RELATIONS DU GÉNÉRAL EN CHEF AVEC LE MINISTRE DE LA GUERRE
Principes généraux.
Le général en chef reçoit généralement du ministre de la guerre l'armée tout organisée (voir le livre de l'Organisation). Cependant il y a pour le bien du service un grand avantage à lui permettre de choisir nn propre état-major, qui doit posséder sa confiance, et ses principaux lieutenants ou chefs de service, car les hommes doublent de valeur lorsqu'ils sont placés à leur convenance ; on assure ainsi la bonne harmonie et on prévient les conflits. Les armées ont toujours été victimes des querelles entre leurs chefs, ou entre la plume et Vépée.
En prenant possession du commandement et dans son entrevue avec le ministre ou le chef de l'Etat, le général en chef revendique nettement et résolument pour lui seul la conduite de l'armée placée sous ses ordres, et récuse toute intervention de l'Administration de la guerre dans les opérations. Le ministre est l'administrateur qui prépare aux armées les voies et moyens pour combattre avec avantage; toute ingérence de sa part dans la direction des opérations ne peut qu'être préjudiciable, car9 de deux choses l'une : si le général en chef est capable, ces conseils lui sont inutiles ; s'il est incapable, ils arriveront trop tard, puisque la situation aura changé dans l'intervalle ; et d'ailleurs un homme insuffisant ne saura point profiter d'un conseil judicieux : il sera décontenancé par la première difficulté qu'il rencontrera dans l'exécution et suivra les suggestions du dernier qui lui aura parlé. Enfin, un homme, quel qu'il soit, n'exécute bien que ses idées. Si un dissentiment grave se produit entre le ministre et le général en chef, ce qu'il y a de mieux à faire c'est d'envoyer à l'armée un général possédant toute la confiance du gouvernement, avec mission d'examiner sur place l'état réel de l'armée et de reconnaître si la situation est conforme aux rapports envoyés par le commandant ou à l'idée qu'on s'en est formée à distance, enfin les remèdes à y apporter. Jusque-là, il est du devoir du ministre de défendre son subordonné contre les insinuations malveillantes, les accusations occultes ou publiques devant le chef de l'Etat ou les Chambres.
Bans sa première entrevue avec le ministre, le général en chef lui présente les demandes suivantes :
1° Obtenir un chiffre de correspondance avec le ministère ; t Obtenir un chiffre de correspondance avec les commandants des années voisines, ou avec la marine ; 3* Obtenir un chiffre de correspondance avec les places fortes. Ces différences sont nécessaires, et on le comprendra facilement en
songeant, par exemple, que si le chiffre était le même pour l'armée active et les places fortes, l'ennemi, -en s'emparant d'un portefeuille d'état-maior, pourrait déchiffrer toutes les dépêches adressées aux commandants des places bloquées.
4* Etablir un système d'informations continues suf Farinée ennemie au moyen d'agents divers : à l'étranger, dans les pays neutres, en territoire ennemi, soit aux ponts sur les grands cours d'eaux, aux gares* de bifurcation*,,, Des agents voyageant en territoire ennemi sont surtout utiles pour connaître les formations nouvelles de troupes. Si la guerre a lieu sur notre propre sol, la transmission des renseignements sera facilitée par la hiérarchie administrative, mais il importe d'apprendre aux agents la manière de compter les troupes à un défilé, ou de connaître leur espèce en copiant les indications laissées par elles dans leurs cantonnements. A cet effet, il sera bon de publier dans le Jcmrnal officiel la description des uniformes et numéros distinctifs des corps dans l'armée ennemie, au début de la guerre.
5» Interdire aux journaux k publication des dépêches ou nouvelles relatives à nos armées autres que celles émanant du gouvernement.
6* Préciser le rôle de l'armée par rapport aux armées voisines, sur quelle coopération elle peut compter et le but commun à atteindre; dans quelle direction générale ees armées devront maintenir leur liaison.
7° Délimiter les voies ferrées, fluviales ou autres spécialement affectées à l'armée, les places fortes ou arsenaux à sa disposition, les grands dépots où son matériel sera réparé, des fusils, souliers et harnais entreposés. En principe, chaque corps d'armée tirera ses renforts en hommes et en matériel de son territoire du temps de paix; cependant, dans une guerre offensive, on est obligé de créer sur la frontière de grands dépôts et ateliers pour ne pas renvoyer trop loin sur les derrières le matériel qu'on ne peut réparer à l'armée, fournir des armes aux convalescents, subvenir aux besoins extraordinaires es souliers, fers à cheval et harnais. Dans une guerre défensive, il convient au contraire de reléguer ces grands dépôts sur la frontière opposée à celle où l'armée opère, afin que les mouvements de celle-ci n'en soient point gênés et d'éviter que le général en chef ne soit forcé de livrer bataille pour sauver ces dépôts difficiles à évacuer.
