DÉTERMINATION DES ESPÈCES ET CLASSIFICATION
Des comparaisons faites par Aristote entre les êtres vivants, deux leçons, en résumé, se dégageaient, d’abord pour ses continuateurs hellénistiques ou romains, que lobscurcissement mtellectuel de leur époque à rendus de plus en plus incapables dé les comprendre et de les mettre à profit, puis pour les hommes du Moyen âge et des premiers siècles modernes qui ont su en retrouver et en ranimer l'esprit : il y a, dans la nature, des « genres » dont ïl convient de respecter Punité réelle ; — il faut, si l’on veut connaître exactement ces genres, tenir compte de tous les caractères qui, pris séparément, les distingueraient et les rapprocheraient diversement les uns des autres. C’est par l'effet de la première leçon que les compilateurs, de l’époque impériale à la Renaissance même, se sont appliqués surtout à dresser, avec toutes les ressources de leur érudition, un inventaire complet de tous les genres, authentiques ou fictifs, que leur désignaient les livres : inventaire sur lequel l’observation, au xvI® siècle, a cependant commencé déjà
à exercer un contrôle (1). Mais la seconde lecon, — nous venons de le constater pour Aristote lui-même, et nous aurons bientôt occasion de le vérifier plus largement, — ne constituait nullement, par elle-même, le programme d’une classification proprement dite. Prise au pied de la lettre, elle était bien plutôt, comme l'événement la montré, propre à en faire révoquer en doute l'utilité et même la possibilité.
D'où vient donc que, de la fin du xvie à celle du xvrmr® siècle, le projet de distribuer tous les êtres vivants, animaux ou végétaux, en une hiérarchie d’unités collectives rigoureusement incluses les unes dans les autres ait gagné tant de prise sur la pensée des naturalistes qu’il a fini par leur apparaître comme la formule même de leur tâche scientifique ? -
La philosophie, la science elle-même, si on ne veut entendre par là que des tentatives d’explication plus ou moins étendues et approfondies, ne semblent guère avoir joué de rôle dans la naissance et dans le développement de ce projet. Tant que le but principal des « savants », en traitant de l’histoire naturelle, a été de procurer une connaissance théorique de l’ensemble du monde animal ou végétal, de fournir des raisons intelligibles de ce qu'il offre de conformité partielle et de différences multiples, les cadres traditionnels de l’exposition des « genres », souvent bien inférieurs à ceux d’Aristote, ou, dans le cas le meilleur, ceux d’Aristote luimême paraissent avoir été jugés satisfaisants (2). Mais
(1) C’est dans l’ordre alphabétique — ordre « grammatical », il le reconnaît lui-même, et nullement « philosophique » — que GEsner range les animaux, authentiques ou fabuleux, de chacun des quatre volumes de son énorme compilation — désireux qu’il est d'en faire par là un répertoire commode. Bien que son œuvre, vraiment colossale, ait consisté surtout à relever et à mettre en ordre les données de la littérature zoologique, il repousse le reproche de n’avoir procédé à aucun travail personnel d’observation (1558, Hist. anim., t. 4, Préf., deuxième page).
(2) Gesner (1551-58, Hist, anim.) passe en revue les Quadrupèdes vivipares (liv. I), les Quadrupèdes ovipares (liv. II), les Oiseaux (liv. III), enfin les « Poissons et animaux aquatiques » (liv. IV).
lorsqu’à l’inventaire érudit des formes décrites ou mentionnées par les anciens ont commencé à venir s'ajouter, grâce aux voyageurs naturalistes (1), les premières données d’une observation beaucoup plus étendue, il s’est produit un accroissement énorme et rapide des connaissances relatives à des cas particuliers (2). Et la situation créée par l'accumulation confuse des données spéciales a été telle qu'aux esprits curieux qui s’efforçaient de s’y retrouver, érudits ou observateurs, un travail tout nouveau, au moins par son ampleur et par ses difficultés, s’est en quelque sorte imposé — travail d'intelligence et de pratique, dans lequel l'esprit ne peut rien sans le concours de l’œil et de la main —: parvenir à reconnaître et à déterminer sûrement, in concreto, toutes les espèces. Les conditions qui ont suscité ce travail, tel a été le point de départ très humble du processus d’observation, de réflexion, de critique et même de spéculation qui, sous la pression des nécessités du même travail, et en dépit de beaucoup d’objections très raisonnables, a conduit l’histoire naturelle aux « systèmes » et aux « méthodes ».
