REVUE CANADIENNE LE PROCÈS DE RIEL
Voici donc Riel tombé entre les mains de ses impitoyables ennemis. Ils prirent sa tête, mais auparavant ils voulurent lui ravir l'honneur. Pas de calomnies qu'ils n'aient accumulées contre ce grand citoyen, pas de basses diffamations par lesquelles ils n'aient cherché à le salir avant de le trainer à l'échafaud.
Un être vil et méprisable, sans courage, assoiflé de sang, sans principes religieux, tel était d'après leur langage et leurs journaux» l'adversaire devant lequel ils avaient tremblé autrefois.
Lui un lâche, le patriote au grand cœur qui, aux heures de lutte, un crucifix pour toute arme, dédaigneux des balles et des boulets, parcourait les rangs des combattants, communiquant à tous sa flamme patriotique !
Lui un être sanguinaire, l'homme au cœur simple et bon, qui ordonnait de traiter avec une générosité inconnue le ses ennemis les blessés et les prisonniers !
Comme on reconnaît bien dans ces accusations abominables lhypocrisie protestante jointe à la pertidie britannique :
On a encore osé reprocher à Riel l'exécution de Scott. Mais estce que la condamnation de ce malfaiteur ne fut pus prononcée par un conseil de guerre? Est-ce qu'elle ne fut pas un acte de justice et de légitime défense ? Riel a-t-il done fait autre chose que de laisser exécuter une sentence justement rendue contre un espion, un conspirateur, un assassin ? Au lecteur de répondre.
Ce fut un comble d'impudence de traiter Riel d'homme vénal, Riel le citoyen intègre qui, S'il eût voulu écouter les offres déshonorantes du gouvernement fédéral et trahir les siens, aurait pu obtenir tout l'or qu'il aurait voulu.
La vérité est, qu’en mars 1885, le cabinet d'Ottawa, pour étoutler l'insurrection naissante, voulut acheter son chef, et que celui-ci r'epoussa avec horreur ces infamantes propositions.
La vérité est nussi que, vers la même époque, Mgr Taché lui offrit, au nom du gouvernement, de lui faire restituer les biens dont on l'avait injustement dépouillé, et que Riel relusa encore !
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LES METIS CANADIENS-FRANU'AIS 665
Enfin, ses ennemis savaient bien qu'ils mentaient, quand ils le représentaient comme un homme sans principes religieux.
On sait déjà par ce qui précède, quels sentiments de profonde pitié l'animaient : on verra plus tard que sa mort fut celle d'un héros, d'un martyr et d'un saint,
Le procès de Riel fut une indigne parodie de la justice, un comble d'iniquité,
Déjà cet infortuné était soumis à une loi d'exception spéciale aux provinces du Nord-Ouest, et qui, dans sa rigueur, réduisait à 6 au lieu de 12 le nombre des jurés appelés à statuer sur son sort,
Cela ne suffit pas à ses persécuteurs, qui firent de ses juges des bourreaux, comme nous allons le prouver.
Effectivement, d'après la législation pénale du Nord-Ouest, c'est un juge appelé magistrat stipendinire auquel incombe le soin de choisir le jury, et qui doit, dans ce but, établir une première liste de 36 noms dans laquelle sont pris les six jurés de session,
Or, ce fut un orangiste fanatique nommé Richardson, connu par sa haine contre les Français et les catholiques, qui procéda à la composition du tribunal criminel devant lequel l'accusé devait comparaître. On devine l'usage qu'il fit de son pouvoir discrétionnaire.
Tout d'abord, au lieu de comprendre sur la première liste de 36 noms un nombre égal de Français et d’Anglais, conformément à un usage universellement adopté au Canada, Richardson eut soin de n'y faire figurer que deux catholiques, un Canadien-Français et un Irlanduis, et de désigner les autres membres de cette liste parmi les ennemis avérés de Riel, puis il s’y prit de façon à faire éliminer les deux catholiques du nombre des jurés de session.
Après avoir ainsi choisi les juges à son image, Richardson s'appliqua, de complicité avec l'avocat de la reine, à entraver par tous les moyens possibles la défense de l'accusé.
Ainsi la langue de Riel était le français, et la constitution cana.dienne permettait de procéder aux débats dans cette langue ; la cour d'assises ordonna qu'ils auraient lieu en anglais.
Ensuite, par une suprême iniquité, on refusa à l’accusé l'autorisation de produire à l'audience des documents indispensables à sa défense, notamment certaines lettres écrites par des agents du gouvernement et qui avaient été saisies sur sa personne, Elles établissaient les promesses mensongères, les dénis de justice dont les
métis avaient été victimes, et rendaient tout au moins excusable l'attitude de Riel et de ses compatriotes,
L'accusé demandait un délai pour faire venir des Etats-Unis plusieurs témoins à décharge dont la déposition présentait, à ses yeux. un intérôt capital, Cette requête fut dédaigneusement repoussée.
Les débats furent écourtés, scandaleusement précipités, afin d'abréger la discussion et d'étouffer la défense.
