‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 10 sur 57 · ARISTOTE ET LA SÉRIE DES ETRES VIVANTS · texte numérisé non relu

ARISTOTE ET LA SÉRIE DES ETRES VIVANTS

De même que pour la classification, mais à bien plus forte raison encore, on s'attend à devoir mettre Aristote au premier rang de ceux qui ont conçu les êtres vivants comme composant une série progressive. Toute sa doctrine n’estelle pas pénétrée, comme on l’a dit justement, de l’idée de hiérarchie (1) ? Plus particulièrement, on sait que lâme, — «entéléchie première d’un corps naturel qui a la vie en puissance », en tant qu’il est propre à lui servir d°’ « instrument » (2), — ne reçoit cependant pas de cette formule générale une explication véritable de sa nature (3). A l’étudier par la méthode qui lui est le mieux appropriée (4), âme se décompose, en quelque sorte, en une pluralité de principes fonctionnels, — « nutritif » et « génératif », « sensitif », « intellectif », etc., (5) — qui commandent, respectivement, aux opérations caractéristiques de tels ou tels vivants et dont les plus élevés supposent, pour exister, les plus humbles, mais ne les accompagnent pas nécessairement (6). Il est donc certain que les « principes » psychiques et, par conséquent, les fonctions qui dépendent d’eux constituent en effet, dans la pensée d’Aristote, une hiérarchie

(1) Hamezin, 1920, Syst. Arist., pp. 313, 371-373 et suiv..

(2) Arisrore, De l'âme, II, 1, 412 a 27-b 6.

(3) Ibid, d0, 1, 412 b 10 ; 9, 413 à 13-20.

(4) Zbid., d°, 2; 4138 a 11 et suiv. ; 3, 414 b 20-33.

(5) Zbid., d°, 2, 413 b 11-13 ; 3, 414 a 31-32, etc.

(6) Zbid., d9, 2, 413 a 31-b 7; 3,414 b 33-415 a 12; etc.. — Dans tous les cas où une condition matérielle est exigée pour l’actualisation d’une «forme» la nécessité, telle que la conçoit Aristote, descend du conditionné à la condition comme elle descend, dans le raisonnement, du principe à la conclusion : la maïson (s’il est posé qu’elle doit exister) nécessite les pierres et les planches : elle n’est aucunement nécessitée par elles. Cf. Physique,ll, 9, 199 b 34 et suiv., 200 à 15-24.

bien prononcée (1). Et, puisque ces « principes », d'autre part, ne sont pas tous présents chez tous les vivants, puisque le plus haut d’entre eux, l « intellectif », est même propre à l’homme (2), il semble bien que cette théorie célèbre du Traité de l Ame appelle comme complément et comme véri-

fication, dans l’œuvre zoologique d’Aristote, l'élaboration

d’une formule qui rangerait les principaux groupes d’animaux dans un ordre de perfection croissante, à mesure que leur « âme » intégrerait en elle un nombre plus grand de ces essences fonctionnelles.

Ici encore, on doit reconnaître, pourtant, que cette formule fait défaut dans tout ce qui nous est resté d’Aristote naturaliste. Sans doute, il lui arrive, en étudiant les uns après les autres des « genres » voisins, de marquer nettement en quel sens il y a, de l’un à l’autre, élévation ou abaïssement de l’animalité (3). Sans doute, il y a, dans sa manière de voir, des rapports d’inégale perfection qui ne sont pas discutables : — les animaux « qui ont du sang » sont audessus de ceux qui n’en ont pas — ; des supériorités qui ne peuvent pas être contestées : — les animaux vivipares, et l’homme en première ligne, l’'emportent manifestement sur tous les autres (4). Mais si la distinction même et surtout la coordination des groupes zoologiques restent chez lui

(t} Le rapport hiérarchique, très net entre le « nutritif » le « sensitif » et l'«intellectif », l'est, à vrai dire, beaucoup moins en ce qui concerne les « principes » des tendances affectives et du mouvement volontaire + De l'âme, IL, 8, 414 b 1-16 ; III, 9-11, 432 a 15-434 a 91.

(2) Réserve faite, cependant de l'imagination (pavraola), qui existe chez beaucoup d'animaux {ibid., III, 3, 4928 a 22 : 40,433 a 11-12) et qui, chez l'homme même, fournit à l’intellection proprement dite des matériaux indispensables (ibid., d0,3, 427 b 16 ; 7,431 a 16-17, 431 b 2 ; 8, 432 a 3-14).

(3) I le fait, notamment à l'égard des « genres » (oursins, ascidies, etc., éponges) qui lui paraissent relier les animaux à coquille aux végétaux et que ses disciples du xvi siècle appelleront les « Zoophytes » (Hist, Anim., IV, 5 et 6; VIII, 1 ; Parties Anim., EV,\5);

(4) CE, p. ex., Génér. Anim., II, 4,737 b 26. C’est, du reste, à ces quelques propositions que se réduit, ou bien peu s'en faut, l'énoncé que J.-B. Meyer (Arist, Thierk., p. 485) croit pouvoir donner de l'« ordre graduel » (Stufenordnung) des animaux, telle que l’aurait conçu Aristote.

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souvent indécises ou incomplètes, on s'accorde à juger que eur arrangement hiérarchique, malgré de nombreuses indications partielles, demeure, dans l’ensemble, tout à fait rudimentaire et indistinct. Y a-t-il lieu de s’en étonner ? l’explique-t-on suffisamment en admettant qu’Aristote, ‘tout en ayant nettement conçu les idées directrices de ce travail, est demeuré relativement indifférent à leur application (1) ? ou faudrait-il chercher de nouveau si Aristote n’avait pas, de son point de vue, des raisons très fortes de ne pas croire réalisable et, par conséquent, de ne pas entreprendre la tâche qu’il paraît avoir négligée ?

Il est clair, tout d’abord, que la distance est grande entre la notion d’une hiérarchie des « principes » fonctionnels, qu’Aristote a expressément professée, et un tableau zoologique, même sommaire, de la hiérarchie des modes d’organisation par lesquels les animaux se distinguent les uns des autres. Pour que cette distance puisse être franchie, ‘il faut, sans doute, qu’on ait le droit de poser qu’il y a, des régions supérieures aux régions inférieures du monde animal, une décroissance régulière des activités fonctionnelles de la vie, sinon même, en fin de compte, un effacement total de quelques-unes au moins d’entre elles. Maïs ce postulat théorique resterait encore stérile dans une étude de l’organisation, si on n’admettait pas aussi qu’à chaque fonction susceptible de décroissance correspond un dispositif anatomique déterminé, dont la complexité et la puissance subissent, en raison de l’affaiblissement de la fonction, des réductions qui correspondent aux degrés successifs de cet affaiblissement et peuvent lui servir, par conséquent, de signe positif. Cela étant, la conception que se fait Aristote des rapports de la vie et de l’organisation lui permet-elle de chercher à satisfaire à ces deux conditions ?

ou il s’agisse des choses de la nature ou des œuvres de

… (1) Comme J.-B. Meyer, Arist. Thierk., pp. 487-490, et, après lui, Zerrer, Philos. d. Griech., II, 2, pp. 559-568.

