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ELEGANCE ET BEAUTE DE TRAVAIL

A qualité égale de conservation, les meubles varient de valeur avec le fini et l'élégance des formes ou la beauté des matériaux.

La main-d'œuvre du xvme siècle, pas plus que la nôtre, n'était partout de qualité égale. Il y avait des maîtres menuisiers excellents, d'autres médiocres, et quelques-uns mauvais. On travaillait mieux à Paris, à Lyon, à Bordeaux qu'à Quimper ou à Pézenas, et si l'on trouvait souvent dans de simples paroisses, aujourd'hui à peine pourvues d'une auberge et d'un bureau de tabac, d'excellents praticiens du bois, la production rurale ne valait pas la production urbaine. Certes, quand nous voyons à côté de notre fabrication mécanique, les meubles du xvme siècle, nous aimons

(i) Il en est de même des tapisseries de Beauvais et même d'Aubusson. des plaques de Sèvres, etc.

chez tous indistinctement ces légers défauts, ces hésitations, ces repentirs, ces gaucheries d'outil qui dénoncent un travail fait de main d'artisan. Mais, il faut en convenir, tout cela, c'est de la malfaçon, et si un peu de maladresse n'est pas faite pour nous déplaire, pas trop n'en faut. On descendrait facilement jusqu'au meuble rustique, et du meuble rustique on tomberait à la bûche.

On ne doit donc pas s'étonner a priori de la plus-value singulière que prend un meuble signé d'un nom fameux. Les maîtres-ébénistes avaient une marque qu'ils frappaient à froid au fond des tiroirs, dans les dessous des meubles ou sur le sommet des montants des commodes. Soulevez le marbre et vous trouverez souvent leur nom, précédé des initiales M. B. « maître-ébéniste ». C'est une garantie de fabrication soignée, et un meuble signé : Riesener, N. Petit, Carlin, P. Roussel, Migeon, Cressent, Leleu, ne peut manquer d'être, sinon un chef-d'œuvre, du moins un ouvrage d'excellente qualité. Mais il ne faut pas pousser trop loin la superstition de la signature, pour les meubles comme pour les tableaux. De ce qu'un bureau porte une signature, le plus souvent parfaitement inconnue, il ne s'ensuit pas qu'il vaille mieux qu'un modèle excellent qui se présente tout à fait dépourvu d'estampille. Et puis, il y a, comme nous le verrons tout à l'heure, les tours de Scapin du truquage. Plus un meuble est faux, plus il est signé.

Ce qui ne trompe pas un acheteur suffisamment exercé, c'est l'élégance des formes. Avant tout, c'est à cette première recommandation des yeux qu'il faut se fier pour

VALEUR DES MEUBLES

l'appréciation de la valeur marchande. Il y a, n'en doutez pas, commode et commode, et un modèle élégant, élancé de formes, dégagé sur des pieds élevés et bien cambrés, réduit aux proportions d'un meuble de boudoir, vaut dix fois un lourd modèle carré, d'énormes dimensions, et presque sans pieds, même s'il est d'aussi bonne exécution. Pour la même raison, la qualité des matériaux employés donne un prix considérable à un meuble. Jamais un bureau de dame, en bois indigène : hêtre, noyer, poirier, cerisier, ne pourra rivaliser avec un modèle plaqué de bois des îles, encore bien moins, avec un ouvrage de marqueterie.

DEGRÉ DE RARETE

On pourrait donner aussi comme un élément de premier ordre dans la détermination du prix des objets d'ameublement leur degré de rareté. On ne se contente pas aujourd'hui de rechercher des pièces isolées : tables, commodes, consoles, bureaux ou sièges, et de les disperser dans un appartement pour le plaisir des yeux. On veut réunir un ensemble complet de l'époque : salon, chambre à coucher, cabinet de travail ou salle à manger. Depuis la paire de badines du foyer, jusqu'à l'écritoire du secrétaire à abattant, il faut que tout soit ancien, et l'on paie fort cher, — quand on les trouve, — des meubles que le collectionneur d'autrefois n'aurait jamais songé à rechercher, tels que des tables de nuit ou des bidets. Un petit fauteuil à coiffer est plus difficile à trouver qu'un simple fauteuil, une chaise-longue,

qu'un canapé, un cartonnier qu'une commode, une bergère qu'une chaise.

Puis, il faut tenir compte de la mode. Si la belle marchandise se vend toujours son prix, il n'en est pas moins vrai que le goût des collectionneurs subit des flux et des reflux souvent inattendus, mais d'une sérieuse influence sur les cours des meubles. Aujourd'hui, par exemple, les modèles Renaissance ou Louis XIV sont moins recherchés que les délicates ébénisteries Louis XVI. Qui aurait songé, il y a quarante ans, à faire la chasse aux meubles Empire? Il a fallu les pièces de Sardou et les livres de M. Frédéric Masson pour nous faire trouver un charme à l'acajou de Jacob Desmalter.

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