix, et d'autant plus sévèrement que c'était un ofhcier de mérite, ce qui rendait la leçon plus frappante. Enfin, après plus d'une heure, nous sortîmes du bois et nous trouvâmes le Dnieper à notre gauche. La direction était donc assurée, et cette découverte donna aux soldats un moment de joie dont je profitai pour les encourager et leur recommander le sang-froid, qui seul pouvait nous sauver. Le général d'Hénin nous remit en marche le long du fleuve

S our empêcher l'ennemi de nous tourner. Nous étions loin d'être hors 'affaire ; nous n'avions plus de doutes sur notre direction, mais la plaine dans laquelle nous marchions permettait à l'ennemi de nous attaquer en masse et de se servir de son artillerie. Heureusement il

OBLIGATION DK NB POINT CAPITULER. 10?

faisait nuit, l'artillerie tirait un peu au hasard. De temps en temps, les cosaques s'approchaient avec de grands cris : nous nous arrêtions alors pour les repousser à coups de fusil, et nous repartions aussitôt. Cette marche dura deux lieues dans des terrains difficiles, en franchissant des terrains si escarpés qu'il fallait les plus grands efforts pour remonter le bord opposé, et en passant des ruisseaux à demi gelés où l'on avait de l'eau jusqu'aux genoux. Rien ne put ébranler la constance des soldats ; le plus grand ordre fut toujours observé, aucun homme ne quitta son rang. Le général d'Hénin, blessé d'un éclat de mitraille, n'en voulut rien dire pour ne pas décourager les soldats, et continua de s'occuper du commandement avec le même zèle. Sans doute, on peut lui reprocher de s'être obstiné trop longtemps à défendre le bois du Dnieper ; mais dans des moments si difficiles, l'erreur est pardonnable. Ce qu'on ne contestera pas, du moins, c'est la bravoure et l'intelligence avec lesquelles il nous a guidé tant qu'a duré cette marche périlleuse. La poursuite de l'ennemi se ralentit ; enfin, on découvrit quelques feux sur une hauteur en avant de nous. C'était Farrière-garde du maréchal Ney, qui avait fait halte en cet endroit et qui se remettait en marche; nous nous réunîmes à elle, et nous apprîmes que le maréchal avait marché la veille sur l'artillerie ennemie et l'avait forcée de lui céder le passage.

« Ce fut ainsi que le 4* régiment se tira d'une position presque désespérée. La marche continua encore une heure. Les soldats, épuisés, avaient besoin de repos ; on fit halte dans un village, où Ton trouva quelques provisions.

« Nous étions encore à 8 lieues d'Orcha, et le général Platow allait sans doute redoubler d'efforts pour nous enlever. Les moments étaient précieux : à 1 heure du matin on battit la générale, et l'on partit. Le village était en flammes ; l'obscurité de la nuit, éclairée seulement par la lueur de l'incendie , répandait autour de nous une teinte lugubre. Je regardai tristement ce spectacle. La fatigue de la journée précédente et Peau qui remplissait mes bottes m'avaient rendu toutes les souffrances que j avais éprouvées précédemment. Pouvant à peine marcher, je m'appuyais sur le bras de M. Lalande, jeune officier de voltigeurs. Sa conduite avait mérité quelques reproches au commencement de la campagne , et on lui avait même refusé le grade de capitaine, auquel son ancienneté de lieutenant lui donnait des droits. Je l'observais avec attention, et, comme j'étais fort content de lui, je crus le moment venu de lui promettre un dédommagement. Je lui témoignai donc ma satisfaction et mes regrets sur le retard qu'avait éprouvé son avancement, en lui donnant ma parole qu'il serait le premier capitaine nommé dans mon régiment. Il me remercia avec la plus grande sensibilité, et continua de redoubler de zèle tant que ses iorces répondirent à son courage. Ce malheureux jeune homme a fini par succomber ; mais j'aime à penser que l'espérance que je lui avais donnée aura soutenu quelque temps son courage et peut-être adouci f horreur de ses derniers moments.

