LIT LA MÉTHODE DES ARCHÉOLOGUES ORTHODOXES
Nous avons vu que les archéologues français, qui président en ce moment au classement des monuments historiques, pouvaient se diviser en deux catégories. Quelques-uns, et non des moindres, s’en tiennent seulement à l'architecture, pleins de dédain pour tous ceux qui ne sont point architectes. Ils soutiennent avec hauteur ce que disent les éléments de construction, examinés le plus souvent à la hâte et avec des idées préconçues. Les autres, plus doctes, plus ouverts à la connaissance du passé roman, mais fidèles aux datations fournies par leurs prédécesseurs, ne cherchent pas à reviser les monuments et maintiennent, avec un soin jaloux, les résultats qu’on croit acquis.
Nous nous sommes demandé bien souvent, en voyant les datations indiquées par l’école orthodoxe, comment ces archéologues pouvaient se représenter le développement de l’art français. La doctrine de ces Messieurs n’a pas été condensée dans un mémoire qui serait fort utile. Est-ce de l’habileté? Nous ne le pensons pas. Les analyses des monuments éparses dans les Revues permettent difficilement de se représenter le développement de l’art français, d’après ces archéologues. Il serait bon, croyons-nous, d'ouvrir une enquête, d'établir la date des constructions dont ils s'occupent; il serait nécessaire que cette école
indiquât comment elle se représente la marche continue et jamais rétrograde de notre art. Elle invoquerait les édifices religieux qu’elle croit du xt siècle; elle analyserait devant nous ces monuments, elle passerait ensuite en revue ceux qu’elle attribue au commencement du xn° siècle, nous montrant les progrès survenus dans leur construction, dans leur décoration, etc. Cette étude nous permettrait de discuter avec l’école les différents points de la doctrine et il résulterait, de ce débat toujours courtois, où la bonne volonté s’unirait au désir de bien faire, un profit assez grand pour la connaissance de l’art français.
Cette école, depuis longtemps rétrograde, a été hypnotisée nous l'avons vu, par les doctrines de Quicherat. Le savant Directeur de l’École des Chartes avait attribué une trop grande importance au récit du moine Raoul Glaber qui aurait voulu indiquer la naissance de la voûte au commencement du xx siècle; en relisant sans parti pris ce texte, il est évident qu’il a donné un sens trop précis à ce passage souvent cité par lui (1). Et, au lieu
() Raouz GLager, Hist., t. III, chap. IV, 13, p. 62 (édit. Prou). Zgitur infra supradictum millesimum tertio jam fere imminente anno (1002- 1003), contigit in universo pene terrarum orbe, prœcipue tamen in Italia et in Galliis, innovari ecclesiarum basilicas ; licet plereque decenter locate minime indiquissent, emulabatur tamen queque gens christicolarum adversus alteram decentiore frui. Erat enim instar ac si mundus ipse, excutiendo semet, rejecta vetustate, passim candidam vestem indueret. Contigit interea pene univesas Italiæ et Galliæ civitates ignium incendiis devastari ipsamque urbem Romam ex parte maxima igne cremari; 1. IT, chap. 13, p. 40. Quand il parle des incendies, il mentionne les trabes de la charpente. Ibidem, p. 40, t. II, chap. IV, 7, p. 34. Les raisons de ces constructions si nombreuses sont multiples, tout d’abord les incendies si fréquents. Puis les ruines accumulées des hordes qui avaient ravagé aussi bien la Gaule que l'Italie, il fallait reconstruire les
AT
de reviser les affirmations de Quicherat, de se demander si sa méthode avait été toujours scientifique, l’école orthodoxe proclama qu’il y avait eu des églises voûütées, en France, dès les premières années du xr° siècle.
Appuyés sur une autorité reconnue (!), les plus jeunes archéologues ont daté le plus souvent sans critique les monuments qu’ils avaient sous les yeux. Avec quelle facilité ce classement s’opéra, nous n’en voulons pour preuve que les nombreux manuels fabriqués de nos jours. En les lisant, on n’a nulle idée du véritable processus de l’art français.
La méthode des archéologues orthodoxes nous parait avant tout surannée. Elle est la cause d’un recul des études ; elle ne saurait servir désormais de base à des travaux nouveaux. Les de Caumont, les Quicherat, les Viollet-le-Duc avaient cherché à nous donner une vue d'ensemble sur le développement de l’art roman et sur la naissance de l’art gothique; mais l’école orthodoxe devait comprendre que ce n’était encore là qu’unesimple esquisse et que des points de première importance étaient laissés dans l'ombre. Il était nécessaire de suivre pas à pas l’histoire écrite d’un monument, depuis les temps mérovingiens jusqu’à l'époque
monastères, relever les églises détruites. Après le départ des Hongrois, vers 975, la population fort clairsemée commença à respirer. Raoul Glaber emploie très souvent ir Jéalia et in Galliis, c’est un cliché pour lui. Cf. p. 6, 26, 40, 52, 61, 62, etc.
