‹ Les méthodes du passé dans l'archéologie françaiseChapitre 19 sur 23 · SET · texte numérisé non relu

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était nécessaire de donner une explication de cette concordance. Que fait-on alors ? On tourne aisément la difficulté en affirmant que Wace, chanoine de Bayeux, aurait recueilli une tradition locale et l'auteur de la tenture aurait été sur ce point inexactement renseigné ! À dire vrai, on se sent mal à l’aise en lisant une telle réfutation. Et c’est bien pis, lorsqu'on arrive à parler de l’accord parfait au sujet de Belraim. On voit tout de suite que la difficulté est grande, et que les objections seraient sans portée. À quoi se résoudre encore? On demande si l'accord suffit à établir un lien entre deux documents qui offrent tant de différences et, si on le croit, qui empêche d'admettre qu'au temps de Wace la tenture était déjà à Bayeux et qu'il lui a emprunté le nom de Belraim (et peutêtre celui de Bosham)? On aurait dû ajouter « et celui de Bayeux ». C’est reconnaitre à la sourdine qu'on ne saurait parler du texte de Wace sans avoir sous les yeux les inscriptions de la tenture et que de part et d’autre on a même nom, mêmes scènes familières, même ordre dans la représentation des événements.

Les différences qu'on trouve si nombreuses, nous les avons vainement cherchées; nous avons montré au contraire, à l’exception de l'expédition de Bretagne, l’accord parfait de toutes ces représentations avec le poème. Que nos adversaires veuillent bien nous montrer dans les auteurs antérieurs le récit tel qu’il se présente à nos yeux, qu'ils nous indiquent la source de toutes ces scènes familières, autres que celles de Wace, qu’on retrouve dans les documents du x‘ siècle, des représentations littéraires du diner, de la cuisine, de la fabrication du château et nous serons le premier à avouer notre erreur. Il faudrait trouver trace du rôle d’Odon dans la mêlée, mentionné par un chroniqueur ou chanté avant Wace par un trouvère. Mais devant cette absence de preuves, qu’on ne saurait fournir, nous proclamons au contraire la concordance absolument parfaite de Wace et de la broderie.

Il n’y a pas jusqu’à la mort d'Harold, racontée d’une manière si intéressante par Wace, qui ne se trouve reproduite par la broderie. Le chanoine de Bayeux a rassemblé tous les renseignements qu’on pouvait avoir sur les derniers moments de l’usurpateur, et il trace un tableau qui ne manque pas de beauté. Qu'on en juge : le roi d’Angleterre est à côté de l’étendard; ce n’est pas un gonfanon comme les chroniqueurs avant Wace l’indiquent, mais un dragon placé au sommet d’un bâton. Il est blessé à l’œil droit par une flèche. Wace nous dit : Héraut l’a par air traite. Et le dessinateur nous dépeint le moment où Harold tire de son œil droit la flèche meurtrière. Puis c’est le tour d’un chevalier qui s’avance. Wace dit : « Héraut féri sor la ventaille, a terre le fist trébuchier », détail caractéristique, illustré par la tenture! C’estenfin un homme d’armes qui l’abattit :

Qui en la coisse le feri

En la coisse parmi le gros.

La plaie fu de si en l'os.

L’estendart ont à terre mis.

C’est ce que nous voyons exactement reproduit sur notre tenture. Tous ces détails sont indiqués scrupuleusement par notre artiste; rien n’est omis, rien n’est ajouté au texte. Et quand on lit le poème en regardant la tapisserie on péut se rendre compte tout de suite que l’une est l'illustration de l’autre.

Nos contradicteurs auraient dû nous faire une objection. Ils pouvaient nous dire : « Oui, nous reconnaissons avec vous les rapports du récit de Wace et de la broderie. Vous avez été le premier à les mettre en lumière—et on nous accordera que C'était déjà quelque chose —, mais il se pourrait cependant que cette tenture eût été faite avant la rédaction du Roman de Rou ou qu’elle fût née d’une épopée primitive copiée par Wace. Certes,

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vous avez peut-être raison de nous dire que le style, le faire dela broderie, les mœurs, les particularités du costume trahissent bien la date que vous proposez; mais votre jugement est avant tout subjectif et ne saurait nous convaincre. Ne pensez-vous pas que la tenture ait servi de base, au contraire, au récit de la conquête d'Angleterre écrit par le chanoine de Bayeux?

