‹ Les méthodes de la classification et l'idée de série en botanique et en zoologie de Linné à LamarckChapitre 8 sur 57 · SES · texte numérisé non relu

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définition de l’identité générique ne suffisait pas cependant, nous l’avons vu, à rendre possibles des règles absolument uniformes pour tous les genres : bien que les « marques » de la « fructification » aient seules une valeur déterminante, le « caractère naturel », qui comprend celles de tous les organes, est nécessaire pour une connaissance complète de la plante. Quelle sorte de ressemblance pourra donc remplir, chez les animaux, le rôle décisif, quoiqu’encore incomplet, de cette identité morphologique en botanique ? — Artedi : l’admet expressément : il n’y a pas de « caractère », si certaine que soit son importance à l’égard de tels et tels genres, qui puisse suffire, à lui seul, à les distinguer tous (1). Linné qui, demeuré seul, persévère dans un effort systématique plus étendu, énonce des règles suivant lesquelles ie « caractère générique essentiel » devrait être pris d’un même organe à l’intérieur d’une même classe (2). Mais il reconnaîtra que certaines d’entre elles sont, en fait, impraticables (3) et, tout en cherchant à former, en effet, des suites de genres aussi étendues que possible d’après des différences du même organe, il ne s’obligera pas cependant à appliquer cette procédure régulière au-delà des limites des groupes, plus ou moins vastes suivant les cas, dans lesquels elle lui paraît autorisée par l’affinité très étroite de toutes les formes à distinguer (4). :

En réalité, l'esprit dans lequel Linné travaille à définir méthodiquement des genres zoologiques naturels a beau être celui de sa botanique : précisément parce que l’orientation de la recherche est la même, des données tout autres

(4) Anreps, 1738, Ichthyol., 2° p., p. 68.

(2) Linné, 1744, Syst. Nat., p.106 : « le caractère essentiel » des genres devrait être pris, chez les Quadrupèdes, des mamelles ; chez les Oiseaux, de la langue ; chez les Poïssons, de la membrane branchiostège, etc. — C£, 1756, ibid., pp. 216-218.

(8) Par exemple, en ce qui concerne les Poissons : 1758, Syst. Nat. t.1, pp. 241 et suiv. ; 1766-67, ibid., t. 1, pp. 422 et suiv..

(4) V., à cet égard, les distributions des. Insectes et des Vers (1766-67, Syst. Nat., t. 1, pp. 537 et suiv. ; 1069 et suiv.).

sur lesquelles elle s'exerce naissent des écarts considérables dans les résultats. Ce qui satisferait aux conditions des définitions cherchées, ce serait, ici encore, un plan commun, une disposition géométrique semblable d'organes correspondants. Mais l’organisation des animaux, même à ne considérer que ce qui s’en montre au dehors, est, presque toujours, beaucoup plus complexe, plus riche en traits indépendants les uns des autres que celle des végétaux les plus développés : aussi offre-t-elle à Pobservateur qui compare ses modalités diverses un nombre bien plus grand de variations très prononcées de telles ou telles parties, — lesquelles n’exeluent pas, cependant, une concordance très notable dans l’ensemble. Par là, la notion du type commun, si c’est à l’égard des portions les mieux étudiées du règne animal qu’on cherche à la fixer, devra tendre à monter, dans la classification, à un niveau de la hiérarchie systématique bien supérieur à celui qui domine immédiatement Pespèce. Chacun des grands groupes des Insectes, par exemple, — Coléoptères, Hyménoptères, Lépidoptères, etc., — sera chez Linné un ordre, et non pas un simple genre (1), parce qu’en dépit de son unité, aussi manifeste que profonde, chacun d’eux comporte, entre ses fractions, beaueoup de menues différences constantes et déjà assez exactement connues. C’est pour la même raison qu’une unité collective très marquée, — ainsi celle des Serpents, — après avoir été d’abord identifiée à un seul genre, devra, souvent, se décomposer en genres subordonnés dont le nombre tendra à croître à mesure que, par les progrès de l’observation, ces genres eux-mêmes s’enrichiront en espèces (2). De telles corrections interviennent à chaque pas dans les éditions successives du Systema Naturæ : on comprend, cependant, que Linné ne s’y décide pas volontiers et qu’il semble les

(1) Linné, 1744, Syst. Nat., pp. 90 et suiv. ; ete.

