ARISTOTE ET LE CLASSEMENT DES ANIMAUX
S'il est évident que les notions populaires n’ont fourni au travail de la classification que ses premiers matériaux, n'est-ce pas, en revanche, dès l'antiquité, que la pensée scientifique ou philosophique a entrepris ce travail ? Dans
ce qui nous est resté de l’œuvre d’Aristote en histoire naturelle, — qu’on veuille y voir surtout le produit de recherches personnelles ou plutôt, comme on l'a bien dit (1),une sorte de « somme » des connaissances zoologiques, anatomiques, physiologiques, amassées par l'esprit grec à l’époque de sa pleine vigueur, — ne rencontre-t-on pas toutes tracées les grandes lignes d’une classification qui, au jugement de Cuvier, « n’a laissé que bien peu de choses à faire aux siècles qui sont venus après lui » (2) ?
Il paraît, à vrai dire, d'autant plus naturel de l’admettre qu’Aristote semble avoir eu en mains, grâce au travail spéculatif qui a précédé et suscité, à l'Académie, l'élaboration de sa propre doctrine (3), l'instrument logique d’une classification systématique. On sait en effet que Platon, dans la conception qu’il s’est faite de la méthode dialectique, a
attribué une importance de plus en plus considérable à la
(1) Rozix, 1923, Pensée grecque, p. 356.
(2) Cuvier-MacDezeine DE Saint-Acy, 1841, Hist. sci. nat,, t. 1, 7€ lec., pp. 146 et suiv.. Sans démentir absolument cette appréciation générale, le livre solide et minutieux de J.-B. Meyer (1855, Arist. Thierkunde) la corrige, en fait, par d'importantes restrictions. [1 reste, cependant, pour lui que l’œuvre zoologique d’Aristote a tendu à être classificatrice et que ce sont les imperfections de ses connaissances qui l’ont empêchée d'y réussir pleinement (1bid., notam. pp. 12 et suiv., pp. 325-329). Beaucoup plus récemment, R. BurckHARDT regarde Aristote comme ayant été « le
. premier à appliquer consciemment les principes de la systématique z00- -logique » (1904, Das koische Tiersystem, p. 412), de même qu’il trouve dans
le 1er livre de l’Histotre des animaux un «système anatomique » d’orientation physiologique (1905, Das 1° Buch der Arist. Tierg., p. 17). Parmi les historiens de la philosophie, enfin, les interprètes les plus compétents de la pensée d’Aristote laissent subsister le postulat selon lequelil y aurait lieu de Jui attribuer une ou des « classifications », — même quand ils signalent du reste, avec justesse, le caractère inachevé et les discordances dé ces « classifications » (Hamezrn, 1920, Syst. Arist., p. 369) ou formulent nettement des réserves sur la valeur scientifique qu’on leur a souvent prêtée (Romin, 1923, Pensée grecque, pp. 357-358).
(3) C£. à cet égard le livre de W. Jæcer, Aristoteles, Grundlegung einer Geschichte seiner Entwicklung, 1923, qui aborde avec vigueur, mais peut-. être aussi avec trop d’assurance dans Ja conjecture le problème quasi intact de l'évolution de la pensée personnelle d’Aristote et insiste, notamment, sur sa dépendance fondamentale à l'égard de l'Académie.
« division », c’est-à-dire à l’opération qui, un objet spécial. étant proposé, part de la notion d’un genre dans lequel il est compris et la dédouble en deux sections opposées, autant de fois qu’il le faut pour arriver à une parfaite détermination de l’espèce de cet objet. Opération dont les dialogues de la dernière partie de sa vie (Sophiste, Politique, ete.) offrent des exemples très développés, mais d’une valeur plus pédagogique, semble-t-il, que théorique, et dont on ne saurait dire quel usage Platon lui-même a pu faire, soit dans son enseignement oral, soit encore dans des écrits issus de cet enseignement (1), en vue d’un classement rationnel des êtres vivants (2). Telle qu’il nous est donné de la concevoir d’après les textes, la « division » platonicienne, à chacune de ses étapes, oppose l’un à l’autre deux caractères antithétiques, — séparant, par exemple, animaux terrestres et animaux aquatiques, — sans s’astreindre, du reste, à réduire le second terme de l’antithèse à une négation pure et simple du premier. L'important est, en somme, que le couple des caractères diviseurs partage la totalité de ce qu’embrasse le concept divisé et que ce partage donne naissance, à chaque degré du dédoublement, à des fractiens équivalentes par la richesse de leur contenu comme par la précision de leur formule. Aussi bien la « division » tend-elle beaucoup moins, chez Platon, à distribuer le genre en toutes ses espèces qu’à ouvrir la voie à une définition méthodique de l’une quelconque de ces espèces. Son véritable objet paraît être de montrer comment la « compréhension » des concepts spé-
(1) Tels que, peut-être, les « divisions écrites » auxquelles ARISTOTE, paraît faire allusion (Parties Anim., I, 2, 642 b 12)
(2) A la fin d'une œuvre dont l'allure mythique est très prononcée (Timée, 91 D-92 C}), Praron divise très sommairement les animaux en (oiseaux », «animaux terrestres » (quadrupèdes et serpents) et «animaux aquatiques » (poissons, huîtres, etc.). Cette division, qui procède surtout de la considération de l'habitat, paraît être en rapport avec la distinction des « éléments » (terre, eau, air, etc.) que Platon s'est appropriée plus haut
({bid., 53 et suiv.) ; elle relève, en tout cas, d'un ordre d'idées sûrement bien antérieur à l'Académie.
