‹ Les métiersChapitre 5 sur 9 · LE B H K G E K · texte numérisé non relu

LE B H K G E K

sieurs saintes bergères, créatures exquises, d'intelligence éveillée et haute, de cœur héroïque. Personne n'a raconté qu'elles fussent négligentes de leurs moutons. Il est vraisemblable qu'elles étaient exactes à les faire sortir, le matin, de l'étable, à les faire rentrer le soir, à les empêcher, tout le jour, de causer du tort au bien d'autrui, soit au champ de blé du voisin, >oit à la forêt du roi. Mais elles passaient à prier Dieu le temps que les bergers, leurs pareils, dépensent à rêvasser. Leur esprit ne se reposait, ni ne dormait. Il conversait avec les anges, avec les saints ; il s'emplissait des exemples de pureté, de force morale, de pitié pour la souffrance des autres, de courage contre l'épreuve personnelle, de droiture et de simplicité, qu'on n'apprend pas nécessairement dans les livres, mais que les plus pauvres enfants du monde, aux temps jadis comme aujourd'hui, pouvaient connaître et méditer, à condition d'avoir une famille chrétienne. Personne ne distinguait ces bergères d'avec les bergères voisines. On les croyait destinées à devenir de simples ménagères de village. Tout à coup, une circonstance les révélait à elles-mêmes et au monde. Ces inconnues, ces filles les plus obscures de la campagne étaient préparées à d'étonnantes mis-

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sions. Elles possédaient le secret de toucher les aines cruelles et lourdes, de se faire écouter en parlant de sacrifice et d'effort ; elles comparaissaient sans crainte devant des seigneurs et des rois, ordonnaient comme ayant autorité, menaçaient au nom de la justice divine, sauvaient une ville assiégée par un prince barbare, ou conduisaient une armée, battaient les ennemis mieux que de vieux capitaines, redonnaient vie et gloire à la France presque morte, et ne la nommaient qu'avec de tels mots d'amour qu'aucun fils ou fille de ce pays n'en a mieux parlé que celles-là. C'étaient sainte Germaine de Pibrac, sainte Geneviève, Jeanne d'Arc et leurs sœurs.

L'une d'elles a été choisie pour patronne de Paris. Et ce n'est pas un mince sujet de réflexions et d'admiration que ce fait inattendu : la première ville de France ayant pour protectrice une bergère.

LE EOUCHER

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A légende n'est pas favorable au boucher. Elle a fait de lui un personnage cruel, elle a donné des instincts féroces à celui qui, par métier, verse le sang des bêtes , manie leur chair encore chaude, les dépouille de leur peau ; elle l'a souvent transformé en tueur d'hommes. Dans la légende de saint Nicolas, on se souvient que les trois petits enfants

S'en vont un soir chez un boucher :

- Boucher voudrais tu nous loger ?

La réponse est affirmative ; on voit ce gros homme à face rouge, le coutelas à la ceinture, qui répond aux trois innocents que la place ne manque pas chez lui, qui s'efface, et les reçoit dans l'ombre de ce vieux logis à

pignon, dont la façade est barrée de poutres brunes qui font des croix de Saint André. Hélas !

Ils n'étaient pas plutôt entrés, Que le boucher les a tués, Les a coupés en p'tits morceaux, Mis au saloir comme pourceaux.

Laissons de coté cette inexactitude du poète, qui parle de saloir chez un boucher, tandis que les vases de grès, la saumure et le secret de la conservation du lard ont été, de tout temps, le privilège des charcutiers.

Accordons que la force physique a toujours été en honneur, et fort justement, dans un métier où elle est nécessaire, et que ceux qui possèdent la force peuvent être tentés d'en abuser. Convenons que les exemples n'en sont point inouis, et qu'on trouverait aisément, dans l'histoire de la vieille France, des récits de séditions, de batailles dans les rues et de pillages, où les bouchers d'une ville eurent leur maîtresse part. Il w'vn re>te pas moins certain que les caractères généraux qui distinguent les gens de la profession, ne sont m la cruauté ni la violence. Ce seraient bien plutôt des qualités ou des défauts bourgeois. La boucherie est une pépinière de rentiers dont les enfants

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seront fonctionnaires. Et le boucher, qu'il soit de Provence, de Languedoc, de Bretagne ou de Picardie, le boucher gros et gras, l'œil luisant, le teint haut, le verbe de même, actif et remuant dans sa boutique étroite, parmi les viandes dont il respire la graisse, est, au moral, un finaud, un conservateur et même un peu, à sa façon, un élégiaque. Je vais le montrer.

