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LA TAPISSERIE DE BAYEUX

Les archéologues sommeillaient, les philologues veillaient.

Munrz (Revue critique, 1903).

Il est nécessaire avant d’aborder le débat suscité par notre mémoire sur la Tapisserie de Bayeux, de rappeler en peu de mots de quelle manière fut acceptée par un certain nombre d’archéologues français cette étude. Nous faisons-nous illusion ? Mais il nous a semblé que dans l’expectative où restèrent quelque temps nos contradicteurs après l’apparition de ce travail d'approche, il y avait moins d’indifférence que de calcul. On attendait quelque chose comme le mot d'ordre, comme le signal des hostilités. La part, involontairement mais nettement et courageusement faite, dans cette monographie à la philologie de notre ancienne langue, embarrassait aussi quelques-uns de ceux dont la malveïllance fut toujours en éveil devant l’effort consciencieux et libre d’un non-professionnel qui, depuis vingt ans, s'est voué aux mêmes études et y a donné toute sa vie, Bref, en face de cette probe et modeste érudition, qu’on n’était pas toujours

capable de contrôler, les érudits se réservaient, désirant qu’un savant, d’une autorité incontestée, édictât la sentence. Ce fut M. Gaston Paris qui alors prit la plume.

D'autres suivirent bientôt enhardis et pleins d’audace. La tactique de ces minores fut tout autre, après l'apparition du long compte rendu que M. Gaston Paris voulut bien consacrer dans la Romania (1), à notre modeste travail. Sa critique développée, consciencieuse d'apparence mais sévère, injuste même, sembla, aux yeux des incompétents, réfuter chaque point de notre thèse; elle donna surtout du cœur aux plus timides pour nous envoyer leurs traits. Ils adoptèrent, sans trop réfléchir, les arguments du regretté maître, et eux, qui étaient incompétents, répétèrent urbi et orbi que ce compte rendu, basé surtout sur la philologie réduisait à néant un long et pénible effort. Les archéologues sommeillaient, disait un savant connu dans la Revue critique, mais les philoloques veilluient.

« L'article de M. Gaston Paris et celui de M. Lanore ont fait évanouir en un instant ce paradoxe, » écrivait, sans connaître un seul mot de la question, M. Molinier dans la Revue historique. On se mit à trois pour confectionner dans la « Bibliothèque de l’École des chartes » un article signé Lanore tendant à prouver que dès le tiers du x1° siècle, cette tapisserie était née, dévoilant aux yeux étonnés des fidèles de Bayeux les faits et gestes de la conquête racontés par un témoin oculaire ! D'autres périodiques emboitèrent le pas et il n’y eut pas jusqu’aux tout petits chroniqueurs des revues pédantes, ridiculus mus, qui se gonflèrent pour pontifier sur ce passionnant thème, dont la matière leur était gratuitement fournie par un maître incontesté.

Devant ces critiques qui nous ont laissé fort calme, nous nous

(1) Tome XXXI (1902), p. 404-419.

contentions, pour notre part, de sourire et de continuer notre tâche en toute sérénité, parcourant la Grande Grèce pour la troisième fois, puis la Sicile, étudiant les monuments de l’Allemagne. Rien ne pressait. Nous n’avons pas, avouons-le, ce souci du qu’en-dira-t-on, jaloux et féroce, qui est le commencement de la sagesse et la fin du repos pour l’homme en place et surtout pour l’homme en chaire, soumis à tant de contraintes et esclave de tant de préjugés! Nous avons donc gardé longtemps le silence, parce que nous le voulions bien. Il n’était pas dû à une revision du procès, à la lecture de nouvelles pièces, mais M. Gaston Paris étant mort sur ces entrefaites, nous cédions simplement à des considérations de respectueuse sympathie pour une si grande mémoire.

Avant de rouvrir, devant une tombe déjà bien négligée, ce débat tout à fait scientifique, nous voudrions dire deux mots sur la conception artistique exprimée par notre Maître à tous et reprise plus tard par M. Lanore, l’auteur de l’article publié dans la « Bibliothèque de l’École des chartes ».

Les représentations, qui nous sont conservées d’un long récit historique, sont, à les entendre, nées en même temps que l’événement lui-même : la broderie serait sortie, comme Minerve, toute préparée du cerveau d’un témoin oculaire, et les récits familiers, les faits politiques qu’elle renferme ne seraient nullement un indice d’une époque plus récente. Telle est la doctrine.