Est-ce assez complet ?
Toutes ces illégulités, tous ces dénis de justice ont été dénoncés et prouvés, pièces en mains, devant le parlement féderal, trop tard hélas ! par un courageux député, M. Cameron.
On n'est même pas bien sûr que Riel ait été condamné par Île nombre de jurés exigé par la loi car dans le dossier officiel soumis au parlement, on n'a pu relever que cinq noms comme étant ceux des jurés de session.
On conçoit que, jugé dans de semblables conditions, l'accusé était condamné d'avance.
En vain le défenseur s'efforça-t-il de prouver que l'exaltation patriotique de Riel était telle qu'elle était de nature à altérer son libre arbitre et ne laissait subsister en lui qu'une responsabilité limitée : en vain rappela-t-il éloquemment aux juges qu'ils ne pouvaient traiter un patriote accusé d'un crime politique comme un vulgaire malfaiteur, sa voix ne fut pas écoutée.
Déclaré coupable de haute trahison sans atténuation d'aucune sorte, Riel fut condamné, le 28 juillet 1885, à être pendu comme un vil assassin.
Le rôle du tribunal criminel une fois terminé, il appartenait au gouvernement canadien de confirmer sa décision ou de l'atténuer.
Malheureusement, malgré l'impitoyable sévérité de l'arrêt prononcé contre Riel, bien minimes étaient les chances qu'une commutation de peine pût intervenir en sa faveur, car le cabinet fédéral était composé en grande majorité d'Anglais, francs-maçons pour la plupart, et peu disposés à la pitié.
Frapper l'homme politique qui les avait humiliés dans leur orgueil national, supprimer en la personne de Riel un Français patriote et un catholique militant, telle était l'intention manifeste des ministres d'origine britannique, qui détenaient dans le gouvernement
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Spécialement ceux d'entre eux qui étaient affiliés à In franc maçonnerie voulaient venger sur l'ancien président du gouvernement insurrectionnel l'exécution de Scott, qui était un des membres les plus actifs de leur téncbreuse association.
“ Ah! si jamais je puis tenir Riel en mon pouvoir, on verra,” s'était écrié un jour sir Macdonald, premier ministre de la Confédération et grand maître des loges orangistes du Dominion, Riel était en son pouvoir, et il vouluit su tête,
Néanmoins, les amis du condamné conservaient encore une lueur d'espoir,
Ils se disaient que les trois ministres français qui, eux du moins, n'avaient pas été blessés dans leur fierté nationale et se disaient bons catholiques, se laisseraient sans doute toucher par l'infortune de leur compatriote et coreligionnaire ; ils espéraient que ces ministres plaideraient la cause de Riel auprès de leurs collègues et obtiendraient peut-être un adoucissement à une sentence manifestement trop sévère,
Cette éventualité d'une commutation de peine, si improbable qu'elle fût, provoqua pourtant les alarmes de la population an glaise du Canada et déchaina la fureur des francs-maçons dans tout le Dominion.
Alors on assista à un spectacle sans nom.
On vit les sujets britanniques de Sa Gracieuse Majesté s'acharner lâchement contre un homme sans défense : on les vit entreprendre une campagne furieuse pour faire tomber sa tête.
Les francs-maçons se signalèrent surtout par leur violence. Leur organe officiel, The Orangist Sentinel, se mit à tenir un langage furibond, et déclara tout net au gouvernement qu'il ferait voter contre Ini aux prochaines élections si Riel était l'objet d'une mesure de clémence.
Bref, les sectaires se répandirent en menaces de toutes sortes contre les autorités fédérales et multiplièrent dans le pays les manifestations sanguinaires. Ainsi, à Winnipeg, quelques jours avant l'exécution de Riel, les membres des loges orangistes du Manitoba eurent l'indignité d'élever au général Middleton un are de triomphe représentant un échafaud.
Par contre, les Canadiens-Français, émus de pitié à lu vue de l'in. fortune de Riel, indignés au souvenir de tous les dénis de justice
dont il avait été victime pendant son procès, révoltés par les
manifestations sanguinaires dont il était l’objet, firent entendre de vives protestations et adressèrent supphiques sur suppliques au gouvernement pour obtenir la grâce du condamné.
Peu à peu cette affaire s'envenima et finit par prendre dans le Dominion les proportions d’un conflit aigu entre Anglais et Français.
D'autre part, un immense mouvement de pitié se produisit aux États-Unis, en Irlande, en France, un peu partout, de telle sorte que les télégrammes eb les suppliques demandant une commutation de peine atfuèrent à Ottawa.
Hélas ! rien n'y fit. Esclave des francs-muçons, le gouvernement refusa de moditier la sentence de mort prononcée contre Riel.
Par un raffinement de cruauté inouie, le gouvernement fédéral prolonger pendant quatre mois les incertitudes de Riel, qui, après avoir été condamné en juillet 1884, ne fut exécuté que le 16 novembre suivant, à Régina, chef-lieu de l’Assiniboiïa.