‹ Les méthodes du passé dans l'archéologie françaiseChapitre 12 sur 23 · RAR EE · texte numérisé non relu

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habile. Ce sont des têtes d'animaux, des personnages dont les traits sont fort accentués. Les tores de ces archivoltes sont très fins, d’un dessin sûr et précis et l'appareil régulier en belles pierres fait songer aux édifices élevés vers la seconde moitié du xn°siècle(1160-1170). Nous ne savons pour quel motif M. Lefèvre: Pontalis fait remonter au deuxième quart du xr° siècle ces différentes parties du clocher !

Il y a plus. Nous avons au premier étage ces deux larges baïes mentionnées qu'on peut voir encore en pénétrant dans la tour. On remarque les belles colonnes sveltes et allongées, ornées de chapiteaux, de feuilles d’acanthe. Les bases de ces fûts sont caractéristiques : petit tore avec une profonde scotie et un second plus aplati. Une petite arcature se trouve aux angles, soutenue par deux colonnettes,ornés de chapiteaux corinthiens. Nous ignorons comment se terminait ce clocher. Les archivoltes des deux grands arcs du rez-de-chaussée indiquent où étaient les deux baies du premier étage, mais au xvi siècle (fin) on éleva sans nul doute le toit en appentis et on le fit descendre jusqu'aux pilastres extrêmes du clocher. On coupa ainsi une partie de la seconde travée supérieure de cette tour. La façade décorée, semblable à celle que nous possédons, disparut, et les colonnettes des piliers qui étaient dans la deuxième travée du clocher furent détruites. On peut encore étudier les grands piliers qui divisaient les deux baies intérieures du clocher. Ils sont montés par assises, leurs chapiteaux sont très fins, ornés de feuillages. Leur base se compose d’un tore rond séparé par une scotie très profonde et d’un second tore presque aplati. Ce sont bien là les caractères d’une construction exécutée de 1460 à 1170.

Ce n’est pas tout. Quand on refit toute cette partie du clocher, on plaça des contreforts très larges, qui masquent en ce moment

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les chapiteaux très fins de la seconde baie en partie détruite. Mais on peut apercevoir cependant deux chapiteaux, dont l’un est d’une grande beauté; sa co, beïlle est décorée de feuillages avec des fruits ronds. Nous avons trouvé dans maintes églises du Poitou du dernier tiers du x1r° siècle des exemplaires semblables. On est tout à fait étonné que M. Lefèvre-Pontalis date cette construction de 1120-1130!

La décoration extérieure de ces baies est d’un très bel effet. Nous avons surtout une archivolte décorée de trois rangs de copeaux qui avait fait croire à Courajod à une influence de la décoration en bois. Ce n’est pas l’exemplaire unique, nous en avons retrouvé plusieurs répliques dans certaines églises du Poitou qui peuvent être datées du dernier tiers du xn° siècle. Les colonnettes de cette archivolte sont sveltes, élancées, les bases elles-mêmes indiquent cette période : tores assez minces séparées par une scotie étroite et profonde.

Pénétrons dans la partie basse du clocher qui sert en ce moment de sacristie. Nous trouvons deux grandes travées soutenues par un très fort pilier placé au centre. Les contours de cette pile prouvent que cette œuvre est relativement récente. Les colonnes sont fortes, un peu lourdes, mais on a orné ce pilier de tailloirs très fins qui se profilent tout le long des extrémités du pilier comme une frise. Les chapiteaux sont décorés de feuilles d’acanthe placées sur trois rangs, mais les volutes sont petites pour un chapiteau aussi large, d’autres portent un lion qui écrase une bête, thème décoratif si fréquent durant le dernier tiers du XII siècle. On peut voir que ces artistes ont copié l'antique et ont cherché à l’imiter. Ces chapiteaux sont très beaux, sculptés à l’aide du trépan. Le tailloir est orné tantôt d’un rang de billettes assez fortes, tantôt d’un ruban en partie détruit, décoration qui indique à coup sûr la deuxième moitié du

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X1Ie siècle. Les bases sont fort simples : petite bague remplaçant le premier tore, une scotie large et profonde et un tore très aplati assez fin, formant comme une sorte de moulure. On ne | saurait voir là les caractères des bases de 1120-1130, mais ceux | du dernier tiers de ce siècle.

Les voûtes qui soutiennent ces piliers sont d’ogive; elles sont lourdes et étonnent par leurs nervures minces et plates. Il nous semble qu’on n’a pas voulu voûter ainsi, car la retombée de ces nervures est placée très en retrait sur les piliers qui paraissent ne rien soutenir. Aurait-on eu l’idée de poser sur ces nervures plates une autre nervure plus ornée ? Ces ogives ainsi faites ne sauraient appartenir à 1130! Elles sont certes de l’extrème fin du xn° siècle.

Les dates proposées par M. Lefèvre-Pontalis doivent être revisées. L'église de Saint-Hilaire appartient avec le clocher au dernier tiers du xn° siècle. Elle a pu être commencée vers 1160. C’est alors qu'on construisit la nef, qu’on éleva peu à peu le transept et que le chœur fut bâti. La construction de cette vaste église fut terminée vers 1190. Nous avons vu qu’elle était homogène. L'appareil de la partie inférieure du transept et des chapelles, celui de la nef et du clocher, toujours le même, nous prouvent une construction faite d’un seul jet. Mais les travaux à la fois intérieurs et extérieurs du xvr siècle (fin) ont dénaturé le plan de cette église et ont pu faire croire à des modifications apportées à l’ancien édifice du xr siècle, qui avait disparu.

La méthode des archéologues-orthodoxes est trop étroite, elle manque de solidité, elle ne fournit que des érudits sans grande envergure, sachant fort bien le développement de certaines formes denotre architecture, mais rien de plus. C’estle minimum qu’on peut exiger de tous ceux qui s'occupent des études artistiques. Et encore faut-il que cette connaissance un peu superfi-

cielle soit conduite avec sûreté et méthode, sans quoi elle peut entrainer à des erreurs graves semblables à celles commises par M. Lefèvre-Pontalis à Saint-Hilaire de Poitiers.