(2) Linné, 1744, Syst. Nat., p. 79 : l’ordre des Serpents (Serpentia) ne forme qu’un seul genre (Anguis) ; — 1766-67, ibid., t. 1, pp. 872et suiv. : il en comprend six, dont l’un (Coluber) ne compte pas moins de 97 espèces.

réduire, en quelque sorte, au minimum, — puisqu'elles ont pour effet d’élever les caractères les plus propres à fonder un groupe naturel bien au-dessus du rang taxinomique auquel doivent pourtant se trouver les genres. Mais il ÿy a; d'autre part, de nombreuses et larges sections du domaine zoologique où les observations sont encore rares, incomplètes ou même insignifiantes (1), où les discordances de la nomenclature, l'arbitraire ou le vague des descriptions, la pauvreté des figures s'ajoutent comme autant de causes d’embarras ou de confusion. Saisissant mal les traits distinctifs, ne pouvant, en tous cas, entreprendre de déterminer sûrement leur degré de force ou de constance, la zoologie linnéenne continuera alors à réunir en un même genre, — souvent motivé, du reste, par une communauté de structure très réelle, — des groupes dont elle ne soupçonne encore qu’à peine l’étendue et surtout la variété. A les qualifier d’après celles des unités de la classification moderne qui ‘ont même composition qu'eux, les genres des Vertébrés, dans le Systema Naturæ, sont des familles ou des ordres (2), — ceux des Invertébrés, des ordres, des sous-classes ou même des classes entières (3).

Changeante et souvent indécise quant aux limites des genres, la manière dont Linné les établit est aussi imparfaite en ce qui concerne le choix et l’énoncé des caractères. Même à l'égard de ceux d’entre eux qui ne dépassent pas trop les limites de genres modernes, — comme ceux des Oiseaux ou des Insectes véritables, — il est loin d’avoir réussi toujours à

(1) Linné lui-même regarde comme attestées très clairement par « l'autopsie » l'identité spécifique du « Lombric intestinal » et du « Lombric terrestre », celle de l'Ascaris et du « Lombric des marais », et l'existence de Ténias non parasites (1744, Syst. Nat., p. 106).

(2) Ainsi, parmi les Mammifères, les genres Canis, Felis (Canidés, Fé- . lidés), etc., ; parmi les « Reptiles »,les genres Testudo, Rana (Chéloniens, Batraciens), ete. — 1766-67, Syst. Nat., t. 1, pp. 26 et suiv. ; 350 et suiv..

(3) Ainsi, parmi les « Insectes » ou les « Vers », les genres Lumbricus (Oligochètes), Cochlea (Gastéropodes) ou Cancer (Crustacés). — 1744, Syst. Nat., pp. 42 et suiv., etc.

trouver les « marques » à la fois précises et exactes qui les auraient détachés nettement de tous les autres sans exclure aucune de leurs espèces (1). A plus forte raison quand il s’agit des portions les plus obscures, en son temps, du monde zoologique, — celles qu’il comprend sous le nom de « Vers », — les caractères génériques qu’il propose sont-ils fréquemment arbitraires et presque conventionnels (2).

Critère et instrument principal de la classification des végétaux, l’idée des genres naturels a bien pu être transportée, en raison de sa valeur éprouvée, dans l’histoire naturelle des animaux : elle n’a pas rencontré chez elle les conditions de fait qui lui auraient permis d’y acquérir la signification positive incontestable qu’elle possède maintenant dans la science où elle s’est formée. — Contrairement à ce qui à lieu en botanique et à ce que voudrait la théorie, certains groupements dont la variété interne est très grande (ordres, classes) apparaissent cependant comme mieux

fondés, comme plus sûrement « naturels » que les unités

plus restreintes (genres, espèces) entre lesquelles la «méthode» répartit leur contenu. Aussi Linné ne tente-t-il nulle part de mettre en œuvre, en zoologie, un « système » délibérément artificiel : il se rend compte, en somme, que c’est aux sommets de la distribution, non à la base, qu'est obtenu, ici, le maximum de certitude.