« Nous marchâmes jusqu'au jour sans être inquiétés. Aux premiers

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rayons du soleil, les cosaques reparurent, et bientôt le chemin que nous suivions nous conduisit dans une plaine. Le général Platow, voulant profiter de cet avantage, fit avancer sur des traîneaux cette artillerie que nous ne pouvions ni éviter, ni atteindre ; et, quand il crut avoir mis le désordre dans nos rangs, il ordonna une charge à fond. Le maréchal Ney forma rapidement en carré chacune de ses deux divisions ; la 2e, commandée par le général d'Hénm, se trouvant d'arrière-garde, était la première exposée. Nous fîmes prendre rang de force à tous les hommes isolés qui avaient encore un fusil ; il fallut employer les menaces les plus fortes pour en tirer parti. Les cosaques, faiblement contenus par nos tirailleurs, et chassant devant eux une foule de traînards sans armes , s'efforçaient d'atteindre le carré. Les soldats précipitaient leur marche à l'approche de l'ennemi et sous le feu de son artillerie. Vingt fois je les vis sur le point de se débander et de fuir chacun de leur côté, en se livrant avec nous à la merci des cosaques ; mais la présence du maréchal Ney, la confiance qu'il inspirait, son attitude calme au moment d'un tel danger, les retinrent dans le devoir. Nous atteignîmes une hauteur. Le maréchal ordonna au général d'Hénin de s'y maintenir, en ajoutant qu'il fallait savoir mourir là pour l'honneur de la France. Pendant ce temps, le

prirent position en se flanquant mutuellement. Il n'était pas encore midi, et le maréchal Ney déclara qu'il défendrait ce village jusqu'à 9 heures du soir. Le général Platow tenta vingt fois de nous enlever ; ses attaques furent constamment repoussées, et, fatigué de tant de résistance, il prit position lui-môme vis-à-vis de nous.

« Le maréchal avait envoyé, dès le matin, un officier polonais , qui parvint à Orcha et y donna de nos nouvelles. L'empereur en était parti la veille ; le vice-roi et le maréchal Davout occupaient encore la ville.

« À 9 heures du soir, nous prîmes les armes et nous nous mîmes en marche dans le plus grand silence. Les postes de cosaques placés sur la route se replièrent àt notre approche. La marche continua avec beaucoup d'ordre. A une lieue d'Orcha, l'avant-garde rencontra un poste avancé. On lui répondit en français. C'était une division du 4e corps, qui venait à notre secours avec le vice-roi. Il faudrait avoir passé trois jours entre la vie et la mort pour juger de la joie que nous causa cette rencontre. Le vice- roi nous reçut avec une vive émotion. U témoigna hautement au maréchal Ney l'admiration que lui causait sa conduite. Il félicita les généraux et les deux colonels qui restaient (le colonel Pelleport, du 18e, et moi). Ses aides de camp nous entourèrent, en nous accablant de questions sur les détails de ce grand drame et sur la part que chacun y avait prise. Mais le temps pressait ; au bout de peu d'instants, îi fallut repartir pour Orcna. Le vice- roi voulut faire notre arrière-garde ; à 3 heures du matin, nous entrâmes dans la ville. Quelques maisons assez misérables du faubourg nous servirent d'asile. On promit des distributions

pour le lendemain, et il nous fut enfin permis de prendre un peu de repos.

< Ainsi se termina cette marche hardie, l'un des plus curieux épisodes de la campagne. Elle couvrit de gloire le maréchal Ney, et le 3* corps lui dut son salut, si Ton peut donner le nom de corps d'armée à huit ou neuf cents (900) hommes qui arrivèrent à Orchâ, reste des 6,000 qui avaient combattu à Krasnoé. •

Le général de difision doe de Fezensac, alors colonel do 4* de ligne.

Le lieutenant général Bugeaud, gouverneur général de ï Algérie, au maréchal SouU, ministre de la guerre.

Alger, le U a Tri H 842.