Efiumérer les gares de bifurcation où l'on fera le triage de ce qui revient à chaque armée, s'il y en a plusieurs opérant de concert ou côte à côte, et leurs lignes distinctes d'évacuation des blessés et malades.
8° Spécifier les pouvoirs politiques conférés exceptionnellement au général en chef.
Si la guerre se fait sur notre territoire, remettre en vigueur le décret du il novembre 1870 qui porte que, dans les départements dont la limite est éloignée de moins de cent kilomètres de l'ennemi et par conséquent en état de guerre, tout acte de nature à porter préjudice aux opérations des armées relève des tribunaux militaires.
Rappeler aux autorités civiles, par une loi ou un décret, que tonte
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délibération émanant d'eues ou de corps constitués pour déparer impossible ou inutile la résistance de leur ville, etc., est nulle, et kg rend passible des tribunaux militaires en vertu du décret précité.
Obliger ces autorités à empêcher les habitants, sous peine d'amende, de recueillir les débandés, traînards, éctoppés, de fournir aux troupes les moyen s de s'enivrer, etc. Prescrire le versement des armes abandonnées dans les maisons isolées par les malades, malingres ou blessés.
A l'égard des fournitures et réquisitions à tirer des habitants pour l'armée, il est utile d'en faire opérer la répartition par les autorités civiles, qui sont mieux au courant des ressources locales.
9° S'il n'est point conféré de pouvoirs diplomatiques au général en chef, il est cependant nécessaire de ne s'engager dans aucune négociation relative à un armistice, ou suspension d'armes, sans que le général en chef ait fait connaître son opinion et indiqué les avantages ou inconvénients qui en résulteront pour l'armée dans sa situation présente.
10° Assurer le maintien de la discipline en supprimant la lenteur des procédures des conseils de guerre et en leur substituant des Cours martiales, conformément au décret du 2 octobre 1870. La discipline ne peut subsister dans une armée en campagne qu'en rendant les témoins du crime ou délit également témoins obligés du châtiment, sans perte de temps.
De son côté, le ministre de la guerre ordonne expressément au général en chef de tout subordonner au salut de l'armée, car sans armée organisée tout le reste se perd, places fortes, arsenaux, territoire, etc. Il lui défend, en conséquence de se laisser enfermer dans aucune place forte ou camp retranché, ou de traiter avec l'ennemi d'aucune capitulation en rase campagne. Le rôle de l'armée est nettement défini : c'est de s'interposer constamment entre l'envahisseur et le pays ; celui du général en chef n'est pas douteux, même en temps de révolution : il doit coopérer avec ceux qui luttent pour expulser l'étranger du sol de la patrie.
Le ministre lui rappelle la nécessité de ne pas dissimuler les revers ni les pertes au gouvernement, car comment celui-ci pourra-t-il réparer les pertes, s'il ne les connaît pas ? Dissimuler ou caoher une partie de la vérité est d'ailleurs impossible, puisque l'ennemi ne tarde pas à divulguer ses succès, et les lettres particulières venues de rarmée révèlent bientôt ce qu on espérait cacher. Le gouvernement, de son côté, a intérêt à ne point tromper le pays sur les revers subis par nos armes, sinon il s'expose à perdre sa confiance ou h créer, h un moment donné, des impressions ne répondant plus au véritable état des choses et des exigences qu'il est hors d'état de satisfaire. Enfin, les projets d'opérations, la position ou la marche des. armées, la force des troupes, ne doivent jamais être révélés au public. Pour éviter des malentendus à cet égard, le général en chef soulignera les passages de ses rapports qu'il estime pouvoir être publiés sans inconvénient, et il s'abstiendra lui-même de faire connaître, dans des proclamations
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ou ordres du jour, la force de son armée, soit pour exalter la valeur des troupes, soit pour excuser un revers, car il est dans l'esprit des masses qu'à la longue le plus grand nombre l'emporte sur le plus petit, et on doit chercher toujours à faire croire qu'on a des forces supérieures. — En tout cas, le ministre doit être le premier informé des événements de l'armée, et le général en chef ne peut la quitter sans son autorisation.