On excusera cette démonstration toute technique; mais le sujet nous y conviait. Il aurait valu la peine, à propos de plus d’un point, d'entrer même dans des considérations d'histoire générale et d’invoquer les sciences auxiliaires. En effet, les études archéologiques nécessitent une connaissance très étendue de la littérature, de la liturgie, à côté des différentes disciplines qui facilitent ses recherches, telles que l’épigraphie, l’histoire du costume, la paléographie, etc. Dès le xn° siècle les artistes cherchent à rendre ce qu’ils ont sous les yeux, ils prennent aux idées chrétiennes et surtout aux mystères les seènes qu'ils vont bientôt peindre sur les murs ou sculpter sur les façades des églises. L’iconographie se transforme dès cette époque avec une rapidité surprenante et l'artiste multiplie ses personnages, étoffe ses scènes. La composition devient bientôt une représentation familière, un tableau de genre. Songez à l’adoration des Rois Mages, tout d’abord fort simple, et à ce qu’elle devient hien vite, prenant des proportions inouies, au temps de Benozzo Gozzoli; le massacre des innocents n’est pas traité différemment; il atteint une ampleur inconnue jusqu'alors.

Mais tous ceux qui veulent connaître le passé artistique de l'Occident ne doivent point se contenter d’une connaissance aussi restreinte; un vaste champ d'investigation est devant eux. Certes l’étude attentive des formes variées et graduées de l’architecture romane ou gothique est, comme nous l'avons déjà dit, indispensable aux archéologues; mais il y a plus; dans un monument légué par le passé nous trouvons le décor, les scènes représentées, les sujets variés dont la connaissance facilite la tâche de l’historien de l’art et lui fait éviter des erreurs. Dater

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un monument est déjà si difficile qu'il faut rassembler toutes les preuves que ce monument peut fournir. Il est nécessaire aussi de savoir l’histoire de la contrée où l'édifice a été élevé. Il concrétise, en effet, les idées et la sentimentalité particulières de cette région, il incarne l’idéal de sa population.|La connaissance de l’état économique de celle-ci, des notions claires sur la situation plus ou moins précaire de l’abbaye ou de l’église, sur le degré de culture du clergé, sur l’enseignement, etc., tout cela est aussi nécessaire; car autrement comment nous rendre compte s’il était possible, à tel ou tel moment, d'élever des églises d’une certaine importance? Il est aussi utile de savoir les relations avec les autres provinces, pour expliquer les influences étrangères qu’on peut trouver inscrites sur le monument qu’on doit étudier. En-un mot, toutes les sciences auxiliaires de l’archéologie prennent, dans une question de datation, une importance d'autant plus grande qu'il s’agit d’un édifice sur lequel il sera plus malaisé de projeter la lumière historique.

COMMENT LES ARCHÉOLOGUES FRANÇAIS -CONÇOIVENT LE DÉVELOPPEMENT DE L’ARCHITECTURE DES XII° ET XII SIÈCLES.

On le voit, l'archéologie n’est pas une simple analyse des chapiteaux, des bases, des différents membres architectoniques du monument, nous venons de prouver qu’il est nécessaire de connaître le décor, le thème iconographique des sujets représentés. L'histoire du costume peut avertir aussi l’archéologue prudent et avisé. La méthode employée par les archéologues orthodoxes français nous paraît trop rigide et sans souplesse. Ils se sont figurés la naissance de l'architecture romane et gothique beaucoup plus ancienne qu’elle n’est en réalité. De là des erreurs graves, des antinomies et des contradictions fort nombreuses. On ne saurait les compter. Nous allons donner quelques exemples pour montrer la fragilité de leur méthode et les conceptions surannées de ce groupe.

Etudions le chœur de la cathédrale de Poitiers. Que savonsnous tout d’abord sur ce monument ? Un historien du xvr° siècle, Jean Bouchet, qui a pu avoir des documents que nous ne possédons plus, raconte que cet édifice, dédié à saint Pierre, fut projeté sous la reine Eléonore d’Aquitaine, comtesse de Poitou. Les fondations de la cathédrale Saint-Pierre furent posées en 1162 sous Henri Plantagenet, roi d'Angleterre. Bouchet a

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soin de nous dire que les travaux marchèrent lentement à cause de l'occupation anglaise, mais qu'ils furent poussés plus activement sous Alphonse, frère de saint Louis, comte de Poitou. Il nous indique, sur la foi de documents perdus, qu’à la mort d’Alphonse les deux travées de la façade manquaient et que les deux premiers étages des tours étaient seuls achevés sous l'épiscopat de Gautier de Bruges (1278-1301) et d’Armand d’Aux (1307-1312). C’est à ce moment que l’œuvre reprit son essor et pouvait être terminée — à part quelques détails secondaires — le 18 octobre 1379. C’est ce jour-là qu’elle fut consacrée par Bertrand de Marmont, évêque de Poitiers.

On peut donc dire que ce fut surtout Alphonse de Poitiers qui contribua par ses deniers à la plus grande partie de cette vaste construction. Mais cet édifice n’était cependant pas terminé à sa mort. Ce ne fut que vers 1278-1301, sous l’épiscopat de Gautier de Bruges, camérier de Clément IV (1307-1312), que l’œuvre immense prit un grand développement. Elle était à peu près terminée en 1363. Jean de Lioux y fit son entrée solennelle. On a conservé une bulle d’Urbain V, donnée en 1365, en faveur de ceux qui Contribueraient à la construction de la tour du nord (tour neuve), qui est de la fin du xiv* siècle, Il avait fallu deux cent soixante et onze ans pour élever cette immense cathédrale!

Le projet de Henri IT, roi d'Angleterre et de sa femme Eléonore d'Aquitaine, eut un semblant d'exécution. Les guerres anglaises ne permirent pas de construire une si vaste enceinte. On dut jeter les fondements, commander les pierres, créer des chantiers, mais ce fut tout. À première vue, si le monument avait été fait à cette époque, nous aurions une église romane, avec voûtes en berceau à la nef et d’arêtes, soit aux bas côtés, soit au déambulatoire. Il est à supposer même que son plan aurait été plus proportionné à la population poitevine. L’art roman a satisfait

pendant longtemps les fidèles méridionaux et ce n’est que fort lentement que le style gothique dominateur, tyran même, a pu pénétrer dans ces régions. Une simple vue, même superficielle du chœur de la cathédrale de Poitiers, permet de voir le triomphe presque définitif de l’art septentrional.