Certes, nous avons constaté souvent au Cours de nos études qu’un artiste invente fort peu. S’il le fait, on est en droit de l’en louer, mais sa gloire est indépendante d’un tel effort. Ce qu'il cherche avant tout, c’est l'émotion; ce qu'il crée, C'est de la beauté; ce qu’il nous donne, c’est un peu de son Cœur. Voilà comment procède le grand artiste ; mais il emprunte le thème de son œuvre à la littérature de son temps, aux historiens déjà

connus; il suit même le caprice, le goût fluctuant, le désir particulier de celui qui commande cette œuvre. Et si nous analysons dans le passé les œuvres d'importance que les artistes ont exécu- Lées sans qu’elles leur soient commandées, nous verrons qu’elles se réduisent à un petit nombre, à sept ou huit peut-être. C’est là un facteur trop méconnu par les historiens de Part : il est aussi important que celui du publie auquel il s'adresse. Ce que nous en disons, n’est pas moins directement applicable à la littérature. L'écrivain, surtout du passé, connaît les mêmes dépendances, les mêmes ménagements. Un des grands mérites de la récente critique littéraire est de l'avoir établi et proclamé.

Nous croyons donc que l'artiste qui a dessiné la broderie a suivi un texte écrit et qu’un témoin oculaire n’aurait certainement pas mis dans la broderie tous les menus détails qu’elle renferme. Nous affirmons, d'autre part, que l’œuvre littéraire a précédé presque toujours l'illustration. Les vies des saints, les évangiles apocryphes, la légende dorée ont servi de bréviaire aux peintres et aux sculpteurs; suivant les cas, ils en ont retranché des scènes, qui, pour des raisons à nous inconnues, ne plaisaient pas à leur clientèle ou échappaient à leur propre vision.

Si l’on admet notre manière de voir, on repoussera forcément celle que nous avons résumée : on la repoussera parce qu'elle est tout à fait contraire à ce que nous savons de l’origine des œuvres d'art durant la longue période du moyen âge, parce qu’elle est difficile à soutenir, inadmissible — on va le voir — pour le document précieux que nous analysons. En étudiant la tenture, comment se fait-il qu'aucun détail n’ait arrété nos contradicteurs ni la manière de peindre les chevaux, mode qu’on retrouve bien des fois dans les romans d'aventures et qui est

encore usitée en Perse, ni la façon si savante d'indiquer les chairs, le nu des figures? Le côté réaliste de ce travail n’a pas rendu non plus hésitants M. Lanore et ses adeptes et, sans inquiétude, ils ont déclaré que la tenture était bien de la seconde moitié du xr° siècle. Il y a plus : ils ont déclaré qu’elle était une œuvre presque contemporaine de la conquête et qu’un témoin oculaire aurait dicté à l’artiste les scènes représentées.

Cette conclusion, avouons-le, a été pour nous une surprise, car elle était en désaccord avec tout ce que nous savons par les sources écrites sur la conquête d'Angleterre. Nous doutons même qu’elle soit partagée par les plus sages. Certes, quelques archéologues et non des moindres nous accorderaient volontiers que cette tapisserie pourrait être née vers 1120, ils iraient même jusqu'aux environs de 1130, mais tout en refusant de croire néanmoins que ce travail ait été fait dans la seconde moitié du | xr° siècle; à aucun prix, ils ne vont jusqu’en 1170, date que nous estimons assez probable.

Leur jugement est, hélas! a priori, comme ceux de M. Paris et de ses discipies : ils n’apportent au débat aucune preuve précise; ils ne fournissent aucun indice sérieux, car la Normandie, nous le verrons ailleurs, ne saurait donner aucune base pour étayer leur thèse. C’est la contrée où la sculpture figurée a été le plus en retard, cause peut-être de l’irrégularité du dessin de la tenture. Or, notre œuvre savante, compliquée, fait supposer une peinture et une statuaire florissantes.

