‹ Les méthodes du passé dans l'archéologie françaiseChapitre 6 sur 23 · LES GRANDS MAITRES DE L’ARCHÉOLOGIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LES GRANDS MAITRES DE L’ARCHÉOLOGIE FRANÇAISE

Les archéologues de la première partie du xix° siècle, qui se pressaient autour de De Caumont, le grand ancêtre de l’archéologie avaient déjà étudié un certain nombre de monuments. L'inventaire des richesses artistiques de la France augmentait chaque jour. Les provinces revendiquaient à juste titre les magnifiques églises qu’elles possédaient. Les revues des départements énuméraient avec joie les temples, indiquaient les inscriptions, montraient les fragments de sculpture qu’on pouvait réunir dans les musées. Chateaubriand, Victor Hugo avaient enflammé les cœurs des doctes pour ces époques délaissées. On croirait, en lisant les travaux de cette période, qu’on découvrait un passé déjà lointain!

Des variétés, de petites monographies sur telle ou telle église étaient déjà publiées. Ce fut l’âge d’or de l’archéologie chrétienne. Le Bulletin monumental connut alors une période de vrai enthousiasme. Mais il fallait plus encore, il était nécessaire de trouver des érudits plus avertis, des architectes plus instruits, pour retracer le développement de l’art du moyen âge. Ce n’était pas chose facile. Les études historiques naissaient à peine et l’art du moyen âge était encore méconnu par le grand public; il était loin d’être toujours compris par les artistes. Il était même

roc

considéré par la plupart des hommes cultivés comme barbare. La méthode employée ne pouvait donner des résultats excellents. Au milieu de cet enthousiasme pour un art retrouvé, les historiens et les archéologues attribuèrent une origine fort lointaine à des créations relativement récentes. On dressa l'inventaire des édifices; on catalogua les églises romanes par région, on décrivit les grandes constructions gothiques. Les auteurs de ces travaux sincères, mais hâtifs, avaient songé au plus pressé. Ce qu'il fallait en effet créer, C'était un milieu assez docte qui ferait pénétrer dans le grand public l’amour du passé monumental de la France. Ce n’était pas chose facile, car l’École des Beaux-Arts, les membres de l’Institut, bref la science officielle n’avait que mépris pour ces époques de nuit obscure, pour ces temps dits barbares. On savait du reste si peu! L'histoire basée sur des documents critiques naissait à peine. Ceux qui s’occupaient d’études historiques n'avaient aucune notion d’un processus régulier, fort lent sans doute, contrarié par les invasions étrangères, retardé par des guerres intérieures. On aime si peu ce qu’on ne saurait comprendre.

Au milieu de ce chaos historique, comment aurait-on acquis une notion exacte des changements apportés par les invasions germaniques, sans connaître ce qu'était, à l’heure où elles se produisirent, la Gaule au ve siècle ? Est-ce que les polémiques relativement récentes entre Fustel de Coulanges et M. Gabriel Monod ne sont pas là pour attester les incertitudes de l’histoire, même après tant de travaux, tant de textes exhumés et critiqués? Cinquante ans plus tôt, la situation était bien pire, les érudits choisissaient une époque spéciale, sans savoir ce qui précédait ni ce qui avait suivi. Le travail de cabinet, se résolvant en une œuvre littéraire, procurait à l’historien quelque renommée, mais contribuait fort peu au développement des connaissances histo-

O0 eu

riques. Il serait trop long de citer les noms de tous ceux qui ont décrit d’une manière romantique les différents moments de notre histoire, nous retraçant des rois troubadours, des chevaliers légendaires. Ces études historiques ne pouvaient conduire à une datation plus méthodique de nos monuments français.

