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M. Baist (cf. Romania XXXI, 418, où le maître ne sait dissimuler le désagrément de la « surprise ») écrire que l’hypothèse de M. G. Paris sur la date de Roland ne peut se soutenir et que la Chanson est une œuvre du commencement du x siècle. Puis ce fut le tour de M. Tavernier, bibliothécaire à Giessen, qui voulut bien, notre dissertation imprimée, nous envoyer les bonnes feuilles du livre très érudit qu’il écrivait sur le célèbre texte. Ce savant avait repris toute la question, sur les conseils de notre vicil ami, M. Suchier, qui, lui aussi, considère la Chanson comme une œuvre postérieure à la croisade. Et tandis qu'il travaillait à Berlin, qu'il lisait avec soin les historiens des eroisades, nous éerivions à Paris cette petite monographie bien modeste assurément. Le chemin que M. Tavernier suivait n’était pas le même, il était tout différent du nôtre. M. Tavernier est un romaniste et s’il n’est point compétent en matière archéologique, il a cherché néanmoins à voir ce qui appartient vraiment à l’esprit de la croisade dans la Chanson.
Comment ce romaniste a-t-il pu arriver à ses conclusions ? Quelle est sa méthode? Il a consulté, pour s’aider dans cette tâche fort ingrate, un texte latin, Carmen de prodicione Guenonis, qui est la rédaction d’une version plus ancienne de la Chanson. En l'étudiant, en le comparant à notre chanson, le savant bibliothécaire de Giessen constate le chemin déjà parcouru, le nouveau souffle qui emplit l’œuvre romane, les idées nouvelles fournies par la croisade. Il arrive aux mêmes résultats que nous et quelquefois on croirait lire notre modeste étude. Il prouve d’une manière probante que la rédaction de la Chanson de Roland que nous possédons est écrite après la première croisade et sous l'inspiration de ses chroniqueurs. Nous avions formulé, comme on peut le voir, la même affirmation. Mais, M. Tavernier montre à travers ce beau et solide travail, à quel
point le trouvère s’est inspiré du paysage, des lieux, des coutumes orientales. Notre joie fut grande, orsque nous lûmes avec fruit étude de M. Tavernier, de pouvoir constater que l’auteur de la Chanson, s’il l'est, ce Turoldus, peut-être évêque de Bayeux, plus tard moine au monastère du Bec avait lu certainement Baudry, le poète de la première croisade. Nous afhirmons done encore une fois que sans les croisades, la Chanson de Roland n'existerait pas sous la forme actuelle, que sans les auteurs latins elle ne serait pas animée de l'esprit qui la remplit. Ce sont de ces rencontres entre hommes d’étude qui paient largement de trois ou quatre ans de dur labeur.
Et si notre cri d'alarme au sujet de la datation erronée des monuments n’a pas été entendu, celui poussé au point de vue de celle des chansons de geste — le premier sur cette terre de France — a été écouté. Il m'est doux de voir qu’un savant distingué, M. J. Bedier, a compris l'importance de ce petit essai et vient de nous donner des travaux d’un très grand intérét. Ils contribuent à ruiner les vues traditionnelles sur nos légendes épiques. Qui oserait aujourd’hui, sans paraître vieillot, soutenir encore que la Chanson de Roland est bien une œuvre de 1080? Des deux volumes déjà parus et des cours faits au Collège de France par M. Bedier se dégage une idée générale, qui fait l’unité de ces savantes recherches : c’est qu’il faut renoncer à attribuer à nos chansons de geste l’antiquité singulière dont les gratifie la théorie ancienne. Il apparaît de plus en plus qu’elles sont des œuvres du xn° siècle écrites par des poètes du xue siècle, pour des publics du xn° siècle et qu’il faut les traiter comme telles sous peine de verser dans l’hypothèse gratuite ou la construction arbitraire. Ainsi sont battues en brèche, dans la chaire même de Gaston Paris, les théories qu’il n’a cessé de défendre avec l’ardeur que l’on sait.