« J'ai à vous signaler un fait héroïque qui, à mes yeux, égale au moins celui de Mazagran. Là, quelques braves résistent à quelques milliers d'Arabes, mais on est derrière des murailles ; et, dans le combat du il avril, 22 hommes, porteurs de la correspondance, sont assaillis en plaine, entre Bouffarick et Mered, par 2 ou 300 cavaliers arabes venus de Test de la Mitidja. Le chef des soldats français, tous du 26* de ligne, était un sergent nommé Blandan. L'un des Arabes, croyant à l'inutilité de la résistance d'une si faible troupe, s'avance et somme Blandan de se rendre. Celui-ci répond par un coup de fusil qui le renverse. Alors s'engage un combat acharné. Blandan est frappé de trois coups de feu ; en tombant, il s'écrie : • Courage, mes amis ; défendez-vous jusqu'à la mort ! • Sa noble voix a été entendue de tous, et tous ont été fiaèles à son ordre héroïque ; mais bientôt le feu supérieur des Arabes a tué ou mis hors de combat 47 de nos héros. Plusieurs sont morts ; les autres ne peuvent plus manier leurs armes ; 5 seulement restent debout ; ce sont : Bire, Girard, Estai, Marchand et Monot. Ils défendent encore leurs camarades blessés ou morts, lorsque le lieutenant-colonel Morris, du 4e de chasseurs, arrive de Bouffarick avec un faible, renfort. En même temps , le lieutenant du génie De Jouslard, qui exécute les travaux de Mered, accourt avec un détachement de 30 hommes. Le nombre des nôtres est encore trèsinférieure celui des Arabes ; mais compte-t-on des ennemis quand il s'agit de sauver un reste de héros ? Des deux côtés on se précipite sur la horde de Ben Salem ; elle fuit et laisse sur place une partie de ses morts. Des Arabes alliés lui ont vu transporter un grand nombre de blessés ; elle n'a pu couper une seule tête ; elle n'a pu recueillir un seul trophée dans ce combat où elle avait un si grand avantage numérique. Nous avons ramassé nos morts non mutilés, et leur avons donné les honneurs de la sépulture. Nos blessés ont été portés à l'hôpital de Bouffarick, entourés des hommages d'admiration de leurs camarades.

c Lesquels, monsieur le maréchal, ont le plus mérité de la patrie, de ceux gui ont succombé sous le plomb, ou des cinq braves qui sont restes debout et qui, jusqu'au dernier moment, ont couvert le corps.

110 OBLIGATION DB RB POIHT CAPlTULSl.

de leurs frères ? S'il fallait choisir entre eux, je m'écrierais : • Ceux qui n'ont point été frappés, > car ils ont vu toutes les phases du combat, dont le danger croissait à mesure que les combattants diminuaient, et leur âme n'en a point été ébranlée.

« Mais je ne veux pas établir de parallèle. Tous ont mérité l'étoile de l'honneur, et je propose, pour cette récompense, les 46 qui ont survécu jusqu'ici, et dont plusieurs mourront peut-être encore.

• Je désire que la récompense soit spontanée et d'inspiration patriotique, tout comme leur action. Je compte dans les 22 le chirurgien sous-aide Ducros, qui, revenant de congé, rejoignait son poste avec la correspondance. Il a saisi le fusil d'un blessé et a combattu jusqu'à ce que son bras ait été cassé.

« Je joins à ce rapport insuffisant celui du lieutenant- colonel Morris, qui, en cette circonstance, a montré son courage habituel, tout en regrettant d'avoir mis en route un si faible détachement.

« Je joins aussi la liste des Français porteurs des dépêches. J'espère, monsieur le maréchal, que vous tes ferez tous connaître à la France. Elle verra que ses enfants n'ont pas dégénéré et que, s'ils sont capables de grandes choses par l'ordre, la discipline et la tactique qui gouvernent les masses, ils savent, quand ils sont isolés, combattre comme les chevaliers des anciens temps. »

Le chef de bataillon RegnauU, commandant par intérim le régiment étranger, au général De Maussion.