À cela, nous aurions répondu ce que nous avons tout d’abord afirmé au commencement de ce débat, c’est que nous étions convaincu que notre artiste a suivi un texte écrit, mais qu’il restait à examiner si une épopée existait avant celle de Wace, que le chanoine de Bayeux aurait textuellement copiée. Il aurait été nécessaire alors d’étudier à quelle époque cette épopée aurait pu naître; il aurait fallu suivre le développement historique des narrations de cette expédition et faire appel aux premières chroniques, aux récits succincets de la fin du xi° siècle. Nous aurions vu qu'il était impossible d’avoir avant le milieu du xrr° siècle une narration aussi longue, aussi richement émaillée de scènes intimes. Nous aurions compilé même les récits d’Orderic Vital, ceux des auteurs anglais et nous nous serions rendu compte que la conquête était encore racontée d’une manière trop sommaire pour avoir fourni ces scènes à notre artiste. Et c’estainsi que nous serions arrivé vers 1140. Cette longue lecture nous aurait confirmé dans l’hypothèse qu'avant cette date aucune source écrite que nous possédons n’a pu donner naissance à la broderie.

Pouvons-nous dire qu'entre 1140 et 1160 une autre chanson, perdue aujourd’hui, aurait servi à notre artiste? C’est possible, mais on avouera que ce n’est qu'une hypothèse et qu’un historien ne saurait s’étayer là-dessus. Il aurait même fallu que Wace et notre artiste eussent copié mot à mot cette chanson. Nous déclarons done que devant le silence des documents, devant l’absence des preuves, nous en sommes réduit à dire qu’en l’état actuel de

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la science les faits racontés par Wace sont indiqués pour la première fois dans le Roman de Rou et en partie confirmés, du reste, par les chroniqueurs de la deuxième moitié du xi° siècle. Nous laissons, bien entendu, de côté les scènes familières de la bordure, les représentations risquées, les fables d'Ésope, le développement des épisodes de la guerre de Bretagne, dont le récit ne se trouve pas dans Wace. Et comme nous l'avons dit, si nous suivons l'opinion de l'éditeur du Roman de Rou, la tapisserie serait du milieu du x siècle, sinon elle appartient aux années 4170-1175.

Nous ne parlons pas de la description des usages, des coutumes, ete., car nous en avons montré la parfaite unité avec la tapisserie. Nous n'’attirons pas l'attention sur le costume des personnages, sur l’armure si fidèlement décrite par les chansons de geste, les romans d'aventure; nous avons rencontré dans les musées depuis la publication de ce mémoire de nombreux spécimens, reproduisant l’armure de la tapisserie et parfaitement datés de la deuxième moitié du x siècle. Nos contradicteurs nous reprochent de n’avoir pas prouvé que les usages, les armes, la facon d’être et de croire que révèle notre monument n’appartenaient pas au x siècle. Nous répondrons tout d’abord, que ce n’est pas à nous à faire cette preuve, mais à eux. Pourtant nous avons lu avec soin les chroniques d’alors, et nous n’avons rien trouvé qu’on pût nous opposer. Nous n'avions eu garde de commencer ces études critiques sans avoir au préalable dépouillé en détail toute la suite des sources, depuis 1000 jusqu’à 1200. Et nous n’y avons rien vu qui puisse aller à l'encontre de la date par nous proposée.

Nous en dirons autant du reproche qu’on nous a fait de ne pas avoir parlé de l'architecture militaire et civile. Nous ne l’avons pas fait, parce que celle-ci est conforme à ce que nous apprennent

les vitraux du commencement du xm° siècle : même manière de dessiner les cours, les enceintes; les instruments qui facilitent le siège des forteresses sont les mêmes que ceux que nous possédons dans l’Hortus delicitrum, que nous avons soumis à une nouvelle analyse. Ce manuscrit va faire le sujet d’une dissertation qui prouvera que les miniatures dont il est orné datent non point de 1175, mais au contraire du premier tiers du xme siècle. M. De Lasteyrie aurait dû soumettre ce manuscrit à un nouvel examen, mais il s’est contenté de répéter ce qu'avaient dit les érudits antérieurs. C’est une méthode fort commode. Nous n'avons pas insisté sur ces détails, car nous ne pensions pas qu’on püt les invoquer contre nous : la construction en bois pour les lieux de défense était, dans le Nord, encore usitée à la fin du xu° siècle.

Quelques indications précieuses au point de vue paléographique pourraient être signalées. C’est tout d’abord la forme de lD, du 2, de l'E, du 6, de l'O. Nous avons tantôt le e cedillé, tantôt pas : ecclesiam; Prelium; edificant. Les abréviations sont intéressantes. *,° = us, |# — um. 7 — pr. Cette forme est inconnue au x1° siècle et elle n'apparaît que vers la moitié du siècle suiant. On peut dire aussi que /4 peut nous fournir une preuve que la tapisserie a vu le jour au xu° siècle, car on ne rencontre pas cette abréviation durant le xr° siècle. Ajoutons aussi, pour être complet, les ligatures des lettres AE :,° 45; 7 ;:VW'CONRA, qu’on rencontre très souvent au xn° siècle.

