CHAPITRE V
Il est généralement admis que la très grande majorité des maladies épidémiques et contagieuses qui attaquent l'homme et les animaux ont pour cause l'introduction dans l'organisme de certaines espèces de microbes. Mais par où s'introduisent ces microbes, et où sont-ils avant d'envahir notre corps? Il est facile de s'assurer que ces microbes existent en nombre immense, — eux ou leurs spores, — dans l'air que nous respirons, dans l'eau que nous buvons, dans le sol que nous foulons et d'où s'élève, dès qu'il se dessèche, une fine poussière chargée de germes de toute espèce, qui pénètrent avec l'air dans notre bouche et dans nos poumons.
On a longtemps ignoré presque complètement les conditions d'existence de ces microbes lorsqu'ils sont dans le sol ou dans l'eau. Les recherches récentes d'un botaniste allemand, M. Zopf, tendent à faire admettre qu'il existe chez les algues inférieures désignées sous
le nom de Bactéries ou de Schizophytes un dimorphisme de mœurs et d'habitat fort remarquable. Chez les Beggiatoa des eaux sulfureuses, par exemple, chez les Cladothrix qui forment une pellicule blanchâtre à la surface des liquides en putréfaction, M'. Zopf a retrouvé dans certaines circonstances toutes les formes que l'on désigne sous le nom de Micrococcus, de Bacillus, de Leptothrix et de Bactéries, c'est-à-dire de microbes proprement dits, y compris ceux qui sont les agents producteurs des maladies contagieuses.
Tant que ces algues rencontrent dans l'eau, ou dans le sol humide, les conditions d'existence favorables à leur développement, elles y vivent et s'y multiplient. Mais que ce sol vienne à se dessécher, qu'une rivière rentre dans son lit après une inondation, qu'un marais disparaisse par l'évaporation de ses eaux, toutes ces algues donneront des spores dormantes destinées à assurer leur conservation. Nous avons dit comment se forment ces spores, par concentration du protoplasma dans l'intérieur de chaque cellule : sous ceLte forme qui leur donne un très petit volume et une grande légèreté dès quelles sont desséchées, et seulement alors, ces spores sont emportées par le moindre souffle de vent comme une line poussière qui flotte au loin et constituent ce qu'on appelle les germes de l'air.
Que ces germes rencontrent sur leur chemin un milieu favorable, c'est-à-dire à la fois humide et tiède, comme est la bouche ou le poumon de l'homme, ils s'y fixeront et s'y développeront immédiatement sous forme de Micrococcus d'abord, puis sous celle de Bacterium, de Bacillus ou de Leptothrix, suivant l'espèce à laquelle appartient la spore en question.
LES MICROBES DE L'AIR, DU SOL ET DES EAUX, loi
Les Schizophytes peuvent donc avoir deux genres de vie très différents que Ton peut comparer h Yheterœcie [changement d'habitat) et au dimorphisme des champignons que nous avons étudiés sous le nom KAscomycètes et de Basidiomycètes. Seulement les Schizophytes, bieii que se nourrissant, à la manière dos champignons, de matières organiques déjà élaborées, ne sont pas de véritables parasites dans la première phase de leur existence où elles vivent librement dans l'eau ou dans le sol humide ; mais elles le deviennent quand elles pénètrent dans le sang et les tissus de l'homme et des animaux, et y vivent nécessairement aux dépens de leur substance, en véritables parasites.
On comprend d'après cela comment les marais à demi desséchés, les prairies qu'une rivière vient de laisser à découvert pour rentrer dans son lit, les grandes fouilles du sol nécessaires pour les tranchées de chemin de fer, etc., deviennent la source d'un grand nombre de maladies épidémiques ou contagieuses. C'est que, sur tous ces points., l'eau en se retirant a laissé à sec des Schizophytes, des microbes, qui se transforment bientôt en spores dormantes, se répandent dans l'air et s'introduisent dans la bouche et les poumons des hommes qui habitent près de ces rivières, de ces marais, ou qui sont employés aux terrassements que nécessitent ces tranchées. Le sol qui n'a pas été remué depuis longtemps est rempli de spores dormantes que les pluies y ont entraînées à une profondeur plus ou moins grande et qui peuvent conserver leur vitalité pendant de longues années, attendant un milieu favorable qui leur permette de se développer de nouveau.