Cordora, le 47 août 4863.

« Les débris de la 3e compagnie du 1er bataillon du régiment étranger, qui avait été détruite au combat de Gamaron le 30 avril dernier, viennent de rentrer. Nous connaissons par eux et par les Mexicains les détails de ce glorieux fait d'armes. Je m'empresse de vous les communiquer.

« Le 30 avril, le colonel mexicain Milan se trouvait campé à La Joya, à environ 2 lieues de notre ligne de communication. Sa colonne se composait de 500 chevaux réguliers, 350 guérilleros et trois bataillons d'infanterie ; le bataillon mobile de Vera-Cruz, celui de Jalapa et le bataillon de Gordova. Chacun de ces bataillons comptait de 300 à 400 hommes dans le rang.

« La mission du colonel Milan était d'enlever le grand convoi d'artillerie de siège qui se concentrait en ce moment à La Soledad, et surtout de mettre la main sur un convoi de 3 millions que le Trésor devait diriger sur Puebla.

c On ne se doutait pas chez nous de la présence sur ce point d'une pareille force.

« Le même jour, 30 avril, M. le capitaine Dan j ou partit du Chiquihuité à une heure du matin, avec la mission de se rendre à Palo- Verde, distant d'environ 6 lieues, et d'explorer les environs à une lieue de ce point. La 3* compagnie, qui marchait sous ses ordres,

avait dans le rang 69 hommes de troupe, sous-officiers compris, plus 3 officiers : M. Danjou, adjudant-major ; M. Vilain, sous-lieutenant, et M. Maudet, porte-drapeau, adjoint à la compagnie pour la reconnaissance.

« En sortant de Camaron , le capitaine Danjon prit à gancbe et marcha dans la direction de La Joya. Arrivé à hauteur de Palo- Verde, il se rabattit sur ce point pour y faire le café. Il y était rendu à 7 heures du matin.

• La marche du capitaine Danjou vers le nord de Palo-Verde fit supposer au colonel Milan que sa position de La Joya avait été éventée, et que le capitaine Danjou était chargé de le reconnaître. Cette marche lui avait été signalée le 90 avril, dès le point du jour. On avait compté nos hommes ; on les savait peu nombreux. Milan résolut de les enlever pour ne pas manquer le convoi d*artillerie.

« Il était environ S heures du matin lorsque sa cavalerie parut à Palo-Verde, barrant la route dans la direction de Ghiquihuité.

c Le café n'était pas achevé. Le capitaine Danjou fit renverser les marmites ; il envoya chercha l'escouade du caporal Magnin , qui était de garde a l'eau, fit charger le campement, et se mit en retraite en colonne, prêt à former le carré, avec une escouade en tirailleurs.

« JEn quittant Palo-Verde, il prit à droite de la route, dans un terrain parsemé de broussailles, afin de mieux se défendre contre les attaques de la cavalerie. L'ennemi supposa que le capitaine Danjou prenait cette direction pour mieux reconnaître le jour le chemin de La Joya, qu'il avait déjà reconnu la nuit. Il n'attendit pas ; il se retira.

« En arrivant à Camaron , le village parut occupé. Un coup de feu parti de l'une des maisons vint blesser un homme de la colonne. Dans l'espoir de prendre l'ennemi, on chercha à le cerner. Une section se dirigea à droite, l'autre à gauche des maisons. Les deux sections se donnèrent rendez-vous sur la route, de l'autre côté du village, et elles s'y rejoignirent. On fit une pause d'un quart d'heure, qui fut consacrée à fouiller les maisons ; il ne s'y trouvait plus personne.

c Au même moment, l'ennemi reparut en grand nombre sur la droite de la route. Le capitaine Danjou, quittant Camaron, marcha droit à lui. L'ennemi céda d'abord le terrain ; mais, arrivé à 300 mètres de Camaron, le capitaine Danjou était entièrement cerné. Milan, avec la cavalerie régulière, avait môme pris position entre les nôtres et les maisons de Camaron. Cette cavalene, formant un cercle, chargea vigoureusement jusqu'à 60 mètres ; elle fut repoussée par le feu des deux faces.

