RESTAURATIONS
Le truquage commence à la restauration et au complément pour aboutir à la fabrication intégrale, en passant par la surdécoration et l'assemblage. C'est une progression descendante, un dosage savant où les éléments authentiques tiennent de moins en moins de place, jusqu'à la copie entièrement moderne.
TRUQUAGE
La restauration en soi ne mérite pas le nom de truquage. Les meubles sont des objets d'usage. Il est nécessaire qu'ils puissent remplir leur destination de siège, de bureau, d'armoire, de secrétaire ou de lit. Nous admettons très bien qu'on se refuse à refaire un nez cassé à un marbre grec, mais si le temps ou les injures des hommes ont privé un fauteuil d'un de ses accotoirs, une commode de sa tablette de marbre, une armoire de sa corniche, il est tout naturel de les remettre en possession de tous leurs membres avant de les exposer en vente. Cependant, comme un meuble complété vaut évidemment moins qu'un meuble intact de conservation, il devrait être également naturel d'indiquer à l'amateur le travail de restauration exécuté,
SURDÊCORATION
La surdécoration est moins innocente. L'opération consiste à faire d'un meuble ancien fort ordinaire, une pièce de prix grâce à une toilette savante. Un fauteuil canné, par exemple, perd sa garniture de rotin et devient un fauteuil doré, garni de velours figuré. Le bois est ancien, la garniniture l'est également. Il n'en est pas moins vrai qu'en payant fort cher un meuble de l'époque Louis XV, l'amateur a droit à un ensemble authentique et non à un adroit rhabillage. Qu'il passe donc un examen rigoureux, en se souvenant des indications que nous avons données sur la façon de garnir les sièges au xvme siècle. Qu'il voit si les sangles de dessous sont anciennes, si le crin n'est pas végétal, si les galons et les clous sont bien contemporains du bois.
La garniture est-elle de tapisserie? Qu'il passe la main négligemment sur la surface. Il sentira des parties rugueuses, celles qui sont neuves, d'autres souples, celles qui sont intactes.
Plus grave encore la métamorphose de certains meubles, exécutés en bois indigènes par de modestes menuisiers de province — mais à la belle époque — et que l'on revêt d'un précieux ajustement de bois de rapport, de marqueterie et de bronzes dorés. C'est la défroque de Peau d'âne changée en robe couleur de soleil. Petites commodes, bureaux de dames, tables de toilette, chiffonnières, sont démontés avec soin. Toutes les parties apparentes vont à un spécialiste qui exécute sur commande un placage en satiné ou en bois de violette, avec, aux bons endroits, des filets et des plates-bandes ou même des compositions de marqueterie copiées sur les originaux du temps. L'ouvrage parachevé, on remonte le meuble, et l'acheteur doit y regarder de bien près pour découvrir un travail moderne qui ne se révèle que par le « fini » de l'exécution, trop parfait pour l'époque, et par les surfaces trop « lisses », tandis que l'ancien placage se soulève presque toujours dans quelque endroit.
Plaqué ou non, un truqueur qui se respecte ne présente pas un meuble en vente sans lui avoir rajouté une riche parure de bronze : poignées, chutes, sabots, entrées de serrure, moulés sur des chefs-d'œuvre anciens. Comment les fondeurs se procurent-ils les modèles ? En copiant les originaux des musées et des palais nationaux sur des reproductions photographiques ou des dessins. Moins légi-
TRUQUAGE
timement en utilisant des empreintes à la cire, prises sur des pièces anciennes qu'on leur a confiées, ou levées subrepticement sur des meubles pendant la visite d'un musée, en profitant du moment où le gardien a le dos tourné. Certains marchands vont même jusqu'au délit en escamotant les bronzes des meubles que des amateurs confiants leur ont remis à réparer, et en les remplaçant par des surmouiages. En 1909, quand le ministre de la marine, alors Alfred Picard, estimant que la place du bureau de Colbert était plutôt au Louvre qu'au ministère, le fit transporter au musée et le remplaça par une copie, on s'aperçut, paraît-il, que les bronzes du fameux meuble n'étaient que des copies, et que les originaux avaient été volés sous le second Empire par un réparateur dépourvu de scrupules. Aimable surprise !
Les tribunaux ont condamné un trop ingénieux bronzier en vieux, du faubourg Saint- Antoine, Jean-Z., qui de 1912 à 1914, avait tranquillement cueilli sur les meubles ou les cheminées de Compiègne, de Bagatelle, de Fontainebleau, de Versailles, les appliques à sa convenance pour les reproduire dans son atelier. Le comble de l'audace, c'est qu'au cours d'une mésaventure judiciaire antérieure le quidam avait eu l'aplomb de rapporter ses propres surmoulages, en persuadant les Conservateurs qu'il leur restituait les originaux ! Allez donc après cela reconnaître à première vue si une commode porte des bronzes anciens, surtout si la dorure, faite au mercure, a subi la toilette d'usage, une teinte de brunissage donnée avec un vernis à l'alcool additionné de terre d'ombre, un frottement patient
de toutes les aspérités, un semis discret de chiures de mouches à la nicotine, ou un séjour prolongé dans la terre. Le plus sûr, c'est de se reporter aux vis, aux filières, aux tarauds, aux écrous. Mais une expertise de ce genre exige un démontage complet.
Dernièrement, un amateur bien connu, le comte de N..., eut l'idée de visiter le magasin d'un antiquaire de banlieue, où un ami lui avait indiqué une belle commode Louis XV. Il sonne à la grille d'un élégant pavillon voisin du bois de Vincennes. Personne. Il resonne. Silence complet. Il entre, il visite les salons garnis en meubles d'un luxe inouï de beaux bronzes. C'est le château de la Belle-au-bois-dormant. Ennuyé cependant de l'attente, et ne voulant pas rentrer à Paris, sans avoir vu son marchand, de N..., descend au jardin. En dépit de la saison, — avril épanouissait tous les lilas d'alentour, — les plates-bandes ne contenaient aucune fleur. Mais divisées en petits carrés, comme un jardin botanique, elles s'hérissaient de minuscules étiquettes fichées en terre. On y lisait : entrées de serrure, chutes, poignées, appliques, clefs, sabots, guirlandes. C'est dans ce sol fertile et gras que vieillissaient bronzes, cuivres et ferrures, en attendant le moment d'être utilisés, après nettoyage et astiquage partiels, sur les meubles du pavillon d'à côté.