La connaissance des germes de l'air, des microbes du
sol ot des eaux, csL donc devenue indispensable au médecin el à l'hygiéniste qui se préoccupent de déterminer exactement la cause des grandes épidémies, afin de les prévoir et do se prémunir contre elles, s'il est possible. C'est là une nouvelle branche de la météorologie que l'on a appelé la micrographie atmosphérique^ car elle nécessite avant tout l'emploi du microscope.
Les Microbes de l'atmosphère. — Il existe actuellement, à l'observatoire de Montsouris, à Paris, un laboratoire spécial dirigé par M. le docteur P. Miquel, et dont le but est d'étudier les organismes vivants de Pair, d'en établir la statistique suivant le temps et les saisons, et d'en tirer des conclusions générales au point de vue de l'état hygiénique de l'atmosphère plus ou moins chargée de microbes et de spores facteurs de maladies. Ce laboratoire est pourvu de tous les appareils indispensables à ce genre de recherches.
Le premier de ces appareils est celui qui sert à recueillir les organismes vivants que l'on trouve toujours mêlés, comme on le conçoit, à une grande quantité de poussières inertes (fig. 74 et 75). Cet appareil est fondé sur le principe de Yaéroscope inventé par Pouchet pour examiner les poussières de l'air. C'est un cylindre de petite dimension dans lequel on produit un courant d'air au moyen d'un aspiraleur par écoulement de l'eau, semblable à ceux que l'on voit dans tous les laboratoires de physique et de chimie. Une lamelle de verre enduite de glycérine, placée à la partie inférieure du cylindre sur le trajet de ce courant d'air, arrête toutes les poussières, de quelque nature qu'elles soient. — L'appareil employé par M. Miquel à Montsouris n'est qu'une modification de l'appareil de Pouchet, destiuée à le rendre plus par-
fait. Il ne rcslc plus qu'à porter la lame de verre sous l'objectif du microscope pour examiner les poussières qui s'y trouvent fixées.
Grâce à ce procédé, M. Miquel a pu déterminer les lois qui régissent l'apparition des microbes dans l'atmosphère, et il a pu compter leur nombre dans un volume d'air donné. Pour ce qui a rapport aux spores de champignons et d'algues telles que Pénicillium, Protococcus, Chlorococcus, etc., qui vivent dans nos maisons
Kig. 74 et 75. — Microbes et spores de la poussière atmosphérique, mélangés à des particules amorphes et recueillis au moyeu de Vaéroscope.
(moisissures) et sur nos toits, nos murs et sur la terre humide (algues), voici les résultats auxquels il est arrivé pour la localité où il opérait, c'est-à-dire à Montsouris.
Faible en janvier et février, le nombre des spores des moisissures diminue en mars et s'élève en avril, mais surtout en mai et en juin, mois où a lieu le maximum. La décroissance est lente jusqu'en octobre, s'accentue en novembre, et le minimum s'observe en décembre. L'influence des pluies et de l'humidité de l'air est ici très sensible. Ainsi, pendant l'hiver, on ne compte g uère que 7,000 spores en moyenne par mètre cube d'air, tandis qu'en juin on eu trouve jusqu'à 35,000.
En été, cependant, alors que la température est très
élevée, on trouve le nombre des spores très minime : c'est qu'alors, malgré la chaleur, l'air est très humide et que les spores se fixent sur le sol, les plantes et tous les objets, au lieu de flotter dans l'air. De même, en hiver, les temps froids, étant généralement plus secs, élèvent le nombre des germes transportés par l'air.
En été, les orages ne purifient l'atmospbère que pour un Lemps très court : 15 à 18 heures après la pluie les germes réapparaissent, et cinq à dix fois plus nombreux. Il semble que l'orage donne une poussée énergique à la reproduction des moisissures.
Si l'on passe maintenant aux microbes proprement dits, aux bactéries causes des maladies virulentes, leur recherche est plus difficile en raison de leur petite taille et de leur grande transparence. Au moyen d'un artifice on arrive cependant à déceler leur présence et à les compter avec exactitude : cet artifice consiste à les colorer par divers procédés, dont nous dirons quelques mots à propos de l'étude micrographique des eaux potables. M. Miquel emploie surtout et de préférence les procédés de filtration de l'air inventés par M. Pasteur, et qui consistent à faire passer l'air et l'eau atmosphériques clans des liqueurs favorables à la nutrition des microbes et préalablement stérilisées.