Aussi, pouvons-nous dire que l'étude de nos contradicteurs est un pur travail de cabinet, d’une portée relative. Ils n’ont pu juger de l’œuvre elle-même, qu'ils n’ont pas vue, ni analyser le style de la broderie et, partant, lui donner son rang dans le développement de l’art français. Nous ajouterons aussi qu'ils n'ont pas étudié l'œuvre elle-même et cette constatation a, nous le

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verrons, une réelle importance. L'analyse de l'original, l'étude assez patiente de scènes reproduites dans l'ouvrage de M. Comte les auraient peut-être arrété dans leur affirmation, en tout cas, leur auraient évité des erreurs graves, dont nous allons parler bientôt,

Disons tout d’abord que l’ingéniosité de nos contradicteurs s’est donné libre cours, ils ont prétendu lire en nous et leur fantaisie nous à représenté comme hésitant sur la datation de la tapisserie; à les entendre, nous aurions été heureux de dater ce monument des années 1120-1130 et ils n’ont pas craint d’affirmer que ce qui nous à hanté, c’est le texte du Roman de Rou. Autant d'erreurs que de mots! Si, en voyant la tapisserie plusieurs fois, si, en étudiant les photographies excellentes données par M. Comte, nous étions déjà convaincu qu’on avait vieilli cette œuvre si importante, nous n’avons pas tout de suite cherché dans Wace les scènes figurées.

Ce n’est pas ainsi qu’on doit procéder en histoire. Nous avons dû commencer notre étude critique par la lecture des premiers historiens de la conquête anglaise, faire de petits schémas relatant les faits racontés par ces derniers. Nous illustrions ainsi les textes de Guillaume de Poitiers, de Jumièges, de Guy d’Amiens, voire celui d'Orderie Vital, copie assez exacte de ces premiers historiens. Et ce n’est, pour être franc, qu'après avoir parcouru toutes les chroniques antérieures à Wace que nous avons trouvé dans le Roman de Rou le sujet de la plupart des. illustrations du dessinateur. C’est donc par la seule voie scientifique que nous avons pu nous rendre compte de la valeur unique du texte du chanoïne de Bayeux.

Prenons un exemple. Supposons, pour répondre à un de nos contradicteurs, que la tapisserie ait été dessinée au moment où parut l’œuvre de Guillaume de Poitiers. Aurions-nous toutes les

scènes, aurions-nous les mêmes faits politiques que révèle la tapisserie? Non, certes; faites des esquisses illustratives de Guillaume et vous verrez tout de suite le petit nombre de représentations qu’il fournit. Croire aussi que cette tapisserie, telle

que nous l’avons maintenant, était née vers 1080, c’est vraiment

folie. Vous sentez combien il est vraisemblable que cette longue broderie racontant avec des détails si intéressants, qui ne se trouvent nulle part ailleurs à cette date, la conquête d'Angleterre, soit restée sans influence sur les historiens de cette guerre jusqu'en 1150 environ! Et-ces historiens se seraient efforcés, durant un demi-siècle, à créer des récits nouveaux, à développer des faits connus, à les expliquer d’une manière différente pour ne point tomber dans des redites et intéresser leurs lecteurs, alors qu'ils avaient là, exposée aux yeux de tous, cette longue succession de scènes racontant par le menu les faits de la conquête! Cette interprétation ne saurait être sérieusement défendue par un esprit vraiment scientifique.

Mais passons à l'examen de critiques qui pourraient paraître mieux fondées. Elles peuvent se diviser en deux catégories : les unes purement historiques, les autres philologiques. Elles interdiraient de placer l’œuvre vers 1170. Avouons tout d’abord que si nous avons fixé aux environs de 1170 la naissance de cette tapisserie, la raison en est la critique de M. G. Paris lui-même. Lorsque parut l'édition si intéressante de M. H. Andresen, le savant éditeur du poème de Wace avait fixé la date de cette œuvre littéraire vers le milieu de xn° siècle, moment qui conviendrait en tous points ; mais les arguments de M. Andresen ont été critiqués par M. G. Paris, qui a maintenu la date de 1170. Il est difficile cependant d'admettre qu'une œuvre littéraire aussi vigoureuse d’accent ait été composée par un septuagénaire. Nous accepterions bien volontiers la date proposée par

gas

M. Andresen (1160) (1); mais ce n’est point notre faute si nous nous sommes accommodé de ce retardement,

Nos critiques reconnaissent bien volontiers que les scènes racontées par Wace et illustrées par la tenture sont fort nombreuses. Ce sont : la venue d'Harold en Normandie, son embarquement à Bosham, sa capture par le comte de Ponthieu, sa remise à Guillaume, son séjour en Normandie, les armes que donne Guillaume à Harold, sa participation à l'expédition de Bretagne, le serment de ce dernier à Bayeux, son retour en Angleterre, son arrivée auprès d'Édouard, la nouvelle que reçoit Guillaume, l'apparition de la comète, la construction de la flotte, le débarquement à Revensey, la bataille d’Hastings et la mort d'Harold.

