‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 5 sur 57 · ES · texte numérisé non relu

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que le genre, matière indispensable de la définition de l’espèce, est indépendant, en tant que concept, de toutes les différences spécifiques qu’il comporte (1) et, par conséquent, incapable de rendre raison de l'existence de l’une plutôt que de l’autre, quelque cas particulier que l’on considère, L’irréductibilité du spécifique au générique, du générique à universel, principe fondamental qui est, dans le conceptualisme absolu d’Aristote, quelque chose d’analogue à

ce qu’est le respect du fait dans la science moderne, — la dualité invincible (2) de la forme et de la matière de la connaissance, autre expression du même principe, — voilà

donc ce qui, même dans les hypothèses les plus favorables, empêcherait encore que la définition construite par « division » prît le caractère d’une déduction rationnelle, d’une « démonstration » au sens complet du mot (3).

A laisser, désormais, de côté un idéal formel irréalisable, comment seront donc énoncées, dans l’étude effective des êtres vivants, les relations des genres et des espèces ? Aris-

tote doit à son goût personnel de l « expérience », sans doute

aussi à sa connaissance des observations et des descriptions qui ont précédé les siennes (4), de comprendre nettement qu'il existe des « genres » naturels, spontanément aperçus

(1) Métaph., do, 1037 b 18-21.

(2) Invincible au moins dans toute connaissance par genres et par espèces : ce qui suffit à notre objet. Cf. Métaph., d°, 1038 a 3-9.

(3) Cf. sur les caractères et la signification de la définition selon Aristote, et notamment sur ses rapports avec la démonstration : Rosin, Sur la conception aristotélicienne de la causalité (Arch. f. Gesch. d. Philos., t. 23, 1910, pp. 1-28, 184-210). |

(4) Rien ne prouve, à notre connaissance, que ces travaux antérieurs à Aristote aient dû contenir, plus que les siens, une classification analogue à celle des modernes. L’article de R. BurcknArDT (1904, Das koische Tiersystem) repose tout entier sur un ou deux textes assez peu significatifs de la collection hippocratique et ne fournit aucune garantie convaincante de l'existence réelle du «système zoologique de Cos », source supposée d’une énumération banale, dont le plan très sommaire semble procéder du même genre de répartition grossière (d’après l'élément habité) que les distinctions reproduites par Platon à la fin du Timée.

par la pensée commune, tels que ceux de l'oiseau, du poisson, et que le rôle de la recherche scientifique est d'étendre et de fortifier le procédé par lequel ces groupes primitifs ont été formés (1), — non de le contrarier par des constructions spéculatives (2). Aussi bien le principal grief qui le décide à condamner expressément, dans son œuvre de naturaliste, la méthode de « division » est-il qu’en réglant chacun de ses dédoublements sur une seule opposition de caractères, elle aboutit forcément à démembrer des « genres » : des oiseaux, par exemple, les uns seront comptés parmi les animaux «aquatiques », les autres parmi les animaux « terrestres » (3). Mais si on a renoncé à construire chaque notion zoologique par une « dichotomie » rigoureuse, pourquoi tiendrait-on à subordonner les uns aux autres les caractères multiples par lesquels se signale, en fait, tout genre naturel ? Distinguer d’abord «ailé » de l «aptère », puis, dans l’ cailé », l’ «apprivoisé » du « sauvage » ou le « blanc » du « noir », ce n’est pas, en réalité, tirer d’une première « différence » des «différences » subordonnées, mais bien recourir successivement à plusieurs principes de division complètement indépendants les uns des autres (4). Puisque chacun de ces caractères est, en tant que concept, parfaitement extérieur à tous les autres, Aristote semble estimer que l’ordre dans lequel on peut les ranger, n'étant fondé sur aucune dépendance logique, ne saurait être qu’arbitraire et sans valeur réelle. Appliquorisnous donc à saisir immédiatement, dans leur pluralité radicale, les différences caractéristiques de tout ce que peut

(1) Arisrore, Parties Anim., I, 3, 643 b 10-12 : «il faut essayer de « concevoir les animaux par genres, suivant la voie indiquée par le commun « des hommes, qui ont déterminé comme genres l'oiseau, le poisson »; 4, 644 b 1-6.

(2} Comme dans tous les domaines, Aristote manifeste ici son ferme propos de rester d'accord avec la pensée commune, « Ce que tout le monde (admet, — écrit-il d'autre part, — nous le posons comme réel » (Ethique, X, 2, 1178 a 1).

(3) Parties Anim., I, 2, 642 b 10-20 ; 3, 643 b 1-10.