Ballons stérilisés. — M. Pasteur a montré que l'air peut être privé de tous les germes par son passage k travers un tube capillaire contourné sur lui-même. Il prend un ballon de verre et en étire le col de manière à former une eflilure très longue que l'on recourbe de diverses manières (fig. 76). On expulse l'air contenu dans le ballon, et avec lui les germes qu'il peut contenir en le soumettant à une ébullition prolongée ; puis on le
laisse refroidir lentement: on dit alors que le ballon est stérilisé, et l'on peut y introduire à chaud un liquide de culture. On s'assure que ce liquide est lui-même stérilisé, et n'a introduit aucun germe ou microbe, en le mettant en observation pendanL quelques jours dans une étuve maintenue à environ 36 degrés. Ces ballons de cultures sont alors propres à recevoir l'air avec les spores qu'il contient et qu'il s'agit d'étudier.
Fig. 76. — Ballon à tube recourbé de M. Pasteur, contenant un liquide de culture stérilisé.
Liquides de culture. — Les liquides de culture sont assez variés : solution minérale de Pasteur, infusion de foin ou de navet, urine neutre, bouillon de poulet, de bœuf, etc. Ils doivent être portés, au bain-marie, à une température de 150 à 180 degrés, car il est des spores qui résistent à l'ébullition même prolongée, c'est-à-dire aune température de 100 degrés, et sont encore vivantes et susceptibles de germer et de pulluler dans le liquide.
Les liquides de culture peuvent encore être stérilisés, sans l'emploi de la chaleur qui les altère plus ou moins, en les filtrant à travers une substance poreuse : vases en biscuit, mélange de plâtre et d'amiante, etc. Un appareil plus perfectionné employé par M. Miqucl
consiste on un filtre de papier très épais à travers lequel on fait passer le liquide avec le secours du vide et des fortes pressions employés simultanément.
On emploie aussi très souvent et de préférence pour la culture artificielle des microbes, des substances solides ou demi-liquides telles que la gélatine, des tranches de pomme de terre, de carotte, d'œufs durs, etc., diversement préparés et stérilisés à l'avance.
Nous ne pouvons décrire ici, dans tous leurs détails, les procédés mis en usage et les calculs nécessaires pour éviter toute erreur. Nous nous contenterons de donner les résultats obtenus par M. Miquel.
Il y a en moyenne 80 bactéries dans un mètre cube d'air à Montsouris. Sur cent de ces bactéries on compte 66 Micrococcus, 21 Bacteriam, 13 Bacillus. La proportion est un peu différente dans l'eau de pluie : on y compte 28 Micrococcus, 9 Bacterium et 63 Bacillus. Il est à remarquer qu'au début d'un orage la pluie en renferme une assez grande quantité (15 environ par centimètre cube d'eau) ; puis cette quantité diminue, « mais, dit M. Miquel, au bout de deux ou trois jours d'un temps humide et pluvieux, cette eau météorique renferme souvent plus de bactéries qu'au début de la période pluvieuse. L'atmosphère étant alors d'une pureté excessive, il semblerait que les bactéries puissent vivre et se multiplier au sein des nuages, ou bien que ces nuages puissent se charger, dans leur course à travers l'espace, d'un contingent de germes très variable. »
Le maximum des germes de l'air s'observe eu automne, le minimum en hiver: ainsi on compte 50 bactéries en décembre et janvier, 33 seulement en février, 105 en mai, 50 en juin et 170 en octobre.
A l'inverse de ce qui a Jiou pour les moisissures, le chiffre des bactéries, faible en lemps de pluie, s'élève quand toute humidité a disparu do la surface du sol. L'action de la sécheresse l'emporte sur celle de la température. C'est ce qui explique la rareté des bactéries après les grandes pluies du printemps (février, avril, juin). Cependant les longues périodes de sécheresse leur sont défavorables.
Les expériences de M. Miquel le portent à admettre que la rosée, l'eau évaporée du sol, n'est jamais chargée de spores. Au contraire, les poussières sèches des lieux habités et surtout celle des hôpitaux sont chargées de microbes. Au centre de Paris, rue de Rivoli, par exemple, l'atmosphère est de 9 à 10 fois plus chargée de microbes qu'au voisinage des fortifications. A l'observatoire de Montsouris, situé au sud de Paris, les vents du nord en apportent beaucoup plus que les vents du sud. Le vent le plus impur arrive des collines de la YilleLte et de Belleville, quartiers agglomérés et populeux où se trouvent en outre des cimetières, des abattoirs, etc.
