CHAPITRE IL
\mnt DR COMMANDEMENT.
Principes généraux.
La base de tonte bonne organisation d'armée doit être avant tout l'unité de commandement.
En effet» l'expérience a toujours montré qu'en multipliant les hommes appelés à prendre une détermination, on diminue pour chacun la responsabilité, et souvent l'attention, l'étude, et la force de volonté ; crue plus de têtes ne donnent pas plus de lumières, mais plus de contradictions, et que surtout, lorsqu'il importe d'exécuter, les conseils ralentissent et entravent l'action.
, Si donc deux ou plusieurs armées opèrent sur un même théâtre de guerre, il faut qu'elles soient sous la haute direction, d'un généralissime qui fera concourir leurs opérations vers un but commun, Sourra tirer à propos des renforts de Tune vers l'autre..., etc. Quand eux puissances alliées réunissent des armées sur le même point, ' elles ont tout avantage aussi à subordonner toutes leurs forces à un seul et même général en chef.
La même règle s'applique pour les expéditions auxquelles concourt la marine : ici encore, au lieu de s'entr'aider mutuellement, on aboutit à des récriminations réciproques quand un seul chef n'a pas la haute main sur les deux services.
La parité de grade est un puissant obstacle à l'unité de commandement. Aussi avait-on judicieusement créé, sous le Consulat, lafono ' tion de lieutenant général, intermédiaire entre le général de division et le seul général en chef ; les lieutenants généraux n'étaient nommés que sur la proposition de général en chef et pouvaient redescendre, s'il était mécontent d'eux, au rang de général cte division. Quand cette heureuse institution disparut sous le Ier Empire, les mésintelligences éclatèrent entre les maréchaux ou les commandants de corps d'armée, qui s'intitulèrent généraux en chef.
La présence au quartier général d'autorités suprêmes de l'ordre civil : souverain, gouverneurs généraux, représentants du peuple... etc., ne peut qu'entraver l'action du commandement, parce que ces personnes dépourvues de la compétence du métier consultent des officiers en sous-ordre sur la convenance des mesures du général en chef, et discutent les projets de ce dernier.
Cette précieuse unité d'action n'est point non plus compatible avec l'indépendance que voudraient s'arroger soit les services administratifs, soit des corps spéciaux tels que francs-tireurs, corps francs... etc. Il faut que le général en chef soit capable de commander, ou le remplacer : toute autre disposition est vicieuse, car, comme disait Desaix : « Un corps à deux têtes est un monstre. >
UNITÉ M GOUUlfDBUQIT. 119
Documents A méditer.
Proscrire la convocation de conseils de guerre pour la direction des opérations militaires.
Le général en chef Marlborough au grand Pensionnaire de Hollande.
Au camp de Meldert, ce 2 août 4705.
c le déplore»véritablement la marche de nos affaires ici, au sein de F armée alliée, malgré la supériorité et la bonté de nos troupes» qui devraient nous inspirer la certitude du succès. Si les choses restent sur le même pied qu'à présent, il sera impossible d'entreprendre avec avantage quelque opération de longue durée, puisqu'il faut constamment réunir un conseil de guerre, à tout propos entre les Alliés : on perd par là l'avantage du secret et de la rapidité d'exécution, qui sont cependant indispensables pour la réussite de toute grande entreprise. 11 y a encore un autre inconvénient à signaler : c'est que la présence de tant de personnes d'humeur différente, souvent jalouses les unes des autres, et dont les intérêts sont distincts, fait que l'un émet toujours un avis opposé à l'autre, de parti pris, et qu'on ne peut arriver à se mettre a'accord.
< Je ne le dis point parce que j'ai l'honneur d'être à la tête de l'armée alliée, mais il est absolument nécessaire de conférer au général en chef le pouvoir d'agir comme il le croit convenable, d'après son propre jugement, sans même être obligé de communiquer à d'autres ses projets, si ce n'est dans la mesure qu'il croit utile. Les succès que nous avons remportés dans la dernière campagne sont dus, avec l'aide de la Providence, au pouvoir discrétionnaire dont était revêtu le commandant en chef, et que je voudrais vous voir lui conférer de nouveau pour le bien du public et celui des Etats. Si vous croyez crue toute autre personne s'en acquittera mieux que moi, je suis prêt à lui céder le commandement et à me reposer dans quelque ville par ici : j'aurai un très-bon prétexte, car je suis réellement malade.
< Je sais que ce sujet est très-délicat, mais il est de la dernière importance; sans ce pouvoir discrétionnaire aucun général en chef ne peut agir offensivement avec avantage ni s'acquitter avec honneur de fa mission de confiance dont il est investi à la face du monde.