De l’avis commun des savants du xvin® siècle euxmêmes comme de leurs historiens, c’est à l’égard des plantes que ces circonstances ont été le plus tôt réalisées. La classification des végétaux, pendant plus de deux siècles, a devancé la classification des animaux : avec Linné, avec A.-L. de Jussieu, elle lui a servi de modèle. — Nous devons donc, non point entreprendre une histoire de la classifi-
Roxpezer (1554-55, De pisce. mar. ; Aquat. Hist.) traite successivement des poissons, des testacés, puis des insectes et des zoophytes.
Worron (1552, De differ. anim.) adopte pour plan de son ouvrage la table des « genres principaux » d’Aristote.
(1) Tel le médecin manceau PIERRE BELON — un érudit, lui aussi, mais qui rapporte de ses voyages en Orient une abondante moisson d’observations sur toutes sortes de matières (1553, Obs. Grèce, Asie, etc.). Cf. Crié, 1882-83, Pierre Belon. — L'observation des choses, d’abord appelée seulement à compléter ou à éclaircir le témoignage ancien, acquiert peu à peu l’autorité nécessaire pour le rectifier et, au besoin, le démentir.
(2) Cf, à cet égard J.-V. Carus, 1872, Gesch. d. Zool., pp. 321 et SUIV.…
cation botanique, mais examiner brièvement comment se sont formées, dans son domaine, les notions « méthodiques » dont la zoologie a reconnu l'autorité et cherché à s’approprier l’usage (1). .
On s’explique, d'abord, aisément que les conditions dans lesquelles les objets étudiés s'offrent à l’observation aient favorisé en botanique, bien plus qu’en zoologie, le déve-
loppement effectif de la classification et une analyse ré-.
fléchie de ses procédés.
La plupart des plantes d’une contrée donnée, même non
cultivées, peuvent être examinées aisément en diverses saisons, aux époques successives de leur croissance et de leur reproduction : facilité qui fait défaut à l’égard de tous; ou de Presque tous les animaux non domestiques. Elle devaït aider les observateurs à prendre une connaissance exacte et précise de leurs caractères spécifiques et, par là, à s’assurer que ces caractères se maintiennent tous, en règle très générale, sensiblement constants dans chaque lignée. Autre avantage, complémentaire du précédent : nombre d’espèces végétales, tout en se distinguant nettement par des caractères à la fois très menus et très constants, se laissaient rapprocher lés unes des autres par des ressemblances de conformation très prononcées, souvent même quasi complètes, Ressemblances qui tiennent, fréquemment, à l « habitus », c’est-à-dire au port général de la plante, au mode d'insertion ou au groupement de ses feuilles et de ses fleurs ; ressemblances qui vont, dans d’autres cas, jusqu’à une identité parfaite du nombre fondamental et de la disposition relative des pièces de l’appareil reproducteur (calice, pétales, étamines, pistil, ete): Des premières de ces ressemblances, les plus larges, est née, de bonne heure, la notion des familles naturelles ; des dernières, plus strictes, celle des genres.
(1) R. Burcknanpr (1905, Gesch. u. Krit., I, pp. 369-371) fait ressortir la nécessité de cette étude,
Nouvelle extension du procédé, déjà noté et appliqué chez Aristote, par lequel la pensée spontanée avait formé les premiers « genres », la formation des « familles » a naturellement commencé par quelques-unes d’entre elles, dans lesquelles un plan commun de l’organisation est particulièrement apparent pour l’observation externe. H est même très vraisemblable que, dans ces cas, la ressemblance manifeste des plantes a dicté leur rapprochement avant qu’on eût dissocié exactement les caractères desquels elle résulte, et qu’elle a induit à les regarder comme liées de parenté sans qu'on crût nécessaire de chercher à s’expliquer le sens et les raisons de cette parenté. C’est ainsi, d’après Sachs, que plusieurs des « familles » naturelles de Phanérogames, — Conifères, Ombellifères, Composées, Labiées, Papilionacées, etc., — se présentent déjà comme telles dans les premiers travaux botaniques (1). Mais, selon la règle constante du travail scientifique, le procédé qui a réussi spontanément dans quelques cas est étendu délibérément à d’autres. Certains des botanistes qui, à partir du milieu du xvre siècle, entreprennent de dresser l’inventaire du monde végétal s’attachent à réunir les plantes, d’après. les ressemblances : de leur « habitus », en groupements qui exprimeraient des affinités réelles (2). Ces groupements, une fois signalés par des observateurs exacts, risquent d’autant moins d’être méconnus ou contestés qu’ils se fondent sur des dispositions très précisément concordantes et que ces dispositions s'étendent, en général, à tous les organes externes, les seuls qui soient bien connus chez les plantes. Aussi la notion de - ces familles naturelles, de plus en plus nombreuses, restera-telle, jusqu’à Linné et même après lui, la partie la plus solide et la plus stable de toutes les représentations que les bota.