Il a une habileté, en effet, que les ménagères connaissent, et dont elle se défient, quand il pèse la viande, d'une main leste et prompte, ou qu'il ajoute, au morceau demandé , un paquet

d'os ou de nerfs qu'on ne demandait pas, ou qu'il taille d'un coup de couteau, le sachant bien, quatre livres de bœuf au lieu de trois qui suffisent.

Adroit il l'est encore, il est même retors, quand il va clans les marchés, afin d'acheter du bétail. Car la plupart des bouchers de province s'approvisionnent ainsi directement dans les foires ou dans les fermes. Ils ont l'air de financiers en blouse bleue, auprès des campagnards qui tiennent leur vache ou leur bœuf par le ne/. ; on devine qu'ils ont en poche l'argent dont ils paieront, s'ils achètent. Mais achèteront-ils ? Avec leur mine indifférente, leur dédain qu'ils expriment en haussements d'épaules, leur habitude de calomnier la marchandise, leurs feintes de

s'éloigner, ils intimident les plus madrés et ils lassent les plus patients des vendeurs. Quand ils ont fait le tour d'une hête, ils savent ce qu'elle pèse. Ils lui ont aussi trouvé vingt défauts. J'en ai connu un qui ne manquait pas de dire au propriétaire de deux bœufs attelés au même joug et conduits au champ de foire : « Si seulement ton bœuf de droite avait le devant de ton bœuf de gauche, ça serait un joli bœuf, mais tels qu'ils sont, aucun n'est bon >•>. Il avait une réputation considérable, et chaque fuis qu'il disait sa phrase, il gagnait trente écus.

Achetant bon marché, vendant cher, le boucher s'enrichit vite. Il juge que le monde n'est pas si mal fait, puisque les bouchers réussissent. Il offre une broche à sa femme, un piano à sa fille, une épingle à son apprenti, il orne d'une rose en papier doré la queue de ses moutons pendus à l'étalage. Pour lui-même, il se réserve le plaisir de détacher les coupons de quelques bonnes rentes 3 % , de quelques bonnes obligations de chemins de fer et de quelques bonnes valeurs à lot, qui sont une décision d'espoir et d'émotions. Il thésaurise; il dédaigne le- stériles agitations des politiciens ; il demande que le quartier soit tranquille, que le travail ne s'arrête nulle part, et que les herbages soient beaux clans la campagne. Cet homme n'est point déraisonnable. Il achète bientôt une ferme, et c'est là ce qui découvre le fond de son àme. Le boucher, ai-je osé dire, est un élégiaque. N'est-ce pas vrai ? Il devient acquéreur d'une ferme parce que le

placement lui semble avantageux et solide. J'accorde qu'il ne ferait pas l'affaire si elle n'était point une bonne affaire. Mais il a une arrière-pensée d'avenir. 11 rêve d'une maison rustique, pas trop loin de la ville, au bord d'une route si c'est possible, où l'on se retirerait, chez soi, environné de terres, d'arbres et de gazons qui ne seraient point à d'autres. Le rêve se réalise un jour. Vers la cinquantaine, le bouclier fait bâtir un pavillon sur son domaine ; c'est là qu'il se repose, toujours jovial et le teint cramoisi ; c'est là qu'il pèche ou qu'il chasse, qu'il reçoit ses amis et les traite copieusement : c'est là aussi qu'avant d'être un vieillard il meurt d'apoplexie.

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LE PECHEUR AU FILET

E pêcheur à la ligne a un frère, le pêcheur au filet, comme la comédie a une sœur, la tragédie. Ils ne

se ressemblent pas.