(4) Zbid., I, 3, 643 b 17-93.

contenir de « genres » l’unité de collection que nous

avons à décomposer (1). Nous parviendrons à reconnaître

ainsi, à côté des genres déjà dénommés par le commun des

‘hommes, d’autres genres, « anonymes » dans le langage

usuel, mais non moins bien fondés que les premiers et desquels l’unité solidement établie ne devra jamais être rompue (2).

Elle le devra d’autant moins que de tous ces genres, populaires ou savants, il en est un certain nombre, — quadrupèdes vivipares, quadrupèdes ovipares, oiseaux, poissons, etc., — dont l’indépendance mutuelle se justifie, dans la pensée d’Aristote, par une raison théorique importante. A

l’intérieur de chacun d’eux, ce sont les mêmes organes qui se

retrouvent dans tous les genres subordonnés ; la structure des uns et des autres n’offre guère que des différences quantitatives, telles que celles qui résident, par exemple, dans le « plus » ou le « moins » de développement de l’aile des oiseaux. Si on passe, au contraire, de l’un de ces groupes à l’autre, on ne trouve plus, en règle générale, que des ressemblances

résultant de l’« analogie », c’est-à-dire de l’équivalence fonc-

tionnelle de « parties » tout à fait différentes en elles-mêmes : ainsi, la plume de l'oiseau et l’écaille du poisson (3). La dis-

tinction de ces « genres » a donc, dans la pensée d’Aristote,

une signification considérable : aussi les mentionne-t-il

(4) Ibid., I, 3, 643 b 24-95 : «il faut diviser directement l’unité [générique] par une pluralité de caractères ». Thèse qui s'oppose manifestement, dans sa formule abstraite, à certains préceptes dialectiques de Platon. Un avantage de ce procédé, qu’Aristote signale aussitôt (b 25-26) est que, chaque groupe fondamental combinant plusieurs caractères positifs, même une « privation », c’est-à-dire une détermination négative relative à l’un d’entre eux, créera, grâce à la contre-partie que lui four-

nissent toutes les autres, une « différence » très réelle : ce qui n'avait pas

lieu dans la dichotomie. Ainsi semble se justifier, par exemple, une notion telle que celle des animaux « qui n’ont pas de sang ».

(2) Ibid, I, 2, 642 b 14-16 ; 4, 644 b 5-6 ; etc.

(3) Arisrore, Parties Anim., I, 4, 644 a 11-23 ; Hist. Anim. T, 1, 486 a 14-487 a 1 ; II, 1, 497 b 9-13 ; etc.

constamment sans altérer leurs caractères ni leur composition (1).

Mais ces notions génériques constantes s’accompagnentelles, chez lui, d’une tentative de classification véritable, subordonnant les unes aux autres les unités collectives ?

Comme le montre explicitement l’introduction de lHistoire des Animaux, le monde zoologique, pris dans son ensemble, se prête à être divisé d’après plusieurs considérations distinctes et indépendantes : celle des « genres de vie » et des «actions » des animaux, celle de leur « caractère » ou de leurs mœurs, celle, enfin, des « parties » desquelles leur corps est composé et qui sont « communes » à un plus ou moins grand nombre d’entre eux (2). Entre toutes ces considérations, il n’est pas douteux que celle des principaux appareils de la nutrition et de la génération, celle, surtout, des appareils de la vie de relation (auxquels la physiologie d’Aristote lui permet de rapporter le cœur et le système vasculaire) ont à ses yeux une valeur éminente. En particulier, la grande distinction des animaux « qui ont du sang » et des animaux « qui n’ont pas de sang » (Vertébrés et Invertébrés) l'emporte manifestement, dans sa pensée, sur toute distinction concurrente. Il assimile, en effet, ces deux grandes sections à des « genres » naturels (3) et règle sur leur opposition le plan même de ses ouvrages (4). Particulièrement instructifs, particulièrement riches en concordances intéressantes, de tels

(1) J.-B. Meyer le montre par une analyse soigneuse du plan suivi dans les trois grands ouvrages biologiques d’Aristote (1855, Arist. Thierkunde, pp. 112-134). C£., pour la liste des neuf groupes fondamentaux qu’Aristote pose toujours comme distincts, et auxquels il attribue toujours les mêmes caractères et la même extension : tbid., pp. 325-326. — Dans le livre qui fait suite à celui-ci, nous examinerons sommairement, à propos de chacune des classes qu’indique déjà la zoologie aristotélicienne, le sens et la portée de la notion qu’Aristote a eue de la classe en question.

(2) Anisrore, Hist. Anim., I, 1-6, 487 a 11-490 b 7.

(3) Parties Anim., I, 2, 642 b 45.

(4) Hist. Anim., II, 15; 505 b 25-27 IV, 17523191 Ab'etc.

