‹ Les métiersChapitre 7 sur 9 · LE JARDINIER-FLEURISTE · texte numérisé non relu

LE JARDINIER-FLEURISTE

visage et au geste. Quelques vrilles inquiétantes se dessinent dans le massif ; des volubilis d'ancienne date ressuscitent, sous la forme de lils rampants, sans feuilles, qui cherchent une muraille et saisissent le tuteur d'un rosier ; des capucines oubliées recommencent dans un coin, à ouvrir leurs ombrelles vertes ; on signale une digitale parmi les œillets, et vingt pieds de trèfle blanc, et cent autres tiges que les gens de profession, traitent de mauvaises herbes, parce qu'au lieu d'être semées par la main de l'homme, elles le furent par les mulots, par les oiseaux ou par le vent. Je ne les condamne que rarement, et mon jardinier s'en indigne. Quand il passe derrière ma grille, il regarde ; il hoche la tète, - il voudrait entrer avec sa bêche ravageuse.

- Monsieur, il y aurait grand besoin d'un petit coup d'oeil, las-bas...

J'ai l'air de ne pas entendre ; ou je le raisonne ; ou je le remets à plus tard. Il connaît ma faiblesse pour les fleurs peu travaillées : il en sourit comme d'une faute de goût ; il prend sa revanche ailleurs.

Et nous sommes les meilleurs amis du monde.

temps que j'étais enfant, je me demandais souvent : A quoi sert la grêle ? A quoi servent les puces , les chenilles ?

A quoi sert le vent, la fumée ? », etc. On m'avait dit, - et la proposition n'a rien que de raisonnable, - qu'il n'y avait rien d'inutile dans le monde. Je cherchais à justifier la formule, et cela me jetait dans de grands embarras et de grands efforts d'esprit. Quelquefois, il est vrai, la réponse se présentait d'elle-même. Pour la fumée, par exemple, je me rappelle qu'à peine m'étais-je posé la question, je me répondis , avec la rapidité dédaigneuse qu'on met à

LE RAMONEUR

résoudre les questions trop faciles : « C'est bien simple ! I l'abord, elle est jolie au-dessus des cheminées, la fumée. Et puis, elle sert à faire vivre les ramoneurs. »

Je me trompais. L'utilité des choses ne nous sera jamais entièrement connue. Nous avançons lentement et sans sûreté dans cette nuit prodigieuse des volontés souveraines de Dieu, et, là où il faudrait un soleil pour tout illuminer, nous ne possédons qu'une mèche soufrée, pétillante, tressée brin à brin, allumée avec peine, que nous appelons la science, et dont nous sommes, d'ailleurs, justement fiers. Il a fallu du temps pour découvrir que rien n'est plus précieux qu'une cheminée qui fume, et que ces bons coups de vent, par lesquels toute la colonne ascendante des gaz et des poussières de charbon est ramenée dans l'appartement et roule sur les poutrelles. Nous gémissons sur les tentures et les peintures fanées, et c'est une marée désinfectante qui les a imprégnées I ■ et assainies. La fumée tue les ger-

***- mes morbides. Elle a sauvé, dans

les fermes basses, dans les taudis, dans les mansardes, et quelquefois, malgré les fumistes, dans les appartements bourgeois, une foule de gens qui ne s'en sont jamais clouté et qui se plaignaient d'elle.

LE RAMONEUR

J'étais moi-même ingrat envers la fumée qui sort de la route tracée. Je ne l'estimais que bien droite, sage, entre les quatre pans de la cheminée, ou se déversant dans l'air libre, ondoyante, poussée par la brise. Je croyais naïvement qu'elle n'avait que ce double rôle, panache et girouette à l'extérieur, ou bien suie noire le long des parois, ouvrage lentement préparé poulies ramoneurs d'hiver. Ne faut-il pas qu'ils vivent? Que deviendraient-ils sans la suie?