Nous avions eu soin d'indiquer que bien des scènes racontées par Wace, maïs connues par les historiens antérieurs, avaient été retranchées par le dessinateur. Est-ce une raison de douter du lien, de la parenté des deux sources ? Non, certes. Nous pourrions citer un certain nombre de cas où des récits légendaires ont été illustrés au x1v° siècle, conformément à la légende dorée, par des artistes, qui ont retranché ici et là des scènes, obéissant le plus

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souvent à la volonté, au caprice de ceux qui leur commandaient leurs ouvrages.

La conclusion de cette première partie, c’est que la critique trop sévère de nos contradicteurs ne nous a pas rendu un seul instant hésitant, que nous afirmons la parenté fort étroite des deux sources et que la tenture, qui ornait la chambre de la princesse Adèle, ne saurait être invoquée ici, car elle ne faisait qu'illustrer les faits déjà connus vers 1120 sur l'expédition d'Angleterre, et partant qu’il est impossible de fuire de la broderie le récit d’un témoin oculaire ou contemporain de la conquête.

Voyons maintenant la deuxième partie de cette critique, nous voulons dire les arguments philologiques. Cette fois, nos contradicteurs sont sur un terrain ferme. Leur accusation est donc fort grave. Il nous souvient qu'avant de lire la critique très acerbe publiée par la Romania, nous voyagions en Allemagne pour étudier longuement et avec beaucoup de soin les objets précieux qui ornaient les vastes salles de l’exposition de Dusseldorf; nous revenions en France, très satisfait d’avoir retrouvé chemin faisant la confirmation de notre jugement sur un certain nombre de monuments datés, par les plus doctes, de la seconde moitié du xui° siècle. En faisant une revision fort sévère des œuvres de cette seconde moitié du siècle, nous avions reconnu les mêmes costumes militaires, les mêmes cavaliers se profilant sur les archivoltes des porches. C’étaïent de part et d'autre les mêmes écus, les mêmes casques à nasal, le manteau attaché au milieu du cou, l'épée au fourreau placé sur la cotte de mailles descendant jusqu'aux genoux. L'étude approfondie des sceaux des xn° et xe siècles nous permettait aussi d'affirmer le bien-fondé de notre jugement.

C'est alors que parut l’article de la Romania. Quels étaient donc les arguments invoqués par le Maître, pour justifier un

jugement opposé à nos conclusions ? Nous allons transcrire et examiner toutes les affirmations contenues dans ce compte rendu, car les critiques peu compétents, les minus habentes de l’archéologie ont vite vu le profit qu’ils pouvaient en tirer ; en se basant sur les raisons philologiques, ils donnaient à leur propre verdict une autorité inespérée. Et un professeur de l’École des chartes, M. Molinier, imprimait dans la Revue historique, un jugement rapide, en trois lignes, dicté par « sa haute compétence », où il exécutait notre étude en la traitant de ridicule paradoxe. Notre ami Courajod, que nous avions tant aimé et soutenu, nous valait cette volée de bois vert !

D'abord, une observation générale. Tout lecteur de bonne foi et d’information suffisante, prenant connaissance du très long compte rendu de M. G. Paris consacré à mon livre, aura été frappé de l’évident parti pris dont témoignent ses jugements. Parti pris contre l’auteur ? Non, certes, M. G. Paris, en galant homme et, disons-le, en juge éclairé, traite avec beaucoup de bienveillance dans la forme cet auteur, lorsqu'il écrit par exemple que la partie de notre travail relative aux mœurs, Costumes, armures lui « paraît offrir un réel intérêt » et que nous y présentons « beaucoup de remarques dignes d'attention » et qu’il ajoute(ce n’est pas nous qui le lui faisons dire) « .… j'espère que sa critique excitera les archéologues à s’efforcer comme il le leur demande à bon droit, à un peu plus de mesure dans le classement et la datation des monuments figurés des xr° et xn° siècles ». Voilà sûrement une attestation générale qui à son poids ; on s’est bien gardé de la reproduire et on s’est aussi gardé de reprendre les lignes finales où M. G. Paris reconnaît que notre étude est « menée, malgré les quelques points faibles … non seulementavec passion, mais avec intelligence et érudition ».

Mais si l’auteur est relativement épargné, les idées qui lui

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tiennent au cœur n’ont guère la sympathie du Maître. Elles ne l'ont pas surtout parce qu’elles viennent à l'encontre d’une des thèses qui lui ont toujours été le plus chères. Tous les savants ont ce sentiment paternel de constater avec douleur, même avec un dépit irrité, la contradiction portant non sur tel ou tel détail démonstratif, mais sur une thèse essentielle, mûrie, et portée comme on porte un enfant. Et il n’est pas nécessaire d’être romaniste pour savoir que M. G. Paris, malgré la largeur de ses vues, son accueil si aimable et cet internationalisme du savant qu'on lui à parfois reproché, fut toujours intransigeant sur les théories fondamentales qu’il défendit dans sa chaire et ses travaux. Plusieurs de ses thèses n’ont pas subi impunément l'effort des années, et notamment ce qu'il a écrit sur la langue dans laquelle le Saint Alexis au xr° siècle aurait été composé (1),sa négation de l'existence des patois régionaux (comme Grôber, Horning et bien des Français depuis longtemps l’admettent), certaines opinions sur les origines de la lyrique, surtout cette fâcheuse hypothèse sur les intermédiaires anglo-normands entre les contes celtiques et les romans français de Table-Ronde, que la critique de MM. Fôrster, Zimmer, Golther etc., a définitivement