ARISTOTE ré

groupements signalent de nombreuses propriétés communes à tous les « genres » subordonnés qu’ils comprennent. Aussi serviront-ils le plus souvent de cadres aux descriptions comparatives, sans que varient jamais, dans les formules d’Aristote, ni leurs caractères, ni leur composition, Ils n’excluent pas; cependant, la légitimité d’autres rapprochements, tels que ceux qui concernent l’habitat ou le « genre de vie » (1). Cela pour une raison logique : pourquoi les caractères qui font l’unité de ces groupements auraient-ils une prédominance absolue sur tous les autres ? Et aussi pour une raison « physique » : puisque le « corps », aussi bien que ses divers « organes », existe en vue d’une « action » qui est, en tant que cause finale, la raison d’être de sa structure et de son agencement (2), comment Aristote, qui explique constamment le dispositif anatomique par la fonction à laquelle il répond, serait-il indifférent au fonctionnement total, nécessairement solidaire du milieu, par lequel s’affirme l” « actualité » même de l’animal ? Les distinctions qui résultent, pour les modernes, d’adaptations fonctionnelles ne seront donc ni éliminées au bénéfice exclusif d’un classement anatomique ni subordonnées systématiquement à un tel classement.

Encore moins Aristote cherche-t-il à intercaler régulièrement entre ses « genres » les plus vastes, égaux à nos classes ou plus larges encore, et les « genres » plus restreints, pour lesquels il s’en tient aux désignations de la langue commune, des groupes intermédiaires dont l’échelonnement représenterait tous les degrés inégaux d’affinité qui ont lieu entre ces derniers. Suivant la juste remarque de J.-B. Meyer, il

(1) Selon une formule par laquelle J.-B. Meyer résume les conclusions de son analyse (1855, Arist. Thierkunde, pp. 134-143, not. 138-140), tous ces groupements rivaux, animaux pourvus et dépourvus de sang, terrestres

#et aquatiques, ailés, marcheurs et nageurs, ont une signification « descriptive » et non pas « constitutive et systématique » (p. 513).

(2) Aristore, Parties Anim., I, 2, 642 à 11 ; 5, 645 b 14 ; IV, 12, 69%

b 14 ; etc.;

désigne de tels groupes, — comparables aux farailles ou aux

ordrés modernes, — lorsqu'ils s’imposent naturellement à

lui ; il ne cherche pas à en instituer partout de pareïls (4).

En ce qui concerne, enfin, les « espèces », Aristote mdique souvent qu’en décomposant les « genres » on aboutit, en fin de compte, à des « spécifiquement indivisibles » (ainsi l’homme ou, parmi les oiseaux, l’autruche, la grue) qui sont comme les unités premières et irréductibles de la science

comparative (2). Mais il n’entreprend jamais de dresser

effectivement un tableau complet de ces « espèces » dans un « genre » déterminé et ne s’attache pas toujours à les distmguer les unes des autres avec précision.

Au total, les notions du genre et de Fespèce ne se : déterminent dans sa pensée que l’une par lPautre et en vertu de la relation logique qui les unit. Bien que Funité spécifique implique une identité plus complète des parties (3), il ne fait aueun effort pour lier régulièrement, dans l'application, Pun ou FPautre des deux termes à telles ou telles Sa > de Pobservation.

De ces abstentions, comme de cette variabilité des procédés de groupement, il résulte que l’œuvre zoologique d’Aristote, — de toute première importance, nous aurons à le montrer d’autre part, pour l’histoire de la. formation des classes, — ne contient décidément rien qui ressemble à une distribution zoologique complète et arrêtée. Il en résulte aussi, croyons-nous, que cette lacune apparente n’est pas due, chez lui, à un échec ou à une omission de Pesprit philosophique, mais plutôt à l'énergie avec laquelle Aristote maintient, conformément à toute sa doctrine, qu’il n’y a de relations nécessaires de dépendance entre les éléments du réel que celles qui peuvent s’énoncer sous la forme d’une démonstration par syllogisme. Pas plus que son maître et

(1) J.-B. Moyen, 1855, Arist. Thierk., p. 328. (2) Arisrore, Parties Anim., I, 4, 644 à "29 33 ; etc. (8) Hist. Anim., I, 1, 486 a 16 et suiv..

que ses condisciples de l’Académie, il n’est porté à admettre que les choses se laissent situer exactement et définitivement les unes par rapport aux autres d’après des données sensibles. Son parti-pris de tenir compte au même titre de toutes les « différences » est, en cé sens, une conséquence très naturelle-de l’impossibilité où il s’est vu de les déduire les unes des autres. Et ce qu’il y a Ià d’empirisme spontané, personnel et souvent profond, se combine étroitement, dans les formules auxquelles il s’arrête, aux conclusions d’un. platonisme fenace et très incomplètement désabusé.

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