‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 11 sur 57 · LES FACTEURS TECHNIQUES DE LA CROYANCE A LA SÉRIE · texte numérisé non relu

LES FACTEURS TECHNIQUES DE LA CROYANCE A LA SÉRIE

Ce serait, croyons-nous, une erreur de supposer que la croyance en une série progressive des animaux, telle qu’elle s'exprime vers le milieu du XVIII siècles tire exclusivement

- ou même principalement sa force des théories plus ou moins

récentes qui ont tenté de l’amener à une formule philoso-

phique. Comme les idées directrices de la classification sys-

tématique, — auxquelles elle s’opposera souvent, — elle est issue, avant tout, d’habitudes intellectuelles des savants, ou plutôt des chercheurs ; elle reprend vie constamment, même à leur insu, dans les réflexions et les raisonnements de leur besogne quotidienne, dans le langage qu'ils sont obligés de parler pour en énoncer les résultats.

Comment, en effet, pouvaient-ils désigner, rendre recon-

« gence, l’emportera aussi par l'organisation. D'où l’on peut conclure que

- «les Animaux dont la structure se rapprochera le plus de celle de l'Homme

« doivent être les plus élevés dans l’échelle ». (1) Ainsi « l’organisation du Limaçon », qui a des yeux, un appareil de

. la circulation, « paraît déjà se rapprocher bien plus de l’organisation de

l'Homme que celle de l’Insecte, du‘ Ver et surtout de la Plante » (ibid., 3e partie, ch. xx1 : Œuvres, t. 7, p. 146.)

naissables et contrôlables les faits de conformation ou d’organisation que l’observation leur révélait chez tant d’animaux différents ? ;

Dès l'antiquité, Aristote juge indispensable, autant que naturel, de commencer par l’homme l’énumération des « parties » du corps, tel qu’il se présente à le considérer du dehors, et il en indique la raison : c’est que nous ne pouvons apprécier la signification du moins connu que d’après le plus connu, et que « l’homme est nécessairement, des animaux, celui qui nous est le plus connu » (1). Quand il en vient aux « parties » internes, il remarque, à vrai dire, que le cas est tout opposé : celles de l’homme, en effet, sont celles que nous connaissons le moins. Mais la seule conclusion qu’il tire de cette remarque, c’est qu'il faudra prendre,

ici, pour terme de référence, à défaut de l’homme lui-même,

les animaux dont la « nature » est la plus proche de la sienne (2). Le cadre de la description ne se déplace donc,

en fait, que le moins possible : on substituera seulement à

l’homme, duquel les mœurs ne permettent pas de scruter … l'organisation, les animaux qui lui ressemblent assez par

leur conformation extérieure pour qu’on puisse admettre

(1) Arisrore, Hist. Anim., I, 6, 491 a 19-26 ; Parties Anim., Il, 10, 656 a 9-10.

(2) Hist. Anim. I, 16, 494 b 21-24. — L'étude zoologique des « pârties »

(anhomæomères, puis homæomères) à laquelle Aristote procéde après .

avoir établi le cadre de ses comparaisons va bien, dans son ensemble, des animaux les plus voisins de l’homme à ceux qui s’en éloignent le plus :

v. notam. ÿbid., II, 1, 497 b 13, 498 b 41 et 46 ; les chapitres 8 à 14 … (502 à 16-505 b 24) ; 45, 505. b°95 et suiv. : IV, 1,523 à 81-b 1 et suiv. :8,

532 b 29 et suiv.. Arrivé à l'étude des modes de génération, il annonce, cependant, qu’il suivra cette fois une marche inverse et finira par l’homme,

parce qu'il est le sujet le plus important et le plus digne deretenirl'atten- :

tion (ibid., V, I, 539 a 4-8). -— Cf. Parties Anim., IV, 5, 682 a 30-34, où Aristote motive par la même raison l’ordre ascendant qu'il adopte, dans une partie des chapitres suivants (6-9), pour expliquer les raisons de l’or-

ganisation externe des principaux groupes d'animaux. — Il-va sans dire,

du reste, que le plan de l'exposition importe, sur Je point qui nous occupe,

mir

beäucoup moins que la manière dont le détail des notions anatomiques se

formule au cours des descriptions.