Il était nécessaire d’attendre que de nouvelles méthodes historiques, que des textes publiés, que des chroniques éditées avec un plus grand soin permissent un exposé plus conforme à la vérité, une analyse plus pénétrante des documents. L’archéologie est avant tout solidaire de l’histoire. Et c’est à cause de cette ignorance presque absolue des sources éparses de la première partie du moyen âge qu’on a considéré bien à tort cette époque comme barbare. On pourrait montrer par différents exemples combien fut grande l'ignorance des érudits et des littérateurs. Le xr° siècle fut considéré par eux comme le moment le plus obscur de notre histoire. Or le contraire est vrai. Figurez-vous la France ravagée encore au milieu du x° siècle par les hordes hongroises, le clergé errant et exilé, les paroisses sans pasteurs, les biens ecclésiastiques pillés ou pris par les seigneurs avides et cupides, le peuple décimé et fort réduit. Telle était la physionomie des pagi de la Gaule à la fin du x° siècle. Il fallut un clergé énergique, des évêques autoritaires pour ramener la discipline dans les cloîtres, l’ordre administratif dans les évêchés; il devint nécessaire de trouver un Institut ecclésiastique pour rétablir les lettres, restaurer la culture. Il s'imposa de faire donner aux monastères les biens ravis, d'assurer au peuple la paix. Ce fut l'effort jamais lassé du xr siècle. Il créa l’ordre de Cluny, il évangélisa des pays redevenus barbares, il multipliales paroisses, assura les biens des instituts religieux.

Il fit plus encore ; il chercha à donner la paix, il imposa aux populations turbulentes la Trève de Dieu, création française,

acceptée peu à peu par les nations voisines. Et tandis qu’encore ces nations étaient fort troublées, la Gaule donnait le premier exemple d’un effort louable et créait des institutions qui allaient l’aider à devenir la nation la plus cultivée de l’Europe. On peut avancer que cette tâche formidable était à ce point accomplie, qu'à la fin du x:° siècle, la France put préparer la première croisade, fait vraiment unique dans l’histoire !

Ce xr siècle, si honni, si décrié par les littérateurs le plus souvent ignorants, fut un temps vraiment fécond. Il permit de manifester un sentiment religieux profond, qui enflamma les cœurs des chevaliers de la croisade, qui exalta leur courage. Il nous vaudra aussi, grâce à un long travail, un temps de prospérité inconnu jusqu'alors et donnera, par un bien-être désormais acquis, une littérature unique et bien française. Dès le début du xu° siècle, la France, soit par ses œuvreslittéraires, soit par son art, devint la première des nations civilisées occidentales et ce n’est qu’au commencement du xv° siècle, après les ruines accumulées de la guerre de Cent ans, qu’elle se trouva un moment vaincue par l'Italie qu’elle avait civilisée. On ne saurait donc trop étudier ces siècles dits obscurs, car ils servent de base à la connaissance des temps modernes.

Si des historiens français ont reconnu désormais la nécessité des études consacrées à ces époques, il n’en est point de même des littérateurs. Quoi de plus étrange que de voir en quoi consiste encore l’histoire de la littérature française. Malgré l’effort louable du Pouvoir, qui donne sans compter, qui multiplie les chaïires, sans avoir même toujours les professeurs qualifiés pour enseigner, ceux qui dirigent l'instruction publique en France n’ont pu créer l’unité dans l’enseignement supérieur de la littérature. Nous n’entendons pas juger les hommes qui étudient ces périodes ; mais nousavons le droit d'affirmer qu’ils se divisent en

deux camps étroitement fermés. Le premier connaîtles disciplines historiques, sait fort bien l’évolution lente et progressive de notre littérature, il appartient à la tradition de l’École des Chartes ou à celle de l’École des Hautes Études. Ceux qui en font partie ont appris les langues étrangères et nos langues du moyen âge. En revanche, ils se sont désintéressés, comme la plupart de leurs maîtres, de cette partie de la critique qui est la psychologie, le sentiment des époques, la reconstitution individuelle des talents. Leur suprême réalisation est d'éditer un texte, ou d'établir qu'il est de tel ou de tel auteur, le plus souvent de nous donner une étymologie, une datation, l’exégèse d’un passage.

Ceux-là, ce sont les Gaston Paris, les Meyer, les Thomas, qui les ont instruits.