(1) Voyez H. Sucxier, PBibliotheca Normannica III, Vorwort, où ce maître, ami personnel de M. G. Paris, confesse qu’il a dû se séparer de celui-ci sur un point capital. Voyez encore J. Bédier, Tristan, I, 51, obligé d'infirmer indirectement la théorie de celui dont il occupe la chaire sur le rôle prépondérant qu'aurait joué le Lancelot, de Chrétien, dans l'évolution du roman français, alors que déjà Thomas avait dit les choses essentielles — et les choses vraiment neuves — sur le sentiment d'amour courtois ; voyez surtout du même M. Bédier les Légendes épiques où tant de vues chères à Gaston Paris sont jugées avec une sévérité si méprisante que notre ami, M. Pio Rajna se demandait récemment (Studi Medievali, 1910, IT, 351) s’il se serait exprimé de la sorte « se il Paris fosse encora con noi ».

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ruinée, etc. Que d’autres thèses n’ont pas survécu au regretté savant ! C’est un malheur qui arrive à tous les hommes de

science qui ont beaucoup pensé et écrit, heureux sils laissent derrière eux, comme c’est le cas ici, un long et brillant sillon de gloire et de dévouement à l'érudition nationale. Plus heureux, il est vrai, si, plus dégagé de leur personnalité, ils savent montrer

l’abnégation admirable d’un Claude Bernard ou d’un Pasteur, abnégation qui semble plus rare dans le domaine des sciences spéculatives.

Done, le parti pris apparaît dans l’article de la Romania auquel nous allons nous consacrer. La conclusion souriante de l’auteur (décidément ma thèse est la bonne, on ne l’a pas ébranlée) fait songer à une péroraison d'avocat. Mais il y a plus : pour triompher, lui, qui nous accuse d’échafauder des hypothèses, il multiplie les « probables », les « peut-être », les « peu vraisemblable », les « rien ne prouve », et les «il est bien évident », les « il est clair », et aussi les « sûrement » dont a usé et use tout polémiste, lorsqu'il est embarrassé de fournir des preuves précises.

Ceci dit, reproduisons maintenant les objections philologiques. Elles montrent avec quelle légèreté les maîtres eux-mêmes se laissent aller à écrire un compte rendu critique. C’est tout d'abord à la page 409. « Je me permettra, écrivait M. G. Paris, d'ajouter une remarque philologique qui confirme pleinement l'opinion traditionnelle sur l'antiquité de la tenture. La dentale mediale y est constamment conservée dans les noms propres Wido, Wadard et surtout Rednes, forme d'une évidente ancienneté. Je note encore Rotbert qui n’a pas moins d'importance. Que ces formes aient été employées à la jin du xn° siècle — c’est ce qui est tout à fait invraisemblable. » Et non content de formuler ainsi cette appréciation, notre savant juge ajoutait en note : « Notez en

passant que les noms que la tenture « en commun avec Wace se présentent sous une forme différente, ce qui rend peu probable l'emploi du second par le premier. »

On devine que ce jugement jetait le trouble dans esprit de tous ceux qui s'occupent de l’histoire de l’art, et, vu la haute compétence philologique de celui qui l'édictait, il accréditait la conviction de notre erreur, il attaquait même par des arguments, en apparcnee sans réplique, la date que nous avons proposée.

Notre réponse sera brève et aisée. Un fait unique domine le débat. LES LÉGENDES DE LA TENTURE SONT EN LATIN, RIEN QU'EN LATIN. Certes, l'argumentation de notre savant contradicteur pourrait être exacte, si les inscriptions étaient en langue vulgaire. Encore y aurait-il lieu de noter que la tradition littéraire des noms propres et des noms de lieu n’est pas subordonnée aux lois du langage commun (!); mais elle est sans fondement lorsqu'on vient affirmer que la dentale est conservée dans un nom propre, absolument latin comme Wido. Il ferait beau voir que le clerc qui à transcrit le nom mutilât sa forme latine ! Et c’est ainsi qu’en un texte entièrement latin la forme Rednes ne saurait être considérée comme la forme romane primitive ; si Rednes n’est pas un lapsus, une erreur commise par le brodeur, il a un caractère traditionnel et doit s’expliquer par là; quant à Wadard, dans l'expression « Hic est Wadard », il faut lire Wadard’ c’est-à-dire Wadardus. L’abréviation pour us est presque effacée et n’a pas êté indiquée par les éditeurs de la tapisserie, mais on peut se reporter à celle-ci. Wadard n’est pasdu reste, que nous sachions,

(*) On le voit assez clairement par l'étude du Domesday Book, qui nous donne, à travers le vêtement latin, l’étiage phonétique du français parlé dans l’île avant 1086. Or, on y trouve (Ellis, D. B., IV, 21) Waard à côté de Wadard, etc.

une forme romane, et nous ajouterons même que la forme romane de Wadardus est certainement Gaarz pour le centre et Waarz pour la Normandie, vocable dont nous pourrions citer des exemples au xn° siècle. Il faut ajouter aussi qu’en supposant même une graphie romane archaïque, avec persistance de la dentale, 1l y aurait Wadarz et non Wadard(us).