(1) Sacns, 1892, Hist. Botan., pp. 4-5, 21.
(2) Ainsi le buguenot français, devenu Bâlois, Gasparp Bauuin : 1620, Prodrom. theat. botan.; ete. — Cf. Linné, 1751, Philos. botan., par. 163 : Sacas, Hist. Botan., pp. 5-7 et suiv..
nistes pourront se faire des « rapports » des végétaux entre eux. |
Si juste qu’elle soit en elle-même, cette manière de grouper les plantes ne satisfait pas, cependant, à certaines exigences du travail professionnel des botanistes. A mesure que les espèces connues se multiplient grâce aux descriptions tirées d’une étude directe de la nature, il paraît de plus en plus important — et aussi de plus en plus malaisé — de savoir rapporter tout spécimen végétal donné à celle d’entre elles à laquelle il appartient en effet. Savoir d’autant plus considérable, pour un naturaliste du xvre ou même du XVIIe siècle, que, par la détermination spécifique correcte, ce sont toutes les propriétés de l'espèce, — et notamment ses « vertus » médicales, — qu’il devient possible d’attribuer à tel individu et de mettre en jeu sans erreur.
Comment donc sera-t-il possible de découvrir avec certitude la nature générique et spécifique (1) de quelque végétal que ce soit, qu’il se laisse ou non ranger dans l’une des familles naturelles déjà formées ? Puisque cette détermination doit être praticable à l'égard de n’importe quelle plante, puisque ses règles, pour être pleinement suffisantes, ne doivent supposer chez l'observateur aucune notion préalable des affinités de la plante examinée, il faut évidemment que les caractères d’après lesquels elle s’opérera soient d’abord conçus et définis en eux-mêmes et de façon tout abstraite, afin de pouvoir être ensuite discernés et notés sûrement dans quelque famille où « genre » que ce soit, en dépit de tout ce que peut avoir de particulier son mode d'organisation. Pour que cette détermination soit, non seulement exacte, mais aussi rapide et aussi prompte que possible, il importe beaucoup que ces caractères soient pris d’organes bien apparents à l'extérieur du végétal, aisés à observer, au moins quand il est pleinement déve-
(1) Pas plus que chez Aristote lui-même, les deux notions de genre et d'espèce ne sont encore liées, chez les aristotéliciens du xvr® siècle (tels que Césalpin) à des critères empiriques déterminés et constants. à
Re.
loppé, sans instruments spéciaux et sans opérations délicates. Mais il est clair aussi qu'aucune détermination ne serait possible si on se figurait pouvoir tenir compte à la fois, ou au même degré, de plusieurs caractères différentiels indépendants. Car à vouloir les considérer tous au même titre et séparément, on serait conduit, le plus souvent, à opérer dans le genre plusieurs partages qui ne coïncideraient nullement entre eux. Et ne vouloir les considérer que tous ensemble reviendrait à se juger capable de reconnaître immédiatement l’espèce elle-même. Il n’aura donc pas suffi d’avoir dissocié et énoncé les caractères : par cela seul qu’on les invoque les uns après les autres pour diviser les groupes, on leur aura attribué, en fait, un degré d’importance inégal, exprimé de façon positive par l’ordre dans lequel on les invoque.