Le second camp, au contraire, professe un profond mépris pour ces époques dites lointaines. Il considère encore Île moyen âge comme un temps obscur qui ne mérite aucune mention. Ce sont les élèves de Normale, ceux que M. Brunetière accoutuma à faire dater la culture française de 1550, qu’il éleva dans le mépris de ce que Pope appelait la « nuit gothique ». Seul, peut-être, M. Lanson veut bien accorder quelques mentions à ces époques éloignées, de même que M. Bédier daigne écrire des pages fines et pensées sur les écrivains des x et xime siècles. Dans ce monde littéraire, à la fois pédant et prétentieux, la phrase règne en maîtresse; quand on a formulé quelques appréciations sur un livre, sans même être tout à fait sûr que l’on cite les passages tels qu’ils ont été écrits, on croit avoir tout fait. On éternise et on répète Laharpe avec sérénité. Les érudits n’ont aucune influence sur ces soi-disant historiens de la littérature. On voit bien vite que pour eux la littérature française ne commence qu’en 4550, avec Du Bellay. Nos chansons de geste

Root

ne leur sont pas accessibles. Lisent-ils seulement la langue d’oil ? Le grand x siècle les laisse indifférents. Se doutent-ils que son rayonnement fut peut-être supérieur à celui du xvn° siècle, qu’il fut tout près de l’égaler en littérature, qu’il le surpassa en architecture et en sculpture ?

De là une séparation, fâcheuse comme une cloison étanche, qui se dresse entre les hommes chargés de l’enseignement littéraire. En Allemagne, M. Tobler ou M. Suchier s’occupent, pendant un semestre, de la littérature des trouvères; pendant un autre, des écrivains qui illustrèrent le règne de Louis XIV. En ce pays de la spécialisation par excellence, on est moins spécialisé — dans le mauvais sens du mot — que dans celui des belles généralisations, dans notre chère France!

Ce qui est vrai de l’enseignement littéraire l’est aussi de l’enseignement des arts. Mais avant de le montrer, reprenons cet exposé à l’endroit où je l’ai l’ai laissé, c’est-à-dire aux environs de 1830, lors du triomphe du romantisme.

Au moment où les Henri Martin, les Augustin Thierry, les Michelet, etc., étudiaient avec amour les différentes époques de l’histoire de France, deux archéologues, dont l'influence fut déterminante, cherchèrent à créer une méthode plus sûre, moins subjective. Nous voulons parler de Quicherat et de Viollet-le- Duc. Le premier, disons-le bien haut, a contribué à nous donner une connaissance plus exacte du développement de l’art français. Courajod sera le seul, après eux, qui cherchera, par deux fois, à faire comprendre des périodes assez obscures, la décoration des monuments français du vi° au xr siècle et l’art royal de Charles V et des ducs de Berry et de Bourgogne. Après lui, nous vivons encore sur les idées pas même revisées de Quicherat, et ce n’est point M. R. De Lasteyrie, à qui on devra, confessons-le, des connaissances nouvelles sur l’art français. Cet érudit a sim-

tt —

plement cherché à maintenir les idées de son maître et il est ainsi devenu le représentant patenté et officiel de la doctrine orthodoxe.

Le second historien de l’art subit sans conteste l’utile influence des études historiques de son temps. Il les accepta même sans critique. Ce n’était déjà plus l’époque des De Caumont, l’âge de l'enthousiasme, qui admirait sans trop raisonner. Le livre si vanté d’Augustin Thierry sur l’origine des communes, livre aujourd’hui bien démodé, fournit à Viollet-le-Duc ses conceptions artistiques sur l’art ogival. Les premiers volumes de Henri Martin le décidèrent à proclamer la part importante de l’élément celtique dans la constitution de l’art français. « Nous pensons, écrit-il, qu'on a donné une place trop large à l'influence de la civilisation romaine sur la Gaule, et que cette influence toute gouvernementale et administrative, malgré trois siècles de domination sans troubles, n’a jamais fait pénétrer dans le sol national que des racines peu profondes, que le régime féodal et l’introduction d'éléments identiques à ceux de la vieille Gaule celtique au v° siècle n’ont pu que raviver le génie national comprimé pendant la période romaine, et qu’enfin, à cette époque du moyen âge où un ordre se rétablit, ce génie national considère comme un temps d'arrêt, une lacune, la période de domination et de désordre entre le 1° et le x1° siècle. »

Il cherche, chemin faisant, les éléments décoratifs celtiques qui ont survécu, sans même se demander ce qu’apportèrent les races germaniques qui ont envahi la Gaule (t). Il écrit, en par-

(1) Il suffira plus tard d'ouvrir le petit Manuel d’ancien français, de Gasron Paris, et d’y lire la nomenclature des principaux mots empruntés au francique, au gothique, au burgondion, ete., pour être édifié sur la place considérable qui revient à cet apport germanique. Mais trente ans plus tôt on n'y songeait guère.

