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plus ou moins de force ou d’insistance, mais en s'appliquant à le conduire de manière à ne faire que le moins de violence possible aux affinités reconnues. Une fois arrivé au degré des divisions, — degré variable suivant les cas, — où se présentent des groupes incontestablement naturels, on tend à s’affranchir des parti-pris méthodiques pour tâcher, avant
: tout, de définir et de délimiter exactement ces groupes.
Comment les deux procédés, cependant, s’ajustent-ils l’un à l’autre ? Si la « méthode » de Ray, de forme très générament dichotomique, aboutit à des familles et à des genres
qui sont ou lui semblent être naturels, on en voit assez facilement la raison en examinant d’un peu plus près les dédoublements successifs qui l’y conduisent. Chacun d’eux
- repose, sans doute, sur deux manières d’être opposées d’un
organe ou d’un ensemble d’organes : condition indispensable pour que le botaniste qui fera usage de la « méthode » afin de déterminer une plante soit constamment dirigé dans la bonne voie. Mais ces oppositions ne sont nullement réductibles, en règle générale, à la forme rigoureuse d’une alternative entre deux propositions contradictoires. Ce que Ray oppose peut bien être, dans nombre de cas, la présence ou l’absence de tel détail organique, ou encore la grandeur, inférieure ou supérieure à un certain niveau, d’une conformation particulière. Très souvent aussi il s’agit tout simplement de deux (beaucoup plus rarement, de trois) dispositions nettement différentes des mêmes organes : dispositions qui sont évidemment très loin d’être les seules que ces organes comportent théoriquement et qui ne sont choisies, entre une quantité d’autres qu’on devrait juger possibles, que parce qu’elles sont effectivement réalisées dans certains genres (1). Ainsi conçus, les tableaux « synoptiques » de Ray, malgré leur apparence extérieure, diffèrent profon-
… dément, par leur contenu, de la « division » telle qu’Aristote,
plus encore que Platon, l’avait conçue. Le soin de repré-
(4) Züfd., de, p. ex. pp. 333, 407, 508, 529, ete.
senter exactement et clairement un certain donné l’a déjà emporté, ici, sur l'ambition d’épuiser toutes les combinaisons possibles entre des caractères abstraits : la «méthode» du naturaliste, orientée par l'observation, utilise selon les convenances de son projet, et sans trop de souci des règles universelles, linstrument formel que lui a préparé la culture logique.
Plus délibérément que Ray, Tournefort conçoit la « méthode » comme un art de conduire le plus vite et le plus sûrement possible à la détermination spécifique des plantes, — seul moyen par lequel la botanique puisse fournir. une base solide aux applications que la médecine doit faire de leurs propriétés (1). Très différent de celui du grand naturaliste anglais, son travail tend surtout à régler la procédure par laquelle pourront être le mieux caractérisés les « genres » proprement dits. Non content de rappeler, lui aussi, que ces « genres » doivent être formés, indépendamment de toute circonstance extérieure, d’après des « rapports prochains » tirés de la plante elle-même, c’est-à-dire de la « structure » de quelques-unes de ses « parties », — il entreprend de montrer, en raisonnant par élimination, que, les « parties » de la plante étant les racines, les graines, les feuilles, la fleur et la tige, toute caractéristique d’un genre doit se réduire à des traits fournis par deux seulement de ces parties, et que ces deux parties ne sauraient être que la fleur et le fruit (2).
(1) Tourneronrt, 1694, Elém. Boian., p. 1 : « Connaître les plantes, « c’est précisément savoir les noms qu'on leur a donnés par rapport à la {structure de quelques-unes de leurs parties.Cette structure fait le carac- (tère qui distingue essentiellement les plantes les unes d’avec les autres. » Cette connaissance des « noms », partie théorique de la botanique, est l’antécédent indispensable de la connaissance des « vertus » et trouve
en celle-ci la pleine démonstration de sa propre valeur (ibid., pp. 2-8). De
même 1719, Instit, rei herb., t. 1, « Isagoge » (de 1700), pp. 1, 53-54.
(2) Tourneronrr, 1694, Elém., Botan., pp. 13, 23 et suiv. ; 1719, Instit. rei herb., t. 1, « Isag. », pp. 54-58. — Ces caractères des genres doivent du reste, non seulement « être aussi semblables qu'il se peut dans toutes les espèces » du genre, mais encore « être sensibles et faciles à remarquer,
sans qu'on soit obligé d'employer le microscope pour les découvrir » (1694, ibid., pp. 13-14).
Remontant, ensuite, des genres ainsi caractérisés (1) aux unités d'ordre supérieur, Tournefort considère, en principe, que la manière de composer les classes est « une suite nécessaire du parti » qu’il a pris pour composer les genres. Il indique, en conséquence, comment une seule « partie », — la fleur ou la’graine, — peut suffire ici à établir les divisions nécessaires aux déterminations. Mais entre les deux, il se prononce, en fin de compte, pour la fleur, en raison des avantages pédagogiques décisifs que comporte son emploi (2). De là résultent vingt-deux classes, — dix-sept d’ « herbes » et de « sous-arbrisseaux », cinq d”’ « arbres » et d”’ « arbrisseaux », — établies exclusivement d’après des caractères tels que le nombre des pétales, la forme de la fleur, etc., et qui réunissent parfois, l’auteur le reconnaît, des plantes très différentes à tous autres égards (3). Peu lui importent ces disparates, puisque tout l’effet qu’il se promet de sa « méthode » est de procurer « une connaissance plus facile » des espèces (4).
(1) Tournerorr reconnaît, cependant, qu'il n’est pas toujours possible de procéder comme le veut sa méthode, — surtout à l'égard des plantes qui n’ont ni « fleurs » ni « fruits » : il admet, en conséquence, que, là ou il n’est pas possible de former un « genre du 1€T ordre » d’après la fleur et le fruit, on en forme un « du 22 ordre » d’après d’autres « parties » (1694, ibid., p. 30 ; 1719, ibid., pp. 13-60). En fait, il ajoute partois à ses caractères génériques une mention relative à la racine et, en ce qui concerne les Cryptogames, se borne à peu près à renvoyer le lecteur au «facies » de la plante, reproduit par une figure (1719, Ænstit. rei herb., notam, pp. 536, 543, 550, 565).
(2) 1694, Elém. botan., pp. 45-46 : «il semble que les fleurs soient encore «plus propres que les semences pour établir les classes des plantes, à cause « que ces parties attachent la vue plus agréablement, et qu'elles frappent « plus vivement l'imagination. »
(3) 1694, 1bid., pp. 62-65 ; 1719, Inst. rei herb., « Isag. », pp. 67, 75 et suiv..
(4) 1719, ibid., p. 66 : « la supériorité de cette méthode consiste en ce « qu’elle est simple, uniforme et indique sans délai les noms des plantes. « Elle est la voie la plus courte qui conduise à la connaissance des plantes... : «or l'intérêt des débutants est ce qui doit nous importer le plus dans l’ins- « titution des classes ». — Pour la même raison, Tournefort ne se fait aucune obligation de conserver, dans sa distribution, les familles naturelles
C’est aux traditions déjà anciennes de la botanique «méthodique » qu’il faut relier, pour chercher à en apercevoir la signification propre et la nouveauté, la grande élaboration systématique de Linné.
Autant ou plus qu'aucun de ses prédécesseurs, il a le souci constant de guider la botanique dans le travail auquel elle est constamment ramenée, de son temps, par les conditions même de son exercice effectif : la détermination spéciale de : végétaux donnés (1). Travail obligatoire, auquel le bota-
d'importance capitale, du reste, aussi bien pour la théorie que pour les applications (2). Linné veut le rendre efficace et sûr en l’assujettissant à des règles dont la stricte application permettra aux naturalistes de tous pays d’utiliser mutuellement leurs travaux et de constater avec certitude
niste ne peut se soustraire sans déserter son office ; travail |
toute ressemblance ou différence entre les sujets de leurs
. de Bauhin : il a constaté, dit-il (p. 67), que les étudiants parisiens avaient la plus grande difficulté à tirer parti de ces familles « pour reconnaître | immédiatement les plantes » (« ad plantas extempore dignoscendas »). |
{1) Linxé, 1751, Philos. botan., par. 4 : « Les Botanistes. véritables
«ont de la Botanique une notion qui procède de son fondement authen-
« tique et savent nommer tous les végétaux d’un nomintelligible ». — Cf. par. 210-255 : les règles de la nomenclature. — De même, par. 256 : « Le « débutant en Botanique connaît les classes, le candidat [aux grades] tous « les genres, le maître la plupart des espèces. — Plus un botaniste connaît « d'espèces, plus grande est sa supériorité. — C’est sur la connaissance « des espèces que s’appuie toute érudition solide en Physique, en Econo- «mie, en Médecine, — on peut même dire : toute connaissance humaine « véritable ». — Cf. Sacns, 1892, Hist. Botan., pp. 88-89, 99.
(2) Laxné, 1766-67, Syst. Nat.,t.1, p.18 : « La Méthode,âme de la Science,
« désigne, à première vue, n'importe quel corps de la nature, de telle sorte « que ce corps énonce le nom qui lui est propre, et que ce nom rappelle «toutes les connaissances qui ont pu être acquises, au cours des temps, «sur le corps ainsi nommé : si bien que dans l’extrême confusion apparente « des choses se découvre l’ordre souverain de la Nature. »
une réglementation minutieuse, si ses prescriptions, dont les formules oraculaires et l'appareil pédantesque risquent de
rebuter le lecteur moderne, ont acquis, de son temps, une
telle autorité, c’est sans doute que quelques conceptions précises, positives et neuves inspiraient toute cette lourde discipline et lui conféraient, aux yeux de Linné lui-même et des botanistes de son époque, valeur de science réelle,
On sait avec quelle assurance dogmatique Linné affirme, tout au moins dans ses travaux de classification, la distinction initiale, la permanence absolue des espèces. En
dépit d’un certain nombre de cas qu’il regarde comme
embarrassants, la constance de tous les caractères réelle-
ment spécifiques est pour lui un fait assuré : d'autant
plus assuré que, l'espèce n’ayant pas, au fond, d’autre signe distinctif applicable, c’est précisément cette constance qui /fournit aux expériences de culture le critère d’après lequel on la discerne de la variété (2).