(1) Quicherat s'écriait en lisant le texte de Raoul Glaber : « Et maintenant je crois pouvoir poser en toute assurance cette conclusion que l'architecture a été révolutionnée en l’an mil, qu’à cette date, elle a commencé à devenir romane de romaine qu'elle était et qu'après un demi-siècle de tâtonnements, elle est arrivée à une complète transformation. Ce fut donc pour le docte archéologue vers 1050-1060 que l'art roman avait atteint son développement, erreur regrettable, qui à été la cause de tant d'erreurs !
re
gothique, de connaître les nombreux textes relatifs à cet édifice et de voir si à l’aide des sources historiques nous ne pouvions dater l'édifice religieux que nous avions devant les yeux. Les annales des églises de France ainsi composées auraient peut-être permis à ces érudits de voir que Quicherat avait donné, à l’affirmation de Raoul Glaber, un sens tout différent de celui qu’elle comportait; elles auraient prouvé que ce moine trop crédule n'avait pas entendu déclarer que l’an mille était le moment précis de l'apparition de la voûte. Et, reprenant le problème déjà abordé par Quicherat, l’école orthodoxe aurait noté avec étonnement que les sources écrites nous permettent de déclarer que durant tout le x1° siècle les églises voütées sont inconnues et que le clergé se contente des édifices recouverts par une charpente ou par un lambris.
Get oubli complet de nouvelles recherches, ce désir d'accorder à Quicherat une autorité absolue, a retardé pour un temps la connaissance de l’art français. On a attribué sans critique au commencement du xn° siècle une série de monuments qui ont été exécutés vers la fin de ce siècle.
Le novum œdificandi genus, reconnu et proclamé par Quicherat, n’est donc pas né au xr° siècle. Les sources écrites nous montrent même que ce ne fut qu’au commencement du xrr° (1100—1140) qu'on voit s'affirmer le désir des architectes de voûter les édifices religieux pour les préserver du feu, si souvent meurtrier. Les textes des chroniques nous le prouvent suffisamment. Certes, les absides sont souvent voûtées en cul de four, les cryptes reçoivent des voûtes d’arêtes, mais c’est tout. Le transept, la nef avec ses bas côtés sont recouverts encore d’un toit en charpente. Le processus fut fort lent, et la timidité des architectes du x siècle fut grande. On ne saurait même comprendre comment Quicherat, qui était avant tout un historien, a pu croire que dès l’an mil les églises étaient voûtées. Pouvait-il donner quelques exemples
dufait? Non, certes. Les monuments cités par les textes, les édifices construits en Bourgogne comme Saint-Bénigne, ceux d'Orléans tels que Sainte-Croix et Saint-Aignan, la célèbre basilique de Saint-Martin de Tours n'étaient pas voütées. I] l’avait reconnu lui-même. L’aube du xi° siècle se lève sur des ruines. Un peupie amoindri et appauvri, menacé sans cesse dans sa vie, assiste à sa naissance. Certes les ruines sont si nombreuses qu’il fallait avant tout reconstruire les églises, les monastères déserts. Les documents nous montrent qu’on songea à rétablir le culte, à grouper dans des cloîtres nouvellement reconstruits des moines devenus vagabonds ou errants. Il fallut même, dans certaines contrées, reprendre l’évangélisation des campagnes et élever un grand nombre de sanctuaires dans les villages et jusque dans les fermes isolées.
Était-ce le moment de parler de la réalisation d’un progrès si important dans l’art de bâtir? L’horizon est fort sombre et les guerres suivies du commencement du xi° siècle ne sauraient encourager les architectes à innover. Aussi Raoul Glaber n’a pas voulu, à la fin du x° siècle, parler d’un novum genus œdificandi, c’est-à-dire de la possibilité désormais acquise d’avoir des églises voûtées. Cela est si vrai qu’il ne mentionne, dans ses œuvres, aucune basilique qui ait reçu des voûtes, et toutes celles citées par lui sont reconnues comme recouvertes d’un toit en charpente ou d’un lambris. Son expression s'applique sans nul doute à un appareil meilleur, plus solide, autrefois employé, mais oublié. La solution de ce problème difficile était réservée à des temps plus paisibles où la vie économique permettrait des loisirs, inciterait au travail, perfectionnant la technique. Il fait sans nul doute allusion à une autre innovation. De l'avis même des archéologues orthodoxes, l'architecture bourguignonne est, durant le x1° siècle, encore fort rudimentaire.
noie
Certes, on pourra dire que les voûtes des églises romanés sont construites d’une manière plus simple que celles des Romains. On montrera aussi les voûtes soi-disant du xr° siècle, formées d’un blocage de qualité assez médiocre, avec des armatures peu solides, le plus souvent même absentes. Admettons-le. On ira même plus loin: des textes seront invoqués pour prouver combien sont fragiles les arêtes de ces voûtes, et l’instabilité de ces constructions. Assurément il en est ainsi; mais les textes invoqués ne sont pas du xr siècle ; ils nous montrent au contraire les efforts jamais lassés des architectes français, à partir du commencement du xnr siècle. Il fallut bien des expériences, bien des constructions et des tentatives avortées pour que la voûte fût formée de petites pierres bien appareïllées, de même grandeur, telle que nous la voyons dans nos grandes églises, si solidement bâties, avec une hauteur qui rivalise avec celle de nos cathédrales gothiques! Et ces nombreuses expériences, que les chroniqueurs n’ont pas enregistrées, montrèrent aussi à ces architectes qu’il valait mieux assurer l'équilibre de l’édifice en combinant les poussées entre elles. Car ce n’était pas l’antiquité, mais leurs essais infructueux qui pouvaient le leur apprendre.