CVs

tant de l'Ile-de-France : « Dans les autres provinces, au fond de toute sculpture, on retrouve quelque chose de l’art antique admis dans les Gaules et plus spécialement dans les pays de langue d'Oc, mais autour de Paris des éléments neufs ou renouvelés apparaissent ({).» Et comme nous étions à cette époque sous l'influence des études des mythes, des légendes, etc., il accepta sans discussion le caractère vraiment populaire de l’art gothique.

Certes, il a écrit des pages charmantes sur cet art. « Quand l'art n’est plus qu’un luxe, le jour de sa proscription est proche. » Il nous déclare qu’au moyen âge, la puissance vitale de l’art se montre partout. Les moindres objets, même les plus vulgaires en sont pénétrés. C’est à ce moment que l’art et l’industrie sont étroitement unis (?). Avec quelle éloquence, et avec quelle véhémence, il s'élève contre les époques qui ont vécu d'imitation, cherchant soit en Grèce, soit en litalie, la forme, le décor de l'architecture ! « Un mode de bâtir ne peut pas être séparé du peuple qui l’a créé, à moins que ce peuple ne soit remplacé par un nouveau avec les mêmes besoins et les mêmes aspirations. Ce qui est beau dans une société ne l’est plus dans une autre diftérente : L’imitation est donc condamnable (8). » Cette imitation éteint même le génie national (#). Avec quelle sévérité il juge l’art français du xvae siècle (5). « Cette imitation irraisonnée d’un art exotique, que la nation qui l’accepte n’a pas su créer, c’est l’oubli complet de la nature, de son étude directe. » C’est même un poison pour la race, destinée à périr. « À vrai dire,

(1) Dict. d'Architecture, t. VIII, p. 207-208-209. (2) Zdidem, t. VIIL, p. 336.

(5) Zbidem, t. VI, p. 37.

(4) Art Russe, p. 3, 29.

5) Dict. d'Arch., t. VI, p. 246.

RO

tout art qui manque d'originalité, qui ne vit que d'emprunts, ces emprunts fussent-ils faits aux meilleures sources, ne peut conserver une place dans le cours des siècles, il est bientôt effacé et va remplir ces limbes où demeurent dans l’oubli toutes les œuvres qui n’ont possédé qu’une vie factice (). »

S'il n’a pas connu l'influence de l’art syrien, néo-grec, prouvée par notre ami Courajod, il a pressenti celle de la première croisade sur les architectes des premières années du xu° siècle. Il a dit avec raison combien avait été superficielle l’action de l’art grécoromain sur la formation de celui de l’époque franque. « A la fin de l'empire, sans qu’il y ait eu d’interruption dans les travaux, sans que l’enseignement d’art fût supprimé, sans qu’on ait cessé un seul jour de sculpter ou de bâtir, l’exécution était tombée si bas qu’elle n’inspire plus que du dégoût et fait presque désirer l'irruption des véritables barbares, mais jeunes, vigoureux, ayant l'avenir devant eux pour effacer les traces äâe ces arts séniles qui ne sauraient plus rien produire. » Il voit même l'influence des éléments décoratifs saxons sur la sculpture française des xie et x1r° siècles. Il lui est impossible de méconnaître les rapports qui existent entre la sculpture d'ornement des monuments de ces provinces et certaines peintures des manuscrits saxons, ou encore les objets ciselés que ces peuplades émigrantes du Nord ont laissés dans les sépultures. Il ajoute même, sans développer sa pensée, que « ces artistes ont subi d’autres influences orientales évidemment venues par le Nord et par la voie de la mer ». Il avoue encore qu'ils ont utilisé aussi des éléments galloromains. De tout cela, dit-il, ils composent des mélanges dans lesquels parfois un de ces éléments domine. On ne saurait mieux dire pour la période qui s’étend du vi au xn° siècle.

(4) Dict. d'Arch., t. VII, p. 275.