Part, le principe de toute explication véritable est toujours le concept ou la «raison » (Ayo) (1) qui rend compte de

leur existence en assignant l’essence que leur production a /

pour objet de réaliser dans une matière. Les « organes » du corps, — assemblages de parties dissemblables {évouorouso) réglés de manière à rendre possibles telles ou telles actions (2), — ne peuvent évidemment trouver leur «raison » que dans ces actions (3) dont ils sont proprement les « instruments » (4). Mais celles des « parties » (aet«) du corps qui sont composées de parties semblables (ouotoueï), comme le sang, la chair ou l'os, sont encore justiciables de la même explication, et cela doublement : car d’une part, c’est de la combinaison de plusieurs d’entre elles que résultent les -premières (5), et les « actions » de celles-ci sont, par conséquent, cause finale à leur égard (6) ; d’autre part, certaines d’entre elles sont le siège physique des perceptions sensibles, opérations essentielles de l’animalité (7), ou remplissent par elles-mêmes diverses fonctions (8). C’est donc, en défini-

(1) Arisrore, Parties Anim. 1,1, 639 b 15-16 : « c’est le concept (Adyoc) qui est principe, dans les choses naturelles comme dans les choses artificielles », — Car l’essence conceptuelle est, à la fois, la cause « formelle » de la chose, en tant qu’elle exprime sa nature intelligible et pose, par là, le principe de toute démonstration relative à ses propriétés, et la cause « finale »,en tant qu’elle fixe le but vers lequel est dirigé naturellement son processus de formation.

(2) Parties Anim., II, 1, 646 b 12-29.

(3) Le traité des Parties des Animaux, dans son ensemble, ne veut pas être seulement un tableau des différences que présente l’organisation des animaux, mais encore et surtout une explication méthodique des diversités du dispositif anatomique par la variété des usages fonctionnels.

(4) Telest, en effet, le sens propre des termes d’« organe » ou de «parties organiques », (6pyavov, épyavixx Lépn ou uépta), qu'Aristote applique aux portions du corps qui, composées de parties dissemblables (« anhomæomères ») sont propres à effectuer telles ou telles « actions » (Parties Anim., IL, 1, 646 b 26, 647 a 3-5 ; 2, 647 b 23; cf. Hist. Anim. IV,6, 531 a 28-29),

(5) Hist., Anim., 1, 1, 486 a 13-14: Parties Anim., II, 1, 646 a 25-, 27: etc.

(6) Parties Anim., II, 1, 646 b 12.

(7) Parties Anim., IL, I, 647 a 3-94 : Hist. Anim., I, 4, 489 a 26-29.

(8) Parties Anim., II, 10, 655 b 2-27.

e nitive, du corps tout entier, aussi bien que de chacune de ses - « portions », qu’on devra dire qu’il existe « en vue d’une action », comme la scie ou tout autre « instrument » existe en vue de son usage pratique (1).

Quelle va être, de ce point de vue, la signification des différences que l'observation fait apparaître entre les animaux ? Certaines actions sont inséparables de la vie même (2) : les « parties » du corps qui leur servent d'instruments, étant « les plus nécessaires » aux animaux, devront, en principe, être « communes » à tous. C’est ce qui a lieu pour lPorgane par lequel l'animal prend sa nourriture (bouche), pour celui dans lequel il la reçoit (intestin) et, au moins dans la plupart des cas, pour les organes de l’excrétion et ceux de la génération (3). D’autres « parties » du corps, au contraire, sont propres à tel ou tel genre (4). Mais la diversité de la conformation interdit-elle d’assimiler, d’un « genre » à l’autre, des « parties » qui, en elles-mêmes, ne se ressemblent pas te Tant s’en faut. Bien au-delà de l'identité d’espèce, au-delà même de l'identité de genre, qui ne comporte que des différences « de plus et de moins », il existe une « identité » ou, comme dit encore Aristote, une « ressemblance » ou « communauté » d’analogie qui, d’après ses formules et ses exemples, “consiste dans l’égalité du rapport entre l'effet de l'organe considéré et la vie de l’animal, — autrement dit, dans une “équivalence fonctionnelle (5). A faire abstraction de leurs caractères matériels pour ne considérer que leur office vital, nombre de « parties », qui semblaient à première vue nexister que chez certains animaux, vont trouver chez

(1) Zbid., I, 1, 642 à 11 ; 5, 645 b 14-20.

(2) Ibid, 1, 5, 645 b 20-646 a 2.

(3) Hist. Anim., 1, 2-3; 488 b 29-489 a 16; Parties Anim., II, 10, 655 b 29-33 ; IV, 5, 681 b 13-14.

(4) Hist. Anim., I, 4-5, 489 a 80-490 b 6 ; II, 1, 497 b 6-7.

(5) V., pour le sens général de l'identité d’« analogie », distincte de l'identité générique : Hist. Anim, I, 1, 486 a 14-487 a 10 ; 2, 488 b 30- 392 : 6, 491 a 15-19, II, 1, 497 b 6-13 ; Parties Anim., 1,4, 644 a 12-b 15; 5, 645 b 26-27.

beaucoup d’autres, où même chez tous les autres, un « ana-

logue »: — en tendons par là une « partie » qui, pareille au terme correspondant d’une proportion mathématique, sera à la vie de ceux-ci ce que le premier est à la vie de ceux-là (1). Tel est le cas, — Aristote le montre à maintes reprises, — non pas seulement des principaux appareils organiques, comme le poumon ou le cœur ( 2), mais encore des composants homogènes de ces appareils eux-mêmes, tels que le sang, la chair, l'os (3). Et que sont, au fond, les « parties » qu’Aristote a, dès le principe, déclarées communes à tous les animaux, sinon des appareils auxquels une analogie fonctionnelle évidente l’a induit à attribuer immédiatement le même nom, en dépit de toutes les différences possibles de disposition et de conformation (4) ? Par cet usage si étendu

{1} On sait que l’ « analogie » est, selon la signification première et

fondamentale du terme, l'égalité des rapports qui unissent respectivea c pes

ment deux termes : 8. = g: — Î est, croyons-nous, difficile d’exagérer l’importance du rôle que ce schème de la proportion, si insignifiant qu’il nous paraisse, a joué dans l'interprétation de l'expérience qu'ont acceptée et développée les grandes philosophies conceptualistes de l'antiquité : rôle comparable, semble-t-il, à celui de l’idée de loi dans les philosophies modernes,

(2) Parties Anim., 1,5,645 b 6-8; IV, 5, 681 b 14-17 : de même que les

Instruments nécessaires à son alimentation ne peuvent faire défaut à

un genre de vivants, le cœur, centre commun de la sensibilité et du mouvement (cf. ibid., IE, 4, 647 a 24-b 7), doit avoir un « analogue » dans tous les animaux. Anistote, dans les lignes qui suivent (cbid., IV, 5, 681 b 17-682 a 9) s'applique à trouver en effet cet « analogue » dans les divers groupes entre lesquels il répartit constamment les Invertébrés («Mollusques », « Malacostracés », & Ostracodermes », « Insectes »).

(3) Hist. Anim., IL, 4, 489 a 22-23 ; III, 2, 511 b 1-10 ; Parties Anim...

I, 5, 645 b 8-10 : les animaux qui n’ont pas de sang ont un « analogue » du Sang, qui à «la même puissance que Je sang chez ceux qui én sont pourvus»; II, 1, 647 à 19-91 et suiv. ; &, 650 a 35 ; etc.