On aconstaté depuis longtemps que l'air estbeaucoup plus pur sur les hautes montagnes, ou bien en mer, que dans les plaines et surtout au voisinage des lieux habités. Si l'on porte des ballons de verre où le vide a été faiL d'avance, et qui ont été stérilisés par la chaleur, à une grande altitude dans les Alpes ou les Pyrénées et qu'on les remplisse de l'air qui s'y trouve, on aura beaucoup de peine à y constater quelques rares microbes, que l'observateur a peut-être transportés avec lui. De même, au sommet du Panthéon, un mètre cube d'air ne contient que 28 microbes, tandis qu'on en trouve 43 au parc de Montsouris et 462 au centre de Paris.
138 LES MICROBES DES MALADIES DE L'HOMME. Les MICROBES DES EAUX COUUANTES ET DES EAUX POTABLES.
— L'eau, quelleque soiLsaprovenance, conlienlbeaucoup plus de microbes que l'air. Les eaux de source ellesmêmes, prises à leur sortie du sol, en contiennent, ce qui prouve qu'il en existe dans L'intérieur de la terre. Voici quelques chiffres, empruntés à M. Miquel, et qui donneront une idée de la quantité de microbes que contiennent les eaux, à Paris, suivant leur provenance :
Nombre de microbes
Provenance des eaux. par litre.
Vapeur condensée de l'atmosphère 900
Eau du drain d'Asnières 48,000
Eau de pluie 64,000
Eau de la Vanne (bassin de Montrouge) .... 2i8,000 Eau de la Seine (puisée à Bercy, en amont de
Paris) 4,800,000
Eau de la Seine (puisée à Asnières, en aval de
Paris) 12,800,000
Eau d'égout (puisée à Clicky) 80,000,000
Ces chiffres sont des minima: ainsi l'eau d'égout devenue stagnante se putréfierait et, par la prolifération des germes, les microbes y deviendraient en quelques jours plus de mille fois plus nombreux.
M. Certes, en France, el M. Maggi, en Italie, se sont occupés dans ces derniers temps de l'analyse micrographique des eaux potables. C'est par le moyen de réactifs colorants que ces deux observateurs décèlent la présence des microbes dans l'eau qu'il s'agit d'examiner. Le plus employé de ces réactifs est X acide osmiqite employé en solution à 1,5 d'acide pour 100 d'eau distillée (Certes). L'acide osmique tue les microbes sans les déformer et les précipite au fond du verre d'expérience où il est facile de les recueillir. Un centimètre cube de la solution suffit pour 30 à 40 centimètres cubes d'eau : on
LES MICROBES DE L'AIR, DU SOL ET DES EAUX. lo9
laisse déposer, on décante le liquide qui surnage et on examine au microscope le dépôt trouble et foncé qui s'est formé au fond du vase et où se trouvent réunis tous les organismes dispersés auparavant dans la masse du liquide. Le seul inconvénient de ce réactif est le prix assez élevé de l'acide osmique, qui mérite d'être pris en considération lorsque l'on a à faire des recherches étendues et comparatives comme c'est le cas dans la pratique. M. Maggi a obtenu des résultats analogues avec le chlorure de palladium et M. Certes avec la glycérine iodée et les solutions alcooliques de cyanine, de gentiane, etc.; mais aucun de ces réactifs ne vaut l'acide osmique (Certes), dont l'effet est plus précis, plus constant et plus durable.
Les microbes du sol. — La présence des microbes dans le sol a été mise en évidence par les recherches de M. Pasteur, et de ses collaborateurs MM. Chamberland et Roux, sur la maladie charbonneuse, recherches dont nous avons déjà parlé. Ayant recueilli la terre dans le voisinage des fosses où l'on avait enfoui des animaux morts du charbon, ces observateurs trouvèrent aussi bien celle des profondeurs que celle de la surface, remplie non seulement de bactéridies (Bacilhts anthracù), mais encore d'une foule d'autres microbes ou germes plus ou moins dangereux et pouvant produire, par inoculation à des animaux, des maladies plus ou moins dangereuses. — Voulant se procurer de la terre à un état de division plus parfaite, M. Pasteur eut l'idée de recueillir les déjections que les vers de terre viennent déposer à la surface, et qui sont presque exclusivement formées d'une argile riche en humus (terre végétale), que les vers avalent pour s'en nourrir. Celte terre après
avoir traversé le canal intestinal du ver contenait encore des microbes qui n'avaient nullement perdu leur virulence. — Enfin nous avons déjà dit que les eaux de sources, au sortir du sol, contiennent déjà des microbes qu'elles ont entraînés en filtrant à travers les couches géologiques, et nous avons signalé précédemment les microbes vivants de la craie, remontant à l'époque secondaire, d'après M. Béchamp.