‘ Maïs cette notion de l’espèce fixe et immuable, quelles
- que soient sa signification et sa valeur propres, ne joue qu’un
(1) Linxné, 1751, Phil. botan., par. 156 : le « Système » est le « fil d'Ariane » de la Botanique. Soit une plante inconnue des Indes : le « Botanophile » (étranger à la systématique) aura beau consulter descriptions, figures, catalogues : «il ne trouvera pas le nom, si ce n’est par hasard » ; le « Systématique » déterminera vite le genre, ancien ou nouveau. — C’est en ce sens que la « Disposition » (distribution systématique) est le
« fondement » de la « Dénomination » (générique et spécifique) et que
l'exercice de la botanique consiste, en somme, à les mettre en œuvre l’une par l’autre. « Qui sait cela est Botaniste ; qui ne le sait pas ne l’est pas. » (Tbid., par. 151; cf. par. 18, 210.)
(2) Linné, 1744, Syst. Nat., pp. 1-8 ; 17514, Philos. botan., par. 157-158, 256-290, 306-317. La constance de l’espèce trouve, du reste, une sorte d’ex-
de plication théorique dans l’ensemble des faits qui démontrent, selon Linné,
que la reproduction des plantes n’est, au fond, qu’une continuation de l'individu. C’est pourquoi l’idée la plus simple et, par conséquent, la plus rationnelle qu’on puisse se faire de l’origine des espèces est de faire dériver chacune d’elles d’un couple unique d’être vivants (1744, Syst. Nat., d° ;
1751, Philos. botan., par. 132)
rôle secondaire dans le travail systématique de Linné. Ainsi qu’il le dit lui-même, c’est la fixité des genres qui est, chez lui, le fondement réel de la Botanique (1). Mais comment doit-elle être entendue ? qu’ajoute-t-elle de positif à la thèse, empiriquement contrôlable, de la constance de l'espèce ? Du seul fait que l’espèce a été posée comme constante, ne résulte-t-il pas clairement que la même constance appartiendra à toute collection d’espèces réelles, de quelque manière qu’elle soit formée ? Aussi n'est-ce pas simplement cette permanence que Linné entend affirmer quand il dit que tout genre naturel « a été créé tel à l’origine », mais bien l'unité d’un plan morphologique commun, — du moins dans ce qu’elles ont d’essentiel, — à toutes les espèces qui lui appartiennent. Préoccupé, par-dessus tout, d'éliminer tout arbitraire et toute indécision de la détermination des plantes, Linné reprend, mais en l’érigeant en règle stricte et en vérité doctrinale, un procédé de méthode qui avait déjà été employé avant lui, notamment par Tournefort : il décide qu’il y a, dans la nature, autant de genres différents que nous pouvons discerner de dispositions géométriques différentes dans les « parties de la fructification », c’est-àdire dans la fleur et dans le fruit (2). Appréciées de ce point de vue, la composition et la délimitation des genres n’offrent plus, en principe, rien d’incertain, rien même qui dépende de la variété ou de la richesse plus ou moins grande de leur contenu. Quel que soit le nombre des espèces qui viendront ainsi s’y ranger (3), il faudra réunir dans le même genre tous les végétaux qui concorderont par cette « construction » semblable de la « fructification », — séparer, au contraire, génériquement tous ceux qui diffèrent sous le même rapport. Principe fondamental, depuis longtemps en voie d’élabora-
(1) Linné, 1791, ibid., par. 209 : « Botanica innititur fixis Generibus ».
(2) Linné, 1751, 1bid., par. 159.
(3) Commune, le plus souvent, à un plus ou moins grand nombre d’espèces, la disposition de la dructification » qui caractérise le genre peut très bien aussi n’appartenir qu’à une seule (ibid., par. 203).
tion, mais dont Linné est particulièrement fier d’avoir fourni le premier une formule précise et une application rigoureuse, parce qu’il y voit une « souveraine découverte dans la science de la Botanique » (1).
À l'égard des genres eux-mêmes, il entraîne, en effet, des conséquences importantes dans le travail de la classification systématique. C’est des « parties de la fructification », et d’elles seules, que devra être pris l’ensemble des traits qui, énoncés sous des formes régulières, constitueront la « note caractéristique » de chaque genre ; c’est des quatre « dimensions » sous lesquelles chacune de ces «parties » peut varier d’une espèce à l’autre, — leur « nombre », leur « figure », leur « proportion » et leur « position », — qu’il faudra s’attacher à tenir compte exactement dans chacun de ces « caractères » (2). C’est parce qu’elles visent à déterminer cette « essence » du genre (3) que non seulement les règles formelles de cette rédaction des « caractères » (4), mais celles de la « dénomination », — par laquelle cette essence reçoit une désignation propre à la faire reconnaître, — valent d’être établies et formulées avec tant de soin (5). C’est parce qu’elle porte sur ces réalités indépendantes et originales, — les types génériques, — que la « disposition théorique », c’est-à-dire la distribution en classes, en ordres et en genres, est d’une dignité scientifique supérieure à la « disposition pratique », c’est-à-dire à la distribution en espèces et en variétés (6), — et que toutes deux enfin, combinées en une classification parfaite, constitueraient par là même le savoir le plus plein, le plus définitif auquel l’homme
puisse raisonnablement prétendre à l'égard des végétaux (7).
(4) Linné, 1751, ibid., par. 165-166, 209.
(2) Linné, 1744, Syst. Nat., pp. 1-3 ; 1751, Phil botan., par. 92, 167, 176 et suiv., 282.
(8) Cf. 1751, Phil. botan., par. 186-190.
(4) Ibid., par. 165-168.
(5) Ibid., par. 210-255.
(6) Ibid., par. 152, 165.
(7) Ibid., par. 290 : « Les genres et les espèces une fois établis, déter-
Les genres étant posés, deux voies bien distinctes s’offrent à la méthode pour les grouper en ordres et en classes. Ou bien on voudra simplement se forger un instrument qui rende
commodes et sûres 125 déterminations- génériques, et ïl
s’agira alors de mettre au point une procédure de division réglée tout exprès en vue de cet effet, et, par conséquent, artificielle. Ou bien on se proposera de saisir et de représenter fidèlement tous les degrés des affinités réelles et il faudra alors s’appliquer à découvrir, par observation et l'analyse des faits eux-mêmes, le « système », la « méthode » de la Nature.
Or, de ces deux sortes de classification, la première est la seule que Linné se flatte d’avoir exécutée en botanique. Sa distribution de tout le règne végétal offre à ses yeux, tout d’abord, cette grande supériorité de n’être plus une simple « synopsis », dans laquelle le nombre des dichotomies suecessives varie à volonté d’une section à l’autre, mais un véritable « système », dans lequel le nombre des unités collectives superposées est universellement et obligatoirement fixé à cinq : soit, en descendant, la classe, Pordre, le genre, l'espèce et la variété (1).
D'autre part, son « système sexuel », qui répartit les végétaux en vingt-quatre classes, d’après Ia considération
« minés par leur différence essentielle, nous avons atteint le point culmi- «minant dans l'étude des végétaux. Si les Botanistes pouvaient en arriver « enfin à être en mesure de déterminer toutes les espèces par leur nom es- « sentiel, il n’y aurait pas à vouloir aller plus loin » («non datur ultra »).
(1) Notions déjà entrées en usage avant lui, — notamment chez Tournefort, ainsi que LiNNÉ l'indique lui-même, — mais dont il Jui appartient d’avoir arrêté la liste en lui conférant une valeur dogmatique. Recourant aux analogies comme il aime à le faire, il ka motive par des séries pareilles de cinq termes fondamentaux qu'il extrait de la géographie, de l’art militaire et, enfin, de la « philosophie » scolastique (genus summum, intermedium, proximum, species, individuum). Cette dernière série, quoique fort étrangère, en elle-même, aux besoins de la cause, a bien pu lui être réellement un motif de limiter à cinq termes la série de.ses unités taxinomiques.—1751, Philos. botan., par. 154 et 155.— De même 1758, Syst. Nat., . 1, p. 7; 1766-67, ibid., t. 4, p. 18.
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à peu près exclusive des étamines, puis divise ces classes en ordres, d’après des caractères du pistil ou des étamines (1), ne prétend être qu’un suecédané provisoire de la « méthode naturelle », « fin dernière de la Botanique » (2). Ce système est cependant bien loin de se réduire, dans sa pensée, à un ensemble de conventions arbitraires : Linné lui attribue, au contraire, une valeur scientifique incontestable. Quelles sont les raisons de cette valeur ? et quelles sont les raisons qui lui interdisent cependant, aussi bien qu’à tout système
constitué par les mêmes procédés, de prétendre à une certitude objective comparable à celle des notions génériques ?
Sur le premier point, Linné indique clairement la réponse (3) en marquant ce qui sépare les « systématiques hétérodoxes », qui forment les unités de classification d’après des caractères quelconques, et les « systématiques orthodoxes », au nombre desquels il se range lui-même à la suite de ses principaux prédécesseurs. Tout d’abord, ceux-ci « respectent les genres naturels », composantes distinctes et permanentes de l’ordre universel ; ils s’interdisent scrupuleusement d’en démembrer aucun. Seule, en d’autres termes, la combinaison des genres entre eux, — non leur composition interne, — peut être, chez eux, artificielle. Mais ils font plus : ils s’astreignent à ne constituer classes ou ordres que d’après des caractères des mêmes « parties » qui leur servent à établir les genres. Comme les « caractères » génériques eux-mêmes,
(1) Linné, 1738, Classes Plantarum, pp. 439-483 ; 1744, Syst. Nat., pp- 21-61 ; etc., De ces vingt-quatre classes, les vingt premières, tout au moins, se déterminent effectivement par le nombre, la grandeur relative, la réunion ou la séparation, etc., des étamines, abstraction faite de toute autre ressemblance et sans exiger le recours au « microscope » (p. 69). La dernière, celles des Cryptogames (Cryplogamia) rassemble le figuier, les Fougères, les Mousses, les Algues, les Champignons, et même les « Lithophytes ». — C’est le « système sexuel » qui a été, dès l’époque des premières éditions du grand ouvrage de Linné, le facteur principal de sa célébrité scientifique, et aussi le thème le plus favorable aux attaques de ses adversaires (cf. Burron, 1749, Hist. nat., t. 1, pp. 49 et suiv.). (2) Lun, 4754, Philos. botan., par. 77, 160, 163, 206.