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ciaux peut être construite, par une sorte de déduction, à partir de concepts plus généraux (1). Possible, par cette voie, en tant que synthèse purement intellectuelle, la définition serait, du reste, impossible à l’égard des objets des sens. Tout l’esprit du platonisme s’oppose, en effet, à ce que des différences ou des ressemblances empiriques puissent recevoir une expression rationnelle (2).
Aristote a, d’autre part, apprécié sévèrement la « division » platonicienne, en tant que procédé logique (3). Mais on sait aussi que, constamment préoccupé, à l’inverse de Platon, de faire pénétrer à l’intérieur du monde sensible lui-même les conditions de l’intelligibilité, il a conçu les choses physiques comme ayant toutes une « raison », une sorte d’ « être » concevable et comme constituant, à ce titre, une hiérarchie de genres et d’espèces subordonnés les uns aux autres de par la dépendance de leurs natures formelles. Appliquée aux êtres vivants, qu’il a étudiés avec prédilection et qui semblent lui fournir, même dans les parties les plus abstraites de son œuvre, les exemples sur lesquels s’appuie de préférence sa réflexion, — cette conception du réel ne le conduisait-elle pas à entreprendre de les classer positivement, c’est-à-dire de les distribuer tous en un système d’unités collectives intérieures les unes aux autres, et dont la décomposition progressive exprimerait fidèlement la parenté, plus ou moins lointaine ou proche, de leurs essences ? Si pourtant c’est un fait qu’il n’y a pas, dans ses ouvrages d’histoire naturelle, de « système » ainsi formé, doit-on l'expliquer simplement par une sorte de négligence de l’auteur ? par
(1) C£., sur cette orientation de la « division » platonicienne, HAMELIN,
Aristote, p. 175 ; Romin, Pensée grecque, pp. 258-259.
(2) V., par exemple, l'ironie dont Platon accable les astronomes quis’en tiennent au ciel visible (République, VII, 529 A-B) et encore les musiciens empiriques, « braves gens » qui se donnent un mal énorme pour saisir, à l’oreille, l'intervalle de deux notes très voisines (d°, 531 A-B), — ou même l'appréciation des arts empiriques dans le Philèbe (55 E et suiv., 62 B-C).
(3) Aristote, Prem. Anal. I, 31,46 a 31-b 37 ; Sec. Anal., II, 5, 91 b 12-27.
l'insuffisance des observations dont ïl disposait ? ou faudrait-il se dire qu’Aristote n’a pas voulu faire et, pour des raisons qui tiennent à toute sa façon de penser, ne devait pas vouloir faire ce qu’il n’a pas fait ?
Tout d’abord, et précisément parce qu’il est parvenu à constituer effectivement, dans les Analytiques, la théorie exacte des formes du raisonnement qui manquait à son maître, Aristote est amené à préciser beaucoup, maïs aussi à restreindre et à appauvrir singulièrement la conception que Platon et son école s'étaient faite de la méthode de « division ». Pour que toutes les espèces d’un genre doivent être nécessairement comprises dans l’une ou l’autre des deux sections entre lesquelles on le partage, il faut évidemment que la règle en vertu de laquelle s'effectue le partage impose une option d’une nécessité irrécusable et qui ne laisse place, en aucun €as, à la recherche d’un tiers-parti. En termes plus strictement logiques, il faut que, des deux propositions par lesquelles telle espèce du genre serait rangée, respecti= vement, dans l’une ou dans l’autre des deux sections, l’une soit vraie, l’autre fausse, sans exception possible, Condition dont Aristote, grâce à la distinction qu’il a établie entre les diverses sortes d’opposition (1), peut mesurer avec précision la portée. Il ne suffira pas, en effet, pour y satisfaire, de recourir à deux propriétés très différentes, ou même contraires, d’un organe ou d’un système d'organes. Car lopposition des contraires, — celle du blanc et du noir, par exemple, — laisse toujours subsister la possibilité d’une nombre indéfini d’intermédiaires: Chacune des alternatives en vertu desquelles s’opérera la « division » devant être inéluctable, on ne la rendra telle que si l’on établit entre deux déterminations possibles des êtres d’une même classe une opposition équivalente à celle qui a lieu entre deux pro-
(1) C£., à ce sujet, les chap. 10 et 11 du traité des Catégories (texte qui paraît être d’un des plus proches élèves d’Aristote, plutôt que d’Aristoto lui-même), mais surtout Métaphysique, 1. X, chap. 4.