La théorie tellurique et la théorie biblastiqle. — On comprend, d'après cela, comment l'on a pu édifier une théorie qui attribue la plupart des maladies épidémiques à l'influence des microbes du sol qui peuvent, à un moment donné, envahir le corps de l'homme en pénétrant d'abord dans ses poumons et son canal digestif, puis de là dans le sang.
Deux savants allemands, Pettenkofer et Naegeli, se sont faits les promoteurs de cette théorie tellurique {qui a son origine dans le sol) des maladies, et beaucoup de faits viennent la confirmer. C'est ainsi que la fièvre intermittente, la malaria, ne sévit dans les pays' de marais que lorsque ces marais se dessèchent en partie, surtout pendant l'été. Pour assainir ces marais, il faut les dessécher et les combler complètement et surtout les transformer en terres cultivées. De même les vallées de nos fleuves ne deviennent dangereuses qu'au moment où le cours d'eau rentre dans son lit, laissant à découvert les prairies voisines transformées en véritables marais qui se dessèchent lentement, livrant à l'air une foule de spores provenant des schizophytes que l'eau y a déposées. Enfin les grandes fouilles du sol répandent dans l'atmosphère les spores dormantes que les pluies y avaient entraînées et qui s'y étaient desséchées.
Dans bien des cas, l'intervention de deux microbes de nature différente a dû êlro invoquéo pour expliquer la nature et la marche des grandes épidémies (choléra, fièvre jaune, fièvre typhoïde, etc.). C'est ce que M. Naîgeli appelle la théorie diblastique (ou à deux agents producteurs des maladies). Ainsi le microbe do la malaria ou fièvre intermittente, qui n'est pas contagieux, prédispose souvent le malade à subir l'atteinte d'un autre microbe contagieux d'homme à homme, comme celui du choléra ou celui de la fièvre typhoïde. Les deux microbes peuvent vivre simultanément dans l'économie, et leurs deux actions s'additionnent pour affaiblir l'organisme aux dépens duquel ils vivent et pullulent. Des faits nombreux peuvent être cités à l'appui de cette théorie; en voici quelques exemples :
« Dans l'été et l'automne de 1873, la ville de Spire fut visitée par le choléra, qui se borna à la partie basse de la ville, sur les bords du Speierbach. Dans l'hospice des vieillards, situé dans la partie haute de la ville restée exempte du choléra, 24 des 200 pensionnaires que renfermait l'hospice, devinrent malades du choléra. Or, 33 do ces hommes, et des plus valides, avaient été employés à récolter des pommes de terre pourries dans un champ très bas, peu au-dessus de la nappe d'eau souterraine (une sablière abandonnée). Ils n'avaient pas bu d'eau dans ce champ et n'avaient pas traversé la partie de la ville visitée par l'épidémie : 20 de ces 33 hommes eurent le choléra, et 4 autres seulement, dans tout l'hospice, contractèrent la même maladie (Nœgeli) ».
Des observations faites à bord des navires anglais transportant des troupes dans l'Inde donnent des résultats analogues. « Des détachements égaux de deux régiments sont embarqués sur un môme transport à vapeur.
Trouessart. — Microbes. 11
Le choléra se déclare quelques jours après le départ et enlève beaucoup de soldats; mais tous appartiennent à un seul des doux régiments et viennent d'un camp où le choléra se déclare avec violence peu après leur départ. Au contraire, le détachement de l'autre régiment, venant d'un endroit exempt de choléra, est entièrement épargné. » L'influence de la localité, du sol, est ici évidente : elle seule a été l'agent essentiel de la maladie, puisque la contagion n'a pu se faire, à bord du navire (localité généralement saine), ni par le contact des hommes, ni par celui de leurs vêtements et de leurs bagages qui se trouvaient confondus. Le microbe du choléra, seul apporté à bord du navire, n'a pu agir que sur le détachement miasmatiquement prédisposé (Naegeli) par un séjour antérieur dans une localité insalubre (microbe de malaria).