(4) Hist. Anim., IV, 1, 528 b 22-98 : il reconnaît pour telle la « tête » de ses « Mollusques » (Céphalopodes), bien qu’elle ait pour « accident » d’être placée, chez ces animaux, entre les pieds et l'estomac. — Parties Anim., II, 3, 650 a 20-32 : la paroi de l'intestin est aux animaux doués de locomotion ce que la terre est aux végétaux :les veines du mésentère sont, chez eux, l'équivalent des racines. #7

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- de la notion d’analogie, Aristote, sans méconnaître les différences nombreuses qui se manifestent dans l’organisation des animaux, réduit, en fait, à fort peu de chose la valeur des raisons qui porteraient à les traiter comme des signes de leur inégale perfection (1). Loin de refuser catégoriquement, comme on pourrait s’y attendre, les modes relativement élevés de la vitalité aux animaux inférieurs, il en arrive, en fin de compte, à admettre, pour tout l'essentiel, une sorte d'identité du schème fonctionnel (2), — la variété consi-

(1) En ce qui concerne le développement, Aristote établit entre les principaux modes de reproduction, tels qu'il les conçoit (viviparité, ovipartité, vermiparité), une hiérarchie très nette. Mais cette hiérarchie elle-même ne résulte, après tout, que de la rapidité plus ou moins grande avec laquelle est atteint, puis dépassé, le stade fondamental de tout développement : l’« œuf », capable de donner le jour à un être nouveau, Les « Insectes »,par exemple, ont pour produit direct un « ver » ou « scolex » (la chenille), et ce « ver » est inférieur à l’ « œuf » des autres ani-

maux. Mais au bout de quelque temps, il devient « quelque chose comme un œuf » : « car ce qu’on appelle chrysalide a même puissance qu'un œuf ». — Hist. An., I, 4, 489 a 3%-b 18 ; mais surtout Génér. Anim., II, 1, 733 a 32-b 16. — La notion de l'unité du processus fonctionnel s’ajuste ici, de façon précise à la représentation d’une série de degrés de perfection dans l’accomplissement de la fonçtion (a 32 : de ed xai petrc..…)

(2) Pour voir à quel point Aristote répugne à refuser définitivement une des grandes fonctions de la vie animale à quelque animal que ce soit, il suffirait de se reporter au chapitre de l’Histoire des Animaux (IV, 8, 532 b 29-535 a 25) où Aristote traite avec le plus de détail la question

. des sens des animaux inférieurs. C'est d’abord à l’homme, aux vivipares muhis de pieds, aux ovipares pourvus de sang, — en un mot, aux Vertébrés, — qu'il attribue les cinq sens, — les seuls possibles, comme l'explique d'autre part le Traité de l'Ame (LIT, 1, 424 b 22-425 a 13). Mais il est un

® de ces sens au moins que tous les animaux sans exception doivent posséder, — car des animaux privés de tout sens ne seraient pas des ‘animaux (cf. De l’âme, LIT, 12, 434 a 30 -b 24 ; etc.) : — c'est le toucher, qu’Aristote, dans d’autres passages, déclare souveni être le seul sens indispensable à la vie animale, et par conséquent, universel (De l’âme, I1, 3, 415 a 3-6; III, 11, 434 à 1 ; 13, 435 b 4-7; Hist, Anim., 1, 3, 489 a 47-18 ; — avec adjonction du goût : De l'âme III, 12, 434 b 18-24; Du sommeil, 2, 455 a 5-9). Ici, cependant, il admet sans hésitation que, des quatre {genres » d'animaux « dépourvus de sang », trois, — les « Mollusques » (Céphalopodes), les « Malacostracés » (Crustacés), et les « Insectes », —ontaussi «tous les sens » (Hist.. Anim., IV, 8, 534 b 15-16 et suiv.). Restent donc, en dehors d’eux, les seuls « Ostracodermes » (Mollusques testacés) : A. n’hésite

dérable des dispositifs anatomiques ne portant, en somme, que sur les moyens par lesquels il est satisfait aux Exigences de ce schème quasi universel.

Suit-il de là, cependant, que la hiérarchie des aptitudes fonctionnelles ne se traduise à aucun degré, par les différences de l’organisation ? Assurément non. A laccroissement du nombre des « actions » possibles, — nombre minimum chez la plante, plus élevé chez l'animal, — doit répondre, en principe, une multiplication et une diversification des ( Organes » qui leur servent d'instruments ; au développement des modes de la sensibilité qui ne tendent plus seulement au maintien, mais au perfectionnement de la vie doivent répondre de même, chez les animaux supérieurs, une différenciation plus poussée et un enrichissement de leur « forme » corporelle (1). Mais, d’abord, s’il apparaît bien, en gros, que le progrès des fonctions motrices et celui des perceptions sensibles doivent aller dans le même sens, la physiologie d’Aristote, cependant, se prête fort mal à garantir une concordance régulière de ces deux progres-

Pas davantage à leur attribuer, d’après les procédés qu’on emploie pour la capture de certains d’entre eux, au moins l'odorat et le goût (tbsd., do, 535 a 6-13) : seuls, l'oursin, parmi les Testacés doués de locomotion, les {téthyes » (Ascidies) et les «balanes » (Cirrhipèdes) lui apparaissent comme n'ayant qu’un odorat nul ou très réduit (535 a 23-25). Il trouve, enfin, la question embarrassante en ce qui concerne la vue et l'ouie ; pourtant, il cite des faits, dus aussi aux observations des pêcheurs, qui porteraient à admettre qu’elles ne font pas complètement défaut, elles non plus, à Certains « Ostracodermes » (535 a 13-22). (Hist. Anim., VIII, 1, 588 b 16-18, de formule plus négative, ne contredit pas, au fond, ce qui précède). Où voit par là combien sont rares et problématiques, en fin de compte, les exceptions normales à la présence universelle des cinq sens.( Il faut, en effet, du point de vue d'Aristote, mettre à part les cas dans lesquels dn organe sensoriel manifestement réclamé par l’organisation de l’animal reste rudimentaire et incapable de fonctionnement par l'effet d’une « mutilation de la nature dans le développement » : ainsi celui de Ja taupe aveugle ou « aspalax » : ibid., d0, 533 à 2-12.) -

(1) Parties Anim., II, 10, 655 a 38-656 a 7. — Cf De l’'Ame, III, 12, 43% b 24-25 ; 13, 435 D 49-94.

sions (1). Ensuite, et à ne les considérer que séparément, il ne semble pas que le sens dans lequel l’organisation tend à varier en rapport avec elles puisse être déterminé, même en règle générale, sous une forme positive et applicable. Soit, en effet larprogression des fonctions motrices : il est entendu que « la nature » tend à forger, pour des « œuvres » distinctes, des instruments distincts (2). Elle ne suit, pourtant,

cette procédure dispendieuse que « dans les cas où cela se

peut » (3). Et « les cas où cela ne se peut pas », — en raison de l'insuffisance des ressources offertes par la matière, — doivent être fort nombreux, puisque la même « nature » «a coutume » aussi d'adopter, « d’elle-même », une méthode

‘tout opposée : se servir des organes de certaines fonctions

communes à tout un ensemble d'animaux (ainsi de la bouche, organe de l'alimentation) pour assurer, en en étendant l'usage, des fonctions propres à certains d’entre eux (ainsi la lutte, la parole, la respiration) (4). Division du travail de plus en plus complète ou application de plus en plus étendue du principe d’économie : auquel de ces deux critères, tout à fait incompatibles (5), devons-nous reconnaître la supé-

riorité d’un agencement physiologique ? La vérité, dans

l'esprit d’Aristote, est manifestement que l’un et l’autre peuvent également bien, selon les cas, manifester la puissance et l’adresse de cet art spontané de la « nature » qui, faisant, encore une fois, « les instruments pour l’ouvrage, et non pas l’ouvrage pour les instruments » (6), n’a aucune

(1) Notamment à cause de la différence, indiquée plus haut, des conditions anatomiques des fonctions motrices et de celles des fonctions sensorielles.