Cela est bien évident pour le marin, pour le pécheur côtier dont la vie est pleine de fatigue et de danger. Nous possédons, en France, toutes les variétés de ce type d'hommes, et toutes sont précieuses. Nous avons le Provençal qui capture le thon à la madrague et qui tend le trémail pour la dorade et le rouget, pécheur que connaissait déjà la vieille Gaule, descendant de ces races méditerranéennes qui ont toutes du sang africain, batailleur, fataliste et pirate ; nous avons les Basques et les Bretons, qui pèchent la sardine

LE P K C H E l' R A C FILET

ou traînent le chalut sur les fonds de sable, depuis l'embouchure de l'Adour jusqu'à Granville, et qui se divisent en plus de colonies bien distinctes qu'il n'y a d'arrondissements maritimes ; nous avons les marins de Normandie et ceux des Flandres, gens du Nord, aventuriers de la mer grise et froide, pécheurs de harengs et de morues, et pour lesquels il semble que les périls soient encore plus nombreux, avec les brumes et les bourrasques plus fréquentes, avec les courants des mers étroites, avec l'incessant passage des grands navires qui coupent les petits en deux et ne sentent pas même la secousse.

Oui , les tempéraments sont d'une infinie variété, et les voyageurs qui ont un peu couru le littoral de la France pourraient dire, presque à coup sur, en passant devant uni: rangée de marins de l'Etat : « Toi, tu es de Bayonne, toi de Saint-Nazaire de Provence, toi de l'île de Croix, toi de Bréhat, toi de Honneur, toi de Dunkerque », tant les visages et les attitudes révèlent les origines. Mais l'unité de métier a fait son oeuvre aussi. Ces hommes sont tous des braves, des audacieux, des industrieux. Ils ont vingt façons différentes de s'habiller, de parler, de gréer un bateau, de souquer sur la rame, d'appâter le poisson et de corn-

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poser une bouillabaisse, mais ils n'en ont qu'une d'être adroits et de n'avoir peur de rien. Et c'est ce qui nous vaut la marine de France.

On peut en dire presque autant des pêcheurs de nos lacs et de nos fleuves, qu'on ne trouve pas rassemblés dans un même corps de troupes, et qui ont cependant, d'un bout de la France à l'autre, une parenté d'humeur.

Le long des fleuves, dans les prairies, ils bâtissent une cabane de planches goudronnées, quelquefois une maison en pierre, mais, qu'il soit noir ou blanc, le logis se distingue aisément de celui d'un rural, d'un petit rentier, d'un ouvrier d'usine ou d'atelier : il n'a point de jardin, et des filets sèchent par devant, sur la terre ou sur l'herbe. Un jardin ! En vérité, celui-là en a-t-il besoin qui se lève avant le jour, rentre à la nuit, et reçoit dans ses poumons tout l'air sans poussière qui court sur l'eau en marche? Quand aura-t-il le loisir de le cultiver? Et la femme aurait-elle mieux le temps d'arroser les laitues et de planter les choux, elle qui doit constamment raccommoder les mailles déchirées des éperviers, des seines, des nasses, des trémails, des verveux, des pièges presque sans nombre où se prend le poisson d'eau douce ?

D'ailleurs, le pécheur est un nomade ; le plus souvent il campe au bord des rivières, et, s'il a une maison comme celle d'un bourgeois, ce n'est pas dans sa « Champagne », où il est en guerre permanente, contre l'eau, le vent, le poisson, les braconniers, les gardes-pêche et

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LE PECHEUR AU FILET

les bateliers. Le pécheur loue très cher à l'État le droit de pécher clans une portion limitée de fleuve ou de rivière, jusqu'à trois kilomètres en amont et deux kilomètres en aval, ou plus, ou moins. 11 sait que la carpe est devenue rare, — c'est lui qui en est cause, — que la perchaude diminue, que le barbillon n'abonde pas ; il sait que, par les grands froids, la pèche est impossible, que, pendant deux mois de printemps, elle est interdite, et qu'il y a, clans le métier, des veines malheureuses et inexplicables. Il est donc âpre au gain, dévastateur, imprévoyant. L'eau est par lui plus braconnée que les bois par les paysans. 11 n'est pas souvent en règle avec la loi pour la grandeur des mailles de ses filets. On le rencontre, parfois, sur les bancs de sable, à des heures où l'honnête pèche ne se tait plus. 11 jette volontiers un coup d'épervier clans les réserves déclarées intangibles par l'administration.