(3) Linné, 1751, ibid., par. 24-26 ; cf., par. Hoi
la « disposition » des genres devra donc être tirée de la seule
« fructification » (1) : à tous ses degrés, elle procédera de la considération de telle ou telle partie de la fleur ou du fruit, appréciée sous l’une ou l’autre de ses « dimensions » universelles (2). Confirmée par l'exemple des meilleurs auteurs et par celui de son propre « système sexuel » (3), cette règle constitutive de toute classification botanique rationnelle s’appuie encore, dans la pensée de Linné, sur une vérité physiologique. En classant toujours d’après la « fructification », le botaniste, en effet, tend à se rapprocher constamment de ce qui est, dans la plante, l’activité vitale la plus intime, la plus inséparable de son « essence » (4).
La formation des classes et des ordres botaniques de Linné relève donc bien, en fin de compte, de la même idée directrice que sa détermination des genres : si cette idée parvenait à régler la première aussi précisément que la
(1) 1744, Syst. Nat., pp. 59-60 ; 1751, Philos, botan., par. 164.
(2) 1751, ibid., par. 92, etc.
(3) Il faut bien que les ordres même du « système sexuel » aient, dans la pensée de Linné, quelque réalité, puisqu'il signale (1744, Syst. Nat. P- 61) des propriétés médicales qui seraient communes aux plantes de certains d’entre eux.
(£) Linné, 1744, Syst. Nat., pp. 29-60 ; 1751, Philos. botan., par. 88: l’« essence » de la plante consiste dans la « fructification », celle de la « fructification » dans la fleur et dans le fruit, celle de la fleur dans l’anthère et le stigmate, celle du fruit dans la graine, celle de la graine enfin, dans la plantule {«coreulum ») et plus particulièrement dans celle de ses parties qui, capable d’une croissance indé finie, présente, en quelque sorte, le « point vital » de la plante elle-même sous la masse matérielle la plus réduite. — Vérité d'autant plus incontestable, selon lui, qu'il ne doute pas que la graine et même. à le bien entendre, toute la « fructification » (fleur et fruit} ne se retrouvent dans tous les végétaux, y compris les Cryptogames (1751, Philos, botan., par. 133-139 et suiv.). Vérité d'autant plus décisive, d'autre part, qu’en vertu de la notion de la « métamorphose » végétale, le «principe » des fleurs est « le même » que celui des feuilles et des bourgeons (17514, ibid, en supplém., p. 301). C’est elle qui fait, théoriquement, la force scientifique du « système sexuel »,
Cf, sur ce qu’à d'’illusoire ce raisonnement de Linné, qui conclut de l'importance vitale d’une fonction à la haute signification de tous les
caractères morphologiques de ses organes : Sacs, 1892, Hist. Bot., PP- 86 et suiv.
seconde, les résultats de l’une et l’autre opération auraient, semble-t-il, les mêmes droits à être posés comme réels. Pourtant, le « système » pris dans son ensemble reste, de Paveu de l’auteur, conventionnel : on se l’explique, si on compare d’un peu plus près le procédé par lequel ilest construit au travail par lequel ont été établis les genres.
La définition constitutive de chaque genre ne doit, on l’a vu, faire état que des caractères de la seule « fructification ». Mais il peut évidemment arriver, — il arrive, en fait, fréquemment que des plantes qui concordent parfaitement par telle de ses « parties »,ou par telle « dimension » de l’une d'elles, se distinguent plus ou moins fortement par telle autre. Auquel de ces caractères devra-t-on, dans de pareils cas, attribuer une signification prépondérante ? Pas d’autre moyen de le savoir que d’examiner quel est celui qui se montre le plus constant dans des ensembles d’espèces dont l'unité générique est acquise (1). Mais, précisément, cet
examen montre bien, sans doute, que certaines « parties » ou « dimensions » ont, le plus souvent, une valeur supérieure ou inférieure à celle de certaines autres : il permet de dire, par exemple, que la concordance des fleurs doit, toutes choses égales d’ailleurs, emporter sur la différence des fruits, que le « nombre » des parties de la fleur est plus variable que leur « figure », que la « situation » ou position relative des parties est, de tous, le caractère le plus généralement constant (2). Il n’autorise pas à poser en principe que l’un de ces éléments d’appréciation doive, dans tous les cas, être préféré aux autres. Bien attestée dans un grand nombre de cas particuliers, la prééminence de telle marque caractéristique deviendrait problématique et trompeuse, si on voulait l’ériger en règle universelle. Il n’y a pas, en ce sens, de caractère « constantissime » (3) : autrement dit,
4) Linné, 1751, Philos. botan., par. 174.
2) Ibid., par. 176-179 et suiv..
3) Ibid., par. 175 : « Dans tels genres, c’est telle partie, dans tels « autres, telle autre partie de la fructification qui apparaît, dans l'ob-
il n’y en a pas duquel le botaniste ne puisse être autorisé à négliger une discordance plus ou moins prononcée, s’il s’agit de maintenir, en dépit de cette discordance, un genre qu’un ensemble de concordances significatives manifeste, par ailieurs, bien fondé (1). C’est pourquoi il ne faut nullement, selon Linné, découper tous les genres par application de formules préconçues, mais tout au contraire choisir, pour chaque genre, la formule qui répondra le mieux à son unité, dûment établie par l’observation et l'appréciation de toutes les données convenables (2). Bien que les attributs de la fleur et du fruit doivent être, seuls, mentionnés expressément dans cette formule, encore le botaniste aura-t-il souvent avantage à l’étayer, pour son compte personnel, sur ceux qu’aura fournis tout l’habitus de la plante (3). Dans la rédaction même, enfin, le «caractère essentiel », qui s’en tient aux parties principales de l’objet, demande à. ‘être complété par un « caractère naturel »,qui doit comprendre « toutes les marques caractéristiques possibles » et qui, indépendant de toute « méthode », mais nécessaire à toutes les « méthodes », «est et sera le fondement absolu de La connaissance des plantes » (4).
« servation, comme plus constante : aucune n’est parfaitement cons- « tante » (( constantissima. »)
(1) Line le fait voir en citant de nombreux exemples de genres authentiques, selon lui, qui comportent, d’une espèce à l’autre, des différences dans le nombre des pétales, la régularité ou l’irrégularité de la corolle, etc. (ibid., par. 169, 170, 175),
(2) Linné, 1751, ibid., par. 169 : les caractères qui valent pour établir un genre n’ont pas nécessairement Ja même valeur dans un autre, « Sache «que ce n’est pas le caractère qui constitue le genre, mais le genre qui « constitue le caractère, — que le caractère découle du genre, et non le « genre du caractère. » Ce qui dépend du «caractère » n’est pas l'existence du genre, mais la possibilité de le connaître.
(3) Ibid., par. 163, 167, 468.
(4) Zbid., par. 186-191. — De ces « marques caractéristiques » ne doivent pas être exclues celles dont l'observation peut réclamer emploi du microscope (ibid., par, 192 : cf, par, 280) : il n’y a pas à limiter à priori, à cet égard, le champ des données susceptibles d’être comprises utilement dans le « caractère naturel ».
Entre la détermination des genres ainsi entendue et leur « disposition » systématique, la distance est évidemment considérable. En formant ses classes et ses ordres, le « système » choisit, sans doute, un caractère important et il peut motiver ce choix par des raisons théoriques auxquelles Linné prête une valeur certaine. Mais il choisit ce caractère une fois pour toutes, en le supposant propre à décider également de la composition de tous les groupes du même ni-
. veau taxinomique ; il le formule abstraitement, il applique
exclusivement, — et c’est en cela qu’il est artificiel.
Indispensable pour rendre effective et applicable la con-
maissance des genres (1), un tel classement ne constitue pas, en lui-même, une connaissance réelle. Comment donc
passer des distributions artificielles à une distribution « naturelle » ? Puisque, même à l'égard des genres, aucun caractère, pris à part, ne peut être posé comme toujours et partout décisif, on aperçoit mal, à vrai dire, par quelle correction ou quelle réforme de la procédure « méthodique »
. il serait possible d’assurer ce passage. Aussi bien apparaît-il - que, si Linné, à l'exemple de ses plus grands prédécesseurs,
a voulu contribuer à la vaste et active enquête que lui semblait réclamer le projet d’une « méthode naturelle » (2), s’il a tenté, non pas de la réaliser dans sa totalité (3), mais d’en mettre au jour des portions déjà réalisables, ces tentatives n’ont été que très faiblement solidaires de l'effort
qu’il a consacré par ailleurs à régler, par une classification complète, la détermination des genres. Conçues d'un tout
autre point de vue, inspirées d’un tout autre esprit, elles se juxtaposent, en quelque sorte, à sa grande construction
(1) C£. Lun, 1738, Classes Plant. Préface ; 1743, Genera Plant, p. VI: « Peu importe par quelle méthode, si vous pouvez parvenir aux genres « par la voie la plus facile. » à
(2) Linné, 1738, Classes Plant.,pp. 486-487 ;1751, Philos. botan., par.774
(3) CI. 1743, Genera Plant., p. v1 : « Il n’est pas permis d'espérer que notre époque puisse voir un Système Naturel, — à peine, que le voient nos descendants lointains. »
systématique, sans lui porter atteinte et sans s’y intégrer réellement.