Or quelles raisons peuvent décider, si on y réfléchit, de l’ordre d'importance dans lequel les caractères se trouvent ainsi rangés ? Au point où en est la botanique aux xvi® et xvIre siècles, ces raisons ne peuvent procéder d’une analyse comparative des affinités dans les familles naturelles, et cela non seulement parce que les familles déjà reconnues sont encore loin de comprendre la totalité du monde végétal, mais surtout parce que les caractères mêmes desquels résulte leur unité ne sont, au moins beaucoup dans de cas, que trop imparfaitement discernés et définis. Encore moins peuventelles venir de l’anatomie des végétaux, à peine ébauchée avant Malpighi. Faudra-t-il done renoncer à toute justification rationnelle et s’en tenir, comme le feront en effet
‘beaucoup de systématistes, au parti qu’on aura jugé le
plus commode ou le plus avantageux dans | « usage » ? Une autre voie s’ouvre aux naturalistes qui se sont assimilé les notions de la physiologie aristotélicienne sur les « principes » de la vie des plantes et sur la signification fonctionnelle de leurs « parties ». C’est en s’autorisant, en effet, de ces notions traditionnelles qué le Florentin Cesalpino, en 1583, se donne pour règle de tirer les premiers caractères
des « parties » qui fournissent la contribution la plus décisive à la « nutrition » ou à la « génération », seules « opérations » vitales de l'âme végétative. Telle sera, pour Îles divisions initiales, la constitution, Hgneuse ou non, de la racine et de la tige, d’où dépend la durée de la vie de la plante ; telles, pour les divisions ultérieures, les « parties » de la « fructification », c’est-à-dire principalement la graine, et, dans la graine, la plantule, regardée comme équivalente au cœur, cette première portion vivante de l'embryon de l'animal (1). Par là, il inaugure la série des distributions méthodiques à base rationnelle, — travaux dans lesquels la classification, orientée vers une distinetion sûre des genres et des espèces, croit trouver dans une conception théorique des facteurs de la vie et de leurs rapports une démonstration de la valeur de ses coupes fondamentales. Mais son travail manifeste aussi le premier l’impuissance d’une physiologie spéculative à tracer à priori les cadres d’une représentation satisfaisante, ou seulement tolérable des principales affinités. Après avoir d’abord distingué les végétaux à tige persistante (arbres, arbrisseaux) ou non persistante (sous-arbrisseaux, herbes) (2), il répartit les plantes en quinze grands groupes auxquels il ne donne pas de nom propre, mais qu’il détermine exclusivement d’après des caractères de la « fructification » : consistance, nombre, disposition, forme des graines, etc. Aussi leur composition est-elle, comme on peut le prévoir, très hétéroclite : dans celui des végétaux dont les fruits sont isolés, charnus et contiennent chacun plusieurs graines voisinent, par exemple, des Cucurbitacées, des Solanées, l’asperge, l’arum (3). Rapprochements « contre nature » et qui font violence,
(1) Césarrin, 1583, De Plantis, 1, I, ch. xn-x1v, pp. 24-30.
(2) Jbid., p. 27.
(3) Zbid., 1, V, pp. 196-229. — Césalpin est, du point de vue de LINNÉ (1751, Philos. botan., par. 54; cf, 1766-67, Syst. Nat. t. 1, p. 13) le «premier systématique véritable ». CF. à son sujet, Sacns. 1892, Hist, Botan., pp. 56et suiv..
en effet, aux images précises que les botanistes se sont déjà
formées, dès cette époque, de l’unité des familles véritables.
Aussi marquent-ils le point de départ d’une longue lutte dans laquelle les tentatives de classement systématique, de plus en plus activement renouvelées en raison de lPimpor-
tance et de la complexité croissante des déterminations, se
heurtent les unes après les autres à un obstacle: mental invincible, qui n’est autre que l’ensemble de ces images (1). Dans cette lutte, tous les « systèmes », qui ne veulent tenir tous leurs « caractères » que d’une seule « partie », toutes les « méthodes », qui prennent les leurs de plusieurs « parties », mais les choisissent et les subordonnent à leur gré et de-
meurent par là plus ou moins « artificielles », se briseront
plus ou moins complètement. Mais comme ils proviennent,
cependant, d’un besoin vivement ressenti, ou plutôt d’une
exigence pressante du travail botanique, et comme la combinaison abstraite qui règle leur marche, est, de par sa nature même, susceptible d’être indéfiniment corrigée, ils ne cesse-
- ront pas de se reformer et de tirer parti de leurs échecs.