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ARISTOTE il
positions contradictoires, affirmant et niant, respectivement,
le même attribut du même sujet (1). Si done une « dicho-
. tomie » rigoureuse est praticable, ce ne pourra être, comme
Platon lui-même l’avait senti sans se l'expliquer nettement, qu’en distinguant à chaque moment les cas particuliers dans lesquels tel caractère est présent et ceux dans lesquels il est absent, — autrement dit, en divisant par ce qu’Aristote appelle F « habitude » (possession) et la « privation », Mais dès lors, des deux groupes ainsi formés, il y en aura toujours un dont l’unité ne résultera que d’une détermination purement négative : si ses membres se trouvent réunis, ce n’est pas que quelque trait commun les rapproche, mais simplement parce qu’ils sont dépourvus, les uns et les autres, d’un trait commun à tous ceux de l’autre groupe. Tel serait le cas, par exemple, d’un groupe de tous les animaux sans ailes ou sans pieds. Mais comment une détermination générale purement négative se prêterait-elle à des subdivisions ultérieures ? comment, — si elle n’est pas appuyée sur un ensemble suffisant de déterminations positives préalables, — engendrerait-elle par elle-même ces distinctions réelles que doit comporter toute unité générique véritablement fondée
(4) A suivre de plus près le langage d’Aristote dans l'examen de cette
. difficile question de logique, l’opposition de l’« habitude » (££ts) et de la
privation (oréonaiç) se distingue de l'opposition contradictoire (ävrlpats) aussi bien que de la simple contrariété (évavtlwsic). Elle se distingue de l'opposition contradictoire en ce qu’elle atténue déjà la rigueur avec laquelle s'impose l'option entre les deux énonciations opposées : la nécessité de l'alternative dépend en effet, en ce qui la concerne, non seulement de la nature du sujet, mais du degré de développement nécessaire pour le rendre capable de l’« habitude » considérée, et par conséquent de la « privation » qui en.est l'inverse (Métaph., X, 4, 1055 a 38-b 29). Mais,
- cette condition nécessaire étant supposée remplie dans le cas du sujet
déterminé que l’on considère, nous ne croyons pas nous écarter de la vérité
- en admettant que la notion même de l’opposition de l’« habitude » et de
la « privation » tend, en fait, à rendre la règle de l'opposition contradictoire applicable, dans une iarge mesure, à l’étude de sujets concrets. Cf. sur les difficultés de cette double distinction l’analyse d'Hamezin (1920, Aristote, 9 1., pp. 137-138) et ses remarques critiques (pp. 142-145).
dans la nature (1) ? Suffisante pour circonscrire un groupe, elle ne l’est manifestement pas pour le décomposer en es-pèces définies.
Il y a plus. À supposer même que tous les caractères attribués, au cours de la « division », aux fractions décroissantes du genre dans lesquelles est contenue l’espèce soient des caractères positifs, — que résultera-t-il, quant à la connaissance de l’espèce, de l’accumulation de ces qualifications positives ? Si les « différences » sont prises, à chaque étape, de caractères indépendants les uns des autres (comme la présence ou l’absence.de pieds, puis d’ailes, etc.), la totalisation finale de ces différences ne pourra être, en somme, qu’une récapitulation de la division elle-même, et ne fera nullement saisir dans son unité réelle l’essence, même de l’espèce (2). Pour aboutir à une connaissance véritable de cette essence, la « division » s’imposera donc comme règle fondamentale de procéder constamment par la « différence » de la « différence » : elle ira, par exemple, de l'existence de pieds à celle de pieds « fendus ». Procédé qui dispense la définition finale de reproduire dans son énoncé tous les caractères successivement invoqués, puisque le dernier de ces caractères implique à lui seul tous les précédents, et qui permet, en ce sens, une définition véritable, répondant, par la simplicité de sa formule, à la simplicité de l’essence à définir (3). Mais procédé qui suppose aussi qu’une « différence » initiale — ou, si l’on veut, la considération d’une partie du corps, telle que les pieds, par exemple, — est, à elle seule, décisive : il est, comme nous allons le voir, impraticable en fait, parce que ce postulat est démenti par l'observation (4). Admettons cependant encore, pour un instant, qu’il puisse être effectivement appliqué : il restera
(1) Arisrore, Parties Anim., I, 3, 642 b 21-30, 643 a 6-7, 643 b 25-96. (2) Arisrore, Métaph., VII 12, notam. 1038 a 12-15, 26-28 ; Parties Anim., I, 3, 643 b 17-93, © (3) Métaph., VII, 12, not. 1037 b 24-27, 1038 a 9-30. (4) Parties Anim., I, 3, 644 a 6-9, ete, : Métaph., VII, 12, 1038 a 18.