Quelle que doive être, dès lors, leur étendue ou leur richesse réelles, comment ces groupements naturels pourrontils être formés et coordonnés méthodiquement ?

Problème relativement facile, si on ne demande à. la « méthode », comme Brisson, que de conduire à des « ordres » dont tous les membres concorderont par certains caractères très déterminés, — tels que le nombre des doigts ou la for-

(1) C’est ce que signalent, au sujet des genres des Oiseaux, Brisson (1760, Ornithol., t. 1, P.x1), — au sujet de ceux des Insectes, FaABricrus (p. ex., 1792, Determ. gen. Ips, p. 27) et bien d’autres auteurs.

(2) Linné, 1766-67, SySRUN AE Ed, pp. 1072 et suiv..

mule dentaire, chez les « Quadrupèdes », — et si on procède aux divisions suecessives qui permettent d’en arriver là sans autre souci que celui de la commodité la plus grande (1).

Mais Linné, sans attribuer, en principe, aux groupements supérieurs de la classification une réalité naturelle qu’ils ne possèdent pañ, à ses yeux, en botanique (2), tend à exprimer, en classant, des degrés inégaux d’affinité. C’est pour y parvenir qu’il a intercalé entre le « règne » et l’individu toute cette hiérarchie d’unités formelles, — classe, ordre, genre,

espèce et variété —, dont la subordination uniforme fixe

les cadres du « système » et dont il limite le nombre à cinq -per un souci de clarté et de régularité (3). A quel signe, des animaux semblables étant groupés, reconnaîtra-t-on le

(1) Brisson (1756, Règne an., pp. 47-22 et tabl. suiv.) partage les « Quadrupèdes » en dix-huit « ordres » très homogènes, quoique trop fragmentaires : parti de l’ensemble de la classe, il cherche uniquement à en détacher, à chacune des divisions qu'il opère, un ou deux « ordres » bien distincts, et recourt pour cela à tel caractère qui lui paraît le plus propre à motiver nettement cette distinction. Il ne songe nullement à attribuer à chacun de ces caractères, pris généralement, un degré déterminé d’importance relative (ses premières divisions sont faites d’après les dents, les suivantes d’après les «pieds » et les dernières,de nouveau, d’après les dents) ; il n'indique non plus, chemin faisant, aucun groupement intermédiaire répondant aux affinités particulières de plusieurs « ordres ». La distribution générale de l'Ornithologie (t.1, pp. 1-22), bien qu’analogue à la précédente, suit cependant une marche plus voisine de celle d’un véritable « système »,

(2) Linné, 1766-67, Syst. Nat., t. 1, p. 13 : la classe et l'ordre sont l’œuvre dela « sagesse ». — Cf. (1751, Philos. botan.) là définition dela classe, qui repose sur une concordance entre plusieurs genres (par. 160), et surtout celle de l’ordre, «subdivision » de la classe, qui a pour objet d'éviter qu’il ne se présente, à distinguer en une seule fois, «plus de genres que l'esprit n’en peut facilement saisir » (par. 461). L'ordre, st à cet égard, « plus arbitraire » que la classe (par. 205).