« Le lieutenant général Hompesch vous dira ce que j'entreprendrais si j'en avais la faculté ; et vous conviendrez, j'en suis sûr, que si je réussissais, la guerre serait bientôt terminée à notre avantage. Si, au contraire, vous laissez le commandement de l'armée tel qu'il est, c'est-à-dire entre les mains d'un conseil de guerre, il faut vous attendre, dans cette campagne, tout au plus à Ta prise de Leau. Et encore, si on laisse les Français renforcer successivement leur armée
120 UNlTft DE COMMANDEMKKT.
par des détachements à leur aise, ils pourront nous empêcher d'arriver à aucun résultat.
< Si je n'étais pas à la tète de l'armée, j'en pourrais dire beaucoup plus sur ce sujet, car je crois que le bon ou le mauvais résultat de cette campagne-ci dépend de la résolution que vous allez prendre ; quelle qu'elle soit, vous n'avez pas de temps à perdre. •
Le comte GaUas au feld-marêckal Stahremberg.
43 septembre 4709.
(Dans une conversation avec le général anglais Stanhope, le prîhce Eugène de Savoie lui a dit devant moi, en parlant de vous) : « Pour ce qui est du métier de la guerre, il en sait autant que moi et, pourvu que vous lui donniez ce qu'il faut et que vous le laissiez faire, il saura tout ce que je saurais faire ; mais je vous dis par avance que vos conseils de guerre ne l'accommoderont pas ; car, comment Youlezvous qu'un secret soit gardé ou qu'un général puisse exécuter certaines choses qui dépendent souvent d'un seul moment, lequel perdu vous perdez souvent toute une campagne, quand les opérations doivent dépendre de la connaissance et des sentiments de tant de têtes ? J'ai eu aussi des troupes auxiliaires sous moi étant en Italie, et jamais personne ne s'avisa de me demander ce que je ferais. »
Frédéric II au prince Henri, son frère, chargé du commandement
de V armée en Saxe.
Breslau, ce 44 mars 4758.
( « Je défends expressément tout conseil de guerre pour vos opérations ; je vous donne plein pouvoir d'agir comme vous le trouverez bon, de vous battre, de ne vous point battre, en un mot, de prendre en toutes les occasions le parti que vous croirez le plus avantageux et le plus conforme à l'honneur. »
• Au moment où l'empereur Napoléon résignait le commandement en chef de l'armée (août 1870), le malheur voulut, pour compléter les désastres de la France, que le ministère Palikao, le conseil privé, les
opérations
bilité aux mains du général en chef le plus capable. On vit donc ressusciter à Paris ce fameux conseil aulique, si décrié autrefois en Autriche, avec la prétention de diriger du tapis vert les opérations de guerre. •
Le colonel prussien Borbstedt.
unité di comuin»miiT. itl
Ranger les forces qui opèrent sur un même théâtre d'opérations sous la hante direction d*un généralissime.
Le général Jourdan, œtnjnandant en clvefV armée de Mayence,
au minûtre de la guerre.
Strasbourg, le 46 plunfae an yii.
« L'expérience m'a prouvé combien la division de commandement peut être funeste à la chose publique. Permettez- moi de vous rappeler ce qui m'est déjà arrivé en Allemagne lors de ma dernière campagne (17%). Il v avait en Hollande une armée française considérable. L'armée dé Sambre-et-Meuse que je commandais s'affaiblissait tons les jours par les troupes que j'étais forcé de laisser derrière moi. Prévoyant le danger qui me menaçait, je priai le Directoire de m'envoyer des secours de la Hollande. Le Directoire le désirait ; mais le général qui y commandait craignait tantôt les Anglais, tantôt les Prussiens..., etc. Je fus enfin obligé de faire ma retraite; je donnai ma démission. Le général qui commandait en Hollande vint me remplacer, et, oubliant les prétendus dangers de ce même pays, il se fit suivre de tontes les troupes françaises. Il prétendit ensuite avoir sauvé l'armée de Sambre-et-Meuse ; et toute la France l'a pensé.
« Il serait donc douloureux pour moi de trouver le même résultat dans la même organisation, et je vous avoue que je n'aurais pas le courage de m'exposer au même danger. •
^mmt •
Le maréchal Marmont, commandant en chef r armée de Portugal,
au major général Berthter.
Valladolid, le 23 février 4812.
« Sa Majesté (l'empereur) suppose que (dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais) l'armée du Nord soutiendrait celle de Portugal par deux divisions ; mais l'empereur peut-il être persuadé que, dans 1 ordre de choses actuel, ces troupes arriveront promptement et à temps ?
« L'ennemi parait en offensive : celui qui doit le combattre prépare ses moyens; celui qui doit agir hypothéUquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi : je réunis mes troupes d'une manière méthodique et précise; je sais, à un jour près, le moment où le plus grand nombre au moins sera en ligne, à quelle époque les autres seront .en liaison avec moi, et, d'après cet ordre de choses, je me détermine à agir ou à temporiser. Mais, ces calculs, je ne puis les faire que pour les troupes qui sont purement et simplement à mes ordres. Pour celles qui n'y «ont pas, que de lenteurs, que d'incertitudes et de temps perdu !