L'aide la plus puissante que le ministre puisse prêter à un commandant d'armée, c'est de ne pas lui marchander les moyens, de le munir amplement de toutes les ressources nécessaires, d'entretenir au complet du pied de guerre le personnel et le matériel. L'armée est en effet un lieu permanent de consommations, jamais de production. Bien administrer, c'est prévoir. Il ne suffit pas de fournir: il faut fournir à temps. Rien n'est plus coûteux que la défaite : il est donc d'une véritable économie de ne rien refuser à l'armée de ce qui lui est utile, et d'exiger du pays, au besoin par la force légale, tous les sacrifices en hommes, argent et matériel qu'il peut procurer ; car le succès final l'en indemnisera largement.
Les règlements élaborés en temps de paix ne prévoyant que rarement les nécessités et la multiplicité des circonstances de guerre, le général en chef demandera au Ministre d'approuver les mesures suivantes :
1* Remplacer les officiers et sous-officiers qui quittent l'armée pour cause de blessures ou de maladies, de manière que l'effectif de la troupe et celui des cadres restent dans une proportion permettant d'assurer le service.
2° Les officiers généraux ou fonctionnaires supérieurs envoyés de l'intérieur à l'armée ne recevront d'affectation déterminée que sous la réserve que le général en chef pourra la changer au mieux des besoins, qu'il est seul placé pour bien connaître. Sans cette précaution, des corps sont exposés à rester subitement sans chef, si les officiers nommés directement par les bureaux quittent leurs fonctions avant l'arrivée de leur successeur.
Si le général en chef a reçu le droit de faire des nominations, il sera utile d'attacher à son quartier général des employés des bureaux du ministère pour tenir les contrôles d'avancement à l'ancienneté et au choix.
Il est prudent d'ailleurs, de la part du ministère, de n'accorder d'avancement aux officiers qui ont quitté l'armée qu'après l'assentiment du général en chef, sinon on s'expose à récompenser les gens fatigués avant l'heure et qui viennent surprendre la bonne foi du Ministre.
3° En principe, les pertes subies par les corps en personnel et matériel doivent être réparées directement par leurs dépôts respectifs de l'intérieur, et ce remplacement sera d'autant plus commode, qu'on l'aura décentralisé largement sur toute la surface du territoire. Pour les corps sans dépôts, il est avantageux, quand leur effectif s'est considérablement réduit, de resserrer leurs cadres en versant les soldats dans un seul bataillon ou compagnie, et en renvoyant les cadres su-
perflus dans la mère-patrie, où on pourra les employer à de nouvelles formations ou à l'instruction des levées.
4° Les dépôts ne doivent se trouver dans aucune place frontière ou susceptible d'être investie, car un dépôt a un rôle défini ^ c'est une réunion d'instructeurs, en partie impropres au service de guerre, mais choisis pour dresser les nouvelles levées ou constituer de nouvelles formations. C'est donc en méconnaître l'utilité et le rôle spécial que de les laisser enfermer dans une place forte ; on se prive ainsi de la possibilité de prolonger l'existence de l'armée en campagne et de la réétoffer au fur et à mesure des pertes qu'elle subit. Ajoutons que la première mesure à prendre à l'égard des hommes incorporés dans les dépôts, c'est de les faire revacciner pour éviter les épidémies de variole.
5° Outre les remplacements fournis par les dépôts, le ministre doit porter son attention sur les consommations extraordinaires en fusils, souliers, vêtements d'hiver et d'été, moyens de transports, chevaux, harnais et voitures.
La consommation en fusils est un point qui prime tous les autres. Tant qu'une nation â des armes, clic peut lutter; en 1814 et 1870 c'est la pénurie de fusils qui, en France, a entravé la résistance ; les Etats confédérés ont éprouvé le même obstacle pendant la guerre de Sécession (1861-1865) aux Etals Unis. Un pays est en danger quand la prévoyance du ministre n'a pas assuré un approvisionnement de deux fusils par homme. On verra, aux Documents, que la seule bataille d'Àusterlitz a coûté à l'armée française 12,000 fusils, la campagne 1806-1807 contre la Prusse et la Russie, 60,000 ; la première moitié de la campagne de 1813 en Allemagne, 40,000 ; la guerre de Crimée, 100,000 : ce sont les armes cassées par les boulets, détériorées par le feu, jetées sur le champ de bataille et surtout celles abandonnées par les blessés ou les malades. Aussi Napoléon avait-il prescrit d'adjoindre aux batteries, ou aux parcs, des voitures destinées à recevoir les armes des' malades et blessés, et d'établir une salle d'armes avec un armurier dans chaque hôpital.
L'approvisionnement en souliers est insuffisant s'il est moindre de six paires par homme, savoir : une aux pieds, une dans le havre- sac, uue sur les voitures régimentaires, une dans les magasins d'étapes, deux au dépôt.