Pénétrons donc dans l’intérieur de l’église et voyons si la date proposée par M. Lefevre-Pontalis peut être acceptée. Ce chœur est terminé par trois absides. La tradition fort ancienne pesait encore sur l’architecte qui a dessiné le plan de cet édifice. Nous n'avons pas de chapelles rayonnantes, mais un vaste chœur avec un large déambulatoire. Ce chœur eut à souffrir du mauvais goût du clergé au xvin® siècle: Les chanoines firent placer au-dessus des grandes arcatures aveugles qui ornaïent le chevet, une galerie en pierre avec des balustres et mirent de grands autels très décoratifs, qui en ont masqué la belle décoration. Les voûtes d’ogives sont d’une belle venue et d’une grande finesse. Les nervures sont formées de deux tores séparés par une partie plane, et plus loin de trois tores fins et réguliers. La techniqueest déjà parfaite, l’appareil excellent. Les piliers sont fort intéressants. Les feuilles d’acanthe qui décorent la corbeille des chapiteaux sont imitées de l’antique, mais leur dessin est encore roman. Nous n'avions pas à Poitiers, au commencement du xue siècle, la flore gothique d’une exécution si soignée, d’une vérité si parfaite, ce sont toujours ces deux rangs de feuilles sèchement dessinées et si profondément ciselées qui ornent les corbeilles des chapiteaux. Le tailloir est d’un très beau dessin avec ses moulures si fines. Les bases de ces piliers sont bien celles du commencement du xim° siècle : éore fin séparé d’une scotie étroite et profonde, sorte de gorge, d'un second fortement aplati. Ces bases reposent sur un stylobate décoré de moulures et de congés. Cette analyse rapide des différents membres

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arChitectoniques nous a déjà permis de voir que cette construction avait été faite au commencement du xu° siècle. Nous avons

, constaté, après avoir étudié les monuments de la région, avec

quelle lenteur les profils des bases des colonnes se transforment. Ces œuvres nous ont montré que la gorge reste longtemps assez haute et profonde, tandis que nous ayons ici un exemple tout à fait différent. À cette heure, l’architecture cesse d’être régionale, elle va devenir nationale, sinous pouvons ainsi parler, c’est-à-dire que désormais nous aurons dans les provinces de la France, à part quelques transformations, la même évolution, plus tardive sans doute, de l’art gothique.

Les fenêtres très belles sont dessinées par un éminent architecte; ces larges baies élevées sont d’un très grand effet. Mais l’art gothique se montre à nous avec son horreur du mur. Tout est déjà léger et la lumière pénètre, tamisée par de beaux vitraux.Les colonnettes fines et sveltes, qui décorent ces fenêtres, sont d’une exécution très soignée.

On peut voir, en étudiant rapidement lechœur de Saint-Pierre, que les premiers travaux comprennent un certain nombre de travées. Mais les murs décorés d’arcatures sont pour nous du plus haut intérêt, car nous avons au-dessus de ces arcatures une corniche soutenue par des modillons. Ces modillons représentent des personnages, des femmes, des animaux dessinés déjà avec une toute autre vision artistique. C’est à la fois plein de vie et de vérité. Nous sommes déjà loin de la statuaire de Notre- Dame-la-Grande. Quelle vie dans ces petites têtes si finement sculptées ! L'artiste obéit désormais à de nouvelles conceptions esthétiques, il sculpte d’une manière plus synthétique, il ne détaille pas un vêtement, il drape ses personnages avec aisance et une élégance inconnue jusqu'alors. On peut même dire que ces artistes appartiennent à l’école de la statuaire du Nord, ils

font pénétrer à Poitiers une nouvelle technique, une manière particulière de concevoir le monde extérieur. Ils vivifient tout ce qu’ils sculptent, plantes, personnages, animaux, en un mot ils interprètent le monde extérieur d’une manière toute nouvelle.

Et quelle variété de sujets! Ces modillons représentent des animaux qui jouent de la lyre, des femmes vêtues du bliaut aux longues manches, le voile formant guimpe, mais couvrant très peu la tête et laissant apercevoir les cheveux! Des personnages vêtus de la cotte longue déjà ample et d’un capuchon sont dessinés les jambes croisées, d’un dessin souple et osé.

Puis ce sont des jongleurs, les jambes en l'air, exécutant des tours de force. On pressent l'artiste regardant avec attention ce qui se passe autour de lui et cherchant à le rendre. Les moindres détails de la vie de tous les jours les attirent, les séduisent, ils copient ce qu’ils voient autour d’eux. Voici un chien qui exécute ses tours comme sur la place publique. Combien ces petits personnages si vivement dessinés sont intéressants surtout à ce moment précis où ils sont nés. C’est l'heure de leur création. On devine l'effort de l’école créant ces types qui vont devenir bientôt trop fréquents, monotones parce qu'ils seront sans cesse reproduits. Et tous ces petits personnages sont pour les archéologues du plus haut intérêt. Leur analyse nous raconte jusqu'aux dernières travées de la nef toute l’histoire du costume du xu° et du xiv® siècles. [ls nous font voir les dates des différents travaux, les modes de Paris acceptées par la cité poitevine, témoin la toque avec mentonnière, la robe avec le fermoir rond à la chemisette, le bliaut sans manches et qui se trouve peu à peu sur les personnages des modillons appartenant à des travées faites de 1240-1260.