(2) Elle n’a pas, dit à ce sujet Aristote, les préoccupations de l'artisan qui, par souci d'économie, fait en sorte que le même objet puisse servir à la fois de broche à rôtir et de flambeau.

(3) Parties Anim., IV, 7, 683 a 22-26.

(&) Parties Anim., II, 16, 659 a 21-22 ; III, 1, 662 a 18-24 ; IV, 6,682 b 36-683 a 3 ; etc.

(5) Selon la remarque de J.-B. Meyer, Arist. Thierk., p. 289, et quoi qu’en dise GowPerz, Penseurs Grèce, t. 3, pp. 168-169.

(6) Parties Anim., IV, 12, 694 b 13-15 ; — ef. ibid., d°, 10, 687 a 10-12.

raison de s’assujettir à travailler selon une routine identique dans toutes les circonstances. Soit, de même, la progression des perceptions sensibles et de la vie psychique ; c’est elle, assurément, qui donnerait, s’il était possible de la suivre exactement chez les animaux, la véritable mesure de leur perfection relative : c’est elle, en tous cas, qui fournit la raison décisive de placer l’homme au-dessus d’eux tous (1). Mais les conditions matérielles de la sensibilité, telles qu’Aristote se les représente, se réduisent à des facteurs si élémentaires que le développement psychique semble pouvoir être obtenu, en quelque ‘sorte, gratuitement, et n’exiger qu’à peine, pour s’accomplir, une complication croissante de l’organisation (2). Ne voit-on Pas que, moyennant une simple . différence de degré dans la finesse ou la pureté de L « analogue » du sang, des animaux d’une classe inférieure, comme les abeilles, les fourmis, montrent plus de « sagesse » naturelle dans leur façon de se conduire, plus de« finesse industrieuse » dans leur manière de concevoir, plus de « pénétration intelligente », enfin, dans leur « âme », que des animaux (pourvus de sang » (vertébrés) (3) ? Même la supériorité de l’homme, indiscutable dans Pensemble, ne l’est pas sur chaque point particulier : si certaines des aptitudes fonctionnelles qui lui sont communes avec d’autres animaux sont plus prononcées chez lui, il en est qui le sont davantage chez eux. Et quant à celles qui lui sont propres, comme l’art,

le savoir, l'intelligence, il peut se trouver, chez tels animaux,

(1) Zbid., II, 10, 656 à 7-9 ; etc.

(2) Si le développement mental n’est pas, cependant, absolument sans rapport avec l’organisation, la raison principale n'est pas qu'il en dé- pende, mais bien plutôt qu'il la détermine, au sens où la fin détermine les moyens. C'est ainsi qu'Aristote indique (Génér. Anim., I, 23, 731 a 24 et suiv.) que le degré d'activité psychique des animaux justifie les modalités de leur reproduction et, par là, les autres caractères qui en dépendent. Mais la fin, tout en excluant absolument les moyens impropres à la réaliser, peut s’accommoder, en général, de plusieurs moyens diftérents, — et le champ reste ouvert, par là, aux variations « analogiques » de la Nature.

(3) Parties Anim., II, 2, 648 a 5-9 ; 4, 650 b 18-27.

ARISTOTE 9i

F4 quelque « puissance naturelle » qui, si différente qu’elle

soit en elle-même des facultés humaines, se manifeste cependant comme leur étant « analogue » par ses effets (1).

Il est, en revanche, tout à fait certain pour Aristote que, pris en lui-même, chacun des modes principaux de l’activité vitale présente, de tels à tels animaux, des variations de sens différents, d'amplitude inégale, et qui, au moins dans bien des cas, peuvent être reconnues pour des accroissements ou des réductions. S’il n’y a pas, chez lui, de « série » progressive qui ordonne tous les animaux en tant qu'êtres concrets, il y a, assurément, nombre de séries fonctionnelles nettement marquées, dans lesquelles des genres de vivants. sont rapprochés sous un aspect déterminé de leur conformation ou de leurs habitudes et rangés les uns à la suite des autres sous ce rapport.

C'est même, autant que nous puissions le savoir, à Aristote qu’il appartient d’avoir énoncé, en termes très catégoriques, une loi tout à fait essentielle de ces séries. Des ‘ êtres inanimés aux plantes, — explique-t-il, — des plantes aux animaux, la « nature » s'élève par une transition si continue qu’on est embarrassé pour savoir à laquelle des étapes distinctes de cette ascension on rattachera les stades intermédiaires (2). Cette loi de continuité, la « nature » ne l’observe pas seulement quand elle s’achemine à la vie animale, mais encore quand elle développe les aptitudes contenues dans le principe de cette vie et diversifie les conditions de leur exereice. C’est ce que montrent les cas très fréquents dans lesquels, comparant des animaux par rapport à tel ordre de faits anatomiques et physiologiques, Aristote indique que l’un de ces animaux « fait de tous les deux à la fois », — autrement dit, que sa manière d’être est ambigué et indécise entre deux manières d’être nettement

(1) Hist. Anim., VIII, 1, 588 a 22-27.

(2) Hist. Anim., VIII, 1, 588 b 4-589 a 40 ; Parties Anim., IV, 5, 681 a 12-15.

distinctes. Ainsi les genres des singes, intermédiaires entre l’homme et les quadrupèdes (1); la chauve-souris, intermédiaire entre les animaux qui volent et les animaux qui marchent (2); ainsi l’autruche, qui a des caractères de l'oiseau et d’autres du quadrupède (3) ; ainsi les phoques et les Cétacés souffleurs, qui participent de la vie à terre et de la vie dans l’eau (4). Ainsi même un animal comme le Pagure, ; qu’Aristote considère comme reliant, « en un certain sens », les « Malacostracés » aux « Ostracodermes », — quoiqu'il soit, en lui-même, tout pareil aux Crustacés, et pour cette seule raison qu’en s’enfonçant dansune coquille de Mollusque, il contracte, par cela même, quelque chose du genre de vie des animaux qui en habitent normalement de pareilles (Oo

Par ces assertions s'établit, dès les origines de l’histoire naturelle, un principe qui aura longtemps une grande autorité sur elle : celui selon lequel les êtres vivants sont reliés les uns aux autres par des affinités régulièrement graduées. Principe dont la vérité, dans la pensée d’Aristote et dans celle de ses successeurs modernes, n’est pas l'effet de circonstances plus ou moins fréquentes, mais un trait universel, essentiel de l’ordre ou du plan du monde vivant.

IT

LES THÉORIES PHILOSOPHIQUES DE LA SÉRIE CHEZ LES MODERNES : LEIBNIZ ET CH. BoxxET

De la science aristotélicienne, ce sont donc deux idées très différemment élaborées et, à vrai dire, assez faiblement reliées l’une à l’autre que l’histoire naturelle, à la Renais-

(1) Hist. Anim., IT, 8-9, 502 à 16-b 26 ; Parties Anim., IV, 10, 689 b 32-690 a 1. |

(2) Parties Anim., IV, 13, 697 b 1-4, 7-18.

(3) Zbid., do, 697 b 14-27.