(8) L'introduction de ces unités hiérarchisées répond à une exigence évidente du travail des naturalistes, et Linné n’a pas été le seul à en proposer de telles. Donart (1750, Storia nat. Adriat., pp. XXTI-XXVI1) présente comme personnel le projet d'une hiérarchie taxinomique beaucoup plus compliquée, allant des « classes » aux «légions », puis aux { centuries », aux «cohortes », aux « ordres » et aux «genres ?. Ce qui appartient en propre à Linné, c’est la prescription impérative de n'admettre que cinq « subdivisions » dans le « système » (1766-67, Syst. Nat., t. 1, p. 18}:

niveau de cette hiérarchie auquel on doit situer leur groupe ? L’élèvera-t-on plus ou moins haut, suivant qu’en raison de sa variété Interne plus ou moins grande, on aura besoin de se réserver plus ou moins d’espace pour les divisions et subdivisions qu’il comporte ? ou croira-t-on pouvoir fixer d’après la seule qualité des ressemblances, abstraction faite de la variété des semblables, le rang de l'échelle systématique auquel il doit être placé (1) ? — Comme nous l'avons déjà remarqué à propos des genres, Linné adopte, en fait, très fréquemment le premier parti, qui revient, en somme, à tenir compte surtout des exigences formelles de la construction d’un « système » régulier. Parti qui, au demeurant, est rationnel, du point de vue auquel Linné est placé. Car les êtres de la nature et particulièrement les animaux composent, selon lui, un tout concret bien ordonné dans lequel chaque classe, réalisant telle portion des caractères possibles des créations de Dieu, remplissant en outre, dans la « police » de l'univers, un rôle qui s’équilibre avec celui des autres, semble devoir leur être équivalente aussi, dans quelque mesure, par le nombre des diversités secondaires que domine son unité (2). Aussi Linné, jusque dans ses dernières œuvres, évitera-t-il le plus possible de faire des classes ou même des ordres trop inégalement nombreux.

C’est bien cependant, en principe, l'importance des concordances entre toutes les fractions du groupe, et non pas le plus ou moins grand nombre de ces fractions, qui semble

(1) La question, évidemment, ne devrait même pas être posée si le classement en cause était délibérément artificiel. En botanique, le «système sexuel » use des mêmes caractères pour former, d’une part, certaines classes et, d'autre part, des ordres dans certaines autres (Linxé, 1744, Syst. Nat; pp. 21-61). à

(2) CÉ Lin, 1766-67, Syst. Nat. t. 1, p. 20 : le curieux tableau qui montre comment les six classes d'animaux qui garnissent « le vivier de la nature » se distinguent à la fois par le revêtement du Corps, par l'élément habité, par le mode de leur locomotion et par celui de leurs émissions vocales ; ibid., d9, p. 17 : l’esquisse tracée de la « police » de la nature, qui veille à sauvegarder constamment « la proportion » et « l'éclat de la République naturelle ».

devoir décider rationnellement de son rang systématique. Mais où prendre, pour les divisions primaires, les caractères propres à les établir ? Entre les faits de la conformation : extérieure , des motifs d’hésiter se présentent à chaque instant : tel, qui est constant dans certains groupes naturels, variera au contraire dans des groupes tout voisins des précédents : s’il unit les uns, il tend à dissocier les autres, qui ne sont pas moins réels, et on ne voit pas comment rendre applicable à tous la règle qui lui assignerait une valeur universelle (1). On connaît, d’autre part, depuis longtemps, et on a déjà invoqué, dans la classification générale, des faits d'organisation interne par lesquels s’établissent des différences considérables, même entre les animaux supérieurs (Vertébrés). En raison des difficultés qu’il rencontre luimême dans son travail de naturaliste, comme de l'autorité que l’anatomie s’est déjà vu reconnaître dans le domaine zoologique, Linné est donc amené au principe qui sert de devise, à partir de la 10€ édition du Systema Naturæ, à sa classification réformée : indiquer la « division naturelle des animaux » d’après leur « structure intérieure » (2). L’indication qu’il donne, cependant, n’est pas déterminée par le seul fait de la présence ou de l’absence de tel ou tel dispositif - organique, mais aussi par les conceptions, anciennes ou modernes, qui en expriment la signification. D’accord avec Aristote et la tradition qui se rattache à ses doctrines, Linné tient grand compte du sang : d’accord avec Harvey, Willis et l’anatomie physiologique de son époque, il tient plus