Il est certain que le sigle © pour us a élé non pas omis par les brodeurs, mais presque invisible (quelquefois aussi on rencontre une autre abréviation rendue ainsi : » par ceux qui ont édité la tapisserie). On peut en voir des exemples dans Æarold (us); nous avons aussi Haroldum, 11 y a même des génitifs, des datifs, ete, comme Wällelmi, Willelmo, Willelmum, comme on a aussi Eadwardus, sans abréviation. Le texte doit être établi Wüillelmus, Rotbertus.

Un simple examen des inscriptions de la tapisserie prouve donc que le dessinateur a usé d’une grande liberté, à l'égard des finales et, en particulier, de la finale us; tantôt il écrit le mot sans abréviation Edwardus tantôt il place l’abréviation : : tantôt enfin la seconde 2. Tout porte à croire qu'il considérait ces finales en #s comme utiles à la compréhension du nom propre.

Nous allons maintenant au devant d’une objection qu’on pourrait nous faire. Il serait possible d’objecter que Willelmus et Wido n’appartiennent pas au latin de la seconde moitié du x1° siècle et que des écrivains un peu antérieurs tels que Orderic Vital et Suger écrivent toujours Guillelmus et Guido; mais il convient de ne pas oublier — répétons-le — qu’on trouve chez divers scribes de curieux exemples de la persistance des vieilles traditions graphiques et on pourrait citer des exemples non seulement pour la seconde moitié, mais encore pour le premier quart du xur° sièele. Il n’y a donc pas à tirer argument de cela

contre nous.

L’objection repose sur un faux point de départ; le savant critique a cru bénévolement qu'il s'agissait de formes françaises et dans ce cas l’objection était décisive; mais il se trouve que nous avons un texte latin avec des formes de noms propres évidemment latinisées. Et il est naturel, disons même qu'il est indispensable, que la dentale intermédiaire soit conservée dans ces formes latines.

Arrivons maintenant à la Chanson de Roland. Nous avions déclaré tout d'abord que nous abordions timidement un pareil sujet, Convaineu que nous n’élions pas sur un terrain bien sûr. Mais, il faut l'avouer, devant les affirmations des uns, les négations des autres, nous pouvions apporter quelques observations tirées de l’étude des textes historiques. Certes nous connaissions les diflicultés de cette entreprise, sa hardiesse aussi; nous, simple profane, oser apporter notre avis sur un texte qui a été l’objet d’incessantes études depuis bientôt un siècle! Nous étions donc persuadé que nous venions en braconnier sur une terre bien défendue, mais peu importait, nous avons toujours exprimé ce que nous avions cru la vérité.

Or, à en croire, le savant philologue, nous n’aurions rien apporté de nouveau, vain serait notre travail, vaines, toutes nos recherches. Nous aurions même aidé à démontrer une fois de plus la date historique de ce poème. Cest, n’en doutez pas vers 1080-1090 que cette épopée a été composée, c’est-à-dire qu'elle est antérieure aux croisades.

Mais hâtons-nous de le dire, la critique du maître est ici toute différente, elle se montre fort habile, car au lieu d'attaquer de front ce mur que nous avons la faiblesse de croire fort solide, elle détache, de-ci de-là, quelques-unes des pierres qui ont aidé à lélever. Elle oublie de parler de l’ensemble des preuves, et quand elle voit que son argumentation est fragile, elle fait

appel aux musulmans d’Espagne. à l’époque de Charlemagne | | Ce qui nous avait toujours étonné, durant ces trois années | consacrées à la tapisserie de Bayeux, c’est de voir que les romanistes ont étudié depuis bientôt un siècle les chansons de geste et qu'ils n'ont pu préciser d’une manière approximative la date de la chanson de Roland! Mais après la lecture attentive de la critique de M. G. Paris nous comprenons mieux de quel faible secours, dans certains cas au moins, sont les indices philologiques. Le désaccord foncier entre le grand maître des études romanes en Allemagne, M. Suchier, et M. G. Paris, en France, sur un point de cette importance en dit plus long que tous nos commentaires.