que leur constitution intérieure représente suffisamment la Sienne. Parti-pris méthodique d’autant plus frappant que, comme le note R. Burckhardt (1), Aristote est, dans ses - œuvres d’histoire naturelle, remarquablement indépendant ; des préoccupations médicales qui, après lui, ont dominé, - dans le monde gréco-romain, l'étude des êtres vivants. S’il place l’homme à la base de ses comparaisons, ce n’est donc - pas à cause d’un intérêt pratique, mais parce qu’il le juge

indispensable à une connaissance scientifique des animaux eux-mêmes.

Plus encore que les anciens, les naturalistes modernes, eussent-ils des doutes sur sa légitimité théorique, sont entraînés à user du même procédé. Déjà Aristote désignait - souvent, par exemple, les diverses portions apparentes du corps des Invertébrés par des termes en usage pour l’homme et les animaux supérieurs (2). Mais, à partir du moment où les zoologistes ont entrepris de distmguer par des « carac- __tères » précis un nombre de plus en plus grand de genres et … d'espèces, — notamment parmi les Insectes, — c’est à chaque instant qu'ils sont placés dans l'alternative ou de forger des termes nouveaux, ou de recourir à des désignations | familières, aisément intelligibles à tous, souvent justifiées “par une ressemblance fonctionnelle plus ou moins grossière. . Comment n’auraient-ils pas, en général, préféré le second parti, malgré les prises qu’il offre, dans bien des cas, à la réflexion critique ? Déjà connus pour avoir une tête, un tronc et un abdomen, les Insectes se verront attribuer aussi des mâchoires, des lèvres et une langue, des hanches,’ des cuisses, | des jambes, des tarses, ete. (3). C’est, en d’autres termes,

(1) R. BurckHARDT, 1905, Das It Buch d. arist. Tierg., pp. 18-21, 23-28, ; (2) V., pour de telles désignations, relatives aux Insectes : ARISTOTE: 7 Hist. Anim., IV, 7, 531 b 25-27 ; Parties Anim., IV, 6, 683 a 1-2, 4 ; aux : Crustacés, Hist. Anim., IV, 2, 526 b 4-5, 143 ; 527 a 22 ; aux Céphalopodes, Hist. Anim., IV, 4, 523 b 22-98 ; cf. 524 a 3-4 ; Parties Anim., IV, 9, 684 : b 8-40, etc.

(3) V. pour les termes courants de l’entomologie vers la fin du xvins., Ozrvier, 1789, Hist. nat. Ins., Introd., pp. 1-4.

la conformation extérieure du corps humain, ce sont ses divisions et ses organes apparents qui continuent à fournir à la zoologie des Vertébrés et même à celle des Invertébrés une grande part de leur terminologie (1).

Il est, d’autre part, tout naturel que le seul désir de faire | saisir ce que peut être un animal rare ou encore inconnu, | de le rendre présent, autant que possible, à l’esprit du lecteur engage le naturaliste à le rapprocher, même abusive- | ment, d’espèces ou de genres plus familiers. Conçu comme intermédiaire entre tel et tel cas qu’on regarde tradition- | nellement comme normaux, un cas singulier semble rentrer |

lui-même dans la règle, et cesse de déconcerter l'intelligence.

Mais la même habitude prévaut, avec bien plus de force

encore, dans le travail anatomique. A partir du moment où nombre de médecins ont pris l’habitude de disséquer des cadavres humains, il est devenu vrai de dire, à l’inverse de la remarque d’Aristote, que l’homme est, même pour l’organisation interne, l’animal le mieux connu. L’assimilation, tantôt spontanée, tantôt délibérée, du donné animal au modèle humain, s’est développée, sur ce terrain nouveau, avec d'autant plus de force que, la physiologie assignant à la plupart des appareils isolés par la dissection chez l’homme un rôle vital indispensable, on s’attend à les trouver chez des animaux qui lui ressemblent. Non pas, cependant, que l’illusion d’une analogie universelle doive, par là même, être acceptée sans réserve. Les distinctions générales de Harvey, de Th. Willis, bien que fondées sur la notion d’une