(4) Hist. Anim. VI, 19, 566 b 27-91 ; VIIT, 2, 589 a 49-29. Daties Anim, IT, 6, 669 à 9-10 ; IV, 13, 697 b 1-6. :

(5) Hist. Anim., IV, 4, 529 b 20-25 ; V, 15, 548 a 14-90.

sance, reçoit en héritage. L’une est celle d’une hiérarchie des êtres : dogme philosophique que la théologie chrétienne, après le néo-platonisme, a pris souvent pour thème d’une interprétation toute spéculative de l'univers, mais qui ne se prête guère; dans l’état d’extrême abstraction où il demeure, à déterminer de façon positive un elassement sériel de ce qu’on connaît par l’observation des types des animaux et des végétaux. L'autre est celle qui pose, entre les êtres naturels, des transitions insensibles et quasi-continues : celle-ci, bien qu’elle puisse paraître de moindre portée métaphysique que la précédente, a sur elle, dans l'usage qu’en font les naturalistes, le grand avantage de trouver dans la considération des objets sensibles eux-mêmes les apparences, tout au moins, d’une vérification facile (1). Ce qui n’empêche pas, du reste, qu’on ne sache aussi tirer de l’enseignement scolastique un axiome propre à lui conférer une nécessité rationnelle : il ne peut y avoir, dans le monde tel qu’il est ordonné, de « vide » ou de « dispersion » entre les « formes » (2).

Mais à la fin du xvrre et au xvrrre siècle, alors que l'autorité propre de cette tradition s’est affaiblie, des causes nouvelles concourént à ranimer la croyance en une continuité hié- | rarchique du monde vivant et à lui permettre de s'exprimer | en des formules, à la fois, plus systématiques et plus larges.

Une partie de ces causes, qu’il est impossible de négliger,

(1) Gesner (1558, Mist. anim, t. &, p. 1066) signale, dans son article sur les Eponges, la constance « merveilleuse » avec laquelle la nature s'attache à relier ses productions par des termes « moyens et ambigus » : tels, entre les plantes et les animaux, les « zoophytes», dont il énumère très sommairement quelques-uns des genres principaux dans un ordre de perfection croissante, — ordre tout approximatif, de son propre aveu, et moins bien établi, en fait, que celui dans lequel Aristote lui-même les avait déjà rangés. — Worron (1552, De differ. anim.), Césarrin (1583, De Plantis), Jonnsron (1650, Hist. natur.) admettent tous un enchaînement des êtres naturels et notamment l'existence de « Zoophytes », intermédiaires entre les animaux et les plantes.

(2) Ainsi le Jésuite Nreremsere, 1635, Hist. Natur., Bv. LIL, ch. mr, p. 29 : « Nullus hiatus est, nulla fractio, nulla dispersio formarum : invicem connexae sunt, velut anulus anulo. »

tient aux progrès modernes des mathématiques et de la physique, réfléchis et interprétés par la pensée philosophique. Tandis qu’Aristote, pour se rendre intelligibles les faits de Vorganisation, ne pouvait emprunter aux mathématiques de son époque que la notion purement statique et tout élémentaire d’une égalité de rapports ou proportion (« analogie ») entre des choses et leurs propriétés, Leibniz dispose, … grâce aux découvertes de ses prédécesseurs et aux siennes propres, de principes qui rendent possible, abstraction faite des caractères génériques du sujet, la représentation précise et l’analyse d’un processus continu (1). Mais la loi de continuité, si important que soit son emploi dans la physique du mouvement, ne se limite pas, pour ELeïbniz, aux applications dynamiques par lesquelles il la caractérise souvent : il la conçoit, en fait, comme également valable à des niveaux d’abstraction inférieurs ou supérieurs à celui du plan de connaissance dans lequel il a pu démontrer exactement sa vérité.

À des niveaux inférieurs : car lorsqu'il passe, comme il le fait souvent, de l'analyse des variations fonctionnelles à la simple considération des êtres donnés, le principe selon lequel « la nature ne fait pas de sauts » lui semble garantir, non pas seulement qu'ils peuvent être issus les uns des autres par des processus de variation continus (2), mais encore. qu’il y doit avoir entre eux, actuellement, des ressemblances d’un certain degré. Convaineu, comme Aristote, de la pré-

(1) Cf, sur la portée philosophique des découvertes mathématiques au xviie siècle, L. Brunscnvice, Les Etapes de la philosophie mathématique, Liv. III, ch. 1x-x-x1, pp. 153-249,

(2} Comme il l’admet à l'égard des espèces animales elles-mêmes : « Peut-être que dans quelque temps ou dans quelque lieu de l'univers, «les espèces des animaux sont ou étaient ou seront plus sujettes à changer {qu'elles ne sont présentement parmi nous, et plusieurs animaux qui ont « quelque chose du chat, comme le lion, le tigre et le lynx pourraient avoir « êté d’une même race et pourront être maintenant comme des sous- « divisions nouvelles de l’ancienne espèce des chats » (LetBniz, Nouveaux Essais Entend., liv. IT, ch. vi, par. 23 : éd. Erdmaon, p. 317).

sence de termes « moyens » dans la nature, il ne se contente pas, comme lui, de relever dans l’observation les formes de transition qui témoignent en faveur de cette vérité : il croit

pouvoir, à la lumière du principe de continuité, affirmer

lexistence de tels intermédiaires véritables, — par exemple,

entre les plantes et les animaux, — que l’observation n’a pas encore découverts (1).

A des niveaux supérieurs, aussi: Car la formule selon laquelle toutes les propriétés d’un «être » doivent varier comme des fonctions continues de ses « déterminations essentielles » (2) lui apparaît immédiatement comme ouvrant une voie vers l’analyse de la constitution interne de l'être et, par là même, de l'univers tout entier. C’est dans cette voie que, cherchant à concevoir la substance même de telle sorte que sa spontanéité satisfasse complètement, à tous égards, aux exigences de la continuité (8), il en vient à la ramener à des « monades » dont chacune a pour toute réalité de représenter, dans l'unité de la « perception », la totalité des variations de l’ensemble. Théorie d’où résulte, entre autres, cette conséquence : puisque la « monade » n’a . d'autre « détail » ou, si l’on veut, d’autre contenu que celui de la « perception », puisque l’objet des « perceptions » de chacune d’elles est nécessairement le même univers et que les « monades », allant « toutes confusément à lPinfini, au tout », ne sont « limitées et distinguées » que « par les degrés des perceptions distinctes » (4), la hiérarchie qu’elles forment par leur inégal développement est, théoriquement, une série progressive simple, une « chaîne » ascendante unique.

(1) Ainsi dans la Note à Varignon (publiée en 1753), dont Ch. BonNET (1764-81, Contemp. Nature, 8 partie, ch. xvi : O., t, 8, p. 177) cite un passage et qu’analyse E. Cassiner (1902, Leibniz System, pp. 419-421).

(2) Cf. Lersnrz, Extrait lettre à Bayle (1687 : éd. Erdmann, p. 105) et ; Ja formule citée par BouTroux (éd. des Nouv. Essais sur l’'Entend., . pp. 135-136).