L’art roman fut pour cet éminent architecte un art rétrograde, exécuté par les moines, tandis que l’art gothique est né des artisans laïques. L’un regarde le passé, l’autre l’avenir. Pour lui, et ce fut son idée chère, les corporations laïques ont créé l’art ogival. Il revient bien souvent là-dessus (1). L'architecture ogivale répondait aux désirs du peuple, à ses besoins. Toute architecture qui ne remplit pas sa fonction n’est point belle, n’a pas de style (?). Il ajoute avec raison que chaque peuple s’est peint dans son art ($). L'art doit donc être populaire, et l’architecture est une production démocratique comme la langue, elle naît des idées, des moyens d’action de la société. On ne doit pas repousser le jugement public (*), même les critiques des amateurs (5).

L'erreur de Viollet-le-Duc s'explique par les travaux des Paulin Paris, des Grimm, etc. On voyait de tous côtés l’influence populaire s’exerçant sur les cantilènes, sur les gestes, sur l’épopée animale, etc. [I eût été alors hétérodoxe de soutenir, ce qui est pourtant la vérité toute simple, qu’il n’y a rien de populaire dans l’art si aristocratique de la fin du xn° siècle. Certes, nous ignorons si les architectes, qui cherchaient au commencement de ce siècle à défendre l’église, si riche et si ornée, contre les ravages du feu meurtrier, étaient tous clercs. Ce que nous savons, ce que les sources nous enseignent, c’est que les transformations se firent surtout sans violence. Le laïque ou le clere, sortis du peuple, furent obligés de passer par les différentes disciplines des écoles, des cloîtres, par les études savantes.

Le sentiment républicain, antireligieux de Viollet-le-Due lui fit commettre bien des erreurs regrettables. Il méconnaît que l'âme d’un moine lettré fut aussi grande que celle d’un laïque cultivé. L’art roman fut toujours pour lui un art qui relève d’un passé suranné et, partant, qui s’atrophie. Mais que de contradictions à travers les deux Dictionnaires du maître! Il ne voit point le mouvement parallèle des deux arts, il ne cherche même pas à dater d'une manière plus sûre les églises analysées par ses prédécesseurs. Ses travaux indiquent surtoutunehâte regrettable, comme ils attestent très peu de lectures historiques. Il oublie souvent les textes, il néglige l’étude des sources. On travaille autour de lui et pour lui; on note hâtivement et il fait siens les résultats des recherches des P. Paris, des Ed. Du Méril, de tous ceux qui s’occupent en ce moment de la littérature du moyen âge.

Pour ne relever qu’une omission grave dans toutes les Synthèses d’alors, est-ce que les travaux de M. De Vogué ne nous ont pas permis de déclarer combien fut grande l'influence de l'architecture syrienne sur les premiers croisés ; pourtant de tout cela nulle trace dans les exposés si abondants de l’histoire de notre art à l’âge précédent !

Lorsqu'on étudiera l’influence de Viollet-le-Due sur la connaissance de l’art français, il faudra se rappeler la timidité des archéologues de 1840 à 1860 devant les monuments médiévaux. Il ne faudra pas oublier cette période d’infinie tristesse, ces heures où une des plus belles époques de l’art français était encore méprisée. Viollet-le-Duc chercha à gagner le plus de partisans à sa thèse. Il se montra fort habile, ne parla que de l’art du xrn° siècle, osa même le comparer à celui de la Grèce, aux belles œuvres du siècle de Périclès. Son dessin si fin, si gracieux lui conquit des fidèles nombreux. Mais sa noble tâche

sors

lui fut rendue difficile par les clameurs des architectes, ses confrères, par les artistes dévoués à l’art romain. Ce n’était pas chose aisée,que de réhabiliter le passé; l’École des Beaux-Arts et l’Académie n’avaient que mépris pour-un art honni depuis des siècles.

Ce n’est point ici le moment de discuter pas à pas les conceptions esthétiques de l’éminent architecteet de montrerses erreurs. Elles sont fort nombreuses, car il était peu préparé à cette œuvre si importante de décrire dans un dictionnaire à la fois l’architecture et les arts du moyen âge, Les lacunes y sont naturellement fort grandes. Injuste pour les xi°et xrr siècles, ilne connaît que le xnr siècle, n’a point de considération-pour les xiv° et xv° ; bref l’enchaînement historique lui échappe. Les artistes de cette dernière période étaient pour lui réalistes. « Malheureusement dans les choses d’art le progrè$, en nous élevant promptement à l'apogée, nous en fait descendre, la sculpture comme chez les Grecs, après avoir idéalisé la nature, veut : sans cesse s’en rapprocher et tombe dans la recherche de la réalité (1). »