Dès 1738, à peine âgé de plus de trente ans, puis, par la suite, dans plusieurs de ses ouvrages, il a publié, à titre de « fragments » de cette « méthode », un tableau d’une soixantaine de groupes, très inégalement riches en formes spéciales, qui répondent évidemment, dans sa pensée, à ce qu'on a déjà souvent appelé des familles : aussi prend-il le parti de désigner, en effet, chacun d'eux par un nom de famille botanique. On trouve dans le nombre, par exemple, les Graminées, les Conifères, les Composées, les Ombellifères, les Caryophyllées, les Papilionacées, les Personées, sans parler des Fougères, Mousses, Algues et Champignons, par lesquels se termine la liste (1). Sur quelles données reposent ces groupements et quelle est leur signification ? Linné luimême l'indique : c’est d’après l’ensemble de l’« habitus », — donc d’après des caractères de l'appareil végétatif, autant et plus que de l’appareïl reproducteur, — que les anciens botanistes ont saisi, par une sorte de divination, les affinités constitutives d’un bon nombre de ces familles ; c’est par des caractères « habituels » qu’il est possible à Linné lui-même de les « manifester » (2). Telle étant leur raison d’être, ces familles, si naturelles qu’elles soient, n’en sont pas MOINS, du point de vue de l’« art », des groupements incorrects, qui ne sauraient s’introduire dans la classification systématique sans altérer sa régularité formelle (3). Aussi Linné recommande-t-il expressément de ne jamais sacrifier à la communauté de P « habitus », si frappante qu’elle puisse être, les
(1) Linné, 1738, Classes Plant., pp: 484-544 ; 1751, Philos. botan., par. 77. — Cf. Sacns, Hist. Botan., pp. 119-120.
(2) 1751, ibid., par. 163, 168 (« l'expérience, qui enseigne ce que sont les choses, devine souvent les familles des plantes à première vue, d’après l’aspect extérieur »).
(3) Leurs dénominations mêmes sont contre les règles du système, en tant que tirées, non d’attributs « essentiels » (ceux de la « fructification »). mais d’attributs «accidentels » (ceux de l'appareil végétatif). Ibid, par,
préceptes méthodiques qui doivent gouverner la formation des genres (1). Toute ressemblance qui ne s’étend pas aux «parties de la fructification » est, en effet, sujette à caution : Ja division si longtemps acceptée, et pourtant entièrement fallacieuse, des végétaux en « herbes » et en « arbres » en est un témoignage (2).
De par cette discordance radicale entre le mode de formation des genres et celui des familles, le problème de la constitution des ordres et des classes se trouve comme suspendu, chez Linné, entre deux solutions inconciliables. À ne le prendre que dans l’abstrait, rien de plus aisé, assurément, que de poser en principe, comme il le fait, que l’ordre est « un genre de genres », la classe Cun genre d’ordres » et qu’ordres et classes doivent être, à des différences de degré près, caractérisés et désignés comme le sont les genres (3). Mais en fait, du moment où il s’élève au-dessus du type morphologique très précis qu’exprime l'unité du genre, aucun moyen défini ne s'offre à lui, — nous l'avons déjà vu, — d'opérer entre les éléments des « caractères » génériques un choix moins arbitraire que celui duquel résultent les classes et les ordres du « système sexuel ». Au-dessus de ce niveau de la classification, la représentation des affinités réelles ne procède donc plus de la conception des genres, mais bien plutôt de la notion des familles, — nullement «orthodoxes », — desquelles il vient d’être question.
D'une part, en effet, Linné présente ces familles ellesmêmes comme des classes ou des ordres naturels (4). D'autre part, il indique aussi comment il serait possible de les ramener à un plus petit nombre d'unités fondamentales, dont les traits distinctifs, nettement marqués dans l'appareil reproducteur, s’étendraient cependant à toute l’organisa-
} Ibid., par. 209. — Cf. par. 160.
) Jbid., par. 78, 209.
) Ibid., par. 204, 251.
&) Ibid., par. 160, 162.
tion. Aïnsi, il énonce que l’ensemble des « Végétaux » comprend sept « familles » : Champignons, Algues, Mousses, Fougères, Graminées, Palmiers et Plantes (1) : énumération qui met en relief, bien mieux que les distributions traditionnelles, l'importance des différences entre Cryptogames et Phanérogames, et dans les termes de laquelle il faut
évidemment voir des sortes de classes non « métho-
diques » (2). Il montre, d'autre part, comment, entre tous les caractères de l” « habitus », « la placentation », — autrement dit, le nombre et la disposition des « cotylédons », — se prête à une distinction qui séparerait : Acotylédones (les Mousses), Monocotylédones (3) (Graminées, Palmiers, etc.), Dicotylédones et Polycotylédones (pin, cyprès, lin) (4). Par la prépondérance qu’elle attribue à un caractère de la graine, cette dernière division semble se rapprocher, dans une certaine mesure, des conditions d’une classification régulière. Mais Linné a bien soin de souligner que ce caractère appartient, selon Jui, à l’appareil végétatif et non point à la «fructification (5)» : l'emploi qui en est fait ieiest donc en opposition avec les préceptes de l’ « art » et les groupements qui en résultent ne peuvent donc avoir, dans la pensée du législateur, qu’une valeur imparfaite, quoique réelle, de Îa même sorte que celle des familles proprement dites. Trouvera-t-on un jour, grâce à une analyse plus approfondie de la fructification, des moyens de caractériser rigoureusement ces grandes unités, plus ou moins remaniées? Le précédent des genres, si souvent pressentis d’après
(1) Par le nom de ce dernier groupe, Linné déclare entendre tous ceux des végétaux qui ne rentrent dans aucun des précédents, cela sans distinetion de taille.
(2) Jbid., par. 78.
(3) Terme d’ailleurs inexact, suivant Linné, les véritables cotylédons devant persister dans la graine.
(4) Tbid., par. 168,
(5) Aussi le nombre ou tout autre attribut des cotylédons doit-il être exclu, comme. tous les traits de l'habitus, de la caractéristique des genres (ibid., par. 167). |
Ÿ « habitus », puis définis strictement d’après la « fructification », semble autoriser cet espoir. Ce serait, alors, après coup et par étapes progressives que les « familles » naturelles, transformées en ordres et en classes régulières, acquerraient la légitimité formelle qui leur manque sans rien perdre de leur vérité matérielle, Deux grandes difficultés, cependant, sont de nature à retarder beaucoup ce processus, — peutêtre même à le faire aboutir, en fin de compte, à un résultat tout autre qu’une classification à la fois entièrement métho- ‘dique et parfaitement réelle. D’abord, puisque la notion de la famille naît, à l’origine, de la perception directe des affinités d’une pluralité d'espèces, il faut, pour que des classes se constituent par la même voie, que tous les genres qui peuvent leur appartenir soient donnés à l’observation des savants. Condition qui, au jugement de Linné, est bien loin d’être remplie. Trop d’espèces et trop de genres, surtout parmi ceux des flores exotiques, nous font encore défaut. Mais en outre, à mesure qu'ils seront découverts, on verra sans doute se manifester de plus en plus fortement, dans toute l'étendue du règne végétal. la grande loi de la continuité des formes, qui régit les productions de la Nature entière (1). Chaque plante étant liée à un nombre croissant
. d’autres plantes par des affinités différentes, le réseau de ces
affinités pourra finir par ensérrer si fortement la totalité de leurs genres que celle-ei n’offrirait plus à la pensée du classificateur qu’un objet un et parfaitement solidaire. En d’autres termes, le jour où les classes préparées par l'esprit de méthode seraient effectivement remplies de tous les êtres qui leur appartiennent serait probablement aussi celui où leurs frontières s’effaceraient dans l’unité de leur série naturelle (2).
Autant ou plus que d’autres, que nous avons déjà ren-
(1) Nous aurons à préciser le sens et la portée de cette dernière difficulté en traitant, un peu plus loin, de l’idée de la série des êtres chez
les naturalistes du xvrn siècle, (2) Ibid., par. 77, 160, 206, 208, 209.
contrées, cette dernière raison, sur laquelle nous devrons revenir, semble expliquer qu’à la différence de l’espèce et du genre, œuvres de la Nature seule, la classe et l’ordre appa-
raissent à Linné comme des ouvrages de la Nature et de l'Art (1).
LES CONDITIONS PROPRES DE LA CLASSIFICATION ZOOLOGIQUE : L’ANATOMIE, LES COLLECTIONS
: À l’époque où la botanique arrive, avec Linné, à formuler en termes nettement arrêtés le programme d’une distribution méthodique réglée sur les genres naturels, quelle est, à l’égard de la classification, la position de la zoologie ?
Pour des raisons multiples, la connaissance positive des genres et des espèces est, vers le milieu du xvrre siècle et pour assez longtemps encore, très en retard, en zoologie, sur le degré qu’elle a atteint en botanique (2). Ces raisons tiennent, à la fois, aux difficultés matérielles que comporte la nature même de l’objet et aux habitudes de travail, suscitées et entretenues par ces circonstances, qui ont pris force de traditions chez les naturalistes. D’une part, en effet, par cela seul que les animaux, en règle générale, sont doués de locomotion, tous ceux d’entre eux que l’homme n’a pas apprivoisés se dérobent plus ou moins à l’observateur qui voudrait fixer avec précision, sur le vivant, les détails de leur conformation, leur habitus, leurs modes d'activité aux phases successives de leur existence. D’autre part, aucun intérêt pratique égal à celui que les idées reçues
(1) Zbid., par. 162. — Cf. par. 206 : « Plus les classes sont naturelles, plus elles ont de valeur, toutes choses égales d’ailleurs. »
(2) C£ Linné, 1744, Syst. Nat. p. 104 :« La zoologie, partie la plus noble de l’histoire naturelle, a été bien moins cultivée que ses deux autres parties », |
en médecine attachent à la détermination de beaucoup de plantes ne vient, ici, engager cet observateur à saisir les différences, presque toujours très légères, souvent même fuyantes, des formes spécifiques. Instruite, enfin, par les compilations massives dans lesquelles l’érudition du xvi® siècle avait rassemblé tous les témoignages de la science ancienne, des plus authentiques aux plus suspects, la zoologie descriptive a longtemps continué à ne chercher dans la nature que ce qu’elle croyait avoir déjà trouvé dans les livres: ses matériaux, sans doute, se recueillaient en plein champ ou en plein bois ; mais c’est dans les in-folio des bibliothèques qu’elle espérait posséder les termes de comparaison et les notions nécessaires pour comprendre les données nouvelles.