(3) Cf. la Lettre à Arnauld (1690) : éd. Erdmanp, p. 407. (4) Monadologie, par. 42-184, 60, etc. #

Mais cette série, dont le échelons métaphysiques sont les degrés d’une perfection purement spirituelle, est-elle susceptible, mieux que celle dont Aristote avait déjà l’idée, de se laisser reconnaître aux images qu’elle projette dans le monde matériel ? De ce que chaque être occupe un rang déterminé dans la progression éternelle des substances, 1 s’ensuit-il qu’on puisse, par l’examen de la structure physique qu’il présente à nos sens, trouver des signes certains de ce rang ? Sans doute, il doit y avoir, à mesure que s'étend, dans le sujet pensant, le domaine de la pensée claire, un enrichissement graduel de l’organisation, puisque les représentations de l’âme répondent aux modifications du corps « qui lui est affecté particulièrement ». Pour cette même raison, le degré de perfection de chaque monade se traduit, en principe, d’une façon rigoureusement caractéristique dans l’agencement du corps organisé « dont elle fait l’entéléchie » (1). Mais comment formuleraiton, en termes physiques, les règles de cette correspondance ?

D'autre part, l’art de la sagesse divine, pareil à celui d’un géomètre excellent, ne consiste-t-il pas à obtenir constamment la plus grande somme d’effets avec la plus petite somme de moyens (2) ? Et n’est-on pas fondé à concevoir, de ce point de vue, que des accroissements très importants des fonctions spirituelles puissent être obtenus par des modifications très légères au dispositif des appareils organiques ? Possibilité qui ne va pas, assurément, jusqu’à contredire l'existence d’une progression physique coordonnée à la progression mentale, mais qui laisse craindre, tout au moins, qu'il ne soit difficile d’en dresser le tableau d’après les données de l'observation. Pas plus qu’Aristote, en effet, Leibniz ne cherche à proposer à la zoologie une méthode

(1) Monadologie, par. 95, 62-63, etc. | (2) De rerum orig. radicali (1697) : éd. Erdmann, p. 147 et suiv.: *

propre à constituer effectivement une série ascendante des animaux (1).

Dans un domaine qui n’est encore, de son temps, qu’une annexe de l’histoire naturelle, il croit trouver, en revanche, de quoi appuyer sur des données empiriques quelques-unes des thèses auxquelles il tient le plus. Constamment curieux de faits nouveaux, il a suivi avec le plus grand intérêt les observations que l’emploi des verres grossissants vient de permettre aux grands micrographes hollandais et pressenti l'immense fécondité de ce genre de recherches (2). Frappé de la découverte des spermatozoïdes, que Leeuwenhoek a fait connaître, Leibniz les conçoit comme le point de départ nécessaire de la vie des plus grands, aussi bien que des plus petits animaux (3). Rapprochant cette vue nouvelle sur la génération et les études de Swammerdam sur les métamorphoses des insectes (4), il croit trouver dans l’ensemble de ces témoignages un argument de grande portée en faveur d’une doctrine selon laquelle l’être organisé, aussi bien que l’être spirituel, ne connaîtrait jamais de commencement ni de fin absolue, mais pourrait passer d’un degré d’existence à un autre par des processus d’ « évolution » ou d° « involution » (5). Par l'accord qu’il affirme entre les faits ainsi

compris et ses propres conceptions métaphysiques, l’hypo-

thèse de la « préformation », qui pèsera si longtemps sur

(1) La partie zoologique de la Table universelle de définitions rédigée par Leibniz (Coururar, 1903, Opuscules et Fragments inédits de Leibniz, pp. 454 et suiv.) ne fait que coordonner, d’un point de vue purement formel, l’ensemble des notions reçues, dérivées pour la plupart de la tradition aristotélicienne, et n’entreprend pas d'examiner leur valeur réelle.

(2) Nouv. Essais Entend., liv. IV, ch. xvr, par.12 (éd. Erdmann, p.392).

(3) Cf. la Lettre à Bourguet, de 1714 (éd. Erdmann, pp. 731-732), où Leibniz défend par de très bonnes raisons l’hypothèse selon laquelle l° « animal séminal » serait bien l’origine de l’embryon.

(4) V. notam. Consid. Doct. Esprit univ. (éd. Erdmann, p. 180).

(5) Cf., outre les textes déjà cités, Lettres à Arnauld (1686-87 : éd. Janot,

- t. 1, p. 639, pp. 678 et 679) ; Syst. nouveau de la Nature, par. 6 et 7 (1695 :

éd. Erdmann, pp. 125-126) ; Monadologie, par. 73-75 ; etc.

l'étude de la genèse de l'être vivant, prend chez Leibniz une consistance et une autorité philosophiques.

Cet accord est-il, cependant, aussi réel ou aussi intime qu’il l’a pensé ? Dans le langage très sommaire dont il se contente pour désigner le processus par lequel l’animaleule spermatique est élevé au rang d’animal parfait, quelques

expressions invitent à se demander si la « transformation » .

dont il s’agit ne comporterait pas une différenciation véritable, un enrichissement de la structure interne de l’embryon (1). D’après la plupart d’entre elles, cependant,

Leibniz ne semble pas répugner à admettre, selon la repré-

sentation naïve qui s’est accréditée à son époque, que le germe contient un animal, non seulement « vivant et organisé », mais dont les organes ne différeraient de ceux de

l’adulte qu’en ce qu’ils ont besoin d” « accroissement » et

sont « pliés différemment » (2). Mais le « développement » de ces organes, entendu au sens étymologique qui convient,

ne se réduit-il pas, alors, à une opération matérielle assez.

insignifiante ? A quel titre peut-il être regardé comme un: passage à une « espèce » supérieure (3), corrélatif de l’élévation de l'âme embryonnaire à la dignité d’un principe

spirituel nouveau (4) ? et comment « l’organisation que

Dieu à commandée aux semences », si elle est déjà toute faite dans les semences elles-mêmes, mérite-t-elle d’être invoquée pour éclaircir la manière dont l’âme commande au corps, selon la théorie de l’harmonie préétablie (5) ?

(1) Dans certains textes (1702, Consid. Doct. Esprit univ. : Erdmann,

p+ 180; 1705, Consid, Principe Vie : d°, p. 431), LerBniz emploie alter

nativement ou conjointement le terme de « transformation » et ceux de

« développement » ou d’« accroissement » et semble parfois vouloir laisser ”

ouverte la possibilité d’une option entre deux notions auxquelles ils ré— pondraient. — Cf. Leltre à Bourguet (1715 : d°, pp, 731-732.)

(2) Syst. nouveau de la Nature, par. 6-7 [Erdmann, pp. 125-126), et textes ci-dessus.

(3) Monadologie, par. 74 ; Lettre à Bourguet (Erdmann, p.. 732).

(x) Monadologie, par, 82; Théodicée; 17° partie, par. 91 (Erdmann, p. 527) ; 3° partie, par. 397 (de, p. 618). |

(5) Théodicée, Préface (Erdmann, p. 476.)

Sans essayer même d’examiner ici la valeur des solutions que le système peut fournir à ces difficultés, on notera seulement que la conception que Leibniz se fait des processus vitaux reste, en tant que conception physique, fidèle à un mécanisme élémentaire et abstrait (1) et que la « préformation » individuelle telle qu’il Pa acceptée était de nature à gêner, plutôt qu’à favoriser, l'élaboration d’une théorie de la: hiérarchie des organismes.