Nous ne voulons pas au surplus recommencer notre étude. Car ce mémoire est déjà trop long, nous voulons souligner rapidement la valeur historique des arguments qui nous sont opposés par notre contradicteur. La conclusion est celle-ci : « en fait, faut retourner la conclusion de M. Marignan, la chanson de Roland nous fait comprendre le milieu moral d’où est sorti le mouvement essentiellement français de la croisade, on pourrait presque dire, pour prendre sa formule, que la croisade n'aurait pas eu lieu sans la chanson de Roland. »

Les historiens s’étonneront avec raison de cette aflirmation. Mais quelles sont les preuves précises qui appuient un tel jugement? Il aurait été nécessaire de nous démontrer par les sources 44 connues du xl° siècle, antérieures à la croisade, que ce mouvement, si nous pouvons dire, patriotique à existé même avant la fin du xr siècle. Il était obligatoire de nous prouver qu'il à persisté jusqu’au moment des croisades. Mais au lieu de tout cela on lance des affirmations toutes gratuites, sans base précise, où

renvoie aux époqres carolingiennes !

Abordons done maintenant les quelques objections de nos contradicteurs. Nous avions affirmé que la relique de la pointe de la sainte lance (et non la lance où se trouvait enfermé un clou de la vraie croix, dite de Constantin) qui avait percé le flanc du Christ, était déposée dans le pommeau de l’épée de Charlemagne, d’après le trouvère; cette relique, retrouvée en 1098, prouverait à elle seule que la chanson était postérieure à la première croisade. On nous répond qu’il existait avant cette date « plus d’une prétendue sainte lance, reconnue comme celle du Golgotha ». Nous ne l'avons jamais nié, nous en connaissions l’histoire assez compliquée du reste, mais nous ne pouvions, dans ce petit mémoire, raconter les péripéties de cette relique Elle se trouvait à Jérusalem vers le vu‘ siècle, et elle fut donnée aux empereurs de Constantinople par les Perses. On la déposa dans l’église Sainte- Sophie où elle resta, obscure et surtout ignorée des Occidentaux, au point qu’il n’en est pas fait mention par ceux qui ont décrit les lieux saints. On croyait même qu’on en avait enlevé la pointe et que cette dernière était seule déposée à Constantinople. Aussi, au moment de l’invention de la lance à Antioche, connue par tout le monde chrétien, aucune critique ne s’éleva de la part des Byzantins. Ce fut même un cri d’allégresse, qui donna aux Francs la hardiesse, le courage des aïeux! Cette relique passa aux yeux de la plupart des fidèles comme la seule authentique et nous savons par différents témoignages contemporains que les protestations d’un certain nombre demeurèrent sans effet, Encore n’invoquèrent-ils pas la raison de leur doute, leur foi en la relique placée dans l’église Sainte-Sophie, qu'ils ignoraient. Nous n’avions pas à faire l’histoire de cette relique et nous pouvons encore aflirmer que C’est bien de la lance, découverte à Antioche, que veut parler l’auteur de la chanson.

On nous reproche de ne pas savoir que Charlemagne ait vaineu

les Saxons! Ah, certainement, nous ne l’ignorons pas, nous surtout qui avons consacré plusieurs volumes à l’étude de l’époque franque. Certes nous n’ignorons pas les horribles carnages, faits au nom de la civilisation; mais, quand nous avons soutenu que le trouvère avait attribué à Charlemagne la conquête d’Angleterre, nous avions en vue ce vers de Roland :

Vers Engleterre passa il la mer salse Ad oes Seint Pierre en conquist le chevage.

Notre argument tiré des mosquées mentionnées dans le poème «Mahumerie » fait dire à notre savant contradicteur : « c’est peutêtre dans toute la chanson celui qui pourrait le plus faire croire à une date postérieure aux croisades ». Vous croyez peut-être qu'après cet aveu notre juge si sévère va nous accorder quelque chose! Loin de là! Après ce témoignage qui ne fait que confirmer nos dires, il s’écrie : « rien ne prouve que le mot ait été inventé alors ». Et encore une fois l’époque carolingienne est invoquée contre nous ! « Il devait se trouver naturellement, comme cette idée elle-même, dans l'épopée carolingienne d’où l'ont pris les premiers chrétiens. » On s’attendrait encore là à quelques preuves et non à des affirmations, qui ne reposent sur aucun argument sérieux.

Nous laissons volontiers les mots Amiral, Amiralt. Cest toujours la même tactique : «il remonte aux luttes des Frances avec les Arabes, qui, commencées au vin° siècle, ne cessèrent pas depuis, soit en France, soit en Italie, soit en Espagne». Il aurait été nécessaire de nous faire rapidement l’histoire de ce mot et de nous montrer son emploi dans les sources antérieures au x° siècle. Il en est de même du mot tabor. Nous sommes convaincu que cet instrument, qui ne devait pas ressembler au {ympanum romain (quoique semble l’admettre M. G. Paris sans démonstration, loc.

cit. p. 413, note [), mais à un tambour rond, assez large, représenté dans les manuserits arabes de la Bibliothèque Nationale du x siècle, a été connu par les Occidentaux au moment des croisades.