« Profitant d'un moment de répit, le capitaine Danjou gravit un petit talus qui longeait la route à gauche et arrivait jusqu'au village de Camaron* Là, il se forma de nouveau en carré. Il fut de nouveau chargé, et cette seconde charge fut repoussée comme la première. La colonne prit alors sa direction sur la maison de Camaron qui se trouve au bord de la route ; elle se fit jour à travers la cavalerie au cri de : Vive l'Empereur !

112 OBLIGATION DE NE K)IKT CAHTULER.

c La maison de Gamaron se compose d'une cour carrée d'environ 50 mètres de côté. A la face qui longe la route est adossé un corj>s de bâtiment partagé en plusieurs chambres. Ces chambres communiquent par des fenêtres et des portes : d'un côté, avec la route ; de l'autre, avec la cour. A l'intérieur et tout autour de la cour se trouvent des hangars ouverts et ruinés depuis longtemps. L'orientation des quatre faces est à peu près celle des quatre points cardinaux. On entre dans la cour par deux grandes portes percées dans la face qui regarde 1 l'ouest.

< Le capitaine Danjou occupa aussitôt la cour et la chambre située à l'angle nord-ouest. En même temps, l'ennemi prit possession de la chambre située à l'angle nord-est ; cette chambre ne communiquait avec la cour que par une fenêtre; elle avait sur la rue une grande ouverture sans porte.

< Les deux grandes entrées de la cour furent barricadées. Elles furent gardées chacune par une escouade. Deux escouades furent chargées d'occuper la chambre nord-ouest et les ouvertures du bâtiment qui avaient des vues sur la cour. On mit une escouade à la défense d'une brèche ancienne située à l'angle sud-est, et le reste de la compagnie fut chargé de surveiller les toits.

« A 9 heures et demie, on avait employé toutes les ressources dont on pouvait disposer pour organiser la défense.

< L'ennemi, confiant dans son nombre, somma d'abord le capitaine Danjou de se rendre. Il fut remercié en termes qui ne lui laissèrent aucun doute sur la détermination de nos vaillants soldats ; et le feu commença partout à la fois.

« Le capitaine Danjou, calme et intrépide, allait partout ; il animait tout le monde, et l'ennemi grossissait à chaque instant. Déjà, vers 11 heures, on n'espérait plus un succès; mais le capitaine Danjou fit promettre à ses hommes de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Tous le promirent. Peu après, il tombait percé d'une balle tirée de la chambre occupée par l'ennemi et mourait sans avoir proféré une parole.

• M. le sous-lieutenant Vilain prit aussitôt le commandement, et ta défense continua.

« Vers midi, on entendit battre et sonner. Il y eut une lueur d'espérance parmi les défenseurs de Gamaron : on crut un instant à l'arrivée du régiment sur le lieu du combat. Cet espoir ne fut pas de longue durée. C'étaient le bataillon mobile de Vera-Cruz, le bataillon de Jalapa et le bataillon de Cordova qui venaient, forts de 300 ou 400 hommes chacun, ajouter le poids de leurs armes dans cette lutte déjà trop inégale.

« Dans le mur qui fait face à la porte d'entrée, l'ennemi, au moyen de pinces, parvint à ouvrir une brèche large de près de 3 mètres. Cette brèche lui permettait de faire feu à revers sur les défenseurs de la porte principale. Une autre brèche, pratiquée dans le mur de la chambFe occupée par l'ennemi, lui donnait des vues dans toutes les parties de la cour. Là était le point dangereux. C'est là que, vers

2 heures de l'après-midi, tomba M. le sous«lieutenant Vilain , frappé d'une balle au front. Il fut remplacé dans le commandement par M. Maudet, porte-drapeau.