Ni les principes philosophiques de Leibniz, ni l’exemple qu’il avait lui-même donné en s’appliquant à les lier à des anticipations vérifiables par l’expérience, ne sont demeurés sans écho chez les naturalistes du xvrrre siècle. En pays de langue française, le Genevois Charles Bonnet invoque la doctrine de Leibniz, l’étudie et la propage (2), — bien qu’il s’avoue incertain de lexistence des « monades » et croie prudent, en fin de compte, d’accepter l'étendue matérielle comme un fait irréductible (3). Mais Charles Bonnet, liseur érudit et chercheur original, observateur scrupuleux et réfléchi, n’emprunte à Leibniz que la formule théorique d’une conception dont les sources les plus vives sont dans ses propres travaux. Etranger à l’entreprise systématique de Linné (4), non moins étranger à la dissection, et par conséquent aux recherches de l’anatomie (5), il reprend de bonne heure, après son concitoyen Trembley, l’étude phy-

(1) La remarque, qui devrait être inutile, ne l’est peut-être pas tout à fait, puique E. Cassirer (1902, Leibniz’ System, p. #11) assure au contraire que, « dans le système de Leibniz, le concept de l'organisme est arrivé pour la première fois à sa forme moderne ».

(2) Ca. Bonner,1764 et 1781, Contemp. Nature, 3° partie, ch. xxx,

(Œuvres, t. 7,.p. 175) ; 8€ partie, ch. xvi et xvir (ibid, t. 8, pp. 176-177, 190-191), ete. ; plusieurs des Ecrits divers (ibid., t. 18, pp. 3-39, 40-51, 52-107),

(3) Bonner, 1764 et 1781, ETS Nature, 5e partie, ch. x1r (Œuvres, t. 7,.p. 254); Vue du Leibnizianisme, (ibid., t. 18, pp. 93, 103).

(4) Cf. 1764, Contemp. Nature, 8 partie, ch. 1x (Œuvres, t. 8, p. 140).

(5) Cf. ibid., 2€ partie, ch. xurr (Œuvres, t. 7, p. 55).

siologique du « Polype à bras » (Hydre d’eau douce) en s’attachant à analyser, par l’examen microscopique et par l’expérimentation, la conformation, les fonctions vitales, les mouvements, la reproduction, le pouvoir de régénération de ces singuliers animaux (1). Et dès lors, une double conviction, de portée très générale, s’impose à lui comme une conclusion de cette étude. Il faut décidément abandonner la prétention de retrouver dans tous les animaux un « plan » d'organisation, un agencement d’appareils conforme aux « règles générales » qu’a pu paraître autoriser la considération exclusive des plus connus d’entre eux. Si la «structure» de plusieurs « Vers », malgré des différences considérables, « répond » encore, pour l'essentiel, à celle « des animaux qui nous sont le plus familiers », on doit reconnaître, avec Trembley, que le « Polype », à la différence de ces êtres, a « une structure partout pareille » (2). Impossible, dans ces conditions, de songer à appliquer à des cas tels que le sien la notion traditionnelle de l” « analogie » universelle : loin de pouvoir y découvrir des organes équivalents à ceux que nous avons l’habitude de juger essentiels à l’animal, nous entrons, par eux, dans « un ordre tout nouveau de choses », où « la Nature n’est plus semblable à elle-même » et semble travailler d’après «des modèles entièrement différents » (3).

(1) Etude dont la « Seconde partie » du Traité d’Insectologie (1745, Obs. qq. espèces Vers) expose avec minutie les résultats. C’est à cette époque de jeunesse ct de recherches actives que remonte la formation des idées directrices que Ch. Bonnet a plus tard développées longuement dans ses ouvrages philosophiques.

(2) Bonnet, 1745, Traité Insectol., 1re part., PP. XIX, XX-XXII.

(3) Bonner, 1764, Contemp. Nature, 82 partie, ch. xv, xvi et xvit (Œuvres, t. 8, pp. 167 et suiv., notam, pp. 167-168, 180-181, 183-184, 187-188, 195, ete.). Toute cette partie de l'ouvrage est une critique vigoureuse ct très lucide de la conception analogique du monde vivant, — critique qui part de l’exemple décisif du « Polype à bras ». La solidité de cette discussion n'empêche pas, du reste, Bonnet -d’admettre lui-même des conclusions par analogie, dans beaucoup de cas, à l'égard des organismes inférieurs : c’est ainsi qu'il regarde comme vraisemblable, chez les « Polypes » eux-mêmes, l’existence d’«organes analogues aux nerfs et

Mais la satisfaction que la Nature refuse à notre intelligence en l’obligeant à reconnaître une diversité irréauctible des modes de l’organisation, elle la lui accorde en l’autorisant à concevoir cette diversité comme une progression régulière. Un « usage » capital de la « nouvelle découverte » «est de nous montrer qu’il y a une gradation entre toutes « les parties de cet univers : vérité sublime, et bien digne « de devenir l’objet de nos méditations » (1). C’est de cette « gradation » que Bonnet, dès la publication de son travail de jeunesse, se risque à dresser, à titre d’ «essai», un tableau sommaire et provisoire, — simple « idée » à l'appui de laquelle il fournira, plus tard, d’abondantes justifications (2).

Gradation continue, tout d’abord : le principe leibnizien,

appropriés, comme ces derniers, au sentiment », — chez les champignons, l'existence de « graines » et de « fleurs » ou d'organes analogues aux fleurs, __ et trouve dans la carapace des Insectes, comme dans le test des «co— quillages », des « os placés à l'extérieur » du corps (ibid., 3° partie, ch. vr, vu, xun et xx : Œuvres, t. 7, pp. 84-85, 87, 115-116, 139).

(1) Bonner,1745, Traité Insectol., 1° partie, pp. xxvrr-xxx1.— Un autre de ses «usages » est de confimer, par le fait de la régénération du « Polype » sectionné, la « préformation » et l’« emboîtement des germes » : thèse fondamentale que Bonnet oppose de toutes ses forces aux explications de tendance matérialiste (1764 et 1781, Contemp. Nature,7e partie,ch. vin xu : Œuvres, t. 8, pp. 50-107 ; etc.), mais qui ne peut guère aider à la constrution d’une « échelle des êtres » vivants, puisqu'elle revient, en somme, à admettre une préexistence extrêmement ancienne de toutes les différences qui séparent leurs espèces. (Ces différences peuvent, cependant, avoir été engendrées par «une multitude de révolutions successives», que les germes auront subies à partir de la Création : ibid., p. 61.) — On sait, enfin, que Bonnet, à l'opposé de Leibniz, place le germe préexistant, non dans le spermatozoïde, mais dans l’ovule (ibid., pp. 71 et suiv.).

(2) Bonxer, 1745, Traité Insectol., Te partie, pp. XXVII-XXXI, — Dans la pensée de Bonnet, toute pénétrée de cultureprotestante et de discipline théologique, — comme d’ailleurs dans celle de Leibniz lui-même, — l’ «échelle des êtres » commence dans ie monde physique bien au-dessous des limites du monde vivant et s'élève, d'autre part, bien au-dessus de celles du monde de l'expérience (1745, ibid., d° : les Echelles des Etres de tous les mondes n’en font probablement qu'une seule, « qui réunit tous les ordres possibles de perfections » ; 1764-81, Contemp. Nature, &° partie» ch. x :t.7, p. 203 ; etc.).