(1) L'assimilation que le langage tend à opérer ainsi, sans critique suffisante, entre les Cparties » de l’homme et celles des animaux est d’ailleurs loin d'avoir eu, dans l'histoire naturelle proprement dite, la même généralité et les mêmes conséquences importantes qu'en anatomie. Cela parce que beaucoup d’organes externes des animaux, tout au moins des Invertébrés, se refusent manifestement à toute désignation anthro- Morphique (antennes des Insectes, etc.) ou ne peuvent en recevoir une qu'en un sens nécessairement très vague, et aussi parce que l’histoire naturelle tend à caractériser exactement des différences, plutôt qu’à les ramener à l’unité ou à en expliquer les raisons.

identité de certaines fonctions, aboutissent déjà à un classe-

ment nettement hiérarchique. D’autre part, nous venons de voir que quelques-unes des premières études microscopiques et expérimentales qui ont porté sur la physiologie des animaux inférieurs, — celles de Trembley et de

Ch. Bonnet, — ont montré que le préjugé anthropomorphique est insoutenable à leur égard, et que le corps d’un « Polype » ou même d’un « Insecte » ne contient décidément pas des appareils équivalents à tous ceux d’un homme ou d’un « Quadrupède ». Mais cette constatation très importante, si elle oblige à admettre une série de différences là où beaucoup croyaient trouver l’uniformité, ne peut pas

; changer la nature du terme de comparaison fondamental.

C’est le schème traditionnel qui, après avoir été le cadre de tant de cas positifs, ou prétendus tels, sert à définir

aussi les cas négatifs dont on commence à apercevoir l’exis-

tence et l'intérêt : l’homme, base première des analogies, devient, en outre, le point de départ des soustractions par

lesquelles on devra parvenir aux organisations les plus

simples. On conçoit, dès lors, que les groupes principaux

des animaux semblent devoir se ranger naturellement sui-

vant qu'ils se rapprochent plus ou moins de la forme humaine (1).

Les naturalistes qui, au milieu du XVIIT* siècle, abordent le problème d’une distribution générale du règne animal sont conduits à satisfaire plus ou moins expressément à ce vœu. Brisson déclare attribuer à chacune de ses neuf classes un rang déterminé par la distance qui sépare de l’homme les animaux qui la composent (2). Linné, sans procéder de

(1) Ainsi que le suggère l’anatomiste anglais N. GREw, 1681, Mus.

Reg. Societ., préface, 17° page. | (2) Brissow, 1756, Règne anim., pp. 1-5 : « Je commence par les Ani-

‘maux qui ont le plus d’analogie avec l’homme et finis par ceux qui en ont

le moins. » Distinguant, en effet, « cinq analogies » auxquelles donne lieu la constitution de l’homme (présence du sang ; respiration par des poumons ; deux ventricules au cœur ; viviparité et lactation ; existence d'un système pileux et de quatre membres), il fait constater que sa première

même (puisqu'il place l’homme lui-même dans la première de ses classes) estime du moins que l’ordre d’exposition le meilleur en histoire naturelle est celui qui partira de lui. Car si la méthode mathématique, qu’ont voulu imiter certains « méthodistes », va du plus simple au plus composé, l'instinct naturel, dit-il, nous enseigne à prendre connaissance d’abord de ce qui nous ressemble le plus, au moins par la taille, et ensuite des êtres les plus petits (1). Ainsi se prolonge, en fait, le pouvoir d’une conception qu’il serait cependant, dès lors, difficile de défendre scientifiquement : l’homme modèle universel, imité plus ou moins incomplètement par le reste de la création (2). Il en résulte que tout ce que l'observation permet de saisir de différences entre les animaux devrait prendre la forme, non pas tant d’une progression que d’une dégradation ou, si l’on veut; d’une suite de diminutions, dont la formule et la raison seraient à chercher à partir de ce summum de l’organisation.

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