Toutes les occasions lui sont bonnes. Quand les rivières sont prises par le froid, il assemble en tulipe les branches d'un saule émergeant, se cache au milieu, et, au petit matin, dans les brumes où les oiseaux voyagent avec les premières lueurs de jour, il tire les canards sauvages, les sarcelles et les oies. Quand un héron gris s'aventure à portée de fusil, il le tire aussi

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et va le vendre à quelque amateur. Au printemps, sur les talus des prés, il déniche des œufs de vanneau. Dans les jours chauds de l'été, s'il voit dormir un brochet, entre deux nénuphars, il a deux chances de le prendre et une de le manquer.

La plupart de ces pécheurs de fleuves sont agiles et bien découplés. Ils sont agiles aussi d'esprit, moins silencieux que beaucoup de marins, moins savants sur la distinction entre le tien et le mien, plus retors et moins désintéressés. Mais la vie libre les fait assez indépendants. Ils sont serviahles, durs au mal, capables d'un acte de courage pourvu que ce soit sur l'eau. La race n'est point méprisable. Elle aurait quelques défauts de moins si le métier rapportait plus, si le poisson était plus abondant dans des eaux mieux aménagées.

Le Tisserand à\

ÉTAIT, autrefois, une belle industrie domestique, celle du lin et du chanvre. Si le chanvre ne poussait que dans quelques régions, dans les terres légères et profondes des plaines arrosées, le lin épanouissait sa fleur bleue presque partout en France. On le trouvait dans chaque village, comme des fileuses pour le Hier. Il donnait sa fleur à tout le monde, ses graines au moulin pour faire l'huile, ses tiges aux vieilles femmes et aux jeunes filles, qui avaient le privilège de la quenouille, les mères avant les bras chargés d'enfants.

Elles filaient donc, les anciennes et les jeunes, la quenouille passée sous le bras gauche et le plus souvent attachée au corsage ; elles filaient en gardant les moutons et les oies, en conduisant les vaches au champ ;

elles tournaient le fuseau clans leur main droite : c'était comme le rosaire du travail qu'elles ne se lassaient point d'égrener. Elles savaient dire l'un et l'autre merveilleusement, depuis la petite enfance. Un peu de leur bon renom, un peu de leur honneur de ménagère et de leur vertu de femme semblait attaché à leur science du fuseau. La reine Berthe filait avec ses dames d'atours, comme les plus pauvres de son royaume. Jeanne d'Arc disait à ses juges, pour montrer qu'elle était honnête tille et nullement singulière : « Je sais filer aussi bien que femme de Fiance. »

On n'achetait pas, en ce temps-là, des chemises, des draps et des torchons tout faits clans les grands magasins, mais chaque famille avait sa fabrique de fil, comme chacune avait sa fabrique de pain sous le toit où l'on vivait. Je ne dis pas que cela fût mieux que de nos jours, mais cela était très bien. Les « marraines » habiles, quand elles louaient leur fuseau, pouvaient gagner une somme assez ronde par semaine, sans quitter le logis ni le soin du ménage. Et si, comme il arrivait le plus souvent, on filait pour soi-même ou pour ses proches, ce n'était point une chose indifférente, de porter et d'user cette toile bénie, où les mères, les sœurs, les femmes avaient mêlé un peu de leur pensée.

Le fil sortait de la maison en écheveaux. On le confiait au tisserand. Et celui-ci était encore un de ces innombrables ouvriers d'autrefois, que leur profession

ne séparait ni de leur maison ni de leur famille. Très souvent la femme, la fille, les fils travaillaient à côté du père, clans la pièce où ne cessait guère le claquement du métier. Le tisserand connaissait son métier de bois; il pouvait souvent le réparer seul ; il connaissait aussi la clientèle et le goût variable du monde.