N'oublions donc pas que Viollet-le-Duc fit œuvre de polémiste, qu'il avait surtout à combattre les rancunes, les haines de tous ceux qui n'avaient que mépris et dédain pour les œuvres du moyen âge. Il fut toujours sur la brêche, cherchant à désarmer ses adversaires, qui reprochent stupidement à ces artistes anonymes du passé de n’avoir su « que faire des figures allongées, sortes de gaines, drapées en tuyaux d’orgues, corps grêles sans vie, sans mouvement, terminés par des têtes à l’expression ascétique et maladive ». Pour eux, il voudra un musée comparatif où se trouveront côte à côte les belles créations de l’art

() Dictionnaire, t. VIIL, p. 235.

grec et celles du xmi° siècle. Le Christ d'Amiens pourra lutter avec les œuvres du temps de Phidias.

Il va même plus loin; il charge avec vaillance contre tous ceux qui ne font commencer l’histoire de la statuaire qu’au xiv° siècle, en Italie, qui sont aveugles et ne voient aucune œuvre intéressante, en France, avant ce temps.

Viollet-le-Duc contribua donc à populariser notre art français. Certes, on pourra toujours discuter ses conceptions esthétiques, montrer la fragilité de ses doctrines, la faiblesse de certaines argumentations, les insuffisances de son savoir et de sa méthode, il n’en reste pas moins un maître qui aima et fit aimer l’art le plus organique et le plus beau après celui de la Grèce. Et au milieu de ces contradictions, de ces polémiques, que de lueurs sur le développement de la culture française! Nous n’avons plus désormais l’analyse froide des œuvres d’art, mais des points de vue nouveaux, fort intéressants pour l’histoire de la civilisation française. Et les descriptions empruntées aux érudits de cette époque deviennent, grâce à son dessin toujours si vrai et si souple, l'illustration d’une chanson de geste ou le récit d'un roman d'aventure. On parcourra toujours avec joie les écrits où ce grand architecte fait preuve d’un tact vraiment exquis, d’une divination vraiment surprenante.

Le savant directeur de l’École des Chartes, Quicherat, peut être considéré comme le plus remarquable archéologue de la seconde moitié du xix° siècle. Mais combien sa méthode est autre ! Certes. il analyse avec un soin très réel les monuments français, mais il s’abstient de toute généralisation hâtive et partant erronée. Son style, exempt de tout lyrisme romantique, est clair, toujours sobre et vraiment scientifique.

Ce fut Quicherat qui s’efforça le premier de mous donner une notion adéquate du développement total de l’art français. Les

Étapes

temps lui étaient propices : les édifices n'avaient point été restaurés encore et pouvaient être étudiés avec méthode. Nous possédions des éditions de nos principales chroniques; on avait exhumé de nombreux cartulaires, mille documents qu'avait ignorés la génération précédente, trop éprise d’a-priori. Quicherat ne dédaignera pas de se pencher assidument sur les vieilles paperasses, de discuter même certains textes au point de vue archéologique; mais ce qui surtout intéressa le savant historien de l’art français, ce fut d'indiquer la naissance des églises voÜtées. On ne pouvait avancer sans la solution de ce problème si difficile. La période antéromane ne sut le retenir. Il avait compris bien vite qu’il fallait des voyages, la connaissance des monuments romains, même de ceux de l'Orient. La restitution qu'il fit de la basilique décrite par l’évêque Grégoire, de Saint- Martin de Tours, témoigne de connaissances assez étendues sur la basilique antique. Mais elle est contestable, à notre humble avis, car Quicherat a supposé des tribunes au-dessus des bas-côtés, ce qui n’est point vraisemblable. La basilique de Saint-Martin de Tours avait, au contraire, de doubles bas-côtés, ce qui explique le nombre mentionné des colonnes.