Par ces traditions livresques et par les réactions qu’elles devaient provoquer de la part d’esprits indépendants semblent s’expliquer, au moins en partie, deux traits complémentaires et très frappants de la division du travail zoologique dans la première moitié du xvirie siècle : le peu de souci que plusieurs des meilleurs observateurs des animaux vivants prennent alors d’une exacte détermination des genres et des espèces ; le peu de connaissance directe ‘ que les naturalistes experts en distinctions génériques et spécifiques ont d’un grand nombre des formes desquelles ils s’occupent. Réaumur consacre toute une série de mémoires très soigneux au développement, au genre de vie, aux « in- . dustries », bref, à l’ « histoire » entière d’un grand nombre d’Insectes : pour distinguer les uns des autres ceux qui portent couramment le même nom commun, il recourt à des désignations de forme populaire, tirées de quelques circonstance de leur conformation ou de leurs mœurs, et ne s’astreint pas non plus à fournir, sur chacun d’eux, des descriptions aisément et sûrement comparables {1). Ch. Bonnet
(1) RÉAUMUR, 1734-1749, Mém. Hist. Insectes. V. p. ex., pour sa façon de distinguer les « chenilles » :1734, Second Mém. : t. 1, pp. 75-77, 80, 82- 85, 87, 100, etc.
publie et commente par le menu les procès-verbaux de ses observations sur la reproduction des pucerons, travail d’une lecture exquise aujourd’hui, où l’on voit la curiosité fraîche et naïve d’un primitif de la science s’astreindre spontanément à la marche prudente, exacte, rigoureuse de l'étude expérimentale : il indique bien que telle espèce lui paraît être différente de telle autre ; mais il ne s’occupe pas de les caractériser ni de les dénommer (1). A plus forte raison quand il reprend et étend, avec l’aide du microscope, les expériences déjà célèbres de Trembley sur la régénération de « quelques espèces dé Vers d’eau douce » (2). Précurseurs heureux et pénétrants de la physiologie et de la psychologie générales, ces grands observateurs restent, en somme, délibérément étrangers au travail par lequel se prépare, de leur temps, l'inventaire et le classement de formes zoologiques.
Mais ceux des zoologistes qui s’intéressent, au contraire, aux distinctions génériques et spécifiques vont-ils, de leur côté, entreprendre de les établir ou de les vérifier sur le vivant ? La tâche, pareille à celle que poursuit déjà la botanique, a été entreprise en effet par l’entomologie, dont les, conditions de travail ne sont pas, relativement, très éloignées des siennes. En ce qui concerne, au contraire, les grands animaux de la faune terrestre et surtout l’ensemble des animaux marins, c’est à peine si elle est abordée. Bien rares en effet sont les naturalistes qui, préparés par une culture suffisante à interpréter et à comparer les descriptions, s’adonnent eux-mêmes à la recherche, toujours difficile et aléatoire, et à l’examen des « produetions », végétales ou animales, du littoral d’une mer déterminée : tel l’Itahien Donati pour l’Adriatique (3) ; un peu plus tard, l’Anglais Ellis pour les côtes de la Grande-Bretagne (4) ; plus rares
(1) Cu. Bonner, 1745, Obs. Pucerons, p. ex. pp. 64-65, 117-118, 162- 163, etc.
(2) Cu. Boxer, 1745, Obs. qq. esp. Vers eau douce, p. ex. pp. 136, 173, 179-180, etc. AE
(3) Donari, 1750, Stor: natur. Adriatico.
(4) Erus, 1756, Essai hist. nat. Corallines.
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CONDITIONS PROPRES A LA ZOOLOGIE s 51
encore, ceux qui s’expatrient pendant plusieurs années afin d'étudier sur place la faune à peu près entièrement inconnue d’une contrée lointaine : tel le Français Adanson au Sénégal (1). A l'égard de la plupart des classes d'animaux, le zoologiste savant ne disposera donc, pour se prononcer sur le genre et l’espèce, que de spécimens qu’on aura naturalisés ou du moins conservés à son intention, et cela par des procédés dont l’extrême imperfection l’expose, à chaque instant, à toutes sortes d’incertitudes ou de méprises (2).
Si, des espèces et des genres restreints, on transporte la comparaison aux divisions les plus vastes des deux règnes, le contraste apparaît tout différent, mais non pas moins marqué. Alors qu’en botanique les groupements d’un degré un peu élevé (familles, ordres, classes) ont dû être établis progressivement par les observateurs modernes, les œuvres de lantiquité ont fourni d’emblée à la zoologie les notions d’un certain nombre de « genres » d’une grande étendue (quadrupèdes vivipares ou ovipares, oiseaux, serpents, poissons, crustacés, testacés, etc.), aisément saisissables en raison des différences massives, pour ainsi dire, que la conformation et l’allure générale du corps présentent de lun à Pautre. Plus ou moins sommairement définies dans la tradition scientifique émanée d’Aristote, ces notions ont, de par leur origine, trop d’autorité et,en elles-mêmes, trop de vérité pour qu’on songe à en faire abstraction. Loin de rompre, à cet égard, avec leurs prédécesseurs du xvr® siècle (3), Th. Willis, J. Ray, à la fin du xvrirt, maintiennent, en les corrigeant sur certains points et en les coordonnant selon leur objet, les groupes principaux déjà distingués
(1) Ananson, 1757, Hisi. nat. Sénégal : « Voyage au Sénégal » (de 1749 à 1753), pp. 1-190.
(2) C£. à ce sujet J.-V. Carus, Gesch. d. Zool., pp. 261, 422.
(3) Parmi lesquels Er. Worron, en particulier, a repris et exposé de façon méthodique et sobre (1552, De diff. anim.) les notions aristotéliciennes.
par Aristote (1). I1 en résulte que, tandis que la classification botanique s’est constituée suivant une marche ascendante, en définissant et en délimitant ses unités. collectives dans un ordre d'extension croissante (2), la Zo0logie, au contraire, à commencé, en quelque sorte, par des divisions primaires. Souvent, à vrai dire, elle a eu à les réformer où à les corriger en raison du progrès des connaissances spéciales qui lui faisaient d’abord défaut. Mais, avant ‘Linné, la conception qu’elle se fait de ce qu’il appellera définitivement des « classes » est, dans son ensemble, beaucoup mieux établie, plus précise et plus juste que les représentations très indécises dont elle se contente sur les «genres » proprement dits et les « espèces ».
Un autre fait, qui du reste contient, au moins en partie, la raison du précédent, a beaucoup contribué à imprimer à la classification zoologique une orientation très différente de celle de son aînée. Jusque vers le milieu du xvirre siècle, le champ de l’observation exacte, en botanique, est occupé à peu près exclusivement par les Phanérogames, c’est-àdire par un ensemble de plantes très voisines les unes des autres, pour tout l'essentiel de leur organisation, et qui n’offrent en somme que des différences secondaires (3). Aussi les groupes botaniques, même les plus étendus, se présententils toujours à l'esprit des naturalistes comme suffisamment et complètement définis par des caractères externes, tantôt
(1) Wrzuis, 1672, De anima brutorum, ch. III, pp. 11-32 ; J. Ray, 1693, Synopsis methodica, pp. 51 et suiv..
(2) C£. à ce sujet Sacns, Hist. Botan., pp. 122-123, 152.
(3) Le cas des Cryptogames, parmi lesquels certains groupes d’importance primordiale (Champignons, Algues, Mousses) sont reconnus bien plus tôt que les genres qui les composent est, à cet égard, plus semblable à celui des animaux et surtout des animaux inférieurs. Mais nombre de naturalistes du xvrre siècle et Linné lui-même croient pouvoir leur attribuer des organes reproducteurs équivalents à ceux des fleurs et les entassent tous en une seule classe, à l'extrémité inférieure du règne végétal (1743, Genera Plant., pp. 389-399 : 1744, Syst. Nat., pp. 21 et suiv.; cf. Donari, 1750, Stor. nat. Adriat., pp. xx1 et suiv., ete.).
très apparents et tantôt très subtils, mais toujours observables, soit à l’œil nu, soit à l’aide de la loupe, sans qu’il y ait lieu de recourir à un examen de la structure interne (1): — structure qui, pour autant qu’elle est alors aperçue, ne semble pas donner prise à un grand nombre de distinctions (2). La plante, ainsi étudiée, semble porter, en quelque sorte, sur elle toute son organisation, ou du moins tous ceux des traits de cette organisation dont il faut tenir compte pour la classer. De là, entre la botanique systématique et l’anatomie végétale, un divorce qui pendant longtemps les rendra comme étrangères l’une à l’autre (3).
En ce qui concerne les animaux, au contraire, l'examen anatomique auquel maintes circonstances de la vie religieuse (sacrifices) ou économique (chasse, cuisine, etc.) ont soumis de toute antiquité beaucoup d’entre eux, même s’il est resté longtemps très sommaire et incomplet, n’a pu manquer de faire apercevoir bientôt quelques-unes des différences, souvent considérables, que présente, de l’un à Fautre, l’organisation interne. Et ces différences, une fois aperçues,
(1) La disposition (mode d'insertion) des feuilles sur la tige, le nombre, la configuration et surtout la symétrie des pièces de la fleur, la constitution de la graine suffisent à fournir à peu près tous les éléments de la classification des Phanérogames.
ï (2) L'étude anatomique de l’organisation interne des végétaux, enireprise, avec les ressources nouvelles de l’optique, dans la seconde moitié du xvrre siècle par Malpighi et N. Grew, met en évidence des faits importants de leur structure : vaisseaux ligneux, trachées, rapports du bois et du * Jiber, ete. Mais on ne songe pas, alors, à chercher si certaines variétés,de
cette structure interne ne seraient pas corrélatives de quelques-unes des
différences qui ont lieu entre les familles connues. L’anatomie végétale ne
fait, du reste, que peu de progrès de ces premiers travaux à la fin du
xvirre siècle (Sacns, Hist. Botan., pp. 252 et suiv.) et n'occupe guère les
classificateurs. Lixné (1751,Philos. botan.,par.43) range les « anatomistes » au nombre des « Botanophiles », bien à part des vrais « Botanistes ».
(3) Cf. Sacus (Hist. Bot., p. va, p. 81), qui justifie par là le plan même de son ouvrage : la Morphologie et la Systématique d’une part (1bid., pp. 1-224), l’Anatomie végétale (ibid., pp. 225-367) et la Physiologie végétale de l’autre (ibid., pp. 369-578) ont formé, jusque vers le milieu du xrxe siècle, trois courants d’études et de recherches presque complètement indépendants l’un de l’autre, et dont on peut suivre séparément l’histoire
devaient retenir l’attention des observateurs assez réfléchis
pour sentir le grand intérêt, théorique et pratique, qui
s'attache à une analyse de leur signification fonctionnelle.