Et il ne faisait point une seule sorte de toile, mais, selon la qualité du fil et de l'esprit delà fileuse, selon la fortune du client et la mode du pays, il fabriquait des toiles de tous les grains et de toutes les nuances, depuis l'étoffe rugueuse comme le granit, qu'on décorait du nom de draps, jusqu'aux Hues batistes des voiles et des mouchoirs de riches.

Pendant bien des siècles, le tisserand a ainsi vécu, dans l'atelier familial. Puis le règne de la vapeur a commencé. Les métiers à la main, les pauvres petits métiers en bois, autour desquels la vie de la famille pouvait être admise et qui s'en égayaient, ont été vite dépréciés, ruinés, abandonnés. On a construit les grandes usines; des armées d'ouvriers y sont entrés, mais pour entrer là il a fallu sortir de chez soi, et Dieu sait tout ce qu'il y a de vraie misère dans ce progrès, qui sépare l'homme d'avec la femme, et la mère d'avec les enfants !

Aujourd'hui, si vous parcourez les villages où les tisserands, autrefois, étaient nombreux, peut-être vous montrera-t-on encore, dans une cave, au bord de la route où prennent jour deux lucarnes, un vieux qui s'acharne à tisser d'après les anciennes méthodes, et qui vit misérablement. Si vous l'interrogez, il répondra qu'après lui personne ne pourra songer à pousser le métier, qui ne nourrit plus même les bons travailleurs, même les obstinés. Il dira que les anciennes toiles ont moins d'amateurs, qu'elles avaient pourtant de solides mérites, et il se plaindra. Vous remarquerez vous-même que les pots de basilic, qui verdissaient et embaumaient jadis, ou que le géranium rouge qui s'épanouissait tout l'été à la lucarne du sous-sol, sous les yeux du tisserand, ont disparu avec les bonnes années, avec la chance, avec le goût tlu métier et l'espérance de vaincre la pauvreté.

Heureusement, ce que la vapeur a fait, l'électricité peut le défaire. Une ÎV invention merveilleuse permet de transmettre la force motrice, le long d'un fil, à grande distance. 11 va là, peut-être, de quoi révolutionner de nouveau le monde du travail manuel, de quoi ressusciter en bien des cas l'atelier familial. Les tisserands sont de ceux qui peuvent ainsi, le plus facilement, rentrer au logis déserté. Déjà,

en quelques coins de la France, le bel ordre des choses est rétabli; la force, plus complètement obéissante, vient se mettre au service de l'homme partout où il lui plaît d'habiter, comme l'eau, comme le gaz, et l'on voit se refaire des fovers qu'on croyait à jamais détruits. Les métiers à tisser commencent à rentrer dans les chambres. Je souhaite de tout mon cœur l'avènement de ce progrès nouveau. Mais, ce qui ne reparaîtra plus, c'est la fileuse de quenouille, c'est la fileuse au rouet, c'est toute la poésie et l'humble richesse que créaient, aux mains de nos aïeules, la laine, le chanvre et le lin.

LE FORGERON

ES enfants de saint Eloi sont tous des hommes robustes. Ils n'ont pas la graisse inutile des bouchers, mais ils ont de gros muscles, surtout des bras énormes, habitués à soulever des choses pesantes, des marteaux, des barres de fer, des roues de charrettes, des poutres qu'ils amincissent en timons. Car ils sont bien souvent charrons, à la campagne, en même temps que forgerons, et ceux qui ne construisent ni tombereaux ni carrioles, savent au moins ferrer les chevaux.

Ils ne travaillent guère seuls. Le métier exige que le forgeron ait avec lui un ouvrier ou un apprenti. Ils vivent un peu sur la route que borde leur atelier, et les plus occupés, les plus consciencieux ne passent pas une heure

LE FORGERON

sans échanger le bonjour avec l'adjoint qui se rend à la mairie, avec le messager ou la laitière qui revient de la ville, avec le valet de ferme qui s'informe si la pointe du soc est enfin redressée. Les petits gars à califourchon, montant les poulinières qui connaissent le chemin de la forge et s'arrêtent d'elles-mêmes devant la porte, arrivent avec la mut tombante, quand les hommes ont dételé les bêtes de labour. « Que veux-tu, mon petit ? — Relever les fers à Julie, maitre Foubert ; le patron a recommandé de lui mettre de bons clous. Faut-il attendre longtemps ?