Celui en fers à cheval avec clous doit s'élever à quatre rechanges complets par animal présent à l'armée ; il faut ajouter des assortiments de musettes, filets à fourrages, entraves, etc.
Le manque de harnais a été la difficulté la plus grande qui se soit opposée à la réorganisation des batteries françaises en 1870-71. Les harnais étrangers ne convenaient ni à la taille ni à la conformation de nos chevaux.
A l'égard des vêtements, il faut se rappeler que les règlements du temps de paix n'allouent pas aux troupes un habillement différent pour l'hiver et l'été. Cependant à la guerre la variation du climat y oblige. Il faut pour l'hiver, dans les pays froids, fournir à la troupe des peaux de mouton, houzeaux fourrés, bonnets à oreilles, ceintures de laine,
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capote» à capuchon, gants et mitaines pour les conducteurs» sabots et chaussons dans les camps, etc. ; en été, dans les pays chauds, des couvre-nuques, blouses et vêtements de toile, etc. Ici eneore il ne suffit pas de fournir : il faut surtout fournir à temps ; c'est doncen été que le Mi' nistre doit prescrire la confection des vêtements d'hiver, en hiver ceux nécessaires pour Tété.
Le nombre de chevaux ne doit pas être inférieur au quart du nombre des combattants. Pour les animaux de forte corpulence et élevés dans le Nord, l'expérience des guerres a montré que leur développement était lent et tardir, et que tous ceux tirés du commerce au moment d'une campagne avaient besoin d'un régime gradué avant d'être habitués à la nourriture en usage à l'armée. Les chevaux au-dessous de six ans accomplis sont impropres à faire un bon service. Dans les batailles, on perd quatre ou cinq chevaux pour un cavalier, et c'est beaucoup supposer que de dire que, sur trois chevaux perdus, on retrouvera un harnachement. On a besoin dans les marches de plus de cavaliers que de chevaux, car un cavalier malade distraitdu rang un autre homme pour prendre soin de son cheval. Enfin, les détachements de cavalerie qui rejoignent l'armée doivent être pourvus d'une somme d'argent pour l'entretien de la ferrure.
6° Faire marquer séparément et en signes distincts les objets destinés à l'armée active, mais entreposés provisoirement dans des places fortes, sinon ils seront obstinément retenus par les gouverneurs de ces places. Interdire d'ailleurs au général en chef de toucher aux approvisionnements des places fortes.
7° Faire convertir en farine tous les approvisionnements de grains des magasins destinés à l'armée, et échelonner sur sa ligne de communication des fours, principalement aux gares de bifurcation. Gréer des réserves de foin pressé en balles, d'un nombre net de rations.
9° Etablir dans les gares de bifurcation des hangars et tentes pour faciliter les emmagasinages de matériel et les évacuations.
Faire accompagner par un agent ou un gradé tous les envois de matériel.
10° Adresser les imprimés et pièces périodiques, ou de service courant, qui émanent du ministère, non au grand quartier général, mais directement aux corps d'armée, divisions et corps de troupes intéressés.
Il* Reviser les règlements sur le service des fonds et de la trésorerie, de manière quils aident le général en chef au lieu de l'obliger à des forcements de caisse, et faire plier ces règlements aux nécessités imprévues du service de guerre. Mettre des fonds à la disposition des services de l'artillerie et du génie pour l'entretien courant au matériel, à la disposition des chefs de corps ou de division pour le paiement des guides, espions, etc ; à la disposition du service médical pour se procurer les menus objets indispensables à l'établissement rapide d'hôpitaux temporaires, à la distribution de boissons hygiéniques, etc. Payer la solde en monnaie du pays où on opère.
L'estimation de la force effective de l'armée est souvent une cause (le discussions et parfois de récriminations entre le ministre de la
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Perte et le général en chef. Les bureaux du ministère ont tendance considérer comme exécutés les ordres qu'ils ont donné», tandis 3u*il survient souvent mille incidents qui en rendent l'exécution tarive ou incomplète. Les bureaux sont portés aussi à admettre que les renforts envoyés à l'armée doivent être intégralement ajoutes à sa force connue antérieurement, quand au contraire il arrive d'habitude que le nombre de ces hommes est réduit par des pertes, ou autres causes, dans les marches. Napoléon I" avait donc eu raison de prescrire qpe, dans les états de situation qui lui seraient fournis, on n'inscrirait à Pencre noire que les ordres exécutés, les hommes et le matériel réellement parvenus à l'armée, tandis qu'on porterait à l'encre rouge, les ordres donnés, les envois annoncés, mais dont la réalisation ne serait pas encore accomplie.
