EN FRANCE
Les archéologues français, depuis la mort de Quicherat, ont vécu sur les affirmations de leur illustre maître. Ils ont défendu avec un soin souvent excessif l'héritage confié à leur soin. Nul ne saurait méconnaitre les services rendus par Quicherat à l’archéologie, mais il était nécessaire de se convaincre que cette génération d’érudits si enthousiastes croyaient savoir bien plus qu'ils ne savaient en réalité. Les erreurs même de détail, qui pouvaient être relevées dans le travail le plus important sur la naissance de la voûte, ont passé inaperçues devant les archéologues orthodoxes. Des historiens de l’art plus inquiets et plus avisés auraient cherché à consolider la doctrine du maitre. Ils auraient étudié les monuments à dates certaines et les auraient utilisés comme bases de l’analyse d’édifices incertains.
À la place de cette revision des monuments qui s’imposait, les archéologues ont cherché, au contraire, à donner des dates à un grand nombre d’églises, que des voyages quotidiens faisaient connaître. La province ne restait pas en arrière de ce mouvement. Ses érudits ne craignaient même pas de placer des édifices à des dates lointaines, autorisées par des textes probants. Les archéologues orthodoxes applaudissaient à ce mouvement et
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visitaient, dans des voyages archéologiques, les amateurs de l’art français, stimulant le zèle de tous ces érudits provinciaux.
Et c’est ainsi que la géographie de la France, publiée par la librairie Hachette, que le dictionnaire de Joanne servent de bases à ces historiens. Ils donnent à nos monuments des datations assez précises. Les manuels Les plus autorisés sur l’art du moyen âge utilisent avec un très grand profit ces nomenclatures et nous fournissent à chaque page une série d’églises de bourgs et de villages, dont la liste semble prouver sans conteste le savoir étendu de l’auteur. Le lecteur est comme perdu dans ce dédale de descriptions sans ordre et sans logique; il s’aventure avec crainte, mal guidé, sans même une idée maîtresse qui lui permettrait de classer ces constructions trop nombreuses. À qui la faute, sinon à tous ces archéologues plus ou moins improvisés qui s'avancent en tâtonnant sur le plus chancelant des sols. Interrogez-les, ils ne pourront vous administrer la preuve que tel monument est carolingien, que tel édifice fut voûté au xI° siècle. De là un malaise fréquent, une hésitation qu’on perçoit. Les églises mêmes qu’ils ont datées ne peuvent être invoquées, car la méthode empirique a présidé toujours à leur classement. Seul, M. Labande cherche à dater, par des preuves extérieures au monument, les édifices de la Provence, et si ses premières études montrent encore l'influence prépondérante des archéologues orthodoxes (témoin la date du xr° siècle attribuée bénévolement à la voûte du transept de Saint-Trophime), sa monographie sur Notre-Dame des Doms d'Avignon témoigne, sous l'influence de travaux dont il craint d'indiquer l’auteur, un effort vers plus de précision et de vérité. M. Labande est un des trop rares archéologues qui pourront rendre un jour de vrais services à l’étude de l’art français. î
Nous allons donner encore quelques exemples de cette
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méthode empirique dont se contentent ses confrères. L'église de Saint-Hilaire de Poitiers va nous les montrer à l’œuvre. Cette église a fait le sujet de nombreux travaux des érudits locaux, et naguère M. Lefèvre-Pontalis lui a consacré une monographie. Résumons en peu de mots ses conclusions. Le directeur du Bulletin monumental accepte, avec les érudits poitevins, que l’église actuelle a été élevée en 1049. Le nom de l'architecte serait même connu; ce serait un certain Gautier Coorland, venu tout exprès d Angleterre pour exécuter ce travail, et comme on trouve dans les chartes de cette époque le nom de Corloanarius, on a identifié ces deux noms qui n’ont aucun rapport entre eux. Certes, il faut bien avouer que le chœur avec ses chapelles rayonnantes n’est pas de 1049. Il est sage de considérer l’église construite en 4049 comme se composant d’une grande abside aujourd’hui disparue, d’un transept pourvu de deux absidioles et d’une nef avec bas-côtés. C'était le plan adopté sans nul doute à cette époque. Ilest aussi prudent de reconnaître que cette église n’était pas voûtée. M. Lefèvre-Pontalis accepte en partie l'opinion des archéologues locaux. Le porche-clocher, les hautes parties du croisillon appartiennent seuls à la seconde moitié du xr° siècle, On construisit les bas-côtés sur les flancs de la nef et du transept. Les voûtes de la nef s’élevèrent ensuite, le transept et le chœur entouré d’un déambulatoire et de quatre chapelles rayonnantes. C’est alors qu’on remania le clochernord.
Notons tout de suite que l’église eut à souffrir des guerres religieuses au xvr° siècle. Les protestants saccagèrent la cité de Poitiers et principalement l'édifice dédié à Saint-Hilaire. Les jeunes archéologues qui voudront faire l'étude approfondie de ce monument si intéressant, devront se demander quelles furent les réparations faites au lendemain des ravages, c’est-à-dire, dès
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1591, après le siège. Nous savons, en effet, que plusieurs parties furent détruites, que les étages supérieurs du clocher nord s’écroulèrent, entraînant dans leur chute bien des voûtes et des supports de la nef: Mais, nous apprenons aussi que, dès 4591, les clercs cherchèrent à restaurer les ravages causés.
L'erreur grave des archéologues provinciaux et de M. Lefèvre- Pontalis en particulier, consiste en cet oubli. Ce docte archéologue ne s’est pas demandé ce qui avait été fait, en 1591, lorsqu’on restaura cet édifice fort endommagé par les Huguenots. L'étude des formes architectoniques aurait été, dans cette trop longue monographie, d’une nécessité absolue.
L'église construite en 1049 s’éleva sur l'emplacement actuel de Saint-Hilaire. Son plan était fort simple et répondait alors aux nécessités du culte. Cet édifice dut servir à peu près un siècle; car les textes latins relatifs aux constructions des églises nous montrent combien sont nombreux les édifices élevés au xr° siècle refaits durant le dernier tiers du siècle suivant par suite du goût des fidèles et de la floraison des monuments voüûtés. Un incendie avait pu détruire l'édifice élevé en 1049. Saint-Hilaire dut être rebâti vers le milieu du xu° siècle et la nouvelle construction s’exécuta lentement. Les ressources pécuniaires faisaient souvent défaut, car les guerres anglaises paralysaient les efforts du clergé. Il fallait avant tout se défendre. Les travaux furent donc fort lents. Les chapelles rayonnantes, le chœur avec son déambulatoire, le chapiteau représentant la Concorde et la Dispute, conservé au Musée, nous autorisent à dire que c’est vers le dernier tiers du xu° siècle que cette église fut bâtie.
Nous ne voulons pas discuter page par page le mémoire de M. Lefèvre-Pontalis. Disons cependant que nous ne pouvons accepter aucune de ses conclusions. Le savant archéologue n’a pas analysé avec soin les chapiteaux de cet édifice: il n’a point