— Une heure au plus ». L'heure se prolonge et la nuit tombe.

Les peintres ont aimé rendre cet aspect de la forge. Français, -4JmF Flamands, Anglais, Allemands,

Us l'ont peinte au crépuscule, quand le feu de charbon jette plus d'éclats et provoque plus de reflets dans le jour mêlé d'ombre. L'apprenti actionnele grand soufflet pendu .m plafond, et tire sur la chaîne ; le patron, son lourd visage en sueur et tout illuminé, tourne et retourne le fer dans le foyer; des chevaux sont attachés aux boucles du mur, et attendent, l.i tête basse, tandis que la route, derrière eux, déroule son ruban qui diminue, tourne et se perd entre les arbres.

LK FORGERON

C'est un sujet si familier à tout promeneur, que vous le trouverez reproduit sur les assiettes en couleurs qui plaisaient au bon public, encore simple dans ses curiosités, du commencement de ce siècle. Avec les « vues » de Paris, rien n'était plus à la mode, parmi les «eus de la province, que les vues des principaux métiers, imprimées dans la pâte tendre, par les ouvriers de Limoges ou de Gien.

Regardez -en la collection. Après le porteur d'eau, robuste Auvergnat dont le visage s'élargit par en bas, aucun personnage n'a meilleure mine et ne semble plus heureux de vivre que le forgeron de village, posant un fer sur le sabot fumant d'un cheval. Et ce n'est pas si mal observé.

Il faut ajouter que, ici comme ailleurs, le métier grandit avec l'homme et peut s'élever jusqu'au grand art. Ce qui est fermé, dans le monde, ce qui n'a point d'issue, ce qui emprisonne à la fois les corps, les esprits et les fortunes qui ne feront que végéter, ce sont les emplois subalternes dans les administrations, les mauvaises places de scribes que des naïfs recherchent avec avidité. Les métiers manuels --ont autrement libres, ils sont d'autres écoles de dignité humaine, de progrès,

LE FORGERON

d'autres sources de richesse. Au-dessus du forgeron ordinaire, il y a le forgeron assez habile pour construire des serres et des charpentes de métal ; il y a la grande entreprise qui dispose de capitaux considérables, qui forge les plaques de blindages de nos cuirassés et de nos tourelles, qui fore nos canons et lance des ponts sur les rivières, et, au-dessus encore, il y a les maîtres forgerons, ceux qui ont dessiné, battu, limé, poli, amené jusqu'à leur perfection des grilles de fer comme celles de Nancy, des portes comme celles de la galerie d'Apollon au Louvre, des armures comme celles de nos musées, des épées, des boucliers, des vases, des torchères, et même les nombreux balcons ouvragés que l'on voit encore dans les vieilles villes de France, d'Espagne, d'Allemagne, qu'on reverra demain, tout neufs, scellés dans la pierre blanche, lorsque le goût de la décoration, qui renaît rapidement, aura renouvelé l'intérieur de nos maisons, et songera aux embellissements de la façade.

X tout petit métier, qui a été sur le point de mourir, et qui revit.

Je ne crois pas qu'il ait jamais enrichi personne; mais il nourrit son homme. Peut-on demander plus à un métier, quand, d'ailleurs, il est sain etsanschô-

matfe

Qu'il soit sain, vous en conviendrez, c'est une vérité d'expérience. Les plus heureux des rempailleurs m'ont toujours semblé les plus pauvres, ceux qui, n'étant liés par contrats ni promesses avec aucun marchand, mais recevant la commande du client qui a usé la chaise, ont pour coutume d'aller eux-mêmes cueillir le jonc. Ils choisissent les jours où l'ouvrage ne presse pas, ils se dirigent vers quelque bras de rivière abandonné, vers un