Aristote estime qu’à l’inverse de ce qui a lieu pour les parties . du corps apparentes à l’extérieur, les organes intérieurs des
animaux voisins de l’homme, plus aisés à connaitre que les
siens propres, doivent servir de base à l’étude de leur struc-
ture commune (1). Les allusions fréquentes qu’il fait, dans ses
œuvres d'histoire naturelle, au recueil perdu de ses Ana-
tomies ou dissections attestent qu’il y avait figuré non
seulement plusieurs des principaux appareils vitaux des
animaux supérieurs (2), mais encore nombre de faits im-
portants de l’organisation des poissons, des « Mollusques »
(Céphalopodes), des « Malacostracés » (Crustacés Décapodes), des « Ostracodermes » (Mollusques à coquille, ete.) (3). Aussi bien plusieurs des descriptions que contiennent ses œuvres elles-mêmes montrent-elles qu’Aristote connaît avec assez de précision non seulement les organes principaux des Vertébrés, mais encore ceux de certains Invertébrés de grande taille (Céphalopodes) (4), qu’il se fait une idée.juste, quoique trop sommaire, de ceux de quelques autres (oursins, ascidies) (5).
Plus tard, la zootomie, obéissant à un esprit plus étroitement utilitaire et pratique, a déserté la plus grande partie du champ de ses études ; mais, en se subordonnant aux intérêts de la médecine, elle a trouvé dans cette subordi-
(1) Anisrore, Hist. Anim., I, 16, 494 b 19-94.
(2) Ainsi le cœur et l’appareil sanguin (Parties Anim., II, 4, 666 a 8 ; 6, 668 b 29 ; IT, 4, 650 a 31), les organes respiratoires (ibid., IV, 13, 696 b 14), digestifs (ibid., III, 13, 674 b 16), génitaux (ibid., IV, 10,689 a 18 ; Hist. anim., I, 17, 497 a 32).
(3) V. pour les poissons : Hist. Anim., LIL, 1, 509 b 22, 511 a18 IV, 14 566 a 14 ; les € Mollusques » : ibid., IV, 1, 525 a 8 : les « Malacostracés » : Parties Anim., IV, 8, 684 b 4 ; les « Ostracodermes » : Hist. Anim., IV, &: 929 b 19 ; 530 a 31 ; Parties Anim., IV, 5, 680 a 2, Cf. Boxrrz, Index aristot., 104 a 4-17.
(4) Hist. Anim., IV, 1, 523 b 29 et suiv. : etc.
(5) Zbid., IV, 5, 530 a 31 et suiv. ; 6, 531 a 9-31 : ete.
> nation même des motifs nouveaux d’en cultiver plus pro-
En
fondément une portion très restreinte. La dissection des
: Mammifères, celle des singes en particulier devient, pour
Galien, un substitut indispensable de celle de l’homme, que ne tolèrent pas les croyances, et lui sert à établir -avec preuves un grand nombre de traits de leur organisation (1).
La dissection du cadavre humain une fois introduite, grâce aux novateurs de la Renaissance, et de plus en plus généralement pratiquée, la zootomie a cessé, par là même, d’être la base de l’anatomie médicale. Mais les anatomistes, en soumettant au contrôle de l’expérimentation les doc-
. trines de la physiologie aristotélicienne, en essayant de se
rendre compte, par la même voie, de la signification réelle des dispositifs organiques par rapport aux fonctions, sont naturellement amenés à tenir compte de quelques-unes de leurs différences les plus notables. Sans s’intéresser à toute la variété des formes, sans viser à une classification, ils en viennent ainsi à rapprocher les animaux d’après la ressemblance des conditions matérielles auxquelles est subordonné, chez eux, tel ou tel des modes principaux de lactivité vitale. Harvey, pour écarter les préventions qui nuisent à sa démonstration expérimentale de la circulation, demande qu’on ne s’enferme pas dans la seule considération de l’homme adulte et qu’on tienne compte de la communication du système veineux et du système artériel, manifeste dans l'embryon des animaux supérieurs et dans les animaux inférieurs (2). Il croit pouvoir montrer que le « ventricule droit » (défini comme tel par sa fonction) n’a sa raison d’être, et par conséquent n’existe que dans les animaux à circulation pulmonaire (3), mais qu’il y a un « cœur » dans tous les animaux «pourvus de sang » (Vertébrés) (4) et même dans
(4) Gazrex, Démons. anat., I, 2, 27-28 ; IV,2, 92; VI, 1, 128-131, etc. C£. J.-V. Carus, 1872, Gesch. d. Zool., p. 74.
(2) Harvey, 1654, Exercit. anat., pp. 57-67.
(8) Harvey, 1654, tbid., pp. 12, 136-137, 152.
(£) Ibid., p. 151.
un certain nombre d’autres (abeilles, guêpes, escargots, crevettes, etc.), réserve faite des « Plantanimaux » (huîtres, moules, éponges et « tous genres de zoophytes »), dont le corps tout entier remplit l’office du cœur (1). Th. Willis, pour savoir ce que peut être, à ses différents degrés de perfection, l’ « âme » matérielle des bêtes, cherche à déterminer par l’anatomie de plusieurs Invertébrés les ressources inégales et diverses que l’agencement des organes offre à l’entretien de cette « âme » ignée. Devant, à cet effet, répartir l’ensemble des animaux en un certain nombre de « classes », dans chaque « genre » desquelles il lui suffira d’avoir examiné, pour son objet, l’une ou l’autre des « principales espèces », il est d’abord tenté d'établir ces « classes » d’après la nature
et la disposition plus ou moins diffuse ou localisée de l’appa-
reil respiratoire (2). Il adopte cependant, « comme plus connue », la distinction aristotélicienne des animaux « dépourvus » et des animaux « pourvus de sang », mais la complète en divisant ceux-ci en animaux « moins parfaits et froids » et en animaux « plus parfaits et chauds » (3). C’est dans ce cadre qu’il range : — à titre d’animaux « dépourvus de sang », les quatre grands « genres » d’Invertébrés déjà réconnus chez Aristote: Insectes (terrestres), « Mollusques », (€ Testacés » ou Crustacés (aquatiques) (4) ; — à titre d’animaux à sang froid : le Lombrie (5) ; les Poissons (6) ; puis,
(1) Zbid., pp. 45-47, 148-150, 159.
(2) On aurait, de ce point de vue, à distinguer: les animaux dont les branchies sont répandues dans tout le corps : tels la plupart des « Insectes » ; ceux dont les branchies sont localisées dans une région du corps : les € Poissons » ; ceux, enfin, qui ont des poumons.
(3) Tn. Wrrzrs, 1672, De anima brutorum, éd. de 1695, pp. 11, 19-20.
(4) Pour les Insectes, Wiczis se réfère au travail de Malpighi sur le Bombyx ; pour les « Mollusques » (Céphalopodes) à Severina. I présente lui-même une anatomie sommaire de l’huître et de l’écrevisse (ibid., pp. 12- 19, pl. II et II).
(5) I donne aussi une courte anatomie du Lombrie (&bid., pp. 20-29, pl. IV).
(6) Wirzrs se rend compte que l'absence de poumons chez les poissons ne peut être regardée comme la raison de l'absence du second ventricule, puisqu'ils sont suppléés par les branchies (ibid. pp. 22-24)
à un « degré » « supérieur » au précédent par la respiration pulmonaire et par l’organisation du cœur, les « serpents », « lézards », ainsi que divers « amphibies » (grenouilles) et « poissons » (« poulpe », « veau marin ») ; — à titre d'animaux à sang chaud : les Oiseaux et les Quadrupèdes (1). j De ces distinctions de l’anatomie physiologique, si étrangères qu’elles soient, dans leur principe, à toute intention « systématique », résultent pour la zoologie, lorsqu'elle entreprend de classer tous les êtres de son domaine, des indications desquelles elle ne pourra manquer de tirer parti. On le constate déjà chez J. Ray, de qui la distribution générale des animaux s’attache, comme l’esquisse sommaire de Willis, à motiver et à coordonner d’après des caractères importants des principaux appareils vitaux les groupes fondamentaux d’Aristote. Maintenant, lui aussi, la distinction des animaux « pourvus de sang » (Sanguinea) et des animaux « dépourvus de sang » (Exsanguia), il montre comment devraient être séparés, par des dédoublements successifs des Sanguinea : d’abord les animaux à respiration pulmonaire et les animaux à respiration branchiale (Poissons, sans les Cétacés) ; puis, parmi les añimaux à respiration pulmonaire, les animaux dont le cœur a deux ventricules et ceux dont le cœur n’en a qu’un (Quadrupèdes ovipares et Serpents); enfin, parmi les animaux à deux ventricules, qui sont aussi ceux dont le corps est le plus chaud, les vivipares (Quadrupèdes terrestres et Cétacés) et les ovipares (Oiseaux) (2). Mais les « genres » proprement dits auxquels aboutissent, en fin de compte, ces divisions de sa Synopsis, tout pareils à ceux de la science aristotélicienne, ne sont en réalité, pour la plupart, que des familles déjà saisies et dénommées ‘ par l’observation populaire (3).
A la différence de ce qui à lieu en botanique, c’est done,
(1) Zbid., pp. 25-26.
(2) J. Ray, 1693, Synopsis meth., p. 51. Sa division des Exsanguia (Invertébrés) est beaucoup plus superficielle (p. 54).
(3) V. p. ex. ceux des « Quadrupèdes » : ibid., pp. 57 et suiv..
en résumé, l’anatomie, — une anatomie beaucoup plus soucieuse, à vrai dire, de s’expliquer l’agencement. des organes par leur fonction que d’analyser leur structure et surtout leur genèse, — qui, tout imparfaite qu’elle est elle-même, précède et guide dans ses essais de classement la zoologie (1). Bien avant que les naturalistes disposent de données assez nombreuses et assez précises pour entreprendre d’apprécier les affinités d’après une comparaison de toutes les formes connues, cette anatomie physiologique leur trace, d’après la considération des grands appareils de la vie organique, les divisions initiales qu’il conviendra d’établir entre les animaux. Par là, la classification zoologique est placée, dès ses origines, sous le contrôle d’un savoir duquel elle ne pourra jamais récuser l’autorité : savoir qui éclairera puissamment son travail, mais qui ne sera pas non plus sans le compliquer et le gêner souvent par des formules théoriques étrangères, comme l’événement le montrera, à la véritable signification des « rapports » qu’elle a pour objet d'exprimer.