« Il faisait une chaleur accablante. La troupe n'avait pas mangé depuis la veille, et personne n'avait bu depuis le matin. Ce que souffraient les blessés mourant de soif était affreux. Il était impossible d'apporter le moindre soulagement à leurs souffrances, et on eut recours à tous les expédients qu'impose en pareil cas la nécessité pour tromper leur soif; quelques-uns buvaient leur sang.

« L'ennemi, vers 2 heures, fit une nouvelle sommation. Elle fut accueillie plus mal que la première. Il prit alors une résolution ex* trême : accumulant de la paille dans l'angle nord-est, devant la face nord, et sous le hangar extérieur qui fait face à Yera-Cruz, il y mit le feu. Le vent portait dans la cour. La fumée aveuglait nos hommes et vint ajouter de nouvelles souffrances aux terribles angoisses de la soif.

« Malgré tout, on se maintint jusqu'au soir, en se disputant les créneaux et les brèches.

« Vers 5 heures et demie, il y eut un moment de répit. L'ennemi massa son infanterie à l'abri de la seconde maison de Camaron, et son chef lui adressa un discours qui fat entendu de la cour et traduit par le soldat Bartoletto. Milan disait qu'il fallait en finir avec les Français ; que ceux-ci étaient réduits a quelques hommes épuisés ; que ce serait une honte ineffaçable pour les Mexicains que de ne pas prendre ce qui en restait; qu'il fallait donner un dernier assaut, enlever la position. Et aussitôt l'attaque fut reprise.

« L'ennemi se précipita dans la cour par toutes les ouvertures à la fois. A la porte principale se trouvait le caporal Berg , seul survivant; il fut pris. Dans l'angle opposé, sud-est, se trouvaient encore le caporal Pinzinger, le caporal Magnin, les fusiliers Kunaseck et Gorski ; ils avaient jusque-là défendu leur brèche avec succès ; ils durent abandonner sa défense pour faire face à ceux qui avaient envahi la cour et qui les prenaient à revers. Ils se défendirent encore, mais l'ennemi remplissait la cour. Au bout d'un instant ils étaient pris, et l'ennemi les entraînait.

< Restaient le sous-lieutenant Maudet avec le caporal Maine et les soldats Catteau, Wensel, Constantin et Léonard. Il s'était retiré entre les deux portes de la cour, dans les débris d'un hangar ruiné. Il s'y défendit encore un quart d'heure, jusqu'à ce qu'il fut réduit, ainsi que ses hommes, à sa dernière cartouche.

« Voyant que tous ses efforts étaient inutiles, il réunit ses hommes et, les larmes aux yeux, ordonna d'envoyer à l'ennemi la dernière balle, puis de se faire tuer en chargeant à la baïonnette.

« Au moment où, à la tète de son monde, il sortait du hangar, tous les fusils étaient abaissés sur lui. Le fusilier Catteau se jette aevant son officier, lui fait un rempart de son corps et tombe foudroyé. M. Maudet lui-même, blessé de deux balles à la hanche, tombe.

« Alors l'ennemi se précipite et prend tout ce qui respire encore.

114 OBLIGATION DE NB POINT CÂPITOLIR.

« L'heure fatale avait sonné : c'en était fait de la 3e compagnie du 1« bataillon. #

« Les blessés furent emmenés auprès du hangar de Gamaron et

{>ansés par le docteur Talavera, qui commandait pendant le combat e bataillon de Gordova. Parmi les troupes ennemies, le bataillon de Jalapa, officiers et soldats, se fit remarquer par ses attentions et ses soins pour nos prisonniers ; le colonel mexicain Gambas et le capitaine Laisné se multiplièrent pour apporter à leur sort tous les adoucissements possibles; nos prisonniers leur donnent de grands remerciements. Ils n'eurent pas à se louer du traitement des autres troupes.

< Nos pertes dans cette journée se sont élevées à :

t 3 officiers tués (M. Maudet est mort de ses blessures à Huatusco, le 8 mai); c 20 sous-officiers et soldats tués dans l'action ; « 7 morts des suites de leurs blessures ; ,

< 16 sous-officiers et soldats blessés.