Mais on ajoute bien vite : « ces événements étaient connus dès le x1° siècle ». Nous répondrons tout de suite que nos contradicteurs auraient dû apporter quelques preuves de cette affirmation. La lecture des premières chroniques, s’ils l'avaient faite, leur aurait appris qu’il n’en est pas ainsi. Certes, on ne saurait nier que le récit général de l’expédition ait été connu dès la fin de la conquête; mais il y a deux choses à distinguer : Les faits réels et leur récit, la manière de les décrire, de les expliquer. En d’autres termes, il y a les faits réels et les faits anecdotiques. Ce sont même ces derniers qui donnent à la narration, en même temps qu’une couleur, un certain intérêt, ce sont eux qui inspirent au dessinateur des scènes tout à fait charmantes. Et c’est ici le cas. Nous CROYONS MËME QUIL EST BESOIN DU COMMENTAIRE DE WACE POUR COMPRENDRE LA SUGCESSION DES FAITS, L'ENCHAÎNEMENT DES IDÉES, LA RAISON D’ÊTRE DE TOUTES CES SCÈNES, QUI SONT LOIN D'ÊTRE HISTORIQUES.

(4) « Nehmen wir nun an, dass er im Besitze der Pfünde war, als er im Jahre 1160, wie Chronique ascendante berichtet, den ersten u. zweiten Theil des Roman de Rou in Angriff nahm » (Intr. X CII).

Et cette critique, formulée par nos contradicteurs, nous amène à parler de leur conception historique. Elle est, faut-il l’avouer, bien différente de la nôtre. C’est à elle, qu'est dû surtout notre dissentiment.

Ces éminents érudits pensent, si nous les avons bien compris, que nous avons eu la narration des faits tels qu'ils se sont passés. Pour nous, au contraire nous croyons que nous en avons tout d'abord un récit succinct, relatant simplement les principaux faits, les plus importants, lès plus réels, les plus décisifs. Puis avec le temps, des écrivains, des poètes recueillent quelques nouvelles particularités, auxquelles on n'avait pas songé, les relatent avec soin ; enfin d’autres arrivent et, reprenant tous ces détails, les coordonnent, les expliquent, les enchaînent. Ils étudient avec des points de vue divers, sous l’influence d'intérêts opposés, le caractère des personnages qui ont joué les principaux rôles, leur attribuant même des pensées qu’ils n’ont pas eues. C’est le moment où, pour des buts politiques, le récit est quelquefois faussé ; c’est le moment où le poète intercale dans ce long récit historique des détails de vie contemporaine, de ces menus faits que nous avons appelés anecdotiques, qui, sans nuire à la narration, l’enjolivent, l’agrémentent et en augmentent l’intérêt. Le récit s'amplifie, sans apporter bien souvent une contribution de plus à la connaissance du vrai. Nous allons en donner un exemple. Il nous semble impossible qu’un témoin oculaire ou contemporain des événements ait fourni au dessinateur certains traits anecdotiques qui se trouvent sur la tenture, il n'aurait nullement songé au festin, fait au moment du départ de Bosham, il n’aurait pas voulu qu’on parlât de la cuisine où se préparent les mets destinés à régaler nos hardis chevaliers. Voyez-vous, d'autre part, un témoin oculaire faisant représenter des attitudes aussi risquées que celles qu'on peut voir sur la

bordure de la tenture et qui rappellent Adam et Eve dessinés par les artistes du moyen âge! Voyez-vous aussi un témoin oculaire ordonnant de reproduire les fables d’Ésope! Nous aurions aimé trouver quelques preuves à l’appui de l'affirmation générale de nos contradicteurs, relativement à la date, nous les avons vainement cherchées.

On nous reproche aussi de ne pas avoir mis en lumière les scènes racontées par Wace et omises par le dessinateur. Nous n'avons pas cru devoir insister sur ces omissions. Nous avions reconnu plusieurs fois que ces scènes, racontées par le « Roman de Rou » étaient déjà connues au commencement du xn° siècle et que celles au contraire admises par notre dessinateur ne l’étaient pas. Dès le début du xn siècle, bien des légendes s’accréditent : la chute de Guillaume en foulant le sol anglais, la tunique qui se retourne lorsqu'il va commencer le combat, les lamentations des femmes, quand le vent contraire retarde la flotte, la procession des reliques pour ramener un temps favorable, ete. Ces récits, déjà connus, ont été reproduits par Wace; mais ils n'ont fait aucune impression sur notre artiste. Pourquoi ? Nous ne saurions le dire. Est-ce que ces scènes auraient été plus diffciles à rendre, à dessiner ? Nul ne le sait. Nous avons seulement afirmé que le tenture était une illustration du Roman de

