‹ Les métiersChapitre 2 sur 9 · LE LABOUREUR · texte numérisé non relu

LE LABOUREUR

point autrement. En vérité, il y a peu d'exemples d'un outil aussi vénérable par l'âge, aussi sûrement indicateur de la commune origine des hommes, aussi noble par les services qu'il a rendus. Pensez à cela.

Pensez qu'il n'y a guère, non plus, de métier plus complexe. Le laboureur ne se contente pas de prépai er la terre pour la semence du froment ou du seigle : il doit connaître la culture de vingt plantes ou fourrages qui trouvent leur emploi dans une ferme; il doit nourrir et élever plusieurs sortes d'animaux dont chacune exige des soins différents ; il doit être un peu ingénieur, au moins d'instinct ou d'expérience, — pour niveler ses champs, les irriguer, dresser les talus, réparer les hangars et les ponts ; un peu vétérinaire, un peu bûcheron, un peu marchand, un peu vigneron.

Ce n'est pas tout. Un fermier est un chef. Il commande sur son domaine. Autorité, prévoyance, initiative, patience, il a besoin de faire preuve de

qualités très diverses, et il n'excellera dans son métier qu'à condition de les posséder toutes. Il lui faut plus d'intelligence générale et plus de véritable ouverture d'esprit qu'à l'ouvrier, auquel il est encore supérieur par les conditions de la vie. Car il dépend très peu du propriétaire, encore moins d'une clientèle, et, au contraire,

4 LE LABOl'REUR

par les saisons qui l'obligent à modifier et à varier son travail, par les bons et les mauvais jours dont il profite ou dont il souffre, il dépend plus immédiatement de Dieu que les autres, ce qui grandit toujours les hommes.

Pensez que ce métier, ancêtre des métiers et le plus noble qui soit est aussi le plus nécessaire. Le vieil

économiste Turgot disait avec raison : « Le laboureur peut absolument se passer du travail des autres ouvriers, mais aucun ouvrier ne peut travaille!', si le laboureur ne le fait vivre ». C'est lui, en effet, qui fournit le pain, la viande, et une foule d'autres richesses que la terre peut donner.

Pensez que le laboureur a donc joué dans l'histoire de notre pays un rôle immense. Rôle à peu près muet, il est vrai. Quelques historiens en ont profité pour représenter nos ancêtres les paysans comme des êtres accablés de misère, ignorants de leurs droits et soumis à toutes les tyrannies. C'est là une affirmation injurieuse pour nos vieux pères et pour nous-mêmes, autant que déraisonnable, je ne sais pas s'ils connaissaient tous leurs droits, nos vieux pères, mais ils connaissaient leur devoir, ce qui a toujours été plus difficile, et ils le remplissaient. Ils souffraient des maux de leur temps, comme nous souffrons des maux du nôtre, mais il a fallu qu'ils

LE LABOl'RKl'R 5

eussent beaucoup d'esprit, beaucoup de courage, de bonté, de probité, d'honneur et même quelque bien-être, puisqu'ils ont fait ce chef-d'œuvre qui est la France, chef-d'œuvre que les rois tout seuls n'auraient pu faire, pas plus qu'un général ne gagne une bataille sans année. Pensez enfin, quand passe l'homme qui laboure et qui sème, que si la France perdait ses paysans attirés par les villes, ceux-ci seraient remplacés par des mercenaires étrangers, ou bien de vastes parties du territoire retourneraient à la sauvagerie de la forêt et de la lande. Et apprenez à estimer et à honorer le métier si humble et si grand, qui ne pourrait mourir sans que la patrie mourût.

iW i tt B «DI^I "Wc 'toi \* "j

Irmli^^ ~- - Mît*-

- € i ' -4NËB

*"*■ A -31 §| lr

1 y a eu autrefois beaucoup plus de meuniers que nous n'en avons aujourd'hui. Les règlements de police et plusieurs autres causes ont détruit la bâtisse et chassé les meuniers. Quand vous voyagerez sur une route de France, que ce soit au nord ou au midi, vous ne rencontrerez guère de chaînes de collines qui n'aient des moulins pour fleurons. Les uns sont encore vivants, droits sur le pivot, les ailes tendues et tournant à la brise, les autres ne sont plus que des carcasses de planches ou des murs en ruines. Surtout au bord des routes, il n'en reste plus guère debout : les gens de loi ayant prétendu que l'ombre des ailes faisait peur aux chevaux.

Peur aux chevaux ! Est-ce que les bicyclettes, les tramways, les pétrolettes, les rouleaux à vapeur, les chemins de fer sur route ou sur levée ne sont pas aussi des épouvantails ? Cependant on ne les supprime pas. J'en voudrais à l'administration de ses exigences et du grand nombre de meuniers qu'elle a vexés, si le principal ennemi de ceux-ci n'était, hélas ! le progrès même. Les grandes minoteries ferment les petites. Les meuniers des deux sortes sont atteints, et ceux qui faisaient travailler le vent, et ceux qui se faisaient aider par le courant des ruisseaux.