Si l'un iié de commandement est la première condition de la bonne organisation d'une armée, elle est plus nécessaire encore au ministère, et les demandes du général en chef ont grande chance d'être déboutées, ou admises trop tard, lorsque le ministre, au lieu de statuer lui-même, en remet la solution à ses bureaux ou à. des comités. Si ces bureaux sont composés de personnes qui n'ont jamais fait campagne, ils ne pourront se rendre compte que le temps est à la guerre plus précieux que l'argent, et admettre que mille cas fortuits exigent qu'on s'écarte, en présence de l'ennemi, des formes compassées et lentes de règlements élaborés au milieu du bien-être du temps de paix. Mais, quand même les bureaux comprendraient cette nécessité impérieuse de l'urgence des décidons, ils ne pourraient, même avec la meilleure, volonté, y satisfaire, à cause de leur division d'attributions et de leur multiplicité. Toute demande, en effet, venant de l'armée, comprendra, des questions complexes et indivises de personnel et de matériel, concernera en bloc les troupes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie et du génie, Je service de santé, les services administratifs ; dès lors, si le ministre ne décide pas personnellement, la demande circulera d'un bureau spécial à l'autre, pour revenir assez longtemps après au mjnjstre, parfois avec des avis différents. Et cependant l'ennejnl ne laisse pas au général en chef leloisjr d'attendre les solutions.
Le ma) est plus grave encore quand les affaires sont soumises h une sorte de conseil aulique, c'est-à-dire à l'opinion motivée de conseils dits consultatifs. Uue semblable organisation transforme ces organes en corps délibérants exerçant en réalité une pression sur le ministre, qui seul cependant doit décider et assumer la responsabilité. Or, ces comités deviennent des corps délibérants lorsque, sous forme d'avis, ils expriment une opinion formulée par un vote. Ce mode de conclusion
ponsabilité collective, anonyme et qui échappe à toute répression. Ce déplacement d'attributions fait du ministre l'esclave de comités, dont
les membres sont cependant sous ses ordres. On peut remédier en partie h ces inconvénients en réglant que les comités n'émettront
pas d'avis collectif : il suffit qu'ils adressent an Ministre, sur chacune des affaires soumises à leur examen, un procès- verbal où l'opinion de chaque membre est consignée et signée de sa main ; mais cette mesure, utile dans les questions techniques, n'est qu'un palliatif insuffisant dans les questions de guerre.
Documents & méditer.
Il y a utilité à permettre au général en chef de choisir son propre état-major, de désigner ses principaux lieutenants ou chefs de service, et de lui conférer le droit de renvoyer de l'armée ceux qui ont perdu sa confiance.
< La composition du quartier général d'une armée est d'une importance qui n'est pas toujours suffisamment appréciée.
c II est de grands capitaines qui n'ont besoin d'aucun conseil, qui considèrent les questions à mesure qu'elles se présentent et les tranchent eux-mêmes ; leur entourage n'a qu'à exécuter.
« Mais ce sont là des génies de premier ordre : chaque siècle en produit un à peine. Le plus souvent un général en chef ne saurait se passer de conseil. Il peut se faire qu'il émane de la délibération commune d'un nombre plus ou moins grand d'officiers expérimentés, mais il faut qu'une seule opinion se fasse prévaloir.
< De plus, il est prudent que l'organisation hiérarchique de la tète de l'armée donne au général en chef la facilité de s'entourer des seuls gens susceptibles de le conseiller utilement.
« L'opinion à lui soumettre ne doit lui être présentée que par le canal du seul individu qui en a le droit. Ce seul individu sera choisi par le général en chef et investi de toute sa confiance. Le conseil donné pourra parfois ne pas être le meilleur de tous ; mais, s'il est exécuté avec vigueur et célérité, il donnera néanmoins de bons résultats très- probablement. Au général en chef reste toujours, vis-à-vis de son conseiller, le mérite, beaucoup plus important, d'avoir su encourir la responsabilité de l'exécution.
• Si, au contraire, on entoure le général en chef de plusieurs conseillers indépendants l'un de l'autre (et plus ils seront nombreux, spirituels, de haut grade, pire cela sera), s'il écoute les conseils tantôt de l'un, tantôt de l'autre, s'il exécute un projet, d'ailleurs bon et raisonnable en soi jusqu'à un certain point, pour passer brusquement à un autre projet, meilleur peut-être, mais dans un sens opposé ; gu'il reconnaisse ensuite la justesse des objections d'un troisième individu et les propositions d'y remédier émanant d'un quatrième, et vous pouvez parier cent contre un qu'avec ces mesures, toutes bonnes