Aussi longtemps qu’il faudra, la hiérarchie des caractères
- visés saura se fortifier par des additions, s’assouplir par des
suppressions, se redresser par des distinctions nouvelles, de manière à amender plus ou moins complètement telles et
telles des réunions ou séparations arbitraires qui l’avaient
fait condamner à juste titre. Il y a eu, en somme, comme une réaction perpétuelle de la pensée constructive aux résistances de l'intuition concrète et c’est par là que le travail dépensé dans l’espoir d'aboutir à une « méthode naturelle »,
(1) C£. Macnoz, 1689, Prodromus Hist. gen. Plant., Préface, six. et sept. pp. :«il y a, dans le cas de beaucoup de plantes, une certaine ressemblance set affinité qui ne réside pas dans des parties prises séparément, mais dans
… atout le composé, — affinité qui frappe les sens, mais peut à peine s’ex-
«primer par des mots »,
Les groupements que Macnor lui-même propose sous le nom de « familles » sont, en réalité, des groupements « méthodiques » établis d’après des caractères déterminés ; mais ces caractères sont pris de diverses « parties » de la plante, et non de la seule « fructification ».
parfaitement d’accord avec tout l’ensemble des affinités, a été si fécond en botanique (1).
J. Ray juge qu’une « méthode » est indispensable dans l'intérêt de la « mémoire » et dit être d’accord, sur ce point, avec l’opinion générale de son temps. Pour que l’ensemble des espèces soit mieux saisi, les particularités de chacune
mieux comprises, pour qu’il soit plus facile de les retrouver,
en toute recherche, et de les retenir, il s’applique donc à bien constituer les « genres suprêmes », — sections primaires du règne végétal, — et à y ranger toutes les espèces, des « subalternes » aux « infimes », en groupes exactement encadrés les uns dans les autres, « comme en une armée bien ordonnée » (2). Mais cette « méthode » peut-elle être « parfaite » et « absolue » ? doit-on s’attendre à ce que le classement proposé ne laisse subsister, en aucun cas, ni une
(1) Ce qui vient d’être dit des origines et des premiers développements de la classification botanique provient en grande partie de l’ouvrage de Sacus: 1892, fist. Botan., pp. 7-12,438, 61, ete. Mais parce que la formation des familles naturelles a dû être, dans bien des cas, toute spontanée et que, là même où elle a été l'œuvre de savants, elle n’a pas été immédiatement accompagnée d’une vue claire de ses propres motifs, Sachs l’attribue à un «instinct » où à un «sentiment confus ». D’où on pourrait être tenté de conclure que c’est, dans l’histoire de la classification, l’«instinet » qui a constamment dominé la « méthode » et qui, en l’obligeant à se rectifier sans cesse, lui a communiqué, en quelque sorte, sa fécondité. Or il nous semble que ce langage psychologique — du reste très usuel — n’est ici qu'une contre-partie fâcheuse de la notion abusivement RSR que la philosophie s’est faite si longtemps/de l’action intellectuelle, et que ce qu’on appelle ainsi « instinct » ou « sentiment » n’est autre chose que de la pensée qui tend à penser exactement et fidèlement le concret au lieu de le dissocier, et qui tient aux « choses » plus qu'aux «points de vue sur les choses ». La prédominance d’une telle fonction dans une recherche d’histoire naturelle n’a donc, à notre avis, rien qui doive engager, soit à décrier l'intelligence, soit à protester contre une méconnaissance de ses droits. Tout au plus peut-elle nous être une occasion de nous demander si, le travail mental de l'homme moderne ayant, dans une large mesure, cessé d’être scolastique, notre conception réfléchie de ce travail est vraiment obligée de le rester,
(2) J. Ray, 1686, Hist. Plant., t. 1, Préface, deuxième page.
exception (espèce non classée), ni un cas équivoque (espèce susceptible de plusieurs classements) ? Ray se défend expressément de prétendre à ce résultat : car il tient que « la Nature répugne à se laisser enfermer dans les limites d’une méthode quelconque ». Cela pour deux raisons : il y a des espèces « ambiguës », qui relient l’un à l’autre deux ordres nettement distincts dans leur ensemble ; il y a, à intérieur même de certains ordres, des espèces « singulières et anomales », qui, tout en leur appartenant par ailleurs, font exception à tel de leurs caractères les plus constants (1).