Abordons tout de suite la discussion provoquée par l’ensevelissement des corps après les croisades, Nous avions soutenu que la coutume d’enterrer les entrailles et le cœur du défunt dans uN TOMBEAU PARTICULIER @t le COTpS DANS UN AUTRE SÉPULCRE était due à l’influence des croisades. Ce n’est qu’à partir du commencement du xu° siècle qu’elle s'établit. On nous répond : « il est clair que ces usages DEvaïENT exister déjà. Au reste il suffit de citer le passage de la vie de Richard, abbé de Saint-Vanne près Verdun, mort en 1046, où il est dit que celui qui s’occupe de ses funérailles, VISCERA CORIO INSUTA 1B1 REPOSUIT ». On a pris la peine, cette fois, de citer un texte, de seconde main il est vrai (d’après Schultz, Hôfisches Leben, 11, p. 465). Nous connaissions déjà depuis longtemps cette source. Ce document placé là prouve encore une fois avec quelle hâte se fait de nos jours la critique des travaux d’érudition. Il serait nécessaire, avant d’invoquer cette vie, de savoir à quelle date elle fut écrite. On verrait tout de suite qu’elle fut composée de 1100 à 1120. Elle ne saurait donc fournir aucune preuve directe pour le xi° siècle; mais ce passage ne se rapporte pas même au saint lui-même, qui fut enseveli de la façon qu’on peut lire « EJUS VENERABILE CORPUS IPSEMET LAVIT ET SUIS INDUMENTIS HONORIFICE INDUIT ET IN LECTICA REVERENTER COMPOSUIT ». [Il fut donc enseveli selon les anciens usages. Mais le passage cité se rapporte à un moine défunt, enseveli suivant la coutume, mais dont le corps était réclamé par les parents. On déterra le cadavre qui devait être déjà atteint par le temps relativement court et on rendit les chers restes à sa mère et à son frère après avoir eu soin d’enlever les parties corrompues « ET EFFOSSO EJUS CORPORE, VISCERA CORIO

INSUTA IBI REPOSUIT,ET CORPUS VACUUM ATRI ET FRATRI CONSEPELIENDUM ILLUC REPORTAVIT ». (Vita Richardi, Pertz x1, 10, p. 285 et 290.)

Quelques textes appartenant au xr° siècle, à notre su, pouvaient être invoqués. Ils n’indiquent pas les préparatifs orientaux, les deux tombeaux, qui se retrouvent dans les chansons de geste. L'un d’eux est le récit de la mort du roi Conrad. Comme on devait transporter son corps à Worms, les fidèles ont soin d’enlever les viscères et de ne prendre que le corps, dépouillé de tout ce qui pouvait le corrompre. Mais encore ici, l'historien ne signale ni l’'embaumement, ni la salaison du corps, ni même le premier tombeau.

Nous avions affirmé, et non sans preuve, que rare était la mention des évêques, des clercs combattant dans les armées avant les croisades. On nous renvoie au rôle d’Odon de Bayeux, évêque assistant à la bataille d’'Hastings. Nous demanderons simplement où on a vu cela dans les textes antérieurs au xu° siècle. Est-ce avant 1125-1130 ? Non certes; car Guillaume de Jumièges se tait sur le rôle de l’évêque à la bataille d’'Hastings. Guillaume de Poitiers nous dit, au contraire, comme du reste Orderic Vital, que le due de Normandie était accompagné d’Odon, évêque de Bayeux, de Geoffroy Constantin, autre prélat,assistés d’un nombreux clergé, et plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses prières. Ce n’est que plus tard, vers le milieu du xn° siècle, que pour des raisons politiques, on attribua à Odon une action importante dans le résultat de la bataille. La lecture rapide même des sources, la simple connaissance de l’histoire de la conquête auraient empêché de prétendre à une participation erronée de la part d’un évèque. On aurait hésité à attribuer le texte de la tenture à un témoin oculaire de faits si fréquents dans les épopées.

On a cru devoir attirer notre attention sur les massacres des habitants des cités espagnoles lors de la venue des barbares et on

nous donne comme exemple le curieux tableau de la prise de Balastro en 1064 par les Normands. Là n’est pas le débat. Certes, nous ayons trop étudié les époques primitives de la royauté française pour ignorer que les procédés brutaux se répètent à peu près les mêmes partout et toujours; mais nous avions attiré l'attention du lecteur sur ces massacres en masse et la contrainte àse faire chrétien. On ne pourra invoquer les temps carolingiens; il aurait été nécessaire de nous montrer, en effet, durant cette époque, des empereurs germains détruisant les cités et obligeant des captifs à se faire chrétiens sur-le-champ et, sur leur refus, les faisant égorger soudain, comme nous voyons agir les rois païens et chrétiens de l'épopée avec un égal cynisme. Certes, on nous montrera Charlemagne forçant les Saxons à se faire baptiser en masse quelques jours après leur defaite, mais c’est par. une nécessité historique que l’empereur est amené à cette contrainte. Et encore bien des Saxons ont pu sans nul doute s'éloigner. Nous savons au contraire que durant la conquête de la Marche d’Espagne nulle pression de ce genre ne fut exercée. N'oublions pas que nous avons ici un choix unique, impérieux : LE BAPTÈME OU LA MORT.