Si importantes que soient ces différences entre le cas de la botanique et celui de la zoologie, les raisons qui ont suscité le travail de la classification, celles qui lui ont fait acquérir une portée réelle et une valeur scientifique originale ont été, cependant, pareilles ici et là; pareil aussi, le but immédiat qu’elles ont assigné à ce travail.
En zoologie comme en botanique, lPimpulsion initiale
semble bien être venue, non de la réflexion, mais d’observations et de recherches spéciales étroitement. liées à la multiplicité des données concrètes et dépourvues, en ellesmêmes, de toute intention théorique : ces observations et ces recherches, par leur développement même, ont engendré
une technique, c’est-à-dire des règles destinées à les guider :
cette technique a donné lieu, à son tour, à la réflexion cri-
(1) C£ à cet égard les remarques de R. Burcxknanrpr, 1905, Gesch. u..
Krit., I, pp. 370-371. :
tique et à la méditation spéculative. Comme en botanique, elle a tendu, d’abord, à rendre possible une détermination correcte et sûre des formes spéciales. Mais une cause grave * du retard de la zoologie étant, nous venons de le voir, la | difficulté d'observer sur le vivant, le moment. décisif a . consisté, ici, à vaincre ou à tourner cette difficulté. Très notable a sans doute été, en ce sens, le rôle des « jardins d'animaux » ou « ménageries », déjà nombreuses
chez les princes italiens du xvi® siècle et qui deviennent, au xvrre, l’un des établissements par lesquels un souverain se doit d’attester à la fois sa magnificence et son zèle de protecteur des sciences (1). Les « ménageries » n’ont pas seulement fourni des occasions précieuses d'observer de près nombre d’animaux appartenant aux climats les plus . éloignés : elles ont, par les moyens matériels qu’elles en offraient, inspiré la curiosité de disséquer leurs cadavres et, par là, rendu assez vite usuelle la pratique de cette dissection (2). Aussi, leur développement ét l’usage scientifique qui a été fait de plus en plus régulièrement de leurs ressources, à partir de la seconde moitié du xvrre siècle, méritent-ils d’être regardés comme un facteur capital des pro- grès de l’anatomie des Vertébrés.
Mais en ce qui concerne l’ensemble des animaux, et no- tamment les Invertébrés, un autre genre d’institutions zoologiques, moins propre à piquer la curiosité du public ignorant, beaucoup plus susceptible, en revanche, d’être mis en œuvre par des particuliers éclairés, a certainement
agi de façon plus profonde sur l’histoire naturelle propreë ment dite. Assez considérables, dès le milieu du xvr® siècle, - pour entrer en ligne de compte dans la besogne de descrip-
(1) J.-V. Carus, 1872, Gesch. d. Zool., pp. 270-271 ; G. Loïsez, 1912, Hist. Ménag., t. 1, ch. vin et suiv.. 4 (2) Notamment à Paris, où, sous Louis XIV, les animaux morts à la Ménagerie sont disséqués par Claude Perrault et ses collaborateurs, entre autres Duverney. Cf. Carus, Gesch. d. Zool., pp. 423-425 ; Loiïser, Hist. Ménag., t. 2, ch. xvr, pp. 294-302.
tion que poursuivent les grands compilateurs de cett époque (1), les collections se multiplient et s’accroissen dans de vastes proportions, lorsque dés observateurs soi gneux, après avoir voyagé ou même séjourné dans quelqu contrée des « Indes », leur rapportent la plus grosse par possible de leur butin (2). Au commencement du xvI siècle, il en existe, notamment en Hollande (3) et en Angleterre (4), de très riches, dont l’inventaire servira de base au travail zoologique de Linné et de ses contemporains.| Dans le courant du même sièele, enfin, l'engouement pour! les « cabinets d’histoire naturelle » prend de plus en plus, en France, en Allemagne (5), les allures d’une véritable! mode : au zèle des « curieux » qui mettent leur point d’honneur à en constituer de grands et de petits répond celui des; naturalistes vulgarisateurs qui s’attachent à en faire con: naître largement les trésors (6). |
Or, à mesure que croît cet intérêt pour les collections, à mesure aussi que les relations scientifiques, se faisant plus actives et plus régulières entre les divers centres d’un même pays ou de pays différents, amènent à chaque « cabinet » important des visiteurs plus nombreux et d’origines plus diverses, la nécessité se fait sentir davantage de ranger et
(1) Le Zurichois Gesner (1551-58, Hist. Anim.) s'applique à tirer parti tant de l'examen qu'il a pu faire lui-même des pièces de collections étrangères, au cours de ses déplacements (en France, en Allemagne, en Italie) que des renseignements qu'il se procure à leur sujet par des correspondants (J.-V. Carus, Gesch. d. Zool., p. 276).
(2) J.-V, Canus, ibid., pp. 261-262, 429-493. |
(3) Ainsi celles de Rumph, de Seba (J.-V. Carus, ibid., p. 542). C’est à la description de la collection de Seba que travaillait P. Artedi, l’ami de jeunesse de Linné, lorsqu'il fut victime d’un accident mortel (LINNÉ, 1738, Vita P. Artedi ; cf, J.-V. Carus, Gesch. d. Zool., p. 495):
(4) Ainsi celle de la Société Royale de Londres, dont N. Grew a fait la description méthodique (1681, Mus. Reg. Societ.).
(5) C£ à cet égard l’art. Histoire naturelle de l'Encyclopédie (1755, t. 8, P. 228); — Brumensacn, 1779, Hdb. d. Nzgs., p. 418.
(6) V.,sur les progrès de cette mode, les indications de D. More, 1911, Sci. nat. France XVIII s., not. pp. 3-4, 7-8, 183, et la bibliographie du même ouvrage.
de désigner les objets qu’elles comprennent suivant un ordre ‘qui puisse être saisi par tous. Nécessité pour le visiteur, s’il veut parvenir à se reconnaître dans les « euriosités » qu’on lui présente ; nécessité pour le propriétaire ou le conservateur, s’il veut que le résultat de sa dépense ou de son travail +oit apprécié à sa juste valeur. Aussi bien est-ce de ce classement des collections, tâche pratiquement indispensable, que procèdent directement des tentatives qui, concurremment à celle de Linné, visent à mettre en ordre non pas seulement tel ou tel groupe, mais le monde animal tout entier. J.-Th. Klein, à Dantzig, tire des collections qu’il a luimême formées (1) le thème, aussi bien que les éléments de :ses premiers ouvrages : l’ordre suivant lequel il range, pour les décrire, les « tubes marins », ou les « Echinodermes » (oursins) n’est pas autre chose que la « disposition » qu’il a cru devoir adopter pour l’arrangement de son « musée», — « disposition » qu’il juge, du reste, « naturelle » et qu’il propose, comme telle, à l’agrément de ses lecteurs (2). J. Brisson, en France, est amené à une « division générale des animaux » par le travail auquel l’engage sa charge de € Démonstrateur du Cabinet d'Histoire naturelle de M. de Réaumur » (3). Et sans doute, il semble que la marche même d’un tel travail, les difficultés qu’il rencontre à chaque pas doivent faire apercevoir promptement que les « rapports » - naturels des (tres vivants entre eux ne se laissent pas exprimer complètement par la distribution, quelle qu’elle soit,
(1) Cf. J.-V. Carus, Gesch. d. Zool., p. 473. 2
(2) J.-Th. Kcern, 1731, Descr. tubul. marin. ; 1731, Conspect. disposit. Echin. marin. ; 1734, Natur. disposit. Echinod..
(3) Brisson (1756, Règne an., Préf., p. rx) indique lui-même en ces termes l’origine de son ouvrage : « Mon intention, en y travaillant, était «uniquement de m’instruire moi-même,et de me mettre en état de juger des «places les plusfconvenables aux nouveaux Animaux, qui se présenteraient «pour en avoir une dans ces Cabinets dont le soin m'est confié, et où il «y en a tant de rassemblés », La distribution générale qu’expose cet
ouvrage même est, dans sa pensée, l'introduction d’une « description
générale » de ce « magnifique cabinet », qu’il a l'intention de publier (ibid.,
d’un plus ou moins grand nombre d'échantillons dans une série de vitrines. Linné, en tous cas, s’en rendra compte très nettement, et il insistera fortement, en zoologie comme en botanique, sur la différence des « systèmes » artificiels et de la « méthode natureile ».
Quel que doive être, bientôt, le progrès des idées dans le sens indiqué par Linné, la « méthode » de la classification zoologique gardera pourtant, — nous aurons à le constater dans toute la suite de ce travail, — des traces extrêmement sensibles de l'emploi initial pour lequel elle s’est formée. Tant par ses objets eux-mêmes, pris matériellement, que par le choix des caractères à l’aide desquels elle s’efforcera de les définir, l’histoire naturelle des animaux restera longtemps assujettie, dans une large mesure, aux conditions que lui imposait la mise en œuvre des collections.