Au demeurant, il rejette catégoriquement toutes les « méthodes » qui se fondent sur les localités, les saisons, les vertus ou les usages des végétaux. Il conserve, en revanche, tout en estimant qu’elle n’est ni exacte, ni « philosophique », la division traditionnelle en «arbres » (arbores), «arbrisseaux » (frutices), « sous-arbrisseaux » (suffrutices) et « herbes » (herbæ) : il la corrige, cependant, quelque peu en définissant les « sous-arbrisseaux » par le défaut de bourgeons, plutôt que par la taille, et la simplifie, dans l’application, en les réunissant aux «herbes ». Les arbres et les arbrisseaux, entre lesquels on ne voit pas de signe distinctif assuré, ne comprennent pas un nombre de genres assez élevé pour qu’une division méthodique ait grande importance à leur égard. Toute la difficulté consistera donc à distribuer convenablement les « herbes », « parce qu’elles sont très nombreuses » (2). Pour y parvenir, Ray met d’abord à part les
(1) J. Ray, 1686, ibid. t. 1, do et lib. I, cap. xxvi, pp. 50-51.
* (2) Zbid., t. 1, lib. I, cap. xxvu, pp. 91-53. — Il ressort de ce langage que Ray ne regarde pas la distribution des plantes par divisions successives comme obligatoire en elle-même, mais qu'il y voit seulement le moyen de rendre possible la détermination des genres subordonnés, quand ceux-ci sont trop nombreux ou trop voisins les uns des autres pour être tous immédiatement reconnus. À l'égard de tel groupe (les «herbes » à «fleur imparfaite », à une seule graine, nue, par fleur) qu’il compose de plantes à caractères génériques très manifestes, il juge toute distribution graduelle inutile et dresse immédiatement la liste des genres et de leurs caractères (ibid., lib. IX, p. 387.)
« plantes imparfaites » (Champignons, Algues, etc.) et les « herbes à graine très petite » (Mousses, Fougères et autres Cryptogames vasculaires). Puis il adopte comme distinc-
tion principale celle qui place d’un côté toutes les « herbes »
dont la « plantule séminale » a deux « cotylédons », de l’autre toutes les herbes qui n’en ont qu’un ou n’en ont point du
tout. Mais, cette division fondamentale une fois établie,
Ray ne s’astreint nullement à découvrir dans le même organe les motifs des divisions suivantes : très librement, il caractérise un bon nombre de familles, parmi les plus importantes ou les mieux prononcées, par les traits les plus - remarquables de leur organisation, quels qu’ils soient (1). En ce qui concerne, enfin, les genres « subalternes », il se déclare d’accord, en principe, avec les botanistes qui, à l'exemple de Césalpin, ont voulu tirer de la « graine » et de son « conceptacle » (fruit) leurs signes distinctifs. Même ici, il refuse pourtant de s’astreindre à une procédure trop exclusive : il prendra les « marques caractéristiques » « principalement » de la graïne et du fruit, mais aussi de la fleur et de son calice ; il tiendra compte, s’il y a lieu, de la forme et de la « constitution » de la racine, ou de la « position » (insertion) des feuilles (2).
Aïnsi apparaît, chez Ray, une dualité de procédés qui
persistera pendant longtemps dans les travaux de classification. Toute « méthode » appliquée à lPensemble d’un règne devant nécessairement commencer par des unités collectives très vastes, qu'aucune intuition n’impose immédiatement à la pensée de l’observateur, et découper les autres à l’intérieur de celles-là, elle les détermine par un choix de caractères que l’auteur justifie, théoriquement, avec
(1} Zbid., d°, « Herbarum Tabula generalis », pp. (59)-(60). — A l'appui
de cette façon de procéder, Ray observe que, dans le « genre » « Légu=
mineuse », par exemple, la « fleur papilionacée » est un caractère com= mun beaucoup plus net qu'aucun de ceux qui pourraient être tirés de la graine ou du fruit (p. 52). :
(2) Jbid., d9, p. 52 ; cf. les tableaux des livres suivants : p. ex., lib IX, pp. 422-493 ; lib. X, pp. 477-478 ; lib. XIII, pp. 652-653 ; ete.