Je les ai toujours plaints. Non pas de cette pitié qui s'est exprimée dans des chansons, et des romances, et des gravures, et qui prétendait nous faire pleurer sur le petit ramoneur quittant l'Auvergne, emmenant sa marmotte et laissant sa mère. C'est toujours triste de quitter sa mère, même quand on n'est pas d'Auvergne, et je connaissais beaucoup trop d'exemples du même ordre, pour m'apitover particulièrement sur celui-là.

Ils n'étaient pas plus intéressants que les mousses après tout ? Mais je les plaignais pour la dureté de leur métier. Je les voyais monter sur les épaules de leur maître, et se hisser dans le trou de la cheminée, retenus seulement par la pression de leurs genoux et de leurs reins ; je songeais, tout le temps de leur ascension, à ce qu'il arriverait si la fatigue les prenait, et s'ils n'avaient

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plus la force de s'arcbouter ainsi aux deux parois principales; je songeais à leur angoisse dans les passages plus étroits où ils pouvaient étouffer, et à la respiration difficile de ces petites poitrines, serrées par la contraction du corps, et aspirant un air tout empesté par la suie qui tombait.

Heureusement le métier disparaît. Les cheminées ne se prêtent plus à cette besogne inhumaine. Elles nous chauffent mal ; elles n'ont plus que des ouvertures dérisoires, mais au moins les enfants n'y montent plus. Je ne sais pas quels peuvent être les profits des derniers Auvergnats, munis de la raclette, qu'on entend encore chanter, de loin en loin : « Ramonez les cheminées, du haut en bas ! », mais ils doivent être bien médiocres. Ils deviendront si faibles, d'année en année, que toutes les mères d'Auvergne aimeront mieux faire émigrer leurs petits Auvergnats en Tunisie, au Tonkin, en Nouvelle-Calédonie, à Madagascar, que dans les tuyaux de cheminées.

Ainsi soit-il !

E marinier n'est pas le marin, pas plus que le fleuve n'est la mer. Mais il y a une parenté entre l'un et l'autre. On n'exerce pas le métier de marinier sans vocation, ni sans danger, ni sans que l'humeur de l'homme en devienne plus indépendante et plus brave. Quant au profit d'argent, c'est un point qui a varié et variera avec le temps.

N'a-t-on pas cru, par exemple, quand les chemins de fer ont été construits en tous sens, à travers la France, que c'en était fini de la batellerie, que la lutte n'était plus possible, que les \< routes qui marchent », les beaux fleuves et rivières qui ne cessent de nous offrir le voyage des montagnes à la mer, allaient perdre un de leurs rôles naturels, devenu inutile grâce au progrès des sciences, et

ne transporteraient plus, désormais, que les canots de plaisance des riverains et les vieux nids des fauvettes riveraines ? Hélas ! oui, on l'a cru.

L'erreur n'eût pas causé grand dommage, si elle et. lit demeurée dans le seul esprit des économistes et de ceux qui les lisent : leurs prédictions n'ont jamais conduit le monde. Mais les mariniers furent malheureusement intimidés par la vitesse de ces locomotives qui passaient en vue des berges ; ils désespérèrent de leurs bateaux, les démolirent un à un, en tirent du bois de feu, et, devant les cendres des chalands, révèrent tristement que la profession était morte. L'Administration s'en persuada bientôt. N'apercevant plus, sur la surface des eaux, les voiles blanches d'autrefois, elle négligea d'entretenir le chenal, et le fleuve s'ensabla : c'est l'histoire de la Loire. Là où les fleuves ne furent pas abandonnés, ils furent du moins négligés, et les petites villes des bords, qui vivaient plus ou moins du commerce fluvial, connurent un déclin rapide. Il faut le dire tout simplement : les maîtres mariniers de la belle France avaient manqué de ténacité et peut-être d'esprit.

La leçon leur est venue du nord, du nord de l.i France et surtout de la Belgique, de la Hollande et de l'Allemagne.

Regardez un atlas. Cette côte immense, dentelée, plate, à peine exhaussée au-dessus du flot, qui va de la frontière de France à la frontière de Russie, est toute

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