tou, sans prétendre le moins du monde qu’elle était une imitation littérale. Sans ce poème, nous n’aurions pas un grand nombre de scènes qui figurent ici, des détails anecdotiques qui s’y observent. C’est ce que nous pensons avoir prouvé. Ce ne sont done pas LES FAITS RÉELS qui auraient dû attirer l'attention de nos contradicteurs, mais au contraire LES FAITS ANECDOTIQUES, de ces menus détails qui laissent deviner à tout érudit, voyant même une seule fois la tenture et la comparant au roman, un lien assez étroit entre ces deux sources, Et ce n’est pas le cas

d’un seul récit, mais au contraire celui de la plus grande partie des scènes. Si l’on enlève la description de nombreux navires partant pour l'Angleterre, si l’on retranche les scènes fort étendues qui nous montrent la bataille, nous pouvons en compter au moins une vingtaine qui ont besoin du texte de Wace. Nous affirmons que les incidents ainsi figurés ne sauraient être retrouvés dans les chroniques du x siècle et dans les récits historiques de la première moitié du xn° siècle.

Prenons les photographies du livre de M. Comte, et reportonsnous aux scènes : XIIL; XXVII; XXVIIT; XXIX ; XL; XLI; ENVI LMEL EE XVI NES PES ETS DIE; DEIVS SEXES LXX ; LXXI; EXXIT; LXXVI ; LXXVII : nous verrons tout de suite que le dessin est le commentaire le plus fidèle du poème. Que pensez-vous, en effet, de l’embarquement d'Harold à Bosham, de la chambre où le roi Edouard meurt, moment décrit par Wace ? Il n’y a pas jusqu’à la courtine sous laquelle le lit est placé qui ne rappelle le poème. Ne voit-on pas le roi d’Angleterre tournant son visage vers ses proches? Nous laissons de côté le couronnement d'Harold tel que Wace l’a raconté, la construction de la flotte dessinée comme le chanoine de Bayeux l’a décrite ;il n’y a pasjusqu’au conseil (XXXVI*) quine soit illustré comme notre poème l’a chanté. Et malgré les affirmations contradictoires, nous persistons à croire que c’est bien le conseil qui va décider la guerre. Le duc Guillaume est assis sur un long fauteuil, ayant à ses côtés Odon, l’évêque de Bayeux, reconnaissable à sa tonsure ; ils écoutent le comte d’Eu qui parle sans nul doute en faveur de l’expédition. Et pour rendre plus vivante cette scène, notre artiste a placé, au coin du petit tableau, le maître charpentier appelé pour construire la flotte. La tenture traduit cette scène par Hic Willelmus dux jussit naves edificare.

Nous avouons cependant que si nous n’avions eu que ces

scènes à invoquer, nous n’aurions pas écrit cette longue monographie. Maïs, sans recommencer ici notre travail, nous pouvons affirmer qu’il y a un certain nombre de figurations qui font ÉCLATER, Si nous pouvons dire, l’étroite parenté des deux sources. Voyez le repas préparé par les chevaliers et comparez

Wace :.

Donc veissiez coisines faire.

La broderie traduit : Hic coquitur caro et hic ministraverunt ministri. Remarquez le diner servi par les varlets :

Donc s’assist li dus al manger.

Et la broderie dit aussi : Hic fecerunt prandium, etc. Et notez qu’on aurait dû indiquer la source de toutes ces scènes, si l’on ne voulait pas admettre que le dessinateur ait eu devant les yeux le texte de Wace, Que dire aussi de la fortification du Custrum :

Boen lieu a fort chastel fermer.

La broderie porte encore : Iste jussit ut foderetur castellum. Que dire du cheval qu’on amène à Guillaume ? Ce sont les divisions très nettes des troupes du duc, des armes des Anglais si bien décrites par Wace, leur coiffure aux cheveux ras, indiquée avec persistance par le poète, c'est la mêlée si terrible et si meurtrière. Le fossé où le chanoine de Bayeux dit : CHEvALS ET HOMES GAMBETER, — MULT VEISSIEZ TUMBER... est reproduit fidèlement. Et tous les détails concordent en dehors même des scènes, témoin le navire qui doit porter Harold auprès du roi Edouard. QUANT SON EIRE OUT APAREILLIE — HERAUT PASSA DELIVREMENT, Ce que la tenture traduit : Hic HaroLDuS Dux REVERSUS EST AD ANCLI- CAM TERRAM.