LE REMPAILLEUR

étang mi une mare, au bord desquels il est connu, de science certaine et traditionnelle, parmi les gueux de la ville et les oiseaux de l'air, qu'on trouve des joncs pour joncer des chaises et pour pendre des nids. Ils cueillent avec précaution, brin à brin, en ayant soin d'allonger la main jusqu'à l'endroit où la belle tige ronde et verte

s'enfonce dans une gaine de feuilles couleur de terre mouillée ; ils forment une gerbe haute comme un homme, dorment auprès si le temps dit oui, s'en retournent ensuite à leur logis, avant pris une demi-journée de bon air, et n'ayant pavé, pour acheter leur marchandise, qu'un coup de chapeau à l'adresse du maître qui passe ou du garde qui fait sa tournée.

Le jonc pour les chaises, les prunelles pour la boisson, l'herbe folle et frisée qu'on coud dans les matelas, les escargots des haies, la myrtille, le muguet, la fraise des bois et quelquefois le pissenlit, sont les derniers biens vacants des terres civilisées. C'est le profit des petits rempailleurs. Les autres, ceux qui travaillent, non à leur compte, mais pour un chaisier, un tapissier qui les emploie, reçoivent d'ordinaire le jonc en même temps que le meuble à garnir. Ils ont moins de promenades à

LE REMPAILLEUR

faire. Mais les uns comme les autres, ils ont pour atelier l'appartement familial ; ils tordent le jonc ou la paille sans quitter la maison ni les enfants; ils ont l'âme mieux en paix pendant que les mains s'agitent. L'usine ne les engloutit pas.

Un moment, ils ont pu se croire menacés. Quelques vieux rempailleurs de ma connaissance ont abandonné le métier, croyant que le métier allait les abandonner. Songez donc! au lieu de jonc et de paille de seigle, les générations nouvelles demandaient qu'on tressât, selon un goût savant, des lanières d'écorce de rotin, ou même des écorces d'autres bois ! l 'lusieurs s'y refusèrent. Les enfants de ceux-là, ou leurs cousins, plus philosophes, acceptèrent l'évolution des genres, tressèrent tout ce qu'on voulut, et s'en trouvèrent bien.

11 ne fallut pas un temps très /\y long pour leur démontrer que le rotin s'use comme autre chose, et que la mode peut bien compliquer un peu l'apprentissage,

mais qu'elle aura beau sévir et changer, le bon gros jonc de marais, la paille d'or enroulée sur elle-même seront toujours le vrai gagne-pain du rempailleur de chaises. Quant au chômage, il n'est jamais très long. I'rin-

LE REMPAILLEUR

temps, été, automne, hiver, on s'asseoit en toute saison ; en toute saison les gamins sautent à pieds joints sur les chaises ou font éclater, avec la pointe du couteau, les belles torsades de seigle pour s'en faire des couronnes. Le rempailleur crie dans la rue : « Pailleur ! Pailleur de chaises! » On l'appelle ; il monte; il redescend avec le meuble endommagé ; il l'a pendu à son bras droit; il en pend un autre à son bras gauche ; il accroche de nouvelles chaises invalides aux pieds des deux premières; il rentre chez lui portant une pyramide. Et le travail peut commencer. La femme aide souvent l'homme. Les enfants, s'ils sont assez débrouillés et adroits, taillent les barreaux de bois blanc. Un sansonnet en cage, un bouvreuil, un pinson siffle à la fenêtre. J'ai vu des familles de rempailleurs qui étaient gaies comme leur oiseau. ]e dois avouer cependant qu'elles demeuraient peu fortunées, et moins sures que lui de la graine quotidienne.

LEJ/lRDINIERfLEURISTt

'EST un joli métier que celui-là, très sain, suffisamment lucratif, et dont la bonne renommée n'a jamais été compromise dans les violentes grèves et les séditions.

Les jardiniers sont des pacifiques, des sages. Où voyez-vous qu'ils aillent perdre leur temps à faire des discours et surtout à en écouter ? Quand les a-t-on rencontrés dans les rues, promenant des drapeaux qui n'ont rien de national, des chansons qui n'ont rien d'harmonieux, des idées qui n'ont rien de fraternel ? Ils ne figurent pas, et cela doit se dire à leur honneur, dans les comptes rendus des mauvaises journées de la France.