Car le premier caractère du meunier, c'est d'avoir du bon temps et de n'être guère que le surveillant de son associé, l'eau ou le vent, qui tourne la meule. Le meunier reçoit la clientèle. II a les joues enfarinées, une blouse blanche, l'air bien portant et les yeux vifs,

- Bonjour, maître Honoré, not'meunier.

- Bonjour, Chétif.

}e vous amène ma récolte de grain pour que vous m'en rendiez la farine et le son. Ça vous va-t-il ?

- A moitié bien. Je vous prendrai cher.

- Qu'y a-t-il encore ? L'an dernier, vous disiez que le froment était dur à casser vos meules. Cette année, il est mou, pesant, lourd dans la main comme un chapelet.

- Il y a qu'il y en a trop. Tout le monde veut être servi à la fois. Si vous êtes pressé...

- Justement, je le suis.

Alors, vous n'avez qu'à porter votre récolte à d'autres. J'ai pour deux mois de travail avant de m'occuper de vous, à moins que vous ne restiez là, comme vous faites, le nez en l'air, pour souffler dans les ailes de mon moulin.

Chétif ne remportera pas son grain. Il l'enlève de la charrette, il le monte, par l'échelle, sac à sac, et le place à l'endroit que lui désigne maître Honoré : « Par ici, Chétif, par là ; serrez bien vos sacs l'un contre l'autre : tous les coins sont précieux, dans mon moulin ».

Quand l'autre est parti, maître Honoré passe la tête par la lucarne. Il voit, à trente pieds audessous de lui, les champs de la colline, plus bas encore ceux de la vallée, les bois, la route où, cahotante, s'en va la charrette vide. Il mouille de salive son index pour juger d'où vient le vent, se retire à l'intérieur, change d'un degré l'orientation de sa voilure, s'assied sur un sac plein, et, tandis que la meule ronronne, que les planches craquent sous la brise, que les souris grignotent, et que la campagne perd ses dernières feuilles, il s'endort, assuré qu'au réveil la besogne sera faite.

De là vient qu'à toute époque, dans les contes et dans les histoires, le meunier a été représenté comme

une sorte de philosophe. Il a le temps de l'être. 11 reçoit beaucoup de gens, il sait les petites nouvelles et les grandes, il sait ceux qui payent bien et ceux qui demandent crédit. On le suppose volontiers bavard. Il est un personnage clans le monde immense des champs.

Pour le voir en sa prospérité, nombreux , sûr de sa clientèle comme du vent qui ne manque guère et qu'on retrouve un jour ou l'autre, il faut aller dans les petits pays, loin des villes, au bord des torrents, clans les campagnes que peu de routes traversent. Je sais des coins d'Italie, ou d'Espagne, je sais des cantons de montagnes, dans la Basse- Autriche, où le métier n'a rien perdu de son renom, ni de sa quiétude. Et si je ne parle pas de la Hollande, où tant d'ailes de moulins virent à la brise de mer, c'est que les moulins hollandais, qu'on voit rangés en ligne sur les digues, servent moins à moudre le froment qu'à chasser l'eau envahissante. Ils ne sont pas de la confrérie.

En France, ils disparaissent. Le meunier de village s'en va, et je le regrette.

Je ne le regrette pas seulement à cause du pittoresque de son moulin, - avez-vous remarqué le grand nombre de moulins que les peintres ont essayé de nous représen-

LE MEUNIER II

ter ? — mais pour des raisons plus graves. Les industries sont comme la propriété : il n'est pas bon qu'elles soient la chose d'un tout petit nombre. Et quand un métier meurt, trop de familles tombent avec lui.

Tendez vos toiles, serrez bien le vent, restez sur vos collines, meuniers d'en haut ; que nos neveux entendent encore le vire-vire des quatre ailes ! Meuniers d'en bas, ne quittez pas la chaussée où la rivière se heurte et grossit en tournant, ne quittez pas l'écluse mal fermée d'où jaillit une lame d'eau claire, et que nos neveux entendent encore le tic-tac des grandes roues !

OILA le grand silencieux. Par toute la terre, les bergers sont parents, beaucoup plus que leurs moutons.

Si vous avez traversé seulement la Beauce, la Champagne ou la Brie, vous avez vu l'homme et son troupeau.

On ne sait lequel mène l'autre, et j'incline à croire que c'est le troisième personnage de la bergerie, le chien, qui est vraiment le travailleur, le gardien, la tète et l'esprit du ménage. On lui a appris, quand il était tout jeune, quand le poil ne formait pas encore des houppes au bout de sa queue, des franges au bas de ses pattes, qu'un mouton bien élevé devait trouver sa nourriture dans les chaumes les plus secs, dans les landes les plus rases ; ne jamais s'approcher

Page 1