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MARQUETERIE

Tels sont les matériaux des ébénistes. Voyons maintenant comment ils les mettent en œuvre dans leurs ouvrages de marqueterie, opération fondamentale de leur art sous Louis XV et sous Louis XVI.

Les meubles destinés à être plaqués se composent d'un bâti en bois commun, construit selon les formes du moment et servant d'excipient au revêtement de bois précieux. Les ébénistes ne le font pas d'ordinaire euxmêmes et en chargent les menuisiers qui emploient pour cet objet du chêne tendre, du sapin, du tilleul et même des sortes plus inférieures, telles que du bois de « bateau »(i), soit de chêne, soit de sapin, des douves de tonneau, du peuplier, du marronnier. Tout ce bois est présenté de droitfil, pour prendre mieux la colle du placage.

On ne plaque généralement que des parties plates ou régulièrement cintrées. Aussi les meubles en marqueterie n'offrent-ils pour la plupart aucune moulure. Les saillies sont fournies par les ornements de bronze doré, et le décor emprunte son agrément aux combinaisons de dessin et de couleur des bois de rapport. Même lorsque l'ébéniste n'opère qu'avec une seule espèce de bois, le placage est susceptible d'une certaine variété de dessin par la disposition donnée aux joints et les figures formées par les fils du bois. Pour

(i) Bois provenant de la démolition des bateaux qui descendaient de la Bourgogna à Paris.

LES BOIS D'ÉBÉNISTERIE

cela l'ouvrier a soin de rapprocher les feuilles (i), qui à la refente (c'est le découpage à la scie dans la pièce), se trouvaient l'une au-dessus de l'autre et présentent par conséquent les mêmes veines et les mêmes nuances. Puis il les réunit en croix, en pointe de diamant, en croix de Saint-André, en plate-bande, en rosace, en cœur, en losange, en damier, sans autre règle que son bon goût ou sa fantaisie. Chaque partie de la composition est généralement encadrée par des plates-bandes et des filets d'une autre nuance. Lorsque le marqueteur fait appel à des bois de nuances diverses, il procède de même par combinaisons géométriques, mais en compartiments plus petits. Le dessin est obtenu, comme dans la mosaïque, par la juxtaposition de petits polygones découpés dans des feuilles de placage d'épaisseur identique, mais de couleurs et de provenances diverses.

Quand on veut représenter des motifs plus compliqués : bâtiments en perspective, trophées de musique ou trophées champêtres, vases, oiseaux, paniers, fleurs, paysages, figures, on n'applique pas directement les découpures sur le meuble, mais on les assemble à l'envers sur une feuille de papier enduite de colle, et lorsque l'ouvrage est bien sec, on procède avec cette feuille de papier comme avec une feuille de placage ordinaire. Dans ce genre de marqueterie, que les traités de l'époque appellent « mosaïque ou peinture en bois», on donne à chaque pièce l'ombre qui lui est nécessaire par le moyen du feu ou des acides. Pour ombrer au feu, on

(i) L'épaisseur des feuilles de placage dans les ouvrages soignés du xvin* siècle est d'environ une ligne, i % 2266.

trempe à plusieurs reprises les pièces à ombrer dans du sable de rivière, très fin, porté aune chaleur capable de brunir le bois, sans cependant le brûler. Les acides en usage sont : l'eau de chaux additionnée de sublimé corrosif (deutochlorure de mercure), l'acide sulfurique concentré et l'acide azotique. On les emploie avec un pinceau ou le bout d'une plume, et on recommence l'opération autant de fois qu'il est nécessaire pour que les bois soient ombrés au degré convenable. Ce travail se fait avant l'assemblage des pièces sur le papier.

On arrive ainsi à de véritables mosaïques de bois de rapport, telles que les intersiatori d'Italie en imaginaient au xve siècle : « D'abord, dit A. Jacquemart, ce furent des bouquets de fleurs avec leur coloris naturel, leurs feuilles variées de toutes les nuances de vert : puis les trophées d'instruments de musique ou d'instruments champêtres se suspendirent à des rubans aux couleurs vives ; de la bergerie aux emblèmes amoureux, il n'y avait qu'un pas, et les carquois, les flambeaux couronnés par les colombes obligées, surgirent de toutes parts ; mieux encore, dans des médaillons entourés de guirlandes, on coucha les bergères aux robes de satin, parmi les verdures bocagères ; on vit les pastorales de Boucher envahir les panneaux des secrétaires, les flancs des commodes, et couvrir les bonheur-du-jour. »

Fait surprenant : tandis que les fameux placages d'écaillé et de cuivre de Boulle, exécutés sur des surfaces planes ou régulièrement arrondies, ne présentent qu'une solidité relative et demandent sans cesse des réparations,

LES BOIS D'ÉBÉNISTERIE

les ébénistes de Louis XV arrivent à plaquer leurs mosaïques, pour une durée presque infinie, sur les surfaces gondolées, boursouflées, tarabiscotées, de leurs commodes. Après des siècles d'existence, leur œuvre n'a pas plus souffert que ces mosaïques romaines, si solidement cimentées, que l'on met au jour dans les sables africains.

Il faut croire que la conscience du travail y est pour quelque chose, car les procédés de collage nous sont connus. Ils ne diffèrent guère de ceux d'aujourd'hui. L'ébéniste démonte le bâti du meuble pour plaquer chaque partie séparément : pieds, montants, dessus, etc. Il enduit la pièce de bonne colle forte dite d'Angleterre, bien chaude et un peu consistante. Il en fait de même de la feuille de placage, et rapproche exactement et rapidement les deux surfaces. Puis, à l'aide d'un outil spécial, le marteau à plaquer, il chasse la colle qui pourrait se trouver en excès en appuyant la panne du marteau sur la feuille et en le poussant en avant, jusqu'au bout, sans cesser d'exercer une pression égale. Quand il s'agit de grandes surfaces et que la colle devient mal coulante, on a recours au fer à chauffer, — masse de fer plate assez semblable au fer à repasser des tailleurs, — qu'on promène lentement sur les parties où la colle n'est plus suffisamment liquide. Si la surface à plaquer est cintrée, on colle la feuille de la même façon, mais on l'assujettit à l'aide d'une cale, serrée par des presses à vis, et d'un coussin ou sac de coutil rempli de sable, placé entre la cale et l'ouvrage dont il épouse toutes les sinuosités. Si la surface est par trop cintrée, on moule les feuilles à l'avance sur un fer chaud.

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