(1) Ainsi, Linné (1766-67, Syst. Nat., t. 1, pp. 24-25) peut tirer de la denture le caractère principal des six premiers de ses « ordres » de Mammifères. Mais la denture, regardée comme constante dans chacun de ces six ordres, est variable dans le septième, celui des Cétacés. Linné ne sacrifie pas, pour autant, ce dernier ordre, dont l’unité n’est pas douteuse : il se contente de faire passer, seulement en ce qui concerne les Cétacés, le caractère pris dé la denture après celui des « pieds ». Les sous-ordres des Oiseaux (ibid., d°, pp. 107-120) sont formés, les uns d’après le bec, les autres d’après les pieds.

(2) « Divisio naturalis Animalium ab interna structura indicatur. »

Aer LA CLASSIFICATION }

grand compte encore de la conformation de Porgane central du système circulatoire, — le cœur, —et, parmi tous lesautres appareils, fait passer immédiatement après le cœur et le sang l'appareil respiratoire (1). |

Réforme de grande portée, assurément, que celle qui fait ainsi dépendre les bases mêmes de la classification zoologique, non plus de tel ou tel caractère externe, comme le nombre ou la conformation des membres, mais de l’agencement et de la valeur fonctionnelle des grands appareils vitaux. Si grosse qu’elle soit de conséquences d’avenir, elle n’entraîne pas cependant, chez Linné lui-même, de remaniements très étendus dans la distribution que lui avaient fait adopter les critères ordinaires de l’histoire naturelle. Sauf sur certains points, d’ailleurs importants (adjonction des Cétacés aux Mammifères, séparation des Chondroptérygiens et des Poissons), ses classes, formées d’après l’ensemble des affinités visibles, persistent après comme avant la justification que l’anatomie physiologique apporte maintenant de leur distinction. Et dans tel cas où une application exacte : du principe adopté devrait conduire à démembrer l’une d'elles, Linné aime mieux rendre le « caractère » exigé par la méthode assez vague pour pouvoir l’attribuer à la totalité : de la classe que de changer quoi que ce soit à sa composition : ses « Insectes » comprenant, avec des animaux à respiration trachéenne, des animaux à respiration branchiale (Crustacés), & il dira d’eux, dans sa définition de la classe, qu’ils « respirent | par des orifices respiratoires latéraux » (2). à

Subordonné, même en ce qui concerne les classes, aux | convenances propres de la disposition systématique, le.

(4) Linné, 1758, Syst. Nat., t. 1, p.11 et suiv. : 1766-67, ibid., t.1, p.19 : etsuiv.. C’est par ce principe que Linné motive la distinction des six classes: : Mammalia, Aves, Amphibia, Pisces, Insecta, Vermes. Après l'appareil | circulatoire et l'appareil respiratoire viennent successivement, dans les {caractères » des six classes, l'appareil masticateur, l'appareil reproducteur, les sens, les téguments et-les appendices.

(2) Linné, 1758, Syst. Nat., t. 1, p. 339 ; 1766-67, 1bid., t, 1, p.1598:

recours à l’anatomie, bien que parfois déclaré nécessaire, m'en est pas moins très loin de devenir, chez Linné, un pro- “cédé obligatoire et constant de la recherche zoologique. “L'objet essentiel, ici comme ailleurs, reste pour lui la déter- “mination des genres : partout où cette détermination semble être possible sans dissection, pourquoi s’embarrasserait-on d’un procédé compliqué et délicat ? Quand les animaux étudiés n’offrent que des caractères externes assez pauvres et souvent ambigus, Linné aperçoit bien l’intérêt qu'il y aurait, en vue de fixer sûrement leur position systématique, à connaître un peu mieux leur organisation : ila, de bonne heure, posé en principe que le « caractère générique essentiel » des « Vers testacés » doit être pris, non de leur coquille, mais du « Zoophyte qui l’habite » G); il recommande aux naturalistes-voyageurs de « scruter la “structure des vers » (2). Il lui arrive encore, parce que des caractères externes lui ont inspiré des doutes sur la légitimité d’un classement, de provoquer de la part d’un corres- - pondant bien placé une dissection propre à les résoudre (3). Mais pour peu que l'unité de la classe ou de l’ordre lui pa-