D'une part, en effet, l'amateur, ou même le naturaliste exercé qui, vers 1750, constitue et ordonne un « cabinet » ne peut évidemment résoudre, à l’égard des « curiosités » qu’il y place, des problèmes qui demanderaient une analyse ‘approfondie de leur provenance et de leur mode de formation. N’étant nullement parti de la considération des fonctions, générales ou spéciales, des êtres vivants, il n’4 aucun motif de s'intéresser exclusivement à eux ou de les traiter autrement que le reste des êtres naturels. Tels ils se présentent à lui dans les conditions propres à ce qu’il en veut faire, tels il les range et les situe, dans son esprit comme dans sa collection. Or, même si on met à part les Vertébrés supérieurs (Mammifères, Oiseaux), qui se prêtent à une «naturalisation » plus ou moins grossièrement pratiquée (1), — même si on se rappelle d'autre part que Pusage de la « liqueur » (alcool), à partir de la première moitié du XvrtI® siècle, permet, en règle générale, une conservation plus ou moins précaire de tous les animaux (2), — il reste vrai que
(1) C£. Lorsez, 1912, Hist. Ménag., t. 2, ch. xvx, p. 297. 2) Cf, J.-V. Carus, Gesch. d. Zool., p. 422.
ce que le collectionneur possède et observe le plus souvent, notamment à l’égard de la plupart des classes des Invertébrés (1), ce sont les dépouilles solides qu’un grand nombre d’entre eux laissent subsister après leur mort : coquilles de Mollusques, tests d’oursins, polypiers de « zoophytes », empreintes fossiles. Tous objets qui ressemblent beaucoup, par leur aspect et leur composition, à des productions simplement minérales et que le naturaliste, dans un certain nombre de cas, peut avoir peine à distinguer effectivement . de-celles-ci (2). C’est donc sur des formations solides dont elle connaît ou soupçonne le plus souvent, mais n’étudie pas l’origine animale que l'histoire naturelle des collectionneurs fait porter, pour une bonne part, son effort de classement. Effort facilité, du reste, par la netteté avec laquelle se manifestent des différences précises de forme, de structure entre beaucoup de ces objets (3). De là la minutie relative des distinctions auxquelles on arrive de bonne heure à leur sujet (4) ; de là la naïssance et le développement de toutes ces disciplines spéciales (« conchyliologie », ete.) qui trouvent
(1) IL faut encore excepter de cette remarque l'étude des Insectes, ani maux terrestres qu'il est relativement facile de saisir et d'observer vivants. Pendant toute cette époque, l’entomologie progresse dans des conditions et par des moyens plus proches de ceux de la botanique que de ceux du reste de la zoologie.
(2) Linné lui même (1744, Syst. Nat., pp. 17-18 ; 1756, 1bid., pp. 189 et suiv.) rassemble, sous la désignation de «pétrifications » (petrificata) des formations purement minérales et de véritables fossiles.
(3) Cf., sur les premières tentatives pour classer les « Testacés » (Mollusques) d’après les caractères du «test » : J.-V, Carus, Gesch. d. Zool.,pp. 447- LAS. «
(4) C'est ainsi que Kzern (17314, Descr. tubul. marin., pp.1 et suiv.) distingue, parmi ses « tubes marins », un genre de « pinceaux » (Penicilli),un genre de « dentaux » (Dentales), semblable à une dent d’éléphant, plusieurs genres de « tuyaux » (Solen, etc.). Ci. son classement des Oursins (1731, Conspect. disposit. Echin. marin. ; 173%, Natur. disposit. Echinod.) d’après la position relative de la bouche et de l'anus, etc. ; son tableau des coquilles univalves ou bivalves (1734, ibid., p. 73-75).
Dans le catalogue sommaire de son « musée » qu’il joint au travail cité en dernier lieu (1734, ibid., pp. 76-78), Klein range ses « étoiles », « oursins » et « tubes marins » avec des fossiles.
64 LA CLASSIFICATION à
en abondance les motifs d’une distribution détaillée dans le seul examen de telle ou telle sorte d’habitation ou d’inclusion privée de l’animal duquel elle provient, et qui, plus tard, ñe cèderont le pas que très lentement à la zoologie qui étudiera les animaux eux-mêmes. ; D'autre part, l’animal vivant fût-il connu aussi bien que ses dépouilles, c’est à « placer » convenablement tel ou tel spécimen qu’il s’agit de parvenir avec les seules ressources des collections. Quoi de plus naturel, dès lors, que de s’en tenir, entre les caractères inhérents aux parties les plus résistantes du corps, à ceux qui se laissent aisément constater du dehors et qui ne peuvent manquer, par conséquent, de s’imposer à l’observation d’un « curieux » tant soit peu attentif ? Pour Klein, les moyens de détermination qui impliquent une destruction totale ou partielle de l’échantillon, ou même seulement une altération plus ou moins grave de l’aspect sous lequel il se présente naturellement, ne sont pas corrects et doivent être écartés dans une distribution qui tient à atteindre élégamment son but. On ne peut admettre, par exemple, qu’il soit nécessaire de scier ou de tailler une coquille « univalve » (Gastéropodes) pour savoir où la ranger, — ou d’aller examiner, en lui ouvrant la bouche, les dents d’une tortue ou d’un lézard pour être en état de les reconnaître (1). C’est en parfaite harmonie
(1) Kzein, 1731, Descript. tubul. marin., p. v : une « méthode » ne saurait prendre, explique-t-il, pour fondement la structure interne des coquilles. La « disposition » ainsi obtenue serait sans aucune valeur effective : car, pour « placer convenablement » telle ou telle des « coquilles univalves » (escargots, cones, strombes, etc.), il faudrait, à ce compte, «les détruire une à une, en les taillant en‘long et en large, avant d’assigner à chacune d'elles la place qui lui revient»; —1743, Summa dubiorum, pp. 5, 25 : « Quant à «savoir si les Tortues et les Lézards ont des dents molaires ou non, il faut Quser du doigt ou du scalpel pour en faire l'expérience : ce qui ne rentre (pas, à proprement parler, dans la méthode zoologique. Cette méthode «doit enseigner à distinguer et à dénommer les animaux, communs ou «exotiques, qu’on n’a encore jamais vus, d’après des caractères évidents. (Or si nous désirons savoir de quelles dents la nature a pourvu les ani- «maux de cette sorte, il est indispensable de leur ouvrir la bouche, même de force ».
avec cette conception de la « méthode » que Klein divise d’abord tout l’ensemble des animaux d’après le nombre de leurs « pieds » (1) et qu’il en arrive à mettre dans les mêmes « classes » d’un Tableau général, respectivement, le rat et le crocodile, le phoque et la grenouille, sans parler de quantité d’autres rapprochements non moins disparates (2). Ces procédés de classement, assurément, ne pourront pas survivre très longtemps à la réforme linnéenne ; mais les tendances desquelles ils proviennent, étroitement liées aux conditions de travail des naturalistes (3), seront bien loin de disparaître avec eux.
Autant que personne, Linné tient à fournir des moyens de détermination réguliers et sûrs. Mais, plus encore peutêtre que son œuvre botanique, son œuvre zoologique se distingue de celle de ses devanciers par la netteté catégorique avec laquelle elle pose, dès son point de départ, la réalité naturelle de l’espèce (4) et, ce qui importe plus encore
(1) Le « Tableau général de la Méthode zoologique » qui accompagne son traité sur les oursins (1734, Natur. disposit. Echinod., pp. 65-73) pose comme division initiale des animaux celle qui les partage en animaux pourvus de pieds’et animaux sans pieds (« pedata vel apoda »). Plus tard (1750, Hist. Avium Prodr., Préface, 3€ et 4€ pages), le nombre des « pieds » (deux, quatre, ün plus grand nombre, ou point du tout) lui sert de même à former les premiers groupements de l’« ordre des animaux en général ».
(2) 1734, Natur. disposit. Echinod., p. 67.
(3) CE. Réaumur, Mém. Hist. Ins., Prem. Mém. : t. 1, p. 39 : « Une bonne «méthode doit mettre en état de déterminer à quelle classe, à quel genre «appartient un insecte, la première fois qu’on le voit, et c’est ce qu’on ne «pourra faire dans toute méthode qui tirera les caractères d’ailleurs « que de la forme extérieure ».
(4) Linxé, 1744, Syst. Nat., p. 1: « Si nous considérons les ouvrages de « Dieu, il est, pour tout le monde, d’une pleine et surabondante évidence « que chaque sorte d'êtres vivants se propage à partir d’un œuf, et que tout « œuf produit une progéniture très semblable au parent. Il n’y a donc, « actuellement, aucune production d'espèces nouvelles ».
à la classification, la réalité naturelle du genre (1). Etablir parmi les animaux des genres aussi certains, aussi réels que le sont incontestablement, pour la plupart, ceux des végétaux (2), tel est bien en effet l’objet le plus proche que Linné lui-même, dans sa jeunesse, et son compatriote et ami Artedi assignent au travail qu'ils ont, ‘de concert, entrepris dans ce domaine (3). Une fois découverts, ces genres devront être réunis en « compagnies », desquelles naîtront comme spontanément des « ordres » naturels (4). En attendant, c’est à la connaissance de ces genres eux-
mêmes, « fin principale », qu’il convient de subordonner
toute la partie plus abstraite de la classification (5). C’est par elle que la « division » et la « dénomination » systématiques doivent acquérir, en zoologie, une valeur objective, une dignité seientifique égales à celles que Linné leur
a reconnues en botanique et bien supérieures, par là même,
à l'intérêt de pure commodité qu’on a pu longtemps se contenter d’invoquer en faveur des procédés « méthodiques » (6).
Mais comment ces genres eux-mêmes vont-ils pouvoir être déterminés ? — Même en botanique, Pidentité de la structure de la fleur et du fruit, qui est, en somme, la véritable
(1). Cf, 1766-67, ibid., t. 1, p. 13 : le genre et l’espèce sont l’œuvre de la Nature.
(2) « Les genres que je propose dans cette nouvelle édition, —écrit Linné dès l’une des premières éditions du Systema Naturæ (1744, p. 106), — sont plus certains de beaucoup que ceux qu’on admet de longue date [en zoologie], je dirai plus : aussi certains que ceux des Batanistes ».
(3) CE, sur la liaison du travail d’Artedi et de celui de Linné : ARTEDI, 1738, Ichthyol., 2e p., pp. 46-50 ; LiNNÉ, 1744, Syst. Nat., pp. 104-106.
(4), Arrept, 1738, Ichthyol., 2€ p., p.50; — cf. en tête de l'ouvrage, la Préface de l’auteur (non paginée) ; LiNNÉ, in ArTEDa, ibid., 32 p., Avis au Lecteur (non pag.) : «les genres une fois donnés, il est facile de se frayer «un chemin dans tout le domaine de la science ».
(5) Par exemple, les « ordres » qu'on admettra ne devront pas être trop nombreux, parce que leur grand nombre rendrait plus difficile la recherche des « genres naturels » (Arrept, 1738, ibid,, 2e p., p. 50).
(6) Linné, 1744, Syst. Nat., pp. 1-8 ; 1758, ibid. t. 1, pp. 7-8 ; 1766-67, ib14., 11) p.13 5ketct
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Less