Jardiniers-fleuristes, ils ont mieux à faire: ils ont leur vie à gagner en propageant, en vulgarisant un des grands biens de ce monde, qui est la rieur. Ils fleurissent nos

L E J A K I) IXIEK-FL E U K I ST E

fenêtres, et letage le plus haut est souvent le mieux fleuri ; ils fleurissent nos rues, nos tables, nos boutonnières ou nos corsages, nos chapeaux quelquefois et les petits jardins que les villes nous permettent d'avoir ; ils fleurissent aussi le-- grands jardins qui sont à tout le monde, où chacun peut admirer, et respirer, et méditer, s'il lui plaît, des fleurs si lu-Iles et si choisies que les rois n'en ont pas de plus superbes. Que deviendrions-nous sans eux, dans les villes, si nous n'avions devant nous que de la poussière, des pierres, du fer et des hommes, sans un brin de verdure qui nous rappelle qu'il y a la nature autour de l'artificiel, et qu'il y a le silence autour du bruit ?

En vérité, le monde ne saurait se passer de fleurs, surtout lé monde qui vit à l'étroit et qui souffre. Avez-vous remarqué les acheteuses de bouquets de violettes , cl e p i q u e t s

d'œillets et de réséda, quand les marchandes passent, dans les rues de Paris, poussant les petites voitures à

bras ? Ce sont des ouvrières, qui se priveront d'un dessert, tout à l'heure, à cause des deux sous qu'a coûtés le bouquet, des jeunes femmes qui sont loin d'être de grandes dames, des ménagères, des vieilles toutes ridées, fanées, et assurément peu gâtées par la fortune. Elles emportent le même bouquet dont il v a tant de douzaines dans la voiture, et elles ont toutes un sourire de contentement, un geste de tendresse pour cette pincée de feuilles et de corolles, de couleurs et de parfums, qui est de la vie, et de la vie jeune, élégante, exquise, fragile et émouvante ajoutée à la leur.

L'ouvrière mettra les violettes dans un verre sur la table du travail, et elle imaginera un avenir ; la jeune femme les laissera se faner à son corsage, et sentira que c'est bien, et qu'il y a une harmonie de plus ici-bas ; la vieille les gardera clans l'ombre, et

trouvera une douceur à voir

ces petites créatures, qui ne se

détournent point d'elle parce

qu'elle est vieille, et qui lui

donnent leur fraîcheur , leur

parfum , leur éclat , sans les

retirer et les diminuer, comme

tant d'autres douceurs se retirent et diminuent. Personne ne saurait dire ce que les

fleurs ont éveillé de pensées heureuses dans les âmes. Elles

sont des associées et des amies. Elles sont une forme de mitre adoration, quand nous ornons les églises avec des gerbes de rieurs, ou que les eut. mis, clans les processions, effeuillent des roses. Elles suivent, avec nous, nos morts, et veillent un peu de temps sur les tombes, plus que nous-mêmes.

Vive donc le métier qui multiplie les rieurs bénies ! Les jardiniers exercent la plus nécessaire des industries de luxe, ils ont un rôle bienfaisant et charmant dont ils ne se doutent assurément pas tous. Je leur reprocherai même de manquer de goût trop souvent, de vouloir commander à la nature au lieu de la servir.

Si Dieu leur obéissait , nous n'aurions que des fleurs doubles, et c'est bien assez qu'ils aient réussi à obtenir des dahlias gaufrés, des pétunias qui ressemblent à des pieuvres, et des marguerites qui ne savent plus comment se tenir sur leur tige, tant elles sont lourdes. Ils ont la passion du gros. La rocaille aussi les séduit. 11 n'y a guère de petit jardinier, ayant économisé cinq mille francs, qui ne s'établisse dans les faubourgs, et ne fasse peindre sur son enseigne, à la suite de son nom : « Paysagiste, rocailleur, rustiqueur , fait l'entretien des jardins. » Livrez-leur votre jardin si vous voulez : ils vous bâtiront,

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