raisse certaine, et que les caractères externes y donnent |. matière à des distinctions génériques précises, il se passe

sans peine des renseignements de l’anatomie. Soit, par exemple, les « caractères génériques » des « Testacés » (mol- Jusques à coquille) : la « marque » concernant P « animal » est, en effet, énoncée la première ; mais elle ne fournit aucune contribution effective à la détermination générique, pour la bonne raison qu’elle consiste simplement, dans chaque cas, à identifier l « animal » en question à un genre de

« Mollusques » (animaux sans coquille) et que les « animaux »

(4) Linné, 1744, Syst. Natur., p. 106.

(2) 1751, Philos. Botan., Suppl, p. 297.

(3) Ainsi celle d’un Diodon par Garden (en Amérique), qui décide Li1nNÉ À attribuer des poumons aux « Branchiostèges » et à les transporter, en conséquence, des Poissons aux Amphibiens (1766-67, Syst. Nat., t. 1, pp. 347-348).

de plusieurs genres de Testacés sont, en fait, rapportés à un même genre de « Mollusques ». Viennent ensuite des ‘“ marques » concernant la « coquille » et, suivant le cas, telle ou telle de ses parties : ces « marques » sont, de toute évidence, les seuls instruments réels des distinctions génériques et des déterminations qui devront s’appuyer sur elles (1).

Un dernier trait, enfin, par l'effet des conditions que nous venons d’examiner, se marque fortement dans la « méthode » zoologique de Linné.

Dans une classification comme le « système sexuel » de la botanique, qui repose tout entier sur des différences quantitatives concernant le nombre, la proportion, la réunion ou la séparation des mêmes parties de la fleur, il est relativement facile d’assigner à chaque classe, à chaque ordre un « caractère » distinctif également positif et bien déter- à miné, — le groupe ainsi formé dût-il être, du reste, artificiel en raison du choix exclusif de ce « caractère » (2). Mais ni la formation des genres des animaux, nous l’avons vu, ni celle de leurs ordres ou de leurs classes (3) ne peuvent être: liées ‘universellement aux dispositions d’un organe ou d’un appareil d'organes toujours présent (comme le sont chez : les plantes, selon Linné, ceux de la « fructification »). Cela

(1) Linné, 1758, Syst. Nat, t. 1, pp. 667 et suiv. ; 1766-67, ibid., t. 1, pp.1106 et suiv..— À propos du genre Anomia (ibid.,p. 1150) ,1l signale bien quelques-uns des traits singuliers de la conformation du corps des Brachiopodes : il n’en continue pas moins à les ranger, SOUS Ce nom générique, au nombre des « Coquillages bivalves » (Lamellibranches).— Plus grand encore ést son détachement à l'égard des observations physiologiques : ni les propriétés frappantes que les « curieux » du sièele ont trouvées à l’hydre d’eau douce (ibid., p. 1320) ni les détails desquels sont remplis, au sujet des Infusoires, les «livres des micrographes » (ibid., pp.1326-1327) ne lui semblent importer sérieusement au problème de la classification, objet essentiel du véritable zoologiste.

(2) V., à cet égard, Liwné, 1743, Gen: Plant., pp. xv-xxx et tabl. p. 1; 174%, Syst. Nat., pp. 21-61.