Miasmes et microbes. — Ceci nous amène à dire quelques mots de ce terme de miasme, si souvent employé autrefois, et qui n'a plus de sens aujourd'hui. Avant que l'on connût l'existence des microbes et celle des germes de l'air, on désignait sous le nom de miasmes les principes inconnus et mystérieux que l'on croyait être la cause des maladies virulentes et contagieuses : ces miasmes étaient généralement considérés comme des gaz. Aujourd'hui qu'il est prouvé que cette cause réside dans des particules solides et vivantes (les microbes et leurs germes), on abandonne de plus en plus cette expression de miasmes, ou bien l'on s'en sert pour désigner les germes de l'air. Ainsi, pour M. Naegeli, il est évident que le mot de miasme est synonyme ici de microbes ou de germes atmosphériques.
La question des fosses d'aisance. — Il suit de là
que l'on ne peut plus appliquer qu'abusivement l'expression do miasmes aux véritables gaz, dont quelques-uns exercent une action délétère sur l'économie humaine. Tels sont l'hydrogène sulfuré et le sulfhydrate d'ammoniaque qui se dégagent des fosses d'aisance et produisent la maladie qu'on appelle le plomb chez les vidangeurs . Ces gaz sont délétères pour les microbes comme pour l'homme : les microbes ne 'peuvont donc coexister avec eux dans les fosses, et leur action mitigée explique peutêtre pourquoi les vidangeurs semblent à l'abri de la plupart des maladies contagieuses.
Le public est beaucoup trop porté, en temps d'épidémie, à accuser les fosses d'aisance dont les émanations, dans les circonstances ordinaires, ne sont offensives que pour l'odorat. Lorsque les fosses, de même que les égouts, sont bien construites, elles ne présentent aucun danger. Mais il faut que l'eau coule en quantité suffisante dans les unes et dans les autres, pour recouvrir toujours les matières solides. Nous savons en effet que s'il s'y trouve des microbes, ces microbes ne seront dangereux que lorsqu'ils seront assez desséchés pour flotter dans l'air.
Dans une épidémie, par exemple en temps de fièvre typhoïde, les linges de corps et de literie salis par les malades sont beaucoup plus dangereux que les fosses d'aisance qui renferment cependant une quantité bien plus considérable de microbes. Ce sont donc ces linges, ainsi que les logements et les meubles contaminés, qui doivent être immédiatement désinfectés par les moyens que les commissions sanitaires ont portés à la connaissance du public.
Le système de tout à l'égout, qui tend à être appliqué
aujourd'hui dans toutes les grandes villes, et qui a rencontré tant d'opposition, est certainement excellent, pourvu qu'il soit bien conçu et bien appliqué. Les vidanges, de même que les corps morts, doivent être éloignés le plus tôt possible des habitations des vivants : il est aussi contraire à la salubrité publique de garder au sein des villes des fosses qui se remplissent lentement pendant desannéeSj que d'y installer des cimetières : on peut laisser emporter toutes les vidanges par l'égout, pourvu que l'eau y coule assez abondamment pour entraîner et recouvrir complètement toutes les matières solides. Celles-ci se déposent dans des endroits appelés dépotoirs, qui doivent nécessairement être éloignés des grandes agglomérations humaines. Là, ces matières, étendues sur une grande surface, se dessèchent à l'air, dont l'oxygène est, comme l'a montré M. Pasteur, le grand purificateur des microbes.
A Paris, les eaux d'égout provenant du grand collecteur sont déversées, en partie, dans la presqu'île de Gennevilliers, où, réparties dans des rigoles, elles servent d'engrais aux cultures maraîchères ; après le filtrage à travers les terres cultivées, l'eau s'écoule en un ruisseau limpide.
Un rapport récent de M. le docteur Cornilleau, qui exerce à Gennevilliers, prouve surabondamment le peu de danger de ces vidanges, pour les habitants de la presqu'île. Pendant l'épidémie de fièvre typhoïde qui a sévi en 1882 à Paris, il n'y eut dans toute la commune de Gennevilliers que deux cas de fièvre typhoïde, et ces deux malades venaient de l'intérieur de Paris!