Le moment historique qui intéressa surtout Quicherat fut done le xi° siècle. Il chercha, par la lecture de certains auteurs, à indiquer la date précise des églises voûtées. En lisant les chroniques de la fin du x° siècle, il fut frappé d’un passage de celle écrite par Raoul Glaber, qui annonçait, en termes pompeux, l'édification d’un grand nombre de monuments aux premières années du x siècle. Il déclara, wrbi et orbi, que ce passage, reproduit ensuite par les archéologues, prouvail la naissance de la voûte aux approches de l'an mil. Rien ne put l’arrêter. Certes, en étudiant le x° siècle, il aurait pu se rendre compte de la nécessité de reconstruire les églises détruites, les monastères

En AT =

disparus dans la tourmente; en lisant attentivement les chroniques du xr siècle, il aurait vu que la voûte n’est nullement mentionnée, mais, au contraire, qu'il n’est question que des trabes qui couvrent les édifices religieux. S'il avait seulement scruté les termes en lesquels s’exprima, dans sa chronique, ce moine trop crédule, il aurait vu que les églises citées par lui comme les plus belles de son temps n'étaient point voütées; mais le texte fatidique revenait toujours dans sa pensée d’une manière obsédante et proclamait pour lui la naissance de la voûte.

La méthode toujours si sévère du savant professeur subit donc une entorse; elle devint subjective et, sans se demander si les monuments qu’il allait invoquer et citer à la barre pouvaient être sûrement considérés comme des œuvres du premier tiers du xr° siècle, s'ils correspondaient vraiment à ceux cités par les textes, il déclara, urbi et orbi, que l’église Saint-Savin, la nef de Saint-Germain-des-Prés, etc., étaient des créations de ce temps. L'erreur était fort grave et allait retarder presque d’un demi-siècle les études archéologiques; elle faussait, en tout cas, le vrai développement de l’art français. Et comme elle facilitait désormais les recherches des archéologues français, elle contribuait à une datation plus facile, mais ne reposant sur aucune donnée réelle.

Nul historien de l’art ne protesta contre l’affirmation de Quicherat. Le maître avait acquis une telle autorité qu'il n’y eut personne pour montrer l'erreur d'interprétation trop évidente qu'il avait commise. Viollet-le-Duc lui-même paraît avoir accepté ses conclusions. Les élèves du maitre à l'École des Chartes, le plus réputé d’entre eux, M. de Lasteyrie, se rangèrent à cet avis respecté et étudièrent, aidés par lui, les profils, les bases, les colonnes de ces édifices déclarés comme des œuvres du

xI° siècle. Ces moyens de datation allaient servir à.un classement erroné des monuments français. Les archéologues reportèrent donc au commencement du xi1° siècle la forme des bases et des piliers, celle des colonnes et des chapiteaux du milieu du xn° siècle. C’est encore aujourd’hui de telles conceptions qui président au classement des monuments historiques!

La méthode de Quicherat avait été toute subjective; elle fut la cause d’erreurs sans nombre. Aucun archéologue après lui ne s’est demandé pourquoi ces profils, ces formes se sont maintenus si longtemps et quelle est la raison des changements si rapides des différents membres architectoniques dès la fin du xur° siècle. Nul ne s’est demandé pourquoi il les retrouve encore les mêmes vers le dernier tiers du xn° siècle ! La question ainsi posée, il aurait bien vite reconnu que ces transformations, attribuées au xiI° siècle, devaient appartenir au deuxième tiers du xu° siècle. Les historiens de l’art auraient alors recherché avec soin ce qui existait au xI° siècle, et la lecture des documents épars leur aurait appris que nous n’avons encore, aux dernières années du xI° siècle, que des églises non voütées, de simples basiliques, transformées cependant par le goût des Francs.

On ne chercha donc pas à reviser les théories de Quicherat. Les doctes s’en servirent, au contraire, et, à l’aide du guide Joanne, ils entassèrent dans leurs manuels monuments sur monuments, datant à tort et à travers notre passé monumental. C’est en ce moment le chaos. La géographie de la France, publiée par la librairie Hachette, permet d’être grands clercs à des archéologues improvisés. La doctrine orthodoxe, cause de tout le mal, est défendue avec éclat par MM. de Lasteyrie et Lefèvre-Pontalis. Malheur à ceux qui nient l'existence de la voûte dès le x1° siècle! Les archéologues officiels patentés n’ont

que profond mépris pour tous ceux qui n’acceptent pas les théories du maître et cherchent à faire avancer par des études sérieuses la connaissance artistique de notre passé.

Il est donc nécessaire de montrer par de nombreux exemples combien est subjective et empirique la méthode dite orthodoxe. Ce sera l’objet du chapitre suivant.

Page 1