Nous ne voulons pas refaire la dissertation sur le cri « Montjoie »; nous persistons à croire cependant que ce mode de ralliement n’a été connu qu’après la croisade; M. G. Paris n’apporte d’ailleurs aucun fait, aucun texte ou sens opposé et son successeur au Collège de France ({), en adoptant sans hésitation

(!) J. Bénier, Les légendes épiques, 2° série, p. 235. M. Paris escamote la difficulté qui git bien plus dans le vers 3096

Mais de Munjoie iloec ont pris eschange que dans le vers précédent. M, Bédier essaie ingénieusement (/oc. cit.) de

la résoudre.

notre conclusion sur le point essentiel (à savoir que ni Charlemagne ni ses successeurs n’ont eu «un cri d'armes quelconque ») nous à vengé d’éclatante façon du scepticisme du maître. D'autre part, celui-ci ne nous a donné aucun argument sérieux prouvant que la déclaration même de l’auteur de Roland :

Mais de Mnjoie iloec ont pris éschange …

était fausse, comme il l’affirme tout bonnement. Et il conclut, avec une regrettable précipitation : « il est clair qu’il (l’auteur) se réfère à un usage parfaitement établi chez les « barons franceis » et dont il veut seulement leur faire connaître l’origine ». Cette phrase nous semble bien dangereuse, car il aurait fallu qu'on nous dit ce qu'on entend au xr siècle par les « barons franceis » et il aurait été nécessaire d'apporter une preuve de l’afirmation qu'on nous opposait. L’argumentation n’est pas solide et nous croyons que les lecteurs de ce long article critique l’ont pensé avant nous.

Que répondre aussi à ces mots: « M. Marignan fait une petite dissertation sur l’usage de l’étendard comme centre et point de ralliement dans la bataille, usage qui peut en effet avoir été emprunté aux Orientaux lors de la croisade... » Mais, n’est-ce pas ce que nous avons voulu prouver? Nous étions heureux de voir une fois de plus sanctionner le résultat de nos recherches. Nous étions loin de compte. Car on s’empresse d’ajouter : « MIS IL NE RÉSULTE PAS DE LA QUE CET USAGE NE FUT PAS CONNU DES MUSUL- MANS D'EsPagne ! » Inutile de dire que les preuves manquent pour appuyer une telle affirmation.

Que reste-t-il donc, en fin de compte, de cette longue critique que des historiens de l’art incompétents ont avec joie déclaré foudroyante ? Nous pouvons ledireavecune certaine tris-

rue

tesse, il n’en subsiste rien d’essentiel ni de décisif. Nous avons montré la manière toute particulière de nos contradicteurs

réfuter par le détail, et sans apporter des preuves solides, les points qui nous avaient convaincu de la date approximative de la Chanson. Nous avons reproduit au contraire tous les arguments qu’on avait invoqués contre nous et nous avons prouvé qu’ils étaient sans force. Nous avons montré par l'interprétation des inscriptions de la tenture, que les textes avaient été cités ou lus sans être même vérifiés à la source, que l’on s'était contenté d’approximations, d'arguments théoriques, d’aflirmations sans preuve. Et c’est ainsi que ce long article dont on a tiré un tel parti contre nous, dans le seul but de nous enlever le peu de crédit que nous avions auprès d’un petit nombre d’érudits consciencieux, ne nous a rien appris qu'on ne sût, et qu’il témoigne, à bien l’examiner, de lectures hâtives, faites parfois à côté (voyez la citation d’après Schultz) et de conceptions historiques

surannées.

Nous avons entrepris depuis de longues années de passer en revue les monuments artistiques des xi° et xIf siècles, d'en établir l’exacte datation, en nous aidant, dans cette vaste enquête, des sources historiques, de la lecture des chartes, du dépouillement des sceaux, des légendes mêmes et des poèmes en langue vulgaire. Nous tâchons de ne rien oublier pour établir sur des bases solides notre datation. Et si nous avons pu mettre hors de conteste qu’on ne saurait désormais étudier l’histoire de l’art d’une manière aussi simpliste que par le passé, il nous semble que nous sommes en droit, après ce long effort, de réclamer de la part de nos juges, à défaut d’indulgence, des critiques documentées, des objections précises.

Mais laissons cela et revenons à nos études. Nous avons été heureux, nous pouvons le dire sans vanité, de voir tout d’abord

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