CHAPITRE IT
L'idée de série à l'époque de Linné:
ses antécédents et ses facteurs
Nous venons de voir en raison de quelles circonstances, en vue de quelles applications la recherche d’une classification « méthodique » s’est produite en botanique et en z00logie, et grâce à quelle notion, — celle des espèces et des genres naturels, — elle a pu acquérir, avec Linné, une signification et un intérêt qui l’ont fait considérer par beaucoup, à cette époque et plus tard, comme la partie principale de l'étude scientifique des êtres vivants.
Cette recherche, cependant, ne tend pas seulement à procurer, par des « caractères » précis et comparables, une connaissance exacte et complète des genres et des espèces. . Dès qu’elle a pris une vue suffisamment nette de ses ressources et de ses chances de succès, on la voit se proposer comme son but le plus élevé de grouper, à tous les degrés de la distribution, les unités collectives selon les « rapports » ou afiinités qui les unissent et de reproduire par là, aussi fidèlement que possible, l’ordre que la « Nature » même a paru mettre entre elles (1). Pour quelles raisons et avec quel sens les termes de ce problème se présentent-ils, alors, à l’esprit de: naturalistes ? dans quelle mesure, ou à quelles conditions les procédés de la systématique linnéenne doivent-ils
(1) Lunné, 1751, Philos. Botan., par. 77, 163, 206.et autres passages déjà. cités.
leur paraître propres à le résoudre ? Afin de s’en rendre compte, il est indispensable de revenir en arrière. Car le travail de la science moderne est dominé à cet égard, au XVIIS et même pendant la première partie du xiIxe siècle, par une conception très ancienne en son principe, très souple dans ses formules et surtout dans ses développements, très tenace dans ses lignes essentielles et dans son esprit : celle qui tend à représenter le monde vivant comme un ensemble de formes échelonnées, suivant une dégradation régulière et quasi insensible, d’un maximum à un minimum de la vitalité, Conception qui est, dans son principe, tout à fait indépendante de la Systématique, qui ne s’est combinée que difficilement et toujours incomplètement avec ses «méthodes » et qui, après comme avant ces combinaisons, a exercé sur le développement des sciences naturelles une action très distincte de la sienne et peut-être plus puissante encore. C’est celle que, sous réserve de distinctions qui seront formulées au cours même de notre étude, nous appellerons, d’un terme d’ailleurs consacré (1), l’idée de la série animale ou végétale (2).
(1) Surtout grâce à px Brainvizze (1829, Organ. Anim., p. ex. PP. 7, 46 et suiv., 29 tabl. : etc.) et à Auc. Courte (1838, Cours philos. positive 408-428 Iec., ‘p. ex. pp. 432-453). k
(2) A la suite de plusieurs des auteurs Compris dans notre étude, nous emploierons souvent plus loin, pour désigner chacun des deux aspects que la réflexion dissocie dans la formule d’une telle conception, les termes de continuité et de progression. Mais il doit être bien entendu que le premier de ces deux termes ne prétend, ici, à aucune rigueur mathématique | désigne simplement la propriété d’une série empirique dont les termes successifs sont conçus comme étant très voisins les uns des autres et comme l'étant au même degré, du moins en règle générale, dans toutes ses parties. I est encore plus nécessaire de n’associer ni à l’un ni à l’autre de ces deux termes l'idée transformiste, selon laquelle l’aspect de cette série serait l’expression d'un processus génétique accompli dans le passé, Saufindications contraires, les naturalistes dont nous aurons à parler traitent de rapports entre des formes qu'ils se représentent comme actuellement données.