« D'après des renseignements recueillis avec le plus grand soin, les pertes de l'ennemi ont été de 300 à 400 hommes hors dé combat. Ghez lui, comme chez nous, le nombre des morts a été plus considérable que celui des blessés.

« (Suivent des citations individuelles).

t Je suis heureux , mon général, d'avoir à vous rendre un bon compte de la conduite de la 3" compagnie du Ie* bataillon. J'ose espérer que vous apprécierez sa bravoure et son énergie comme elles le méritent. Veuillez, je vous prie, mettre sous les yeux de S. Exe. le maréchal Forey les noms de tous les braves qui se sont distingués dans cette journée, et lui garantir que, quand l'occasion s'en présentera, Son Excellence trouvera dans toutes les compagnies du régiment étranger la même solidité que dans la compagnie de Gamaron. »

Extrait du rapport du général de division Ortêga, commandant en chef le corps S armée mexicain, dit d'Orient, et la place de Puebla (de Zaragoza), au ministre de la guerre de la République mexicaine.

Z&catecas, le 46 septembre 4863.

« Le 17 mai 1863, à 1 heure du matin, je rédigeai l'ordre du jour suivant pour le corps d'armée d'Orient qui défendait la place depuis 62 jours :

OBLIGATION OS US POIRT CAPITULIt. 115

d'un grand nombre des généraux qui font partie de cette armée, dont l'opinion est absolument conforme k la teneur du présent ordre, il arrête en conséquence les dispositions suivantes :

« Pour sauver l'honneur et la dignité du corps d'armée d'Orient et des armes de la République, aujourd'hui, de 4 à 5 heures du matin, on procédera à la destruction de tout l'armement qui a servi aux divisions durant leur héroïque défense de cette place, sacrifice que la patrie exige de ses fidèles enfants, afin que cet armement ne puisse d'aucune manière servir à l'ennemi qui a envahi notre, pays. À la môme heure, le général commandant l'artillerie fera briser toutes les bouches à feu armant la place.

c A l'heure indiquée plus haut, c'est-à-dire de 4 à 5 heures du matin, MM. les généraux de division, sur le zèle et le patriotisme desquels je compte pour l'exécution de cet ordre, et les généraux de brigade, prononceront la dissolution de l'armée , en déclarant à leurs soldats, qui ont défendu la ville avec tant de valeur, d'abnégation et de privations, que cette mesure, prise conformément aux lois de la guerre et de la nécessité, ne les empêche pas de continuer à servir leur patrie ; que, par conséquent, le général en chef espère qu'ils iront le plus tôt possible se présenter au Gouvernement pour défendre de nouveau l'honneur du drapeau mexicain* C'est dans ce but que liberté absolue leur est rendue et qu'ils ne sont point livrés à l'ennemi.

« MM. les officiers généraux, supérieurs et subalternes, ainsi que les hommes de troupe composant cette armée, doivent être fiers de la défense qu'ils ont faite dans cette place ; car si elle tombe aux mains de l'étranger, c'est grâce, non à la puissance des armes françaises, mais à la disette de vivres et de munitions, comme le démontre ce fait que, jusqu'à cette heure, nous occupons toute la ville et ses forts, sauf celui de San Javier (le Pénitencier) et quelques blocs de maisons de ce côté de la ville.

« A 5 heures et demie du matin, on battra la chamade ; un drapeau blanc sera hissé sur chacun des forts et dans chacune des rues qui font race à celles occupées par l'ennemi.

« A la même heure, les officiers généraux, supérieurs et subalternes de l'armée se réuniront devant le parvis de la cathédrale et le palais du gouverneur pour se constituer prisonniers. Ils sont prévenus que le général en cher ne demandera pour eux aucune espèce de garanties et qu'ils restent absolument libres de suivre la ligne de .conduite qu'ils croient la plus conforme à leur honneur de militaires et à leurs obligations envers la nation.