Les modillons qui sont placés sur les premières arcatures du chœur nous montrent aussi que ce n’est que vers 1210-1930 que

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ces motifs décoratifs ont été sculptés, témoin le guerrier vêtu du haubert complet, portant même les gants. Il a le casque pointu sans nasal, la tête couverte de la coiffe de mailles. Et que d’autres indices nous fourniraient l'étude détaillée de ces personnages, à côté d’un faire savant, très osé et souvent même trop hardi. Voici une tête d'homme d’une intensité de vie surprenante, aux méplats accentués,-les yeux très ouverts, la bouche épaisse et sensuelle. Nous trouvons sur les autres murs des personnages riant, montrant déjà des dents fines et blanches, puis des personnages avec la robe longue et le bliaut sans manches du premier tiers du xtu° siècle. C’est typique.

M. Lefevre-Pontalis qui a daté cette œuvre de 1177, aurait dû analyser le. décor de ce chœur. Il lui était nécessaire de connaître l’histoire du costume de cette époque et il aurait évité des erreurs graves. Au lieu de cette analyse plus sûre, le

| Directeur du Bulletin monumental a eru lire sur l’une des clefs | de voûte du chœur quelques chiffres. On y remarque en effet | NAT MVII LX OA'O. De là à lire 1177 avec quelque com-

plaisance, il n’y a qu’un pas et M. Lefevre-Pontalis l’a franchi! Il déclarait aux touristes qui le suivaient dans ses pérégrinations lointaines que cette inscription était bien la date de l'exécution des travaux! Quelques doctes ont dû sourire devant cette affirmation, surtout étonnés de cette méthode trop subjective. M. Lefevre- Pontalis aurait dû, ce semble, étudier avec soin toutes ces représentations. Il aurait prouvé alors, en analysant les bases, les chapiteaux de ces colonnes, l’utilité des archéologues-architectes. On voit encore une fois combien cette manière de dater des monuments aussi importants est subjective, faite à la légère, créant des erreurs graves sans aucun profit pour l’histoire de Part.

Nous concluons donc que la première partie du chœur de

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Saint-Pierre de Poitiers ne saurait appartenir à la date 1177, que cette église fondée en 1162, n'a pu être construite tout de suile à cause des guerres anglaises et que ce n’est qu'à la fin du XIIe siècle qu’on commença vraiment cette construction.

Nous savons en effet que ce ne fut qu’en 1199 qu’on consacra le grand autel dédié à Saint-Pierre. La dédicace de l'autel nous montre que les travaux furent alors commencés avec vigueur et nous apprenons aussi que le chœur fut clos en 1241.

On est vraiment étonné lorsqu'on lit les travaux de l’école des archéologues-orthodoxes, des dates données à certains ronuments. On se demande surtout quelle méthode a présidé à toutes ces affirmations. M. Lefevre-Pontalis a exploré la région poitevine, il a pu se rendre compte de certaines églises presque datées par les sources. C’est tout d’abord l'édifice religieux de Parthenay-le-Vieux. Cette église, nous allons le voir, a remplacé, comme ce fut toujours le cas, un édifice qui fut élevé vers 1092. Donnée à l’abbaye de la Chaise-Dieu, les moines durent trouver cette construction presque en ruine, ou bien a-t-elle disparu soit par un incendie, soit pour d’autres motifs, toujours est-il que nous savons qu’on commença vers 1150-1160 à élever une autre église. Nous avons donc un exemple tout à fait probant d’une construction religieuse exécutée vers le milieu du xn° siècle et qui fait place à une autre dont les documents nous indiquent la date de 1092. 11 faut bien l’avouer, si l’école des archéologues orthodoxes n’avait pas de renseignements précis sur cette église, qui ne permettent aucun doute, elle aurait attribué sans crainte cet édifice au commencement du x1r° siècle.

Cette construction pourrait aider à dater d’autres monuments. Une étude pénétrante de cet édifice, l'analyse exacte des différents membres architectoniques pourraient sans nul doute faciliter la tâche des archéologues. Puis d’autres viendraient

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ensuite, celle de Civray appartenant au dernier tiers du xn° siècle. On aurait ainsi une solide base pour classer avec soin les monuments de la province du Poitou. Les archéologues provinciaux seraient guidés par les maîtres des Écoles de Paris et pourraient rendre alors de précieux services à l’histoire de l’art. Mais au lieu de cette méthode vraiment scientifique, on leur indique des dates fantaisistes qui faussent complètement le développement de notre art.

L'église de Jaxeneuil, si voisine de Poitiers, mérite une analyse rapide. Elle est, avec sa sœur aînée, le temple de Lusignan, une construction du plus haut intérêt pour montrer la méthode toute subjective des archéologues orthodoxes. L'église se compose d’une abside flanquée de deux absidioles s’ouvrant sur le transept. Le chœur est vaste, spacieux, et les piliers qui sont à sa naissance ont des profils compliqués. Les colonnettes de ces piliers sont posées sur un grand stylobate orné d’un biseau assez large et de fines moulures. L’abside principale, décorée d’une série d’arcatures repose sur une plinthe très finement moulurée, munie d’une gorge étroite et sèche. Rèmarquons surtout la base déja déformée de ces colonnes. Leur profil est même compliqué: tore supérieur très étroit, scotie profonde mais inclinée vers le second qui n’est qu’une sorte de bague posée sur la colonne. La manière de bâtir est bien celle du dernier tiers du xu° siècle. Nous n’avons qu’à voir la liberté dont fait preuve l’architecte. Il a placé des arcatures dont les colonnes qui les soutiennent n’ont reçu aucune base, mais reposent directement sur la plinthe.

Quelquefois même, les congés de ces futs, ornés de roses, s'élèvent jusqu’en haut, à la place des chapiteaux.

Les piliers sont montés par assises jusqu’à la corniche et toutes les colonnettes comprises ont un tout petit chapiteau sans tailloir, minuscule, débordant très peu sur la corbeille. La

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décoration de la corniche se compose de feuillages dans le goût roman. Les modillons qui soutiennent cette corniche représentent soit des animaux, soit des fleurs. Ce sont bien là encore les motifs décoratifs romans du dernier tiers du xn° siècle avant que l’art gothique aït fourni, nous venons de le voir, les nouveaux motifs si aimés par les habitants du Poitou et de l’Anjou.