102 à L’IDÉE DE SÉRIE

que Bonnet entend et applique ici dans son sens le plus concret et le moins rigoureux (1), interdit d'admettre que des « distributions » en classes, en genres et en espèces puissent « trancher » sans arbitraire entre les productions naturelles. « Il est toujours, entre deux classes ou entre deux genres voisins, des Productions moyennes, qui semblent n’appartenir pas plus à l’un qu’à l’autre et les lier (2) », Pour découvrir ces « productions moyennes », Bonnet procède suivant la tradition libérale de l’histoire naturelle,

regardant comme significatives toutes les ressemblances de

la conformation et du genre de vie qui rapprochent un être, pris dans tel groupe, de l’habitus d’un groupe voisin, même quand ces ressemblances résultent manifestement d’une adaptation fonctionnelle spéciale qui ne saurait mettre sérieusement en question le type de l’organisation, Cest ainsi qu'il peut compter comme intermédiaires : entre les « Quadrupèdes » et les Oiseaux, | « écureuil volant » et la chauve-souris, mais aussi lautruche, « autre chaînon » manifestement très distinct du précédent ; — entre les oiseaux et les poissons, les oiseaux « amphibies » ou franchement aquatiques et les poissons volants ; — entre les « serpents » et les « coquillages », la limace et le limaçon ; — entre les «coquillages » et les « insectes », les « vers à tuyau » ;

plantes les gallinsectes, le ténia, les « polypes » et l « ortie

(1) Bonner, 1764, Contemp. Nature, 2e partie, ch. x (Œuvres, t. 7, PP. 52-53) : « il n’est point de sauts dans la Nature ; tout y est gradué, « nuancé. Si entre deux Êtres quelconques, il existaitun vide, quelle serait «la raison du passage de l’un à l’autre ? Il n’est donc point d’Etre au-dessus (ou au-dessous duquel il n’y en ait qui s’en rapprochent par quelques ‘Caractères, et qui s'en éloignent par d’autres, »

(2) Tbid., do. — L’hostilité que Bonner marque ici à l'égard des « distributions » vise certainement Linné, — Cf. 4784, ibid., 3e partie, ch. xxrx (Œuvres : t.7, p.173); 1764, ibid., 8e partie, ch. xix (Œuvres, t. 8,p. 140): { que devons-nous done penser de ces Nomenclatures fastueuses, qu’on “ose nous donner pour le Système de la Nature ? Je crois voir un Ecolier € qui entreprend de faire l'index d'un gros in-folio, dont il n’a lu que le «titre et les premières pages ».

de mer », mais aussi la sensitive, — sur celui des plantes aux pierres les lichens, les « moisissures », les champignons et les truffes, mais aussi les coraux, les lithophytes, amiante, le talc et l’ardoise (1).

Gradation ascendante, encore et surtout : Bonnet ÿ tient beaucoup, et se sent d'accord, à cet égard, avec l'esprit de la philosophie de Leïbniz. C'est bien, en effet, d’un ordre de perfection croissante qu’il entend tracer l’esquisse en

plaçant, dans son « échelle des êtres naturels », tout en bas

les « pierres », — au-dessus delles, les « plantes », — puis, de plus en plus haut, les « insectes », les « coquillages », les « serpents », les « poissons », les «oiseaux », les « quadru-

| pèdes » et l’homme (2).

Er

Maïs en quoi consiste, au juste, cette perfection croissante ? et à quoi la reconnaîtra-t-on dans l'examen des animaux ? Naturaliste et observateur, Bonnet a, moins encore que Leïbniz, le droit d’être indifférent à la question : il n’est pas plus à l’aise que lui pour y répondre. Sans doute, il se sent le droit de poser en principe que, si la hiérarchie des êtres a dans le degré de développement des perceptions sa raison la plus profonde, &« la perfection corporelle », d'autre part, « répond à la perfection spirituelle ». Mais, voulût-on s’en tenir à la notion la plus vague de ce que peut être la supériorité ou l'infériorité de l’organisation, l’axiome énoncé rencontre encore dans les faits bien des difficultés. I1 oblige Bonnet à essayer de montrer, par une comparaison de l’autruche et du fourmi-lion, que l'intelligence des grands

animaux dépasse, en réalité, les instincts les plus vantés

(1) Boner, 1745, Traité Insectol., tabl, après la Préface ; A76&-et 81, Contemp. Nature, 3° partie, ch. v-xx1x (Œuvres, t. 7, not. pP. 87, 1102, 446,163, 166-170, etc.). Bonnet reconnaît lui-même que la transition qui s'établit des végétaux aux minéraux par les « pierres feuilletées » « n’est pas aussi heureuse » que plusieurs des précédentes : ibid, ‘4°, ch. v (d°, p?- 81-82).

(2) Bonxer, 1745, Traité Insectol., tebl. après la Préface.

des insectes (1). Puis, comment définir, en elle-même, la «perfection corporelle » ? Il apparaît bien, et Bonnet semble parfois s’en rendre compte avec assez de précision, qu’on pourrait caractériser par une différenciation croissante le progrès de l’organisation (2). Mais, comme Leibniz luimême, il est gêné ici par la comparaison célèbre qu'ils ont admise l’un et l’autre entre l'organisme et une machine. Car « la perfection dans les machines de la Nature se mesure, comme dans celles de l’Art, par le nombre des pièces, et par la diversité des effets. Celle-là est la plus parfaite qui, avec le moins de pièces, produit un plus grand nombre d'effets » (3). Formule embarrassante pour quiconque essayerait de construire ou de vérifier par les moyens de l’anatomie une « échelle des êtres » : car il s’ensuivrait, — réserve faite de légalité supposée des fonctions, qui ne sont, en général, pas connues directement, ni surtout susceptibles d’être mesurées avec exactitude, — qu’un animal a d'autant plus de chances d’être supérieur à un autre qu’il est moins différencié. Heureusement, un moyen très simple s'offre pour échapper à tous ces embarras. Sachant que l’homme l'emporte, à n’en pas douter, sur tous les animaux par l’intelligence, nous admettrons qu’il l'emporte aussi par l’organisation (4). Et nous jugerons, dès lors, de la « perfection

(1) Bonner, 1764, Contemp. Nature, 4e partie, ch. 117 et rv (Œuvres, t. 7, pp. 181-185).

(2) Bonner, 1764, Contemp. Nature, 3e partie, ch. xvir (Œuvres, t. 7, pp. 115-116) : « La Vie, chez les Insectes, ne résulte pas d’une mé- (canique aussi composée que chez les grands animaux. Dans ceux-là, {le nombre des différents genres d'organes est plus petit ; mais quelques- €uns de ces organes semblent ÿ avoir été plus multipliés ».

(3) 1764, ibid., d°, ch. xrv (Œuvres, t. 7, p:114), Ch 1783, Princ. philos., 6e partie, ch. r1-1v (Œuvres, t. 17, pp. 290-291).

(4) Bonxer, 1764-81, Contemp. Nature, 3e partie, ch. xrv (Œuvres, t. 7, pp. 111-112) : nous ne pouvons « guère », en fait, juger de la perfection des « machines naturelles » que « par les résultats ». L'homme lui-même atteste sa supériorité par les « opérations » de ses organes. Dès lors, « si la « perfection corporelle répond à la perfection spirituelle, comme ilyalieu « de le penser, l'Homme, l'emportant sur tous les Animaux par l’intelli-

& e organique » d’un animal par le plus ou moins de ressemblance

que son organisation présente avec celle de l’homme (1).

Toute la hiérarchie des principaux groupes Zoologiques, telle que la propose le tableau de l « échelle des êtres », relève, en fin de compte, de ce mode d’appréciation.

En l’adoptant expressément, Bonnet fait-il autre chose que transporter sa théorie métaphysique, incapable d'éclairer par elle-même les données de l’histoire naturelle, sur un terrain où, depuis longtemps, les nécessités de leur travail ont installé naturalistes et anatomistes ?

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