‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 3 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La classification à l’époque de Linné:

ses données et ses méthodes

Avant d'aborder le sujet de ce livre, nous ne voudrions pas omettre complètement de mentionner les antécédents de diverses sortes, — distrioutions des êtres par représentations collectives et notions génériques spontanées, — que les classifications élaborées par les sciences naturelles nous semblent avoir eus dans l’histoire de la pensée commune. Le peu que nous en dirons ne saurait, à coup sûr, ni résoudre ni même poser complètement les problèmes dont une étude approfondie de ces antécédents exigerait l’examen. Tout au plus pourra-t-il nous suffire à marquer quel nous paraît être, par rapport à eux, le caractère propre et original des classifications zoologiques et botaniques, et nous donner ainsi occasion de formuler, au sujet de celles-ci, l’une des questions auxquelles devra répondre notre travail.

Ramenée aux opérations psychologiques qu’elle suppose

sous toutes ses formes, la classification des animaux, des

plantes, des êtres naturels en général peut paraître une

expression directe et, pour ainsi dire, inévitable du travail mental par lequel l’homme doit coordonner ses impressions et régler son action à l’égard d’un ensemble quelconque d'objets inégalement semblables. Désigner d’un même nom tous ceux qui se manifestent assez pareils pour que leurs différences, spécifiques ou individuelles, puissent être, dans la plupart des cas, négligées sans inconvénient, — rapprocher ensuite, sous une désignation commune, les genres qui, bien que très discernables et distingués par des vocables différents, intéressent cependant la conduite humaine par: des propriétés ou des relations communes, — ces deux actes ne sont-ils pas impliqués nécessairement dans toute démarche de l'intelligence à l’égard du donné ?

Pourtant, si le premier semble bien se confondre, en quelque sorte, avec l’existence même du langage et ne pouvoir être expliqué que du jour où la genèse de ce fait fondamental aurait été rendue accessible à l'analyse, peut-être le second, qui procède d’un langage déjà constitué, relève-t-1l de facteurs plus complexes, plus spéciaux et, par là même, moins éloignés de l'observation. D’où vient, en effet, qu’une notion, qui a son sens et ses limites propres, soit cependant jugée apte à servir de fondement commun à d’autres notions, non réductibles à elle ? que le genre soit conçu comme essentiel à l’espèce, la classe au genre ? Pour savoir dans quelle mesure on explique ces postulats spontanés de la pensée commune en admettant une tendance innée de l'esprit humain vers une « abstraction » croissante, ne faudrait-il pas tenir compte d’abord de cette réalité éminente, décisive que la pensée « primitive » attribue à l’objet des conceptions collectives, quel que soit, du reste, leur degré d'extension (1) ? D’autre part, l’extrême spécialité du vocabulaire de beaucoup de sociétés « inférieures », — fait

(1) Lévy-Bruuz, 1910, Fonctions mentales dans les sociétés inférieures,

pp. 141 etsuiv..— Cf, Durkneim, 1912, Formes élémentaires de la vie religieuse, notamment pp. 616-627.

CS

linguistique sur lequel ont insisté certains ouvrages sociologiques (1), — n’attesté-t-elle pas que des ressemblances manifestes peuvent être ignorées où omises par la pensée sociale, aussi longtemps qu’elle n’aperçoit pas de raison de s'attacher à les noter distinetement ? Après les travaux - d’'Em. Durkheimet de ses élèves, après les livres dé M. Lévy- Brubl, on peut considérer comme établie la dépendance du développement intellectuel envers la vie des sociétés comme telles. Nul doute, semble-t-il, que cette dépendance ne doive se vérifier, dans une plus ou moins large mesure, en ce qui concerne les origines de la classification, ou peutêtre plutôt des représentations collectives qui paraissent lui avoir servi de cadres dans les sociétés les plus simples. Comme on l’a montré avec force (2), c’est sans doute de certaines réalités concrètes, voire même singulières, mais transfigurées et exaltées par les émotions religieuses du groupe, que la « mentalité » primitive fait tout d’abord le siège ou le lieu intelligible d’autres réalités non moins concrètes, mais moins fortement ou moins constamment unies aux mêmes émotions religieuses. Ainsi conçue, la subordination des espèces aux genres aurait done commencé par être distribution des choses entre les divers secteurs d’un univers construit sur le modèle du groupe lui-même, — répartition de la nature entière (pour autant qu’elle est conçue) dans les cadres dogmatiques que trace un mythe social.

Si cette hypothèse caractérise et définit d’après des données positives le type de classification ou de distribution le plus « primitif » auquel puisse atteindre la sociologie comparée, il s’en faut, cependant, de beaucoup qu’elle suffise à le désigner comme la source unique des classifi-

(1) Lévy-Bruuz, Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, chap. 1v,

pp. 151 et suiv..