(3) Comme le montre, par exemple, la manière dont se distinguent l’une de l'autre la classe des « Insectes » et celle des « Vers »,

LINNÉ : LA MÉTHODE EN ZOOLOGIE y :

étant, il ne reste évidemment qu’à s’efforcer de saisir, à chaque degré de la division méthodique, le ou les ensembles naturels que désignent nettement la présence de telles parties (des ailes, des pattes, ete.) ou un caractère bien déterminé, — par exemple le nombre, — de ces parties (deux, quatre ailes, ete.). Mais en se détachant de l’ensemble plus vaste qu'il s’agit de diviser, tout groupe qui se constitue de la sorte va laisser derrière lui des animaux qui, dépourvus de l’organe ou du caractère par lequel il est lui-même défini,

se trouvent, en quelque sorte, rejetés les uns sur les autres sans avoir cependant en commun rien de plus que ce qu’Aristote appelait une « privation ». La classification cherchera-telle, comme on pourrait le concevoir théoriquement, à les répartir eux-mêmes immédiatement en groupes également naturels ? À supposer que les connaissances de fait le lui permettent, il reste que le travail de détermination, objet effectif de tout le « système », se trouverait singulièrement entravé si, plusieurs groupes venant à se distinguer les uns

| des autres par des caractères indépendants à un même niveau de la distribution, il fallait faire état, à la fois, de tous

| ces caractères. La classification rassemblera donc, en fait, É tous les animaux qu’excelut le caractère positif invoqué ; elle en formera un groupe que cette exclusion même caractérise à son tour, mais d’une façon purement négative. Solution d’autant plus facilement adoptée et acceptée que les genres et les espèces de ce groupe étant, par hypothèse,

* moins bien connus que ceux du ou des groupes à caractère positif, il apparaîtra comme leur étant à peu près équivalent par sa richesse interne, alors même qu’il est, en réalité, beaucoup plus divers et plus composite. Ainsi s’établissent

! chez Linné : par opposition aux ordres des Insectes ailés (Céléoptères, etc.), l’ordre des Apières ; par opposition à la | classe des « Insectes », celle des Vers ; par opposition à V’ordre des « Testacés », celui des Mollusques (1). Autant de

(1) Linné, 1766-67, Syst. Nat., t. 1, pp. 536, 1012 et suiv. ; pp. 1069 et suiv., pp. 1072, 1081 et suiv..

groupements qui ne sont manifestement, les uns et les autres, que des unités de rebut, faites pour recevoir, sous une dési-

gnation commune, toutes celles des portions d’un certain |

ensemble que repoussent une ou plusieurs unités naturelles (1).

Is peuvent, cependant, aussi bien que les autres, guider le

naturaliste dans la recherche des genres et des espèces,

puisque la « privation » qui les définit en propre est combinée,

de par la structure même du « système », avec les déterminations positives communes à l’ensemble dans lequel ils se sont découpés (2). Aussi verra-t-on, malgré le vice de méthode qui leur est inhérent, de tels groupes persister longtemps dans les distributions méthodiques, d’autres groupes formés de la même façon remplacer, au moins partiellement,

ceux d’entre eux qui auront dû être dissociés. Leur nombre

et leur importance, en tous cas, attestent à quel point le souci de s’assurer des moyens de détermination a prédominé, dans la procédure effective de la classification Z00logique au xvrrIe siècle, sur le vœu de représenter exactement et complètement les affinités.

(1) Comme nous aurons,dans la suite, à faire usage à maintes reprises de cette notion, remarquons ici une fois Pour toutes que ce qu’il y a de « négatif » dans ces groupes n’est pas toujours l’absence matérielle de tel ou tel organe, mais, en un sens beaucoup plus général, l’absence de tel caractère déterminé d’un organe ou groupe d'organes. Un groupe tel que celui des « Insectes à plus de six pattes », formé par opposition avec le groupe naturel des Hexapodes, est, quant à sa signification «méthodique», presque aussi « négatif » qu’un groupe d’« Apodes. » : si ce groupe admettait tous les Insectes ayant plus ou moins de six pattes, sa qualité logique et scientifique serait tout à fait celle d’un groupe « négatif ».

(2) Les « Insectes Aptères » Par exemple, n’ont aucun caractère positif

en tant qu’« Aptères », mais ils en ont beaucoup en tant qu’« Insectes».

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