Nous ne pouvons citer toutes les scènes anecdotiques qui ne se

rencontrent que dans notre poème. Ce serait refaire une œuvre qu'on trouvera ailleurs et qui nous a coûté beaucoup de patience et d'attention. Citons un dernier exemple qui paraît concluant: c’est celui de la scène où est représenté Odon encourageant pendant la bataille les Normands timorés : UN BASTON TENEIT EN SON POING — LA OU VEEIT LE GRAND BESOIN, Ce que la broderie traduit dans sa simplicité : Hic Opo EPISCOPUS BAGULUM TENENS CONFORTAT PUEROS. Nous dirons même que cette dernière scène détermine à peu près l’âge de la tenture. Odonest représenté dans les sources du xr° et du premier tiers du xn° siècle, comme priant pour le succès des armes. Ce n’est pas le combattant si énergique, le compagnon d'armes si vaillant du duc, rôle qui pour nous est la marque que le dessinateur s’est servi d’un récit à allures épiques.

Le reproche qu’on nous adresse ne nous paraît done nullement fondé. Nous n’aurions, a-t-on avancé, indiqué qu’UNE SEULE SCÈNE concordant avec le Roman de Rou : c’est celle où Edouard, moribond, se met sur son séant pour parler à ses parents. « Ces scènes (sic) sont d’une importance capitale car elles sont dues à l’imagination du poète. » Et après avoir souligné notre affirmation le savant contradicteur ajoute bien vite : « on avouera qu’un tel trait se présentait bien naturellement à l'imagination! » Nous ne voulons pas insister, mais les lecteurs qui ont lu notre modeste travail ont pu voir que ce n’est pas la seule scène anecdotique que nous avions eu soin de signaler.

Après en avoir déjà cité un très grand nombre, nous attirons une dernière fois l'attention sur la construction de la flotte, sur le chargement des navires. Il y a plus : nous signalons la manière dont Wace indique le débarquement des troupes sur le sol anglais : DESTRIERS ET PALEFRIEZ TIRÉR, dit-il; ce que la broderie traduit : Hic EXEUNT CABALLI DE NAviBus. Nous suivons avec le lecteur l’armée du due au moment où elle foule la terre anglaise :

FIST LE DUS SA GENT TOTE ARMER, LE PREMIER JOR QUE IL LA VINDRENT. Nous indiquerons aussi la concordance de la scène familière que nous montrent, dans le poème et le monument, les soldats allant chercher les vivres : Donc veissiez ENGLEIZ For, BESTES CHACIER, etc.

Voilà donc une affirmation dont nous avons établi la justesse pour toute une série de concordances. Or, ce n’est pas une scène, mais comme on peut le voir facilement, un grand nombre de scènes qui se suivent dans un ordre satisfaisant et qui sont la représentation du texte de Wace. Elles ne se trouvent nullement même à l’état embryonnaire dans les sources antérieures. Nous avons aussi montré que le rôle d’Odon, que celui d’Eustache, comte de Boulogne, étaient une création de la seconde moitié du xu° siècle. À nos contradicteurs à nous prouver le contraire. Or, nous attendons encore leur démonstration.

Au lieu de cela ils empruntent à tout proposles mots «fortuit», « vraisemblable », lorsqu'ils se sentent un peu gênés par la similitude de la tenture et du poème. C’est ce qui donne à leurs critiques ce je ne sais quoi d’insaisissable et de flottant qui est le trompel'œil lé plus redoutable et qui nous crée des difficultés sérieuses pour une réfutation précise. On jette comme à plaisir le trouble dans l'esprit du lecteur sans apporter néanmoins une preuve bien formulée, nette, décisive. Fortuite est la concordance des noms de lieux qui ne se trouvent que dans Wace et notre broderie, fortuit Bosham où s’embarque Harold, fortuit Belraim où le prisonnier de Gui est conduit, fortuit enfin Bayeux où l’hôte de Guillaume prête serment.Ce sont des coïncidences toutes fortuites dont il ne faut tenir aucun compte. Nous ne voulons faire aucun commentaire; mais de telles affirmations ont dû étonner plus d’un lecteur non prévenu et nous pouvons dire en toute franchise que nous ne nous attendions pas à être critiqué de la sorte. Il y a plus, Bayeux n'étant désigné que par Wace et la tenture, il

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