(2) Durkueim et Mauss, 1903, De quelques formes primitives 2 classification (Année sociolugique, 6° année) notamment pp. 5-6, 66-72 ; Durxuerm, 4912, Formes élémentaires de la vie religieuse, pp. 200-211, 627- 638; etc.

cations rationnelles. A s’en tenir, en eflet, aux données de l’histoire de notre civilisation, nombreuses, assurément, sont les notions génériques de plantes ou d'animaux qui apparaissent déjà toutes formées dans les documents les plus anciens, chez les Grecs, par exemple. On se rend compte aussi, dans bien des cas, que tels de ces concepts, pris isolément ou associés entre eux selon des règles traditionnelles, sont souvent affectés d’une qualification religieuse qui contribue assurément à déterminer leur sens et leurs limites. Pourtant, les plus larges et les mieux établies de ces notions, — telles que celles d’oiseau, de poisson, de serpent, etc., — dont Aristote fait constamment usage, semblent bien différer — par deux caractères assez nets des divisions fondamentales qu’établissaient les distributions « primitives ».

D'abord, elles reposent principalement, sinon exclusivement, sur des ressemblances empiriques qui peuvent être, qui sont, en fait, constatées de façon concordante par tout observateur individuel normal, sans le secours d’aucune exaltation collective ; elles ne paraissent pas procéder, en elles-mêmes, de la méditation du « sacré ». Peut-être même est-il permis de se demander si elles ne proviendraient pas plutôt de ces premières tentatives qu'a dû faire l’intelligence, éveillée et fortifiée par une perception exacte du « profane », pour s'orienter indépendamment des dogmes et des mythes que continue à imposer la représentation du ( SACTÉ ».

Ensuite, il est bien vrai que les notions génériques se prêtent à être subordonnées les unes aux autres (1). Mais ces relations de subordination n’aboutissent pas d’emblée, dans la pensée commune, à un système unique des choses, définitif et clos. Très fréquemment, on constatera que telle espèce, qui peut être rangée sous tel genre en raison de

(A) Durkueim, 1912, Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 210 : «une classification est un système dont les parties sont disposées suivant «un ordre hiérarchique. Il y a des caractères dominateurs et d’autres qui «sont subordonnés aux premiers », ete.

certains de ses caractères, peut l'être aussi sous un autre en vertu d’autres caractères’: les oiseaux sont des bipèdes, mais aussi des volatiles, des animaux qui vivent dans l'air, etc. Entre ces divers modes de classement, pourquoi la pensée, même réfléchie, s’imposerait-elle l’obligation de choisir ? Relier chaque cas particulier, tantôt à tel ensemble, tantôt à tel autre, suivant que ce sont tels ou tels de ses caractères qui nous intéressent, c’est le procédé constant de l'intelligence et l’une des conditions élémentaires de ses progrès : quelle raison d’en vouloir un autre à l’égard des animaux ou des végétaux, plutôt que de quelques objets

que ce soit ?

Or tout leffort scientifique de la classification botanique et zoologique, à l’époque moderne, va être de tirer de l’observation exacte, et d’elle seule, des motifs suffisants de grouper les plantes et les animaux selon leurs propriétés intrinsèques, indépendamment de la dignité, de la valeur ou de l'intérêt pratique qui peut leur être imputé par des représentations traditionnelles. Par là, cet effort continue et développe, avec beaucoup plus de puissance et de succès, le travail par lequel semblent s’être constituées les notions génériques communes.

Mais, en même temps, le travail de la classification scientifique, avec plus ou moins d’assurance, tend à constituer, au-dessus de toutes les liaisons diverses qui résultent de la pluralité de leurs caractères, un tableau unique et complet de leurs « rapports » réels : tableau dans lequel, — comme c'était peut-être le cas lors de la prépondérance absolue des représentations collectives, — chacun d’eux doit se voir assigner une position, — et une seule. Saisies par la pensée commune de notions génériques et spécifiques qu’elles critiquent et qu’elles réforment, qu’elles ont à compléter et à préciser dans d'énormes proportions, mais non à créer de toutes pièces, les sciences naturelles se donnent pour rôle de déterminer, entre les objets concrets de ces

notions, un ensemble de relations qui représente une fois pour toutes, définitivement, leurs « affinités ». Et malgré lPimmense difficulté d’une pareille tâche, malgré lPimpossibilité d’appuyer chacune de ses opérations sur des preuves rigoureuses, elles réussissent en effet, du milieu du xvIxe au premier tiers du xIx® siècle, à établir à peu près complè- : tement, au moins dans ses lignes fondamentales, un tel système de relations.

A quelles causes est due cette recherche persistante de la classification naturelle ? à quelles causes son succès ?

La présente étude et le livre qui la suit essayeront de fournir, sinon une solution définitive, du moins une contribution historique à examen de cette question. Ils montreront, croyons-nous, que le travail de la classification botanique et zoologique à été constamment guidé et, finalement, conduit à des résultats positifs, non point par des règles absolues ou obligatoires, dérivant d’une structure éternelle ou permanente de l’intelligible ou de l’intelligence, mais par l'intuition d’un fait spécial, imprévisible et qui n’a pu être aperçu que dans le donné : celui d’une parenté réelle, effective, des êtres naturels ou, plus exactement, des êtres vivants. Ge

Ils donneront, par là même, occasion de remarquer que cette intuition a produit des effets scientifiques d’une grande fécondité bien avant que la réflexion des savants euxmêmes eût accepté d’en poser le contenu comme une vérité théorique.

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