Les fenêtres extérieures de l’abside sont décorées d’archivoltes ornées d’une voussure pourvue de brisques si fréquents en Poitou, d’une gorge profonde, étroite avec un tore assez menu. Cette archivolte repose sur des colonnettes longues et minces, munies de chapiteaux étroits à deux rangs de feuillages, aux volutes fort sèches.

Le tailloir de ces Corbeilles est décoré de moulures très fines, stylisées. Les bases se composent d’un tore assez fin, avec une scotie profonde et d’un tore inférieur, très étroit mais non encore aplati. Une remarque que l’on peut faire en parcourant le Poitou, c’est la persistance jusqu’à la fin du premier tiers du xur° siècle du second tore encore arrondi des bases, et détail aussi à noter, c’est le retrait de la fenêtre sectionnée formant souvent un stylobate à la colonne.

Nous avons ensuite quatre arcatures longues et hautes sans grande beauté. Ces arcatures trop courtes ont des gorges profondes sur laquelle on a placé des roses comme à Saint-Jouin-de- Marnes. Elles reposent sur un tailloir, un peu trop large, orné de trois biseaux moulurés, mais fort secs. Le dessin est déjà stylisé. Les chapiteaux de ces pilastres sont décorés de feuillages, mais on voit déjà qu’on se rapproche de l’ornementation gothique, la flore est mieux étudiée, les boutons dans les feuillages forment déjà crochets. Ce n’est plus la vision romane qui se maintient dans cette contrée au delà de 1180. Nous trouvons la feuille d’acanthe sur deux rangs d’une extrême finesse et

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d’une exécution fort soignée. Remarquons surtout la décoration de ces pilastres ornés de grosses roses, d'un très fort relief, séparées par des gorges profondes, très accentuées. On a pratiqué au bas de chaque pilastre une sorte de gorge fort creuse. Cette

) construction si habile, si luxueuse, ne saurait appartenir au

deuxième tiers du xn° siècle, mais a été exécutée comme l’abside de Saint-Jouin-de-Marnes au commencement du xur° siècle.

Les absidioles du transept s’élèvent sur un très haut stylobate, la première placée à droite a été fortement restaurée. Les bases des colonnes indiquent déjà la fin du x siècle: tore supérieur mouluré, séparé par une scotie inclinée et un tore inférieur presque aplati.

La façade du transept a été remaniée. On peut le voir en étudiant les fenêtres. Si la première a conservé sa décoration primitive l’autre appartient au xv° siècle. Les chapitaux à feuillages des colonnettes longues, qui en soutiennent les archivoltes, sont d’un dessin très précis et les feuillages forment crochets. L’archivolte est ornée de denticules séparés par une dent de scie, motifs décoratifs qui se retrouvent sur des édifices religieux de la région, puis les trois rangs de copeaux, décoration aimée aussi par les Poitevins reproduite à Saint-Hilaire de Poitiers. Le tailloir de ces chapiteaux se compose de fines moulures déjà sèches. L’archivolte est ornée d’un tore, d’une feuille sans cesse répétée sur un second plus petit imperceptible et d’une bordure formée de petites étoiles. Le tailloir est lui-même très finement décoré avec sa gorge étroite et ses fines moulures. Les modillons qui soutiennent la corniche sont bien ceux de l’ex- ! trême fin du x1r° siècle : têtes d'hommes très accentuées, animaux fort creusés. On a fait ici un certain nombre de restaurations.

A l’extrémité du transept, aux angles, on trouve des piliers très compliqués, montés par assises. Les longs bras du transept

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ont été en partie refaits. On a construit un petit escalier en colimaçon, .en forme de tourelle, pour monter au clocher, semblable à tous ceux des églises du Poitou élevées durant le dernier tiers du x siècle,

Les bas côtés de l’église ont été refaits, les modillons de la corniche ne sont pas anciens. Les contreforts sont renforcés, et les fenêtres en arc brisé sont plus récentes. Les murs du reste ne sont pas de la même époque que le chevet de l’église. Ils sont composés de pierres de différentes grandeurs.

La façade de l’église peut se diviser en trois parties. Celle qui occupe le centre est très richement ornée; elle est en retrait et montée par assises. On a entassé les motifs décoratifs aux archivoltes : damier, billettes, oves, denticules. Les artistes plus osés imitent déjà les grappes de raisin, les objets qu'ils voient autour d'eux. Observons aussi la manière particulière de ces artistes de décorer la corbeille des chapiteaux, ils collent désormais sur cette corbeille un objet : tête de bœuf, feuillages, fleurs, formant frise. Un grand nombre de modillons ont été refaits sur cette facade, mais ceux qui restent accusent le xr° siècle finissant.

Pénétrons dans l’intérieur de l’église. La nef est assez grande, mais dépourvue de fenêtres ; l’église s’éclaire par les bas côtés fort étroits. Elle est voûtée en berceau. Les doubleaux anciens sont en arc brisé. Mais, le chœur de cette église doit faire l’objet d’une minutieuse enquête. Il offre à la vérité un réel intérêt. Sa décoration est fort simple. A la partie inférieure, nous avons une arcature qui fait tout le tour de l’abside, supportée par des colonnes. Maïs que de nouveautés apparaissent à ceux qui étudient avec. soin cette abside. Les chapiteaux géminés, sont sculptés, deux par deux, dans un seul bloc; ils n’ont peut-être pas été faits pour les colonnes actuelles, car ils rebordent trop fortement et sont trop larges. Les bases de ces colonnes

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reposent sur une plinthe. Elles se composent d’un tore inférieur assez haut, d’une scotie profonde et d’un second tore très étroit. Le tailloir est assez large, mais un peu diminué. Il faut ajouter que des chapiteaux ont été refaits. Les grandes colonnes de l’abside montées par assises qui divisent la partie supérieure des murs, sont presque toutes géminées. Les bases sont même d’un seul tenant, mode de construction de l’extrême fin du xrre siècle. Les larges piliérs à chaque extrémité du chœur s'élèvent aussi jusqu’au haut et ont un tailloir unique. Ils sont en général très ornés, décorés d’une sorte de ruban avec denticules.