« Les fonds qui existent dans la caisse de l'armée seront répartis proportionnellement entre les hommes de troupe. »

« J'adressai ensuite au général Forey, commandant en chef l'armée assiégeante, la communication suivante :

< Monsieur le général,

« Gomme il ne m'est plus possible de continuer à défendre cette place fente de munitions et de vivres, j'ai dissous l'armée placée sous mes ordres et détruit l'armement, y compris toute l'artillerie.

« La place est donc à votre discrétion et vous pouvez la faire occuper, en prenant, si vous le jugez convenable, les mesures que dicte la prudence, pour éviter les maux qu'entraînerait une occupation violente qui ne serait pas motivée.

« Le cadre d'officiers généraux, supérieurs et subalternes appartenant à cette armée est réuni sur la place du Gouvernement, et les individus qui en font partie se constituent prisonniers de guerre. Je ne puis, Monsieur le général, continuer la défense plus longtemps ; si je le pouvais, croyez Lien que je le ferais. »

Ortega.

Rapport du conseil d'enquête convoqué en vertu de V article 264

du décret du 13 octobre 1863.

Séance du 42 avril 4872.

t Le conseil d'enquétey

« Vu le dossier relatif à la reddition de la place de Phalsbourg ;

€ Sur le rapport oui lui en a été fait;

« Après en avoir délibéré ;

« Exprime comme il suit son avis motivé sur ladite reddition :

« La place de Phalsbourg avait une garnison de 1,252 hommes, composée du 4e bataillon du 63e de ligne, du 1" bataillon de la garde nationale mobile de la Meurthe et de 52 artilleurs. À cette garnison se joignirent 28 hommes du 96* de ligne, et environ 200 traînards et malades provenant des corps qui avaient combattu à Frœschwiller.

« Les remparts étaient en bon état et armés de 65 bouches à feu. La place était bien approvisionnée en munitions d'artillerie et possédait 2,778,000 cartouches d'infanterie. Malheureusement les vivres n'étaient pas en quantité suffisante pour lui permettre une résistance de plus de 4 mois.

« Investie le 10 août et sommée de se rendre, elle refusa. Bombardée le même jour, elle tint bon. L'ennemi fit à la garnison l'offre de sortir avec armes et bagages et de rejoindre l'armée française. Le commandant Taillant, soutenu par un conseil de défense énergique, rejeta ces propositions. La place répondit victorieusement au ieu de l'ennemi, la garnison fit des sorties heureuses; en vain les bombardements renouvelés détruisirent-ils le tiers de la ville : rien ne put ébranler le courage de ses défenseurs.

« Mais les jours de résistance étaient comptés. Après 4 mois de défense» n'ayant plus de vivres pour la prolonger, le commandant Taillant, de l'avis du conseil, et né s'inspirant que de l'intérêt du pays, détruisit son artillerie, ses munitions, ses fusils, tout, enfin, ce que l'ennemi pouvait utiliser dans la suite de la guerre ou présenter comme trophée ; puis, l'œuvre de destruction complètement terminée, le commandant fit ouvrir les portes de la place et prévint l'ennemi qu'il se rendait à discrétion.

« Une telle conduite est on ne peut plus honorable. L'ennemi, pour le reconnaître et sans <rae rien lui eût été imposé par une capitulalion, accorda aux officiers de conserver leur épée et leurs bagaçes, aux soldats leur sac, et les autorisa à choisir les villes où ils devaient se rendre comme prisonniers.

« Le conseil,

« Considérant que, dans la défense de la place qui lui avait été confiée, le commandant Taillant a rempli tous les devoirs prescrits par le décret du 13 octobre 1863 ; que, par sa fermeté, son énergie, il a su maintenir la discipline dans la garnison ; que, par une bonne et judicieuse organisation, il a suppléé à l'insuffisance du personnel d'artillerie,

• Est d'avis que le commandant Taillant et son conseil de défense méritent des éloges. »

Pour extrait conforme :

Le président du conseil d'enquête,

Mahêchal BAlAGUEY-P'HlLLinS.

118 UNITÉ DE COMMAIÏDKMENT.

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