Ce ne fut done pas en un jour qu’on arriva à la solution du problème. Il y a plus : nous ne pensons pas, comme on le croit en ce moment, que de toutes parts, aussi bien en France qu’en Jtalie ou en Allemagne, ces architectes aient construit à la même date des églises voûtées. Non, certes. Nous admettons, au contraire, qu’il y eut deux centres privilégiés, désireux de trouver la réalisation souhaitée. Certaines contrées françaises ont travaillé à cette tâche, tandis que l'Italie, l'Allemagne et l'Espagne se contentaient encore de constructions plus sommaires, de la basilique surannée ou des églises en bois.
De nombreuses régions françaises n’ont même pas songé à ce
problème. La basilique, telle que l’époque carolingienne l'avait transformée, suffisait aux nécessités du culte, au pouvoir spirituel. Mais il n’en était pas de même dans quelques contrées, et, chose étrange, dans des régions où les monuments antiques n'étaient pas fort nombreux. Les architectes du Midi auraient pu voir chaque jour, usitées dans les cryptes, les différentes voûtes employées par l'antiquité gréco-romaine, celles en berceau ou en demi-berceau, enfin, les voûtes d’arête, formées par la pénétration de berceaux brisés. Eh bien, ils n’en prirent nul souci.
La Provence aurait dû arriver bien vite, ce semble, à la solution du problème. Il n’en fut rien. Cette partie du Midi se montra indifférente à un progrès que lui enseignait le passé. La Normandie, la Picardie, la plus grande partie de l’Ile de France ne sauraient revendiquer le mérite d’avoir innové davantage. Il faudra bientôt le reconnaître, et on verra aussi que nos aînés ont cru en savoir là-dessus beaucoup plus qu'ils ne savaient. Us ont, dans leur âme simple, dans leur enthousiasme pour les arts du moyen âge, donné des dates vraiment fantaisistes à un grand nombre de monuments. À ce prix, ils ont pu tracer un développement ingénieux et facile de l’évolution de l'architecture romane; mais, avec le temps, les erreurs se sont accumulées et ont obscurci le passé. Et c’est ainsi que l’art de la seconde partie du moyen âge demande une complète revision.
Aussi, après avoir commencé depuis de longues années le dépouillement des documents qui intéressent les églises de France, nous pouvons affirmer — ce que la publication des annales de ces églises confirmera bientôt — qu’au commencement du xx et durant lout ce siècle, les édifices religieux étaient de simples basiliques, modifiées par le goût, le tempérament des Francs. Nous ne saurons jamais rien de la construction de ces
églises, fort simples à l'extérieur, aux murs souvent nus ou décorés d’arcatures dites lombardes. La décoration extérieure de ces édifices n'avait pas préoccupé les architectes, car ils n'étaient point isolés, mais formaient un vaste ensemble. Des oratoires, des chapelles, des cloîtres même étaient le plus souvent adossés aux murs des basiliques. Ce ne fut que plus tard que les architectes songèrent à décorer l'extérieur des églises, à orner les absides de pilastres et d’arcatures.
Le style monumental naquit vers la seconde moitié du xu® siècle. Ce qui avait préoccupé avant cette époque les architectes, c'était la décoration intérieure des édifices, et nous pouvons, à l’aide des documents écrits, nous figurer assez exactement la richesse de ces églises, les objets d’art qui y étaient réunis. Cette préoccupation de la part du pouvoir spirituel dura jusqu’au premier tiers du xnr siècle en France.
Si les annales des églises de France nous permettent d'affirmer que les architectes du x1° siècle n’ont point connu la voûte, elles se taisent sur le moment précis où celle-ci fut construite, sur les tâtonnements de ses premiers constructeurs. Elles nous apprennent, Cependant, qu’on peut en certifier l’apparition vers 1110-1130. Nous constatons, en effet, dans le diocèse de Toulouse, à l’abbaye de Saint-Sernin, ou dans celui d'Angers des églises qu’on commence à voûter. Et ce ne fut pas, comme on l'a dit, avec un grand enthousiasme que le pouvoir spirituel accepta ce mode nouveau, mais bien avec une certaine inquiétude, avec une hésitation du reste justifiée. Il entendait parler d'essais infructueux, de nefs écroulées, de ‘vastes constructions en ruine. Les accidents étaient nombreux. Il fut très prudent, et comme les ressources souvent manquaient, que les monastères et les évêchés étaient encore très peu fortunés au commencement du xrr° siècle, il transforma peu à peu les édifices, voûtant même