Les fenêtres sont percées dans la partie supérieure de l’abside. Le dessin est large, d’une belle venue. Ces grandes baies sont comprises dans une arcature dont l’archivolte ‘est formée d'un tore très fin, orné de cercles, au milieu desquels on a placé un fruit. Les chapiteaux de ces arcatures sont d’un très beau style : étroits, sveltes, semblables aux colonnes. Mais chose inattendue, qui est une vraie surprise dans ce décor tout à fait roman, c’est de trouver une voûte d’ogives, dont les nervures compliquées se composent d’un fort boudin qui vient s'appuyer sur des colonnes. Remarquons que les ogives sont très rapprochées, elles retombent sans transition sur le chapiteau. On voit même que ces ogives sont mal faites, mal jointes aussi, surtout les deux nervures qui se croisent. On ne saurait admettre une voûte d’ogives primitive aussi incertaine, à côté d’une construction fort savante et très étudiée des différentes parties de l’église.

La surprise passée, on s’aperçoit peu à peu, après un examen minutieux, que le premier architecte n’a pas voulu voüûter ainsi cette abside. On voit qu’on a fait plus tard, peut-être même au xix® siècle, cette voûte dont les nervures reposent fort. mal sur les colonnes élevées pour les recevoir. Des fautes graves ont

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même été commises; la colonne ne divise pas par le milieu le pilastre sur lequel elle s'appuie. Elle est trop rapprochée de la colonette qui soutient l’archivolte de la fenêtre. Il en est de même aussi de l’autre côté de l’abside. On est mal à l’aise, à la vérité, devant une pareillé construction et après un examen plusieurs fois renouvelé, nous ne pensons pas qu’il y eut à l’origine une voûte ainsi faite. Il y a même des reprises, témoin la différence de l'appareil à la hauteur des voûtes. Pouvons-nous supposer que les deux colonnes jumelles appelaient au contraire un simple are doubleau et admettre que ce n’est que plus tard, vers le premier tiers du xm° siècle ou mieux peut-être de nos jours, qu’on aura placé ces ogives.

M. Lefevre-Pontalis, qui a étudié ce monument, a cru trouver sur l’une des colonettes de la grande abside, la date de la construction, mais c’est. un graffiti qui n’est pas ancien. Les dates n’ont rien de médiéval et ne sauraient fournir une datation sérieuse. MCLXI-I-.I

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On s'étonne même du zèle de la Société archéologique, présidée par M. Lefèvre-Pontalis. Elle a fait mettre sous verre ce graffiti mémorable, et elle: a proclamé orbi et urbi la date de cet édifice (1162). C’est à la fois naïf et fort plaisant.

Une autre église, sœur cadette de celle de Jazeneuil, mérite aussi de nous retenir un moment. C’est l’église de Lusignan. La construction a commencé par le chœur qui est d’une très belle venue. Cinq fenêtres, larges baies, éclairent le sanctuaire; le transept spacieux et fort clair est flanqué d’une absidiole de chaque côté, tandis que la nef a des bas côtés fort étroits. II est facile de voir qu’on a construit cet édifice à plusieurs époques. Nous pensons cependant que la première construction compre-

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nait le chœur, le transept, et la nef jusqu'à la hauteur des voûtes (1180-1200). Mais la hauteur très élevée de la nef nous donne l’impression qu’on est déjà en plein gothique. Les archivoltes des arcades sont à double ressaut et en arc brisé. L’appareil régulier ést très soigné, de belles pierres de taille composent les murs, jusqu’à la naissance des corniches qui se profilent le

long de la nef, pourvues de fines moulures.

Cette exécution si parfaite montre aussi que nous sommes à une époque de grande prospérité. Cet édifice déjà si considérable pour une population peu élevée nous indique un moment où s'élèvent detous côtés, en Poitou, des églises très grandes avec un luxe de décoration inusité. C’est le dernier tiers du xu° siècle.

Les dernières travées de la nef ont subi de très grandes restaurations. Les voûtes sont plus récentes, elles reposent d’une manière malaisée sur la nef et les bas côtés ; elles sont d’ogives prismatiques et à pénétration. Elles ne peuvent avoir été faites qu’au commencement du xv° siècle, -et possédaient des.clefs de voûtes assez lourdes. Nous pensons qu’on aura raccourci, à une époque indéterminée d’une travée ou deux la nef et fait beaucoup,plus tard le mur-façade qui ne saurait revendiquer aucune antiquité.

La main-d'œuvre devient de plus en plus sommaire à mesure que l’on s'éloigne des premières travées. Les ressources pécuniaires ont manqué sans nul doute, témoin les pilastres très peu décorés des bas côtés, qui devaient recevoir les doubleaux, euxmêmes sommairement construits. Ceux-ci s'élèvent jusqu’à la corniche qui est, elle-même, d’une très grande simplicité. Les voûtes des bas côtés sont en berceau, mais nous pensons que ces bas côtés ont été remaniés et que l’église a subi de grands désastres. Les larges fenêtres en ce moment murées étaient d’un très joli dessin mais fort simples, dépourvues d'ornement.

roues

La nef est donc dans son ensemble de l’époque primitive, mais deux travées seulement, voisines du chevet, sont ornées comme le désirait le premier architecte, qui avait conçu. cette très vaste construction. Les deux premières travées (côté gauche) répondent bien à sa pensée. Ces piliers sont décorés avec soin, les angles sont fortement évidés et: ont recu des ornements qui s'élèvent jusqu'aux chapiteaux. Ce sont de très gros fruits, tels que pommes, fortement creusées et d’un fort relief, parfois nous avons aussi une grosse volute formant un énorme crochet, retenu par une sorte de feuille, qui pénètre dans le pilier. On a fait aussi des fruits semblables aux pains ronds des premiers chrétiens. Ces ornements se voient seulement aux piles du chœur et de la première travée de la nef. Les colonnes s'élèvent très hautes et l’architecte, on le voit, est sous l'influence de l’architecture gothique. Les bases des piliers sont ornées de pattes composées de roses, fleurs, feuilles larges. On ne les a pas dessinées comme descendant du dernier tore et retombant sur la plinthe, mais on les a placées à côté, sans union avec la base, presque séparées du tore et de la colonne.

Ce n’est qu'à partir de la troisième travée qu’on a complètement changé la décoration. On a dû se convaincre que ce décor allait coûter cher, qu’une plus grande simplicité s’imposait.

Observons maintenant les grands piliers si compliqués du chœur, montés par assises dont les nombreuses bases sont d’un seul tenant. Ce sont bien les anciennes bases du chœur, car celles-ci ne sont point pourvues de pattes, tandis que celles des piliers de la nef en possèdent. Leur tracé avoisine bien le commencement du xiu° siècle, un tore assez fin, pas tout à fait rond, avec une scotie très profonde, sèche, retombant sur un second tore déjà aplati,

On a dû renforcer à une certaine époque par un pilastre la seconde travée du chœur, car on a masqué les deux colonnes qui sont encore surtoutes les autres piles. Les chapiteaux sont semblables à ceux des autres églises : animaux affrontés, fruits, mais on les accepte comme un simple décor; car le faire est tout autre, le relief s’accentue, les animaux se détachent trop de la corbeille, qui n’a plus sa raison d’être. Les tailloirs eux-mêmes sont fortement moulurés et les corniches, les chapiteaux sont unis. Toute la décoration est, on le voit, comprise comme une frise qui enlace le pilier. Les bases de ces piliers semblables à celles des autres piles de la nef ont un tore inférieur cependant plus aplati. Ces piliers reposent en mêmé temps sur un stylobate placé haut, décoré de moulures.

Le chœur, partie la plus intéressante, est percé de cinq grandes fenêtres, elles sont légèrement brisées et leurs archivoltes nues, sont soutenues par des colonettes ornées de chapiteaux à feuillages. Mais on ne saurait nier les grandes restaurations du chœur, qui l'ont transformé. A première vue, on voit que les chapiteaux, colonnettes, tailloirs sont modernes. Certes on s’attendrait à trouver comme à Jazeneuil — cette église étant plus importante — les murs de la grande abside fécorés d’arcatures, il n’en est rien. Aussi devons-nous rechercher ce qui reste du chœur primitif. Deux colonnes jumelles s'appuient sur une plinthe reposant elle-même sur un stylobate assez faible, qui suit le pourtour de l’abside. Ainsi donc, les chapiteaux avec leurs colonnes, toute la partie de l’abside avec sa décoration, son arcature toute unie placée entre la dernière fenêtre, est un arrangement récent.

Les doubleaux du chœur sont aussi modernes. On a détruit la corniche qui se prolonge tout le long de la partie supérieure et qui servait de tailloir aux colonnettes. Les reprises abondent.

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On a placé un fragment de corniche qui ne répond nullement à l'ancienne simplement moulurée, ni au tailloir très finement orné du pilier du chœur, placé à gauche. Le tailloir du chapiteau était orné de damiers, et la nervure repose fort mal sur le petit pilastre et non sur une demi-colonne comme il serait nécessaire. Mais, nous retrouvons la voûte à nervures semblable à celle de l’abside de Jazeneuil. A les voir, on s'aperçoit que ces nervures sont modernes. Nous croyons que l’abside avait reçu un arc doubleau, reposant sur les deux colonnes, qui sépare la partie allongée du chœur et l’abside proprement dite. La largeur des pilastres le ferait supposer. Quant aux deux nervures, elles sont récentes, car placées trop au bord des fenêtres, elles détruisent l’harmonie des lignes. Nous pensons qu’à une époque plus ancienne, on les aurait posées au milieu du mur. Mais des reprises abondent; des fragments de tailloir disparates, des restaurations manifestes s’accusent. On a détruit, pour placer les nervures supérieures, la corniche et les ouvriers l'ont rapiécée tant bien que mal.

On le voit, toute cette partie de l’abside nous paraît avoir été complètement refaite et M. Lefèvre-Pontalis a eu tort d'accepter ce chœur comme ancien. La coupole placée sur le carré du transept a été elle-même reconstruite et ne saurait fournir aucune indication sérieuse. Nous laissons à d’autres le soin de nous dire les restaurations qui ont eu lieu dans le transept lui-même. Elles se reconnaissent au travail plus sommaire, les tailloirs ne sont pas nettement dessinés, les colonnes des absidioles manquent de base, et la corniche qui court le long des murs est elle-même récente,

Mais, ce qui est pour nous d’une réelle importance, c’est que la partie de l’abside est presque complètement refaite à l’extérieur. Des contreforts montaient jusqu’à la corniche et reposaient sur

un stylobate fort élevé. Une seule fenêtre de l’abside nous paraît ancienne, elle est de 4180-1200.

L’archivolte très étroite, est décorée d’une bordure en pointes de diamant, motifs décoratifs assez tardifs de la fin du xrnre siècle et de petits losanges avec un tore très fin. Le tailloir a reçu la

{1 même décoration. Les colonnettes sont hautes, mais un peu Il étroites. Quelques modillons peuvent être anciens. Une autre (ll fenêtre peut aussi avoir conservé quelques fragments de la con- ( struction primitive. Les colonnettes élégantes ainsi que les cha-

piteaux trop étroits ont des tailloirs ornés de pointes de diamant. Les thèmes déjà forts -anciens se retrouvent sur la corbeille : griffons près d’un calice.

Mais, que dire aussi des murs extérieurs de l’église, Ceux des bas côtés sont d’une construction très rudimentaire. On a placé des contreforts énormes pour soutenir à une époque plus récente, l'édifice en danger. On peut même voir que la partie du mur après le petit porche est complètement refaite, ainsi que les modillons. Un seul est resté qui représente un personnage, coiffé de la calotte molle du commencement du xin° siècle. | Les absides ‘extérieures du transept sont complètement refaites, avec les modillons et les contreforts. La seconde a subi Î de nombreuses restaurations, quelques fragments de fenêtres | ont seuls gardé leur antiquité. À peine trouvons-nous quelques fil modillons anciens et la fenêtre du milieu a conservé des parties | de la construction primitive. Le bras du transept droit a été fortement remanié. Remarquons encore une fenêtre à copeaux, en partie restaurée, semblable à celle que nous trouvons au premier étage du clocher de Saint-Hilaire. C’est le même dessin de celle qui se trouve aussi sur les fenêtres des bas côtés de l’église d’Airvault. Quant au petit escalier si fréquent dans les églises du Poitou, il a subi aussi bien des retouches. Le clocher lui-même

a été restauré, et tout le premier étage est refait; le second a conservé peut-être cinq arcatures anciennes, mais il est resté inachevé. Une série de chapiteaux ne sont même pas sculptés ; seuls les modillons sont en partie anciens : têtes humaines dessinées avec soin. On trouve aussi des archivoltes décorées de pointes de diamant, motif usité à l’abside.

On le voit, les parties anciennes de cette vaste abside sont peu nombreuses. Elle a été complètement restaurée et tout porte à croire que la voûte à nervures est récente. Il serait intéressant de savoir par des personnages doctes et âgés, si ces deux voûtes, celle de Jazeneuil et celle de Lusignan ne sont pas des créations intelligentes d’un architecte moderne ou si celle de Jazeneuil, malgré ses nombreuses restaurations, n’a pas inspiré celui qui a modernisé presque complètement l’abside de Lusignan. Ce n’est donc pas: vers 1162 qu’on a exécuté ces deux édifices, mais ces églises sont des œuvres de l’extrême fin du xnr siècle.

Nous ne voulons pas quitter cette terre bénie de Poitou, toujours si accueillante et si gaie, sans refaire encore un pèlerinage à Saint-Savin. On sait que l’école des archéologues orthodoxes, ont considéré cette église, avec leur maître Quicherat, comme une œuvre du xi° siècle. Examinons en détail cet édifice si justement célèbre par ses belles peintures que P. Merimée a décrites, dont nous reparlerons ailleurs, et voyons si ce grand monastère remonte à un passé aussi lointain. Il est d’une très grande importance pour l’histoire de l’art roman car Quicherat le considérait comme un exemple probant de l'application de la voûte dès le premier tiers du xr° siècle.

L'église de Saint-Savin ne possède aucune façade comme toutes les autres églises de la région. Nous avons seulement un clocherporche sous lequel on passe pour pénétrer dans la nef. Il forme vestibule à l’église. Ce clocher fortement remanié à différentes

reprises, était pourvu de deux baies décorées d’arcatures. Il a subi des restaurations importantes qui commencent à partir de l'extrémité des rainures du pont-levis, mais la partie ancienne nous montre un appareil régulier d’une exécution parfaite telle que les monuments de la seconde moitié du xu° siècle le possédent. Malgré ces multiples restaurations, les différents archiiectes ont pu conserver des fragments des parties anciennes qui nous permettent de dire approximativement le moment de construction du clocher. C’est tout d’abord un chapiteau qui orne l’une des colonnes anciennes, représentant un personnage qui saisit l’astragale. La figure est dessinée avec soin, les mains sont très fines. Puis ce sont des modillons qui représentent des têtes humaines, des animaux, etc. Ils étaient d’une très grande diversité. Quelques-uns même sont des modillons à copeaux, motif décoratif plus récent. C’est donc vers 1180 qu’on aura entrepris cette construction.

Ce clocher était-il tout d’abord isolé, comme on le prétend, en se basant sur la forte déviation qu’on peut voir en entrant dans l'église. Nous le croyons aussi. Il faut cependant supposer que le premier architecte qui construisit ce clocher, devait songer à une façade d’une plus grande ampleur, placée à l’un des côtés de l’église, quand il se vit bientôt forcé pour des raisons à nous inconnues de se servir du clocher pour l'entrée de l'édifice.

Si on pénètre dans l’église, après avoir franchi le clocherporche, voûté au berceau, on reconnaît bien vite combien ce vaisseau immense est élevé .On dirait même qu’on a sacrifié à cette hauteur l’ordonnance architectonique de l'édifice. Aussi nous sommes étonnés, dès le seuil de la nef, qu’on ait pu donner à cet édifice un âge aussi reculé (xr° siècle). Décoration des murs, ordonnänce intérieure de l’église, tout en un mot a été sacrifié par l’architecte. Voulait-il rivaliser avec ceux du nord et

élever dans ce coin si fécond mais encore retiré, une église aussi haute? Nous le croyons volontiers. La nef voütée en berceau paraît d’une grande étendue. Les trois premières travées sont munies de doubleaux d’une largeur moyenne, mais le premier ou le second architecte ne voulut pas continuer ce mode de construction, et plaça des ares de soutien aux six autres travées. Il én fut de même pour les Supports, car tandis que les voûtes des trois premières travées sont soutenues par des piliers avec colonnes engagées, celles des autres reposent sur de simples colonnes cylindriques montées sur tambours. On remarquera avec quel soin, âvec quelle habileté, ces voûtes ont été faites. Toute cette partie de l’église porte le caractère d’une construction de 1180-1190. Voyez ces bases pourvues d’un seul tore aplati, remarquez ces chapiteaux avec des volutes très fortes, placées sur une ‘corbeille sans ornement. Peut-être devait-on décorer d’une peinture les corbeilles de ces chapiteaux. Mais avec quelle sûreté de ciseau notre artiste les a sculptés. Ils sont d’une réelle beauté avec leurs feuilles larges fortement creusées comme dans la seconde moitié du xir° siècle. L’exécution est toujours sûre, précise. Un seul chapiteau nous fournit un exemplaire de ces animaux à une seule tête formant volute aux angles de la corbeille. Le tailloir de ces colonnes est large et parait soutenir toute la retombée de la voûte.

Les voûtes d'arêtes des bas côtés très élevées sont soutenues par un pilier simple, formé d’une colonne engagée. Les chapiteaux de ces piliers sont aussi d’une exécution parfaite et d’un très beau galbe. Mais cette décoration n'arrive pas à égayer ces longs murs laissés nus, sans aucun ornement, à peine quelques fenêtres à plan incliné d’une très grande simplicité, mais d’un excellent dessin, rompent un peu la monotonie de ce vaste vaisseau